LE SALON DU CHATEAU DE BEAUREGARD
temps qu ils apaisaient un peu cette jalousie que la comtesse d'Albany se plut à exciter chez ses divers amants. Elle avait oublié pour lui le dernier des Stuarts; elle devait l'oublier pour un peintre médiocre de Montpellier, Fabre, admis à Florence dans leur intimité. Et Chateaubriand lui-même, avec une éloquente inconscience, regrettait que ce cœur, fortifié et soutenu par Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui. La Guiccioli devait bien se consoler de lord Byron avec Léon Bruys d'Ouilly !
Il est presque impossible de préciser l'évocation des êtres disparus. Ils s'effacent lentement, invinciblement dans notre souvenir ; les témoignages qui nous restent de leur existence, en pâlissant de jour en jour, se contredisent les uns les autres, et c'est ainsi que nos admirations posthumes risquent parfois de s'égarer. Stendhal considérant le portrait du Musée des Offices, Lamartine et Chateaubriand, qui connurent la comtesse d'Albany, s'accordent cependant à lui trouver une taille affaissée sous son poids, un visage sans expression et l'air commun. Stendhal la compare à une cuisinière qui a de jolies mains, et chaque jour, en toute saison, on la voyait aux Cascines, à Florence, avec son costume invariable, son grand chapeau et son châle, sa marche résolue, un peu lourde, et ses mains souvent appuyées sur les hanches. Aucun des traits qui composent cette effigie ne mérite ou n'explique tant de passion. Cependant Chateaubriand ajoute qu'elle ressemblait à un Rubens vieillissant, et ces deux mots suffisent à peupler un lieu désert d'une richesse automnale : la comtesse d'Albany me semble être dés lors la seule créature capable d'animer cette solitude. Les roseaux affleurant la rive incertaine, les taillis de noisetiers que domine çà et là un grand peupHer d'Italie, les saules au feuillage d'argent, la terre basse et l'eau peu profonde s'unissent en rythmes indéfinis et, se mêlant en tonalités gris-perle, font au château de Coudrée comme une barrière de recueillement et de tristesse. Mais septembre, en versant une lumière blonde, transforme les coudriers en lustres de Venise et nous rappelle que Phyllis aime les coudriers et que, tant qu'elle les aimera, ils l'emporteront sur les myrtes de Vénus et sur les lauriers d'Apollon. La forêt qui entoure le manoir et qui, par le caprice d'un ancien marquis d'Allinges, dessine avec ses allées et ses carrefours le plan de la ville de Turin, recèle en sa grande palette verte tous les arbres chers aux divinités. Sous les futaies de trembles, de chênes, d'aulnes, de tilleuls, de bouleaux, de frênes, de sycomores dont la cime reste invisible, se prosterne le peuple