LIVRE PREMIER
Chaque fois que ma pensée se reporte au souvenir de cette province de Savoie, je me rappelle avec ravissement une vieille tapisserie de haute lisse, dont les verdures bleues enchantèrent les années de mon enfance. Mon père, qui était instituteur au village de Publier, habitait suivant la coutume la maison d'école et il aimait à y rassembler tous ces objets simples et naïfs que l'on trouvait encore autrefois dans les campagnes de France. Ils résumaient pour lui la vie intime du pays et avaient à ses yeux toute l'éloquence des chansons et des légendes locales qu'il collectionnait, en les transcrivant d'une écriture élégante et régulière. Le soin minu-
tieux qu'il apportait en ces sortes de choses marquait le respect qu'il observait envers les traditions, et c'est ainsi que j'appris, sans jamais recevoir de leçons ni entendre de principes, la valeur du passé. C'était à l'époque où la brocante, ne s'élant pas élevée jusqu'à la hauteur d'un trafic mondain, nous réservait de magnifiques surprises : les belles tapisseries enroulées clans les galetas constituaient le stock inépuisable des carpettes, des bourrelets, des por tières et, chaque jour, il nous arrivait de voir morceler les scènes rustiques d'une tenture : une bergère, par delà le tombeau, restait veuve de son berger et le bras de Tircis, à jamais détaché de son épaule, entourait encore Amaranthe, dont les yeux se perdaient dans la contemplation d'un, amant chimérique. Comment notre verdure ne fut-elle pas coupassée ? Mon père, qui la tenait d'un paysan, en échange d'une table de sapin, l'avait iixée au mur de la chambre commune, du « pèle » comme on dit ici, avec de grands anneaux de cuivre. Et vraiment elle faisait bonne figure, déroulant son paysage aux tons bleus assoupis, entre l'horloge qui jacassait pendant des heures et le bahut à coulisse où s'alignaient les faïences claires.
Gr;\oo à ell<\ après los journées passées dans les champs, — le plus harmonieux des jardins, — ma vie bo ts inter«
rompue. Juché sur un grand tabouret, je pro» menais mon doigl sur la laine; je retrouvais simplifiée ' formes diverses <•' confuses de mon pays: je réunissais dans mon esprit les détails de l'univers, e! la grande nature semblait venir à moi pour que j'aille à elle. Comme pour m'initiera sa vie complexe et fugitive, l'artisan, dédaigneux des l ransitions, avait juxtaposé avec un art puéril et charmant les vallées rîr: • les ruisseaux et les fontaines, un bouquet d'arbres d'où s'élançait la flèche d'une église, la tourelle d'un château coiffé en éteignoir, des canards au bord d'un étang, un moulin qui ne tournait plus, des fleurettes blanches piquant les prés, un berger et sa bergère dos rochers dramatiques aux (lancs desquels naviguaient lentement les nuages, et ces choses si différentes se mêlaient harmonieusement, comme vmboles des saisons s'unissaient dans les quatre bordures.
C'est qu'elles se fondaient insensiblement dans une tonalité douce comme en donne une atmosphère un peu humide aux campagnes de Savoie. Colorations tendres, allant des bleus
sombres de saphir aux verts mousse rompus d'or, en passant par toutes les variations des bleus, des verts, des mauves et des gris. La lumière de chaque heure, arrivant par le vitrage d'une large fenêtre, faisait subir à cette pastorale fanée les mêmes métamorphoses qu'au paysage. C'était, à l'éveil de l'aube, le travail argentin du brouillard ; puis à midi, lorsque le pays fait sa sieste, vautré sur l'herbe, les coulées magnifiques du soleil sur les voûtes verdoyantes ; puis, quandle soir versait une ombre bleue dans le creux des vallons, la traînée rose du jour déclinant; et enfin, la nuit venue, le bois, dans la cheminée, jetant une vive lueur, embrasait le paysage, ou un rayon de lune filtrant à travers les persiennes closes l'éclairait doucement.
Ainsi cette tapisserie, reprisée en ses marges et qui avait sans doute longtemps vécu, était pour moi un inépuisable sujet de joie silencieuse et comme une image de souvenirs. A l'heure où les rêves flottent autour des demeures, avec les fumées et les vapeurs du crépuscule, les dernières sonorités de l'angélus paraissaient se perdre dans la trame laineuse à la manière des pas qui cheminent sur la mousse. Mystère des hameaux, des bois et des
vallons, c'est là que je vous ai compris pour la première fois. J'ai pris conscience de la nature dans la gaieté un peu démodée d'une fiction ; elle m'a donné le sentiment ardent des arbres, des villages et des eaux. Tout concourut à faire de la contemplation de la Savoie par un portique de verdure, un lever de rideau splcndide et comme le préambule du voyage sentimental que j'entreprends aujourd'hui.
Je voudrais, pour l'accomplir, suivre ces vieux chemins qui s'effacent peu à peu. L'herbe les envahit, éteint l'éclat de leur ruban, les confond avec les prés, et n'étaient les arbres qui les jalonnent et qui, se penchant sur eux, mêlent en caresses l'immobile et éternel enlacement de leurs branches, on ne distinguerait plus leurs sillons capricieux. Vous les retrouverez, à gauche ou adroite de la grande route, dissimulés comme les toits des hameaux qu'ils réunissent et qui étaient les villages d'autrefois. Ici, l'aveuglante blancheur de la craie, les murs qui sont l'expression la plus coûteuse et la plus inélégante du droit de propriété, le fossé endigué et pavé, les arbres malingres, alignés et pous-
LA SAVOU-:
siércux. Ailleurs, l'amusement varié du vagabond, les haies taillées ou poussées à l'aventure,
la course vive de l'eau qui glisse en lames de cristal sur l'or des galets moussus, raconte son voyage aux pierres immobiles et leur jette en passant les nouvelles de la montagne. Encaissés entre des buissons, bordés de clématites sauvages l'été, et de mûres en automne, les petits chemins au printemps recouvrent leurs taillis d'un œil de poudre blanche et rose, telle une aurore sur des neiges fondantes ; et toujours ils vous font croire que vous êtes seul à les suivre, et les jardins maraîchers que l'on rencontre vous donnent l'idée que vous êtes chez vous, dans un grand parc taillé à même la forêt, les vallons et les prairies.
