LA CHAPELLE SUR ABONDANCE
alors que les choses de la campagne prennent ces couleurs délicates qui annoncent l'automne. Au sortir de l'église de Thonon, jp. j^ les regards encore pénétrés de cette déco-
ration rococo qui ne déparerait point une %^ ^Mp salle de bal, on s'élève peu à peu par des
sinuosités de verdure jusqu'à cette capitale de la vie spirituelle. Elle apparaît et disparaît au gré des ondulations du terrain et dresse dans l'atmosphère un peu laiteuse la silhouette de ses murs écroulés. Ce n'est pas une révélation soudaine comme il arrive au cœur de certaines villes, avec certaines cathédrales, mais on s'accoutume par degrés à cette vision, et elle finit par s'insinuer dans votre cœur, comme la vignette d'un vieux livre romantique. Rien ne vous distrait de cette contemplation, et ce que l'on rencontre en chemin s'harmonise par avance
avec le but du pèlerinage. A gauche, des montagnes boisées, à droite, par échappées, à
travers les troncs des châtaigniers et des noyers, des horizons subitement élargis et cette
lumière un peu surnaturelle qui trahit les espaces iUimités. On dépasse un moulin dont
la roue faisait tourner au dix-septième siècle les
machines de la Sainte-Maison, cette imprimerie
qui répandait dans tout le Chablais la bonne parole et complétait l'œuvre de contre-Réformation
entreprise par saint François de Sales. On croise
un chemineau, des paysans en blouse qui parlent
de procès, une pauvre femme qui marche courbée
sous le poids de la hotte, les bras croisés, et qui
en passant tourne vers vous un visage encore
jeune aux yeux étonnés. On traverse un ruisseau,
des cours de fermes, des bois-taillis, des villages
oubliés dans les bouquets d'arbres, on écrase sous
le talon des bogues de châtaignier, des brous de
noix, on sent monter à soi l'odeur acre de la terre
humide, et par un dernier raidillon on escalade à
revers ce qui autrefois était une citadelle.
Je n'ai pas la moindre envie de faire ici de
l'histoire féodale ou une évocation de costumes
moyen-âgeux à la Walter Scott. Des bruyants
combats des barons du Faucigny, dauphins du
Viennois, avec les comtes de Savoie et ceux de
Genève, de leurs postures de rodomonts, il ne
reste qu'un souvenir confus ; de leurs énormes
CHATEAU TREDICINI A DOUVAINE
ROC H ET r F.
châteaux, de leurs bourgs crénelés, il ne subsiste que des pans de murailles. Mais dans la petite chapelle où saint François de Sales inaugura sa mission en célébrant sa première messe, une lampe brille toujours et répand une lueur subtile dans la pénombre de cette nef où des peintures évanescentes représentent encore les Vertus, les chérubins et les anges aux longues ailes repliées. Au dehors, le clocher improvisé dans une tour et si drôlement coiffé d'un bonnet de coton symbolise à mes yeux les durs commencements du jeune apôtre, ses aventures héroï-comiques, cette constance qu'il manifestait dans la mauvaise fortune. A côté du solitaire asile où l'on dit les mêmes prières qu'autrefois, les plantes poussées à l'aventure ont donné à un appareil de guerre l'aspect familier d'une ruine. Il en est des ruines comme des vieilles femmes: souvent elles ont l'air d'avoir été plus jolies qu'elles ne le furent en réalité, et j'avoue être plus sensible à la beauté de ces débris, si mélancolique et si grandiose dans un cadre de silence et de sauvagerie, qu'à l'inaltérable gaieté d'un édifice intact. Le déroulement implacable des remparts, des bastions, des mâchicoulis, des échauguettes me semblerait un paradoxe de force dans une société qui a changé les formes de son courage. Ici tout est encore stupéfiant d'énormité, mais le voisinage des hautes montagnes où les aspects démesurés n'étonnent plus contribue à dissimuler ce qu'il y a d'orgueil et de fierté dans de tels écroulements. Le lierre atténue et recouvre les éperons de la forteresse, un créneau s'empanache d'un arbre, comme un casque d'une plume, les troncs des arbustes vivaces, tordus, rugueux, font éclater les pierres ou les retiennent dans un réseau serré ; une végétation de hasard transforme une entrée que défendait une herse en un portique de verdure, et les herbes folles retombant en cascade font à l'ouverture aveuglante de clarté comme une gaze verte qui laisse filtrer le soleil. Dans l'ombre un peu humide d'un angle de rempart, i.a rosier, deux croix en bois, une inscription gravée sur une plaque de marbre blanc, quelques pieds de terre encore libres, entourés d'une bordure de buis, indiquent le petit jardin des tombes : c'est le cime-
CHATEAU DE BUFFAVENl
tiére des chapelains, lui ce matin d'automne, un vieux prêtre arrosait les étroites plates-bandes du minuscule champ de repos, la pensée de ceux qui l'avaient précédé parlait à son front incliné, et l'on ne pouvait imaginer un plus vivant symbole des néants discrets.
C'est par une journée de septembre pareille à celle-ci que saint François de Sales arriva en ce même château des ' " i^ '< i ' i i- >• mi n
Allinges, que le baron d'Her-
mance occupait au nom du duc de Savoie avec une garnison de soldats catholiques. .\lors comme aujourd'hui, un lointain de paysage bleuâtre et vaporeux se fondait dans la langueur du soir, le soleil déclinait sur les cimes du Jura, qu'il saupoudrait d'or; tout s'estompait, se fondait et s'évanouissait dans le ciel ; et, cependant que des bandes de corbeaux décrivaient un vol majestueux et lent, il rêvait que, dans l'atmosphère diaphane, de chaque village monterait bientôt, pur, limpide, et mêlé pour ainsi dire à la clarté vespérale, le son des cloches qui s'étaient tues.
On voyait mieux en effet « ce que les Bernois avaient détruit que ce qu'ils avaient réformé ». Il faut lire dans le procés-verbal que messire Claude d'Angeville, accompagné de Claude Marin, procureur fiscal, de Jacques Picot, secrétaire, et de Michel Charpentier, rédigèrent après leur visite des églises du Chablais, les ruines qu'ils avaient accumulées par nécessité de guerre sainte. Leur itinéraire ressemble à ces voies romaines bordées de tombeaux : cloches vendues par les syndics, cachées dans les écuries, engagées à des usuriers ou emportées par les vainqueurs pour sonner dans d'autres villages d'autres morts, murs sans portes ni fenêtres, voûtes écroulées, nefs encombrées par les tuiles, pierres d'autel abattues, dispersées et retrouvées à quelques lieues de distance,
choeur séparé du vaisseau; cH.ATEAu d'avully anéantie l'abbaye de Petit-
Lieu, où des religieuses de Cîteaux psalmodiaient leurs offices en une petite cathédrale de style flamboyant; anéantie la Chartreuse de Wallon, dont les pères devaient trouver, grâce à l'évêque d'Annecy, un nouvel abri dans la Chartreuse de Ripaille ; anéantie l'abbaye de Filly, chère aux chanoines augustins, anéantie
à tel point qu'aujourd'hui le gazon en recouvre la place.
Quelques jours après son arrivée, il se rencontrait avec son meilleur ami, le sénateur Antoine Favre, au château de Marclaz, qui appartenait alors au père de Madame de Charmoisy, la Philotée pour qui fut écrite Vliitroductioji à la Vie dévote, et il répondait avec une douce obstination aux conseils de réserve que son meilleur ami lui prodiguait au nom de son père. Il se heurtait, plutôt qu'à une résistance organisée, à cette indifférence prudente qui est une vertu de la race et qui use tous les