‹ La Savoie (volume 3)Chapitre 9 sur 63 · THONON A · texte numérisé non relu

THONON A

n'avait jamais dépouillé complètement et qui transparaît dans ses actes, dans ses reparties et dans le stjde de ses traités de dévotion. Il me fait penser à ce portrait d'un condottiere qui tient précieusement entre les deux doigts un œillet. Il y a en lui le courage de l'homme de guerre et l'élégance d'un habitué de la Chambre Bleue. On raconte mille traits de cette volonté qu'il arme sans cesse, sous une aménité fleurie, et à laquelle il

donne tout pour lui tout demander. Rappelezvous la fermeté qu'il oppose aux répugnances de son père pour l'état ecclésiastique, la promptitude avec laquelle il s'offre pour la mission du Chablais, la souplesse d'une doctrine qu'il sait adapter aux âmes qu'il dirige, l'esprit de mesure qu'il apporte en ses conseils spirituels, les chevauchées quotidiennes, en toute saison, par des chemins difficiles : toujours, en poursuivant à travers les paroisses et les communautés de son diocèse son œuvre de régénération catholique, il se prodigue avec une „- . énergie dont vous trouveriez difficilement l'exemple dans les romans de cape et d'épée. ' -'"""^^«è ^. \^

Mais s'il revient, lui aussi, au Christ des Galiléens et si, a l'evemple" '^^^'^ -^ de Calvin, il ne fait plus de la théologie une affaire de s^olastique, mais une manière de littérature essentiellement humaine, c'est par le canal d'une éloquence familière, presque cordiale, en tout cas dépourvue de morgue et de rudesse, qu'il ramène à lui les âmes que le parler du pasteur de Genève n'avait qu'effleurées. Sa prose aimable, fluide, diffuse, abonde en descriptions, en images, en ornements, et ressemble à celle du romancier Honoré d'Urfé, qui fut, je crois bien, son ami; il y a dans V Introduction à la Vie dévote un peu de l'Aslrée, et si les deux livres, qui parurent la même année, eurent le même succès, c'est qu'ils venaient à leur heure et réahsaient la pensée contemporaine sous une forme harmonieuse; c'est aussi que l'humanité en général se laisse plus volontiers séduire par ce qui la charme et l'émeut que par ce qui la convainc. Ils enveloppaient l'un et l'autre leurs ingénieuses mignardises d'une légère émotion, il y avait en eux ce mélange savoureux de pudeur et de gaillardise qui avait ravi les lecteurs de Boccace, puis ceux de YHeptaméron, et qui enchantait les Français comme un reflet de culture italienne. Il était question de ces tendresses délicates qu'on n'ose avouer, de ces paroles amoureuses qu'on prête à un héros de légende ou de comédie, et les auteurs, en les écrivant, songeaient tous deux à une dame de leurs pensées et poursuivaient un rêve de sentimentalité spirituelle. Mais ils savaient combien les arbres et les fleurs nous inclinent à rêver et que les détours des sentiers sont aussi les détours du cœur. En vivant l'un et l'autre dans un paysage de montagnes, de ruisseaux et de forêts, ils recueillaient les

images persuasives et le décor champêtre qui convenait

à leurs pastorales.

Ce fut comme une double révélation. La

gerbe de fleurs présentée par la bouquetière

Glycera étonna, ravit et conquit les gens du

monde, et le libraire Rigaud, à qui cette vente

avait procuré de beaux bénéfices, apporta au saint

une bourse pleine d'or. Habitué à traiter ces questions

cavalièrement, il ne se rendait pas compte que les saints ne peuvent être abordés qu'avec certaines nuances. Il tut bien surpris de voir son offrande déclinée; c'était la première fois, de mémoire d'éditeur, qu'un écrivain refusait des honoraires, et Monsieur de Genève, pour mettre en ce commerce des grâces d'idylle, employa la somme à doter une fille pauvre désireuse d'entrer au couvent de la Visitation.

De même dans les châteaux, dans les gentilhommières où l'on menait une existence de villégiature, on se régla sur les modèles de VAstrée. En 1624, trente dames et gentilshommes d'une cour d'Allemagne, écrivirent à Honoré d'Urfé qu'ils s'étaient distribué les noms de ses héros et qu'ils lui réservaient le rôle de Céladon. Sur les tapisseries de haute lisse, Sylvandre et Euric, Alcidon et Daphnide, et toutes les dames frêles, et tous les jeunes seigneurs du temps de Henri IV échangèrent des sourires un peu mièvres, et leurs noms furent brodés dans l'herbe sous leurs pieds, et de leurs bouches s'échappèrent les belles paroles se croisant avec les réponses de leurs partenaires. Tout le monde s'empara de VAstrée, tous les ruisseaux furent des Lignon, avant d'être des Gardon, tous les bergers avec leurs fleurs, leurs panetières et leurs houlettes, furent des Céladons et des Dianes avant d'être Rose et Colas, Estelle et Némorin, et par une coïncidence profane, il se trouva que Honoré d'Urfé et saint François de Sales, en révélant à leurs contemporains le sentiment de la nature et ce qu'il y a d'aimable, de fin et de gracieux dans l'analyse des passions de l'amour, furent les précurseurs de Jean-Jacques Rousseau.

Cela n'apparaît pas seulement à leur style, mais à la décoration intérieure des églises de Savoie, qui la plupart ne remontent pas au delà des premières années du dix-septième siècle et qui, en reflétant le goût italien du temps, semblent porter l'empreinte du mystique pasteur. A Thonon, la nef de l'église paroissiale est une véritable tonnelle où les palmiers s'entremêlent de lys, de marguerites et de roses, une treille de guirlandes, où voltigent parmi les fleurs et les fruits de petits cupidons d'albâtre, sur un fond doucement bleuté qui simule un ciel pâle et tendre ; elle fait penser au salon que Boucher avait

AUX ALLINGES

peint pour son ami le graveur Demarteau, à la volière de Pigalle; elle annonce le cabinet de verdure que le dix-huitième siècle chérira aux heures d'appétit rustique, croyant le découvrir, alors qu'il existait déjà.

Et maintenant, quand il m'arrive de traverser le Chablais, je reconnais un passage de Y Introduction à la Vie dévote suspendu aux jardins des villages, comme les festons de vigne aux coteaux. Je vois les paysages se dessiner au fond des rêveries salésiennes, comme je vois les personnages s'animer sur les tapisseries de VAstrée. Malgré les bouleversements politiques et les guerres religieuses, le visage du sol est encore tout pareil, ce visage qui suivant une parole mélancolique ne change pas si vite que le cœur humain. Il y a encore des avettes qui bourdonnent et de petits enfants qui de l'une des mains se tiennent à leur père et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies. A chaque pas j'éprouve le charme que donne la fréquentation de ces lieux où vécut un

homme que l'on aime, à chaque horizon de cette contrée à demi méridionale, à demi alpestre, les sensations qui ont suggéré à cet écrivain de prédilection son rêve de nature : tant il est vrai que notre imagination s'appuie sur les sens, et que nous avons besoin d'un contact physique pour nous figurer le passé, et de toucher pour ainsi dire les objets qu'a touchés un héros. J'ai voulu suivre les routes qu'il avait suivies, visiter les chapelles où il avait prié, les châteaux où il avait abrité ses inquiétudes, ne fût-ce que l'espace de quelques heures, pendant les quatres années de combat qu'il eut à soutenir dans la province.

La colline des Allinges restera toujours l'initiatrice sentimentale de cette histoire légendaire.

Il faut y aller par un jour lumineux de septembre,

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