S'il est vrai que les paysages, comme les livres, demandent à être feuilletés lentement et qu'un voyage ne soit pas une irruption distante dans l'inconnu, mais une révélation progressive de la nature, on ne sait plus voyager. Autrefois la lenteur de la diligence, la compagnie obligée du postillon, du guide ou du muletier, les relais, tout inclinait le voyageur à une familiarité plus grande, à une réalité plus humble ; et s'arrêtant pour regarder la coiffe d'une paysanne, jeter de gros sous aux enfants mal
débarbouillés, entendre un proverbe, une chanson, coucher à l'auberge, gravir un calvaire,
il ne recueillait pas seulement la fastidieuse litanie de ce qu'on est convenu d'appeler des « renseignements », mais un peu d'âme, de légende et d<> vie, et complétait la frise que
déroulait la diligence par une série de plans en relief et d'illustrations naïves.
Gomme lui, je me hâterai lentement en un pays que je connais pour l'avoir parcouru dans mes promenades de collégien, mes étapes de soldat, mes vacances d'étudiant. J'irai aux paysages familiers, comme en un musée dont les tableaux vous sont connus, on va instinctivement à ceux que l'on préfère. J'aimerais que mon lecteur, s'imprégnant à mon exemple de cette physionomie particulière qu'un pays abandonne avec discrétion, rencontrât cette minute d'intimité que laisse échapper, après des mois d'assiduité, une femme un peu mystérieuse qui jusque-là cachait son passé. J'aimerais que débarrassé du souci de connaître, il connût la joie de regarder; qu'en flâneries laborieuses, revenant, sans se lasser, aux mêmes endroits, il éprouvât ce que l'heure, la saison ajoutent de charme à une campagne, un village, une ruine et qu'enfin, sans être obsédé par une douce
manie d'histoire ou d'archéologie, allant aux meilleures places, au meilleur moment pour contempler ce que les ingénieurs et les architectes n'ont pas encore détruit, il me fît crédit d'un peu de science en échange de mon recueillement ému.
Négligeant la frontière conventionnelle qui sépare la France et la Suisse, l'horizon des montagnes crée à sa manière, qui est la bonne, une province où les maisons, les clochers, les coutumes, les cultures se ressemblent et se reflètent dans le même miroir, où les habitants parlent le même langage, discutent les mêmes intérêts et témoignent, en dépit d'une différence rituelle et d'une nationalité récemment acquise, du même esprit pratique, de la même ironie familière. Je n'ai pas le loisir d'entrer dans le détail d'une histoire compliquée, mais ce que j'en sais m'incline à penser qu'aujourd'hui comme autrefois le sentiment de la patrie s'y réduit à une question de douane. Cependant, sur les bords du Léman, il n'y a pas que les
échanges des jardiniers et des banques, et suivant l'expression de M. de Maistre, « d'un grenier et d'un coffre-fort », mais les allées et venues mystérieuses des souvenirs, qui traînent sur l'eau comme dos accords et des clartés : l'abbaye cistercienne de Bonmont, sœur de Saint-Jean-d'Aulps ; Calvin, venu de Noyon; l'évëque François de Sales, que le roi Henri IV appelait Monsieur de Genève; le comte de Savoie dans ses châteaux de Ripaille et de Chillon; les Blonay, échangeant leurs feux de joie, de Vevey à-Tourronde, à Maxilly et à Saint- Paul; Blondel, construisant les Aillas de la campagne genevoise; Voltaire, à Ferney; Jean- Jacques Rousseau conduisant Saint-Preux aux rochers de Meillerie ; Mme de Staël, Chateaubriand et Mme Récamier, à Coppet; Byron et Shelley se liant d'amitié où Milton avait composé un chant, du Paradis perdu; Lamartine, exilé volontaire, dédiant à Mlle de Vincy une de ses premières odes; la Renommée aux ailes d'or entre-croise son vol de l'une à l'autre rive, et semble présider à une ronde d'évocations, à une aide mutuelle de bons esprits et tisser un écheveau d'héroïsme et de belles pensées...
Il en est de ces rives comme des montagnes.
La lumière, qui divinise toutes choses, confond i méandres, de même qu'elle dissimule l'ftpreté des ravins et des pics. Elle les unit en lignes harmonieuses et molles qui forment, en un lointain élyséen et bleuâtre, tel qu'en montrent les tableaux de Breughel, une faucille d'argent; mais l'eau diversifie et sculpte la cote et. par un travail incessant, crée avec la complicité lente des matières qu'elle roule et des essences qu'entraîne le vent, de nouveaux paysages. Elle creuse les inflexions douces des baies tranquille - : elle égalise au pied dvs taillis couleur de bronze une grève de galets blancs; elle effile des pointes, aiguës comme la proue d'un navire, au-dessus desquelles se balancent les peupliers aux disques trembleurs, et suivant qu'elle rencontre le granit ou la terre substantielle et profonde, se brise en lames heurtées ou en ondulations caressantes.
Je voudrais contourner une à une les criques et les moindres becques, et vivre de cette vie errante que les Anglais mènent l'été au fil delà Tamise paresseuse. Tantôt je choisirais pour y planter ma tente une clairière à l'abri de la bise; tantôt, fatigué de coucher à la belle étoile, je demanderais l'hospitalité a quelqu'une de ces auberges savoyardes qui s'encadrent entre deux
arbres, avec leurs galeries enlacées de jasmins et de roses, comme une miniature persane. Je dirais, comme Araminthe : « Ce climat jette dans une douce langueur. » Ne rien faire, laisser couler le sable fin entre ses doigts, mordiller une baguette de saule, sentir passer sur soi je ne sais quelles musiques confuses, quelles brises aériennes, entendre le clapotis de l'eau, un chant flûte d'oiseau dans les taillis, l'adieu passionné d'une cloche, et regarder surtout, regarder éperdument l'eau bleue et blanche, fanée comme une soie du temps de Louis XV, les terrasses du Jura drapées de velours pastel, cependant qu'un bateau d'acajou, ancré sur le fond bas, grince et semble redemander les vagues et l'espace infini.
Les formes naturelles ont une mesure qui fait songer aux sites apaisés de l'Ile-de-France; les montagnes elles-mêmes dissimulent leurs rehauts et leurs angles sous la verdure des sapins et de la mousse, et ce n'est qu'en s'éloignant au large qu'on les découvre rangées, comme une assemblée de prélats, au-dessus des coteaux qui leur servent de soubassement. Ainsi les yeux éblouis par le miroir des eaux se reposent avec une sécurité délicieuse sur un premier plan paisible et s'élèvent par degrés
jusqu'à une nature exceptionnelle et presque monstrueuse; la chaîne des monts et des collines, s'abaissant jusqu'aux petits golfes, dont les pentes sont couvertes d'un trésor céréal, semble vraiment déposer son offrande. D'espace en espace, des rangées presque parallèles de bouleaux et de platanes, tantôt redressées horizontalement, tantôt brusquement abaissées, indiquent, avec les ondulations du terrain, le lit des ruisseaux dont l'embouchure jalonne la rive en toupets d'écume blanche. Il y a des sentiers tortueux qui dévalent vers le lac entre des vignobles; d'autres sont des charmilles, et le dernier portique s'ouvre sur l'eau comme une paupière décèle un regard infini. Un bois sombre alterne avec un champ de lin en fleurs : sa nuance azurée rejoint le lac, qui retrouve le ciel.
En contre-bas, les villages, un pied dans l'eau, un pied sur terre, assaillant la colline, baignant leurs murailles, ne montrent que leurs toits pressés autour d'une église. Comme ils vivent de la pèche et pour la pêche, c'est du large qu'il faut les regarder, soit que midi, en faisant l'eau plus bleue et les crépis des maisons
Ki LA SAVOIE
plus ardents, les rende semblables à quelque village du lac de Garde, soit que le soleil, se couchant derrière la montagne, les abandonne au crépuscule et laisse traîner sur l'eau des reflets de rose fanée, de cendre verte et de lilas pale.
C'est à Nernier que Lamartine, exilé volontaire, sentit monter de son âme blessée, comme un chant s'élève d'une ruine, les premières méditations poétiques. Il fuyait la France aux Cent- Jours, et ne voulant pas servir dans l'armée de Bonaparte, « ce grand et héroïque suborneur de la Révolution », il était passé en Franche- Comté, et de là, empruntant la blouse d'un paysan, il avait gagné, par les pentes gazonnées du col de la Faucille, le château de Vincy d'où l'on apercevait les arbres du parc et les pavillons du château de Coppet. Embusqué au bord de la route, sous un buisson, il attend une journée entière que passe, emportée au galop de deux magnifiques chevaux, la calèche de Mme de Staël et de Mme Récamier, indifférentes au jeune inconnu qui élevait jusqu'à elles une admiration passionnée. Vision rapide, dont il ne retient que deux traits : une femme qui parle en gesticulant, une autre dont la beauté charme et entraine ; vision brève, mais qui suffit pour accorder ses
secrètes préférences à ses souvenirs. Dans la suite, cherchant un nouveau refuge sur la rive opposée, et croyant le trouver à Nernier, dans une cabane de pêcheurs, il retrouvait, j'imagine, un souvenir de Baïa et du golfe de Naples. Il lui suffisait pour préciser l'évocation de regarder, dans les ruelles tortueuses et sales qui descendent jusqu'à la grève, les balcons de bois envahis par les capucines, les liserons et les pois de senteur, les filets suspendus d'un pieu à l'autre en un mouvement souple de nacelle, les estacades où l'eau d'un bleu intense clapote joyeusement sous les coques bariolées des petits bateaux, et quelque chiffon rouge accroché à une perche... L'esprit occupé de Corinne, et le cœur tout plein de Graziella, il écoutait les murmures, les plaintes et les colères des flots qui bruissaient contre les murs de sa chambre. L'appui de la fenêtre lui servait de table à écrire; mais, levant les yeux et les fermant à demi, il revoyait en son rêve la jeune fille de Procida et Mme Récamier; et déjà, de traits estompés dans le passé, se formait l'image languissante et mélancolique d'Elvire, avec ses bandeaux noirs et ses beaux yeux battus...
Yvoire est une bourgade fortifiée qui, ayant ouvert ses portes aux villageois d'alentour, les
a refermées sur eux. Campée à la pointe extrême d'une presqu'île, à l'endroit où, les deux rivages s'éloignant l'un de l'autre, le lac jusque-là pareil à un beau fleuve s'élargit en forme de conque, elle surveillait à la fois les abords de la terre et de l'eau. Pas un cavalier ne se présentait qu'on ne le reçût des remparts qui, en suivant exactement les mondres plis du sol, prévenaient les surprises et les embuscades. Pas une galère ne passait qu'on ne la vit du donjon, cette énorme bâtisse carrée, accroupie sur une terrasse étayée de blocs de granit. Quand on voit du dehors cetappareil continu de défenses, on ne se doute pas un instant que la place d'armes est devenue un village, et les souvenirs qui viennent tout naturellement à l'esprit sont des souvenirs de sang.
L'âge héroïque de la citadelle fut le quatorzième siècle, ce temps de la haine, où les comtes de Genevois, de Faucigny, de Savoie faisaient de leurs querelles personnelles des affaires d'État, où la chronique de la province se confondait avec la chronique de ces trois familles. L'horizon qu'on fouillait d'un regard inquiet offrait si peu de sécurité, que pour traverser le lac l'évêque de Lausanne avait besoin d'une escorte de deux cents barques amenées d' Yvoire.
Deux siècles plus tard, le 5 mai 1589, les cinquante hommes de la garnison devaient capituler, après deux heures de résistance, devant les douze mille Suisses, mille lansquenets, mille reitres, et les trois mille Français qui, envoyés parles cantonsde Berne, deBàle,deSchafl'house, de Saint-Gall, avaient envahi le Chablais pour le mieux convertir à la religion réformée et, maîtres des châteaux de Ballayson, d'Yvoire et de Thonon, se préparaient au siège de Ripaille. Maintenant, tout apparaît soumis, dépendant, accordé. Le lierre, en fixant ses grifîes, masque les brèches; des demeures se sont creusées dans l'épaisseur des bastions; les fenêtres ont .lemplacé les meurtrières; le hameau est emprisonné comme un oiseau dans une cage et le clocher élève, au-dessus des arbres, son bulbe argenté, brillant au soleil, tel un phare de plein jour; des ruelles dégringolent, entrevues dans l'ouverture béante d'une tour, et les toits, juchés les uns sur les autres, se succèdent au hasard. Le tronc noueux d'une glycine grimpe jusqu'aux fenêtres d'un cabaret, s'épanouit en grappes mauves, encadre une enseigne et lance, d'un support de ferronnerie au faite d'un mur écroulé, une arche de verdure. Près d'une place, qu'anime le frisson des feuilles et le bruit de l'eau
tombant dans une auge de pierre, une bonne petite maison, enlacée d'aristoloches, se blottit à l'ombre de l'église, et le jardin potager côtoie le jardin mystique : un vrai jardin de curé, approprié à un petit espace, enfermant les saisons dans ses étroites plates-bandes et résumant la vie champêtre, ainsi qu'en un verset de la Bible se trouve contenue beaucoup de signification morale. Je me rappelais en y pénétrant par un escalier de pierre, pareil à un escalier de roman, que toute cette vérité humble avait suggéré aux artisans du moyen âge de nouveaux motifs de beauté et que les poireaux, les choux, le haricot d'Espagne, le lierre et les petits lézards, que leur tête turquoise a fait surnommer des célestes, taillés à même la pierre, s'épanouissent en vivante floraison aux portails, aux gargouilles, aux colonnes des cathédrales. Il me ressouvenait, en voyant les chicorées frisées, entourées de rafia, afin de garder leur cœur intact, de cette vieille femme qui avait pris comme emblème un plant de salade et comme devise : J'ai blanchi sous les liens. Une allée s'engageait entre des fleurs qui croisaient leurs ombres légères sur le chemin sablé, et les grandes roses trémières, montées sur leurs six noms, balançaient leur hampe aux cocardes fri-
pées. Le lis, seigneur de ces parterres, maintenant rentré dans la vie privée et dédaignant les partis politiques qui le confondirent grossièrement avec un fer de lance, inclinait sa tète majestueuse j pareil aux lis (|ue l'on voit à côté de la Vierge de l'Annonciation dans les tableaux italiens et là-bas, entre les branches, on devinait la baie de Coudrée, doucement infléchie, où le Sombre Alfieri avait abrité ses amours fanées avec la comtesse d'Albany.
L'isolement de ce lieu désert et la mélancolie romantique du domaine, qu'il tenait des marquis d'Allinges, convenaient parfaitement à son cœur enthousiaste, en même temps qu'ils apaisaient un peu cette jalousie que la comtesse d'Albany se plut à exciter chez ses divers amants. Elle avait oublié pour lui le dernier des Stuarts; elle devait l'oublier pour un peintre médiocre de Montpellier, Fabre, admis à Florence dans leur intimité. Et Chateaubriand luimême, avec une éloquente inconscience, regrettait que ce cœur, fortifié et soutenu par Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui. La Guiccioli de-
vait bien se consoler de lord Byron avec Léon Bruys d'Ouilly !
Il est presque impossible de préciser l'évocation des êtres disparus. Ils s'effacent lentement, invinciblement dans notre souvenir; les témoignages qui nous restent de leur existence, en pâlissant de jour en jour, se contredisent les uns les autres, et c'est ainsi que nos admirations posthumes risquent parfois de s'égarer. Stendhal considérant le portrait du Musée des Offices, Lamartine et Chateaubriand, qui connurent la comtesse d'Albany, s'accordent cependant à lui trouver une taille affaissée sous son poids, un visage sans expression et l'air commun. Stendhal la compare à une cuisinière quia de jolies mains : chaque jour, en toute saison, on la voyait aux Caséines, à Florence, avec son costume invariable, son grand chapeau et son châle, sa marche résolue, un peu lourde et ses mains souvent appuyées sur les hanches. Aucun des traits qui composent cette effigie ne mérite ou n'explique tant de passion. Cependant Chateaubriand ajoute qu'elle ressemblait à un Rabens vieillissant, et ces deux mots suffisent à peupler un lieu désert d'une richesse automnale : la comtesse d'Albany me semble être dès lors la seule créature capable d'animer cette solitude.
Les roseaux affleurant la rive incertaine, les taillis de noisetiers que domine çà et là un grand peuplier d'Italie, les saules au feuillage d'argent, la terre basse et l'eau peu profonde s'unissent en rythmes indéfinis et, se mêlant en tonalités gris perle, font au chàleau de Coudrée comme une barrière de recueillement et de tristesse; mais septembre, en versant une lumière blonde, transforme les coudriers en lustres de Venise et nous rappelle que Phyllis aime les coudriers et que, tant qu'elle les aimera, ils l'emporteront sur les myrtes de Vénus et les lauriers d'Apollon. La forêt qui entoure le manoir et qui, par le caprice d'un ancien marquis d'Allinges, dessine avec ses allées et ses carrefours le plan de la ville de Turin, recèle en sa grande palette verte tous les arbres chers aux divinités. Sous les futaies de trembles, de chênes, d'aulnes, de tilleuls, de bouleaux, de frênes, de sycomores dont la cime reste invisible, se prosterne le peuple des arbustes, des ifs, des houx et des buis, et de l'un à l'autre les plantes grimpantes, le houblon, la morelle, la ronce s'élancent, se perdent, se rattrapent en festons plus pâles.
Jadis, les buis, ces buis qui, nous assure Olivier de Serres, résistent aux injures du
temps, avaient peut-être des formes; on les taillait sans doute, suivant l'usage italien, en devises parlantes, en chiffres, en faucons, en galères; ici on voyait un pasteur gardant son troupeau de brebis, là un abbé entouré de gendarmes, plus loin une chasse au cerf, ailleurs des instruments de musique groupés en labyrinthe, une vieille dame d'honneur en bois vermoulu. Aujourd'hui les arbres, oubliant les lignes où la serpe enfermait leur verdure et la forme imposée par la fantaisie du jardinier, ondulent, s'écartent, et la nature corrige en sa nonchalance ce que les allées trop taillées pourraient avoir de guindé ; les portiques ont une grâce plus heureuse, les angles s'arrondissent, la charmille s'élargit, la tonnelle devient une volière et le soleil en fait un treillage fauve, tandis que la mousse a mis sur les vieux troncs son velours vert éclairé d'or. Un jour d'émeraude coule sur les bancs de pierre et les métamorphose en tablettes de jade, il s'enroule, étreignant un arbre noueux, tordu comme un athlète, se laisse glisser, puis à travers les colonnades tourmentées, on voit une pente de gazon qui semble attendre la sieste d'une bacchante, enfin, au delà de cette clarté glauque, en perspectives lumineuses, un vertugadin d
La Tapisserie ai\ \ emmures bleues 25
vignobles, la riche draperie attachée aux formes
gracieuses du Chablais et toute la langueur et la robustesse d'un arrière-pays montagneux, meublé de troupeaux, d'églises, d'oratoire-, de hameaux, de quarante, cinquante villages tjii'on reconnaît à la forme de leurs campaniles, au son de leurs cloches.
Sans nous dissimuler ce qu'il y a d'irrévérencieux dans le rapprochement de ces noms, nous mêlons intimement le souvenir de saint François de Sales à l'histoire du Chablais, connue celui de Voltaire à Ferney, de Mme de Staël à Goppet, de lord Lïyron au château de Chillon, de Milton à la villa Diodati. Je ne veux pas couler par le menu les miracles de sa vie, les motifs de sa canonisation; ceux qui sont insensibles au charme des légendes tourneraient la page, et je n'apprendrais rien de nouveau à ceux (jiii leur accordent créance. Et d'ailleurs il convient, dans cette biographie qui s'illumine de reflets surnaturels, de faire la part du bras séculier. Saint François de Sales lui-même, sans douter un instant de son courage, ne se faisait pas illusion sur le prestige de sa parole, et l'on
conserve telle lettre où il demande précisément à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, d'obliger les habitants du Chablais « par une douce violence... à considérer de près les raisons que les prêcheurs leur proposent pour l'Eglise catholique ». Le duc de Savoie, considérant avec infiniment de bon sens que toute conquête doit se parer de beaux sentiments et que les prédications apporteraient à son œuvre temporelle l'aide efficace que les Bernois avaient réclamée de leurs pasteurs, n'hésita pas à rétablir officiellement le culte catholique, dans cette région que lui avaient rendue les traités de Lyon et de Saint-Julien et que les arquebusiers de Sancy avaient ravagée pour la mieux convertir. Par un manifeste du 12 novembre 1598, il reprenait en sens contraire les mesures que justifie une bonne armée et que les Bernois avaient prises dans leur édit de réformation. Peut-on reprocher aux habitants du pays d'avoir changé d'opinion plusieurs fois en l'espace d'un demisiècle ? Tantôt grevés de lourds impôts par le duc de Savoie, tantôt rudoyés par la justice de Berne, un peu étonnés seulement qu'on menât si grand tapage sur des mots qui restaient pour eux une énigme, se méfiant des grands rôles qu'on voulait leur faire jouer, plus préoccupés
d'un intérêt moyen que d'un bonheur mystique, ils allèrent du catholicisme à la Réforme, et de la Réforme à la religion de leurs pères, avec un sens averti de ce qui est agréable aux grands de ce monde.
Plus volontiers que les préoccupations politiques des guerres religieuses, je considère sous le chapeau de feutre et la robe du jeune apôtre le gentilhomme qu'il n'avait jamais dépouillé complètement et qui transparait dans ses actes, dans ses réparties et dans le style de ses traités de dévotion. Il me fait penser à ce portrait d'un condottiere qui tient précieusement entre deux doigts un œillet. Il y a en lui le courage de l'homme de guerre et l'élégance d'un habitué de la Chambre Bleue. On raconte mille traits de cette volonté qu'il aime sans cesse, sous une aménité fleurie, et à laquelle il donne tout pour lui tout demander. Rappelez-vous la fermeté qu'il oppose aux répugnances de son père pour l'état ecclésiastique, la promptitude avec laquelle il s'offre pour la mission du Chablais, la souplesse d'une doctrine qu'il sait adapter aux âmes qu'il dirige, l'esprit de mesure qu'il apporte en ses conseils spirituels, les chevauchées quotidiennes, en toute saison, par des chemins difficiles : tou-
jours, en poursuivant à travers les paroisses et les communautés de son diocèse son œuvre de régénération catholique, il se prodigue avec une énergie dont vous trouveriez difficilement l'exemple dans les romans de cape et d'épée. S'il revient, lui aussi, au Christ des Galiléens et si, à l'exemple de Calvin, il ne fait plus de la théologie une affaire de scolastique, mais une manière de littérature essentiellement humaine, c'est par le canal d'une éloquence familière, presque cordiale, en tout cas dépourvue de morgue et de rudesse, qu'il ramène à lui les âmes que le parler du pasteur de Genève n'avait qu'effleurées. Sa prose aimable, fluide, diffuse abonde en descriptions, en images, en ornements et ressemble à celle du romancier Honoré d'Urfé, qui fut son ami ; il y a dans Y Introduction à la Vie dévote un peu de l'Astrée,et si les deux livres, qui parurent la même année, eurent le même succès, c'est qu'ils venaient à leur heure et réalisaient la pensée contemporaine sous une forme harmonieuse; c'est aussi que l'humanité en général se laisse plus volontiers séduire par ce qui la charme et l'émeut que par ce qui la convainc. Ils enveloppaient l'un et l'autre leurs ingénieuses mignardises d'une légère émotion, il y avait en eux ce
mélange savoureux de pudeur et de gaillardise qui avait ravi les lecteurs de Boccace, puis ceux d<> VHeptaméron, et qui enchantait les Français comme un reflet de culture italienne. Il était question de ces tendresses délicates qu'on n'ose avouer, de ces paroles amoureuses qu'on prête à un héros de légende ou de comédie et les auteurs, en les écrivant, songeaient tous deux à une dame de leurs pensées et poursuivaient un rêve de sentimentalité spirituelle; mais ils savaient combien les arbres et les fleurs nous inclinent à rêver et que les détours des sentiers sont aussi les détours du cœur. En vivant l'un et l'autre dans un paysage de montagnes, de ruisseaux et de forêts, ils recueillaient les images persuasives et le décor champêtre qui convenait à leurs pastorales.
Ce fut comme une double révélation. La gerbe de fleurs présentée par la bouquetière (îlvcera étonna, ravit et conquit les gens du monde, et le libraire Rigaud, à qui cette vente avait procuré de beaux bénéfices, apporta au saint une bourse pleine d'or. Habitué à traiter ces questions cavalièrement, il ne se rendait pas compte que les saints ne peuvent être abordés qu'avec certaines nuances. Il fut bien surpris de voir son offrande déclinée ; c'était la
première fois, de mémoire d'éditeur, qu'un écrivain refusait des honoraires, et Monsieur de Genève, pour mettre en ce commerce des grâces d'idylle, employa la somme à doter une fille pauvre, désireuse d'entrer au couvent de la Visitation.
De même, dans les châteaux, dans les gentilhommières où l'on menait une existence de villégiature, on se régla sur les modèles de VAslrée. En 1624, trente dames et gentilshommes d'une cour d'Allemagne écrivirent à Honoré d'Urfé qu'ils s'étaient distribué les noms de ses héros et qu'ils lui réservaient le rôle de Céladon. Sur les tapisseries de haute lisse, Sylvandre etEuric, Alcidon et Daphnide, et toutes les dames frêles, et tous les jeunes seigneurs du temps de Louis XIII échangèrent des sourires un peu mièvres, et leurs noms furent brodés dans l'herbe sous leurs pieds, et de leurs bouches s'échappèrent les belles paroles se croisant avec les réponses de leurs partenaires. Tout le monde s'empara del'Astrée, tous les ruisseaux furent des Lignon avant d'être des Gardon, tous les bergers, avec leurs fleurs, leurs panetières et leurs houlettes, furent des Céladons et des Dianes avant d'être Rose et Colas, Estelle et Némorin; et, par une coin-
cidence profane, il se trouva que Honoré d'Urfé et saint François de Sales, en révélant à leurs contemporains le sentiment de la nature et ce qu'il y a d'aimable, de fin et de gracieux dans l'analyse des passions de l'amour, furent les précurseurs de Jean-Jacques Rousseau.
Cela n'apparaît pas seulement à leur style, mais à la décoration intérieure des églises de Savoie, qui la plupart ne remontent pas au delà des premières années du dix-septième siècle et qui, en reflétant le goût italien du temps, semblent porter l'empreinte du mystique pasteur. A Thonon, la nef de l'église paroissiale est une véritable tonnelle où les palmiers s'entremêlent de lis, de marguerites et de roses, une treille de guirlandes, où voltigent parmi les fleurs et les fruits de petits Cupidons d'albâtre, sur un fond doucement bleuté qui simule un ciel pâle et tendre ; elle fait penser au salon que Boucher devait peindre pour son ami le graveur Demarteau, à la volière de Pigalle ; elle annonce le cabinet de verdure que le dix-huitième siècle chérira aux heures d'appétit rustique, croyant le découvrir, alors qu'il existait déjà.
Et maintenant, quand il m'arrive de traverser
le Chablais, je reconnais un passage de Ylnlroduction à la Vie dévote suspendu aux jardins des villages, comme les festons de vigne aux coteaux. Je vois les paysages se dessiner au fond des rêveries salésiennes, comme je vois les personnages s'animer sur les tapisseries de VAstrée. Malgré les bouleversements politiques et les guerres religieuses, le visage du sol est encore tout pareil, ce visage qui, suivant une parole mélancolique, ne change pas si vite que le cœur humain. Il y a encore des avettes qui bourdonnent et de petits enfants qui de l'une des mains se tiennent à leur père et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies. A chaque pas j'éprouve le charme que donne la fréquentation de ces lieux où vécut un homme que l'on aime, à chaque horizon de cette contrée à demi méridionale, à demi alpestre, les sensations qui ont suggéré à cet écrivain de prédilection son rêve dénature : tant il vrai que notre imagination s'appuie sur les sens et que nous avons besoin d'un contact physique pour nous figurer le passé, et de toucher pour ainsi dire les objets qu'a touchés un héros.
J'ai voulu suivre les routes qu'il avail suivies, visiter les chapelles où il avait prié, les châteaux où il avait abrité ses inquiétudes, ne fût-ce <|ue l'espace de quelques heures pendant les quatre années de combat qu'il eut à soutenir dans la province.
La colline des Al linges restera toujours l'initiatrice sentimentale de cette histoire légendaire. Il faut y aller par un jour lumineux de septembre, alors que les choses de la campagne prennent ces couleurs délicates qui annoncent l'automne. Au sortir de l'église de Thonon, les regards encore pénétrés de cette décoration rococo qui ne déparerait point une salle de bal, on s'élève peu à peu par des sinuosités de verdure jusqu'à cette capitale de la vif spirituelle. Elle apparaît et disparait au gré des ondulations du terrain et dresse dans l'atmosphère un peu laiteuse la silhouette de ses murs écroulés. Ce n'est pas une révélation soudaine comme il arrive au cœur de certaines villes, avec certaines cathédrales, mais on s'accoutume par degrés à cette vision, et elle lin i t par s'insinuer dans votre cœur, comme la vignette d'un vieux livre romantique. Rien ne vous distrait de cette contemplation, et ce que l'on rencontre en chemin s'harmonise par
avance avec le but du pèlerinage. A gauche, des montagnes boisées; à droite, par échappées, à travers les troncs des châtaigniers et des noyers, des horizons subitement élargis et cette lumière un peu surnaturelle qui trahit les espaces illimités. On dépasse un moulin dont la roue faisait tourner au dix-septième siècle les machines de la Sainte-Maison, cette imprimerie qui répandait dans tout le Chablais la bonne parole et complétait l'œuvre de contre-Réformation entreprise par saint François de Sales. On croise un chemineau, des paysans en blouse qui parlent de procès, une pauvre femme qui marche courbée sous le poids de la hotte, les bras croisés, et qui en passant tourne vers vous un visage encore jeune aux yeux étonnés. On traverse un ruisseau, des cours de fermes, des bois-taillis, des villages oubliés dans les bouquets d'arbres, on écrase sous le talon des bogues de châtaignier, des brous de noix, on sent monter à soi l'odeur acre de la terre humide, et par un dernier raidillon on escalade à revers ce qui autrefois était une citadelle.
Je n'ai pas la moindre envie de faire ici de l'histoire féodale ou une évocation de costumes moyenâgeux à la Walter Scott. Des bruyants combats des barons du Faucigny, dauphins du
Viennois, avec les comtes de Savoie et ceux de Genève, de leurs postures de rodomonts, il ne reste qu'un souvenir confus; de leurs énormes châteaux, de leurs bourgs crénelés, il ne subsiste que des pans de murailles ; mais dans la petite chapelle où saint François de Sales inaugura sa mission en célébrant sa première messe, une lampe brille toujours; elle répand une lueur subtile clans la pénombre de cette nef où des peintures évanescentes représentent encore les Vertus, les Chérubins et les Anges aux longues ailes repliées. Au dehors, le clocher improvisé dans une tour et si drôlement coiffé d'un bonnet de coton symbolise à mes yeux les durs commencements du jeune apôtre, ses aventures héroï-comiques, cette constance qu'il manifestait dans la mauvaise fortune. A côté du solitaire asile où l'on dit les mêmes prières qu'autrefois, les plantes poussées à l'aventure ont donné à un appareil de guerre l'aspect familier d'une ruine. Il en est des ruines comme des vieilles femmes : souvent elles ont l'air d'avoir été plus jolies qu'elles ne le furent en réalité, et j'avoue être plus sensible à la beauté de ces débris, si mélancolique et si grandiose dans un cadre de silence et de sauvagerie, qu'à l'inaltérable gaieté d'un édifice intact. Le dé-
roulement implacable des remparts, des bastions, des mâchicoulis, des échauguettes me semblerait un paradoxe de force dans une société qui a changé les formes de son courage. Ici tout est encore stupéfiant d'énormité, mais le voisinage des hautes montagnes, où les aspects démesurés n'étonnent plus, contribue à dissimuler ce qu'il y a d'orgueil et de fierté dans de tels écroulements. Le lierre atténue et recouvre les éperons de la forteresse, un créneau s'empanache d'un arbre, comme un casque d'une plume, les troncs des arbustes vivaces, tordus, rugueux, font éclater les pierres ou les retiennent dans un réseau serré; une végétation de hasard transforme une entrée que défendait une herse en un portique de verdure, et les herbes folles retombant en cascade font à l'ouverture aveuglante de clarté comme une gaze verte qui laisse filtrer le soleil. Dans l'ombre un peu humide d'un angle de rempart, un rosier, deux croix en bois, une inscription gravée sur une plaque de marbre blanc, quelques pieds de terre encore libres, entourés d'une bordure de buis, indiquent le petit jardin des tombes : c'est le cimetière des chapelains. En ce matin d'automne, un vieux prêtre arrosait les étroites plates-bandes du minus-
cuir champ de repos, la pensée de ceux qui l'avaient précédé parlait à son Iront inelinl'on ne pouvait imaginer un plus vivant symbole des néants discrets.
C'est par une journée de septembre pareille a celle-ci (|ue saint François de Sales arriva en ce même château des Allinges, que le baron d'Hermance occupait au nom du duc de Savoie avec une garnison de soldats catholiques. Alors comme aujourd'hui, un lointain de paysage bleuâtre et vaporeux se fondait dans la langueur du soir, le soleil déclinait sur les cimes du Jura, qu'il saupoudrait d'or; tout s'estompait, se fondait et s'évanouissait dans le ciel; et, cependant que des bandes de coi-beaux décrivaient un vol majestueux et lent, il rêvait que, dans L'atmosphère diaphane, de chaque village monterait bientôt, pur, limpide et mêlé pour ainsi dire à la clarté vespérale, le son des cloches qui s'étaient tues.
On voyait mieux en eiï'et « ce que les Bernois avaient détruit que ce qu'ils avaient réformé ». Il faut lire dans le procès-verbal que messire Claude d'Angeville, accompagné de Claude Marin, procureur liscal, de Jacques Picot, secré-
taire et de Michel, charpentier, rédigèrent après leur visite des églises du Chablais, les ruines accumulées par nécessité de guerre sainte. Leur itinéraire ressemble à ces voies romaines bordées de tombeaux : cloches vendues par les syndics, cachées dans les écuries, engagées à des usuriers de Genève ou emportées par les vainqueurs pour sonner dans d'autres villages d'autres morts, murs sans portes ni fenêtres, voûtes écroulées, nefs encombrées par les tuiles, pierres d'autel abattues, dispersées et retrouvées à quelques lieues de distance, chœur séparé du vaisseau; anéantie l'abba}Te de Petit-Lieu, où des religieuses de Gîteaux psalmodiaient leurs offices en une petite cathédrale de style flamboyant; anéantie la Chartreuse de Wallon, dont les Pères devaient trouver, grâce à l'évèque d'Annecy, un nouvel abri dans la Chartreuse de Ripaille; anéantie l'abbaye de Filly, chère aux chanoines augustins, anéantie à tel point qu'aujourd'hui le gazon en recouvre la place.
Quelques jours après son arrivée, il se rencontrait avec son meilleur ami, le sénateur Antoine Favre, au château de Marclaz, qui appartenait alors au père de Mme de Charmoisy, la Philothée pour qui fut écrite l'Introduction à la
LA TAPISSEIUE AUX VERDURES BLEUES 3f
Vie dévote, et il répondait avec une douce obstination aux conseils de réserve que son meilleur ami lui prodiguait au nom de son père. Il se heurtait, plutôt qu'à une résistance organisée, à cette indifférence prudente qui est une vertu de la race et qui use tous les enthousiasmes. On a dit que les Syonnaz étaient, avec les Blonay, les Menthon, les Viry, les quatre grands chevaux de Savoie. M. de Boisy, comme on appelait le père de saint François de Sales, avait épousé Françoise de Syonnaz. Et les seigneurs d'Avully, de Langin, Yvoire et autres lieux, qui d'ailleurs entretenaient avec lui des relations cordiales, craignaient les uns le retour offensif de Genève ou jalousaient le gouvernement du duc de Savoie, les autres ayant contracté des alliances avec des familles protestantes, sans rompre ouvertement avec le fils de leur ami, déclinaient ses prédications. « Je ne perds point d'occasion de les accoster, écrivait-il à un religieux. ... Mais ils fuient, tant qu'ils peuvent, ma conversation. »
J'ai frappé, moi aussi, à la porte de ces châteaux où il avait expérimenté la souffrance réservée à tous les passionnés, et connu l'accueil du scepticisme souriant. De même que la pavane majestueuse est devenue la gaillarde,
danse plus rustique, de même la plupart des châteaux de Savoie sont devenus des fermes. A Marclaz, comme en d'autres gentilhommières, ce sont des cours entrevues sous des arcades ruinées que Hubert Robert, en son goût champêtre, eut choisies, des hangars qui s'affaissent, un pigeonnier aux tuiles moussues, des lavoirs où les lessiveuses mirent dans l'eau courante un clair visage, de vieilles échelles, des brouettes, et puis des sorties de troupeaux, comme échappés de l'arche de Noé, tandis que la colombe du Paraclet rejoint son logis. Le long des fenêtres à meneaux, le cortège pimpant des géraniums aligne sa rouge et verte floraison en d'étroites jardinières. On gravit un escalier en vis, où la lumière décrit des spirales au gré de l'arbre de granit, on pousse une porte de bois massif, et la fermière, châtelaine du castel abandonné, vous montre la cheminée enfumée devant laquelle il s'est assis.
Sur un coteau, au pied duquel se rejoignent des ruisseaux, se groupent des sapins, près d'un petit ravin, où la cascade fait tourner la roue d'un moulin caché dans le feuillage, le château de la Rochette montre ses tours et ses murs ébréchés.
Un peu plus loin, le château d'Avully, qui
profile, derrière un rideau d'arbres verts, une ligue mouvementée de poivrières et de donjons
à mâchicoulis, traduit moins des préoccupations de défense que des habitudes é Légantes. François de Saint-Michel, seigneur d'Avully, Montfort, Vigny, commanda, en K")2i>, l'escorte de trois cents dames genevoises vêtues en amazones, qui accompagnaient Béatrice de Portugal. Il y a plus de sévérité dans la biographie d'Antoine, son descendant qui, apparenté par son premier mariage au seigneur de Saint-Jeoire, gouverneur des Allinges, hérita du château de la Chapelle-Marin et de la baronnie d'ilermance, et fut juge du Consistoire protestant.
Le château de Buffavent, avec son toit régulier, ses épis de faitage, sa masse carrée flanquée de quatre tours coifïees en éteignoirs et surmontées de girouettes, est plutôt ce qu'on appelait autrefois une maison forte qu'un véritable château. Il appartenait à celte famille de Langin, qui, au dire de Louis-Auguste de Sales, « va de pair avec les plus anciennes et les plus illustres races », et qui possédait, en plus des demeures de Buffavent et de Veigy en Chablais, eelles d'Oron et de Villarsel dans le pays de Vaud, de Boisy sur le coteau de Ballaisou et enfin la forteresse seigneuriale de Langin, dont
il ne reste plus qu'une tour dressant sur la dernière courbe des Voirons ses murailles fauves de belle ruine. En cette atmosphère lumineuse, elles prennent l'aspect de ces fabriques que Claude Lorrain et Nicolas Poussin plaçaient dans leurs tableaux de la campagne romaine.
Il ne reste plus rien du château de Thonon, mais il prête son nom à une petite place silencieuse, ombragée de vieux tilleuls, qui est un des points les plus favorables pour embrasser la vue générale du Léman. Quand on s'approche du parapet, on aperçoit, à une profondeur presque vertigineuse, la cime arrondie des marronniers roses et les toits de la ville basse, recouverts de tuiles abaissées à l'italienne, chevauchant les uns sur les autres dans un entassement désordonné; et, par delà ce premier plan aux tons chauds, vigoureux et heurtés, que dépassent, effilant leurs pointes, des proues de barques, de grandes vergues carguées, le lac couleur de platine et, par delà le lac, les coteaux et les montagnes de Suisse se développant en forme de croissant dans un lointain vaporeux. Sur la droite du tableau, séparée par des vignobles disposés en hutins, lignes basses, sans fantaisie, tirées au cordeau, voici, accroupie dans sa carrure puissante comme pour marquer
son empreinte et sa prise de possession, une silhouette féodale : Ripaille. Elle découpe, presque à fleur de terre, un profil amusant de tours carrées, de cheminées à jour, de clochetons fragiles, d'épis de faîtage, groupés à l'aventure au-dessus des toits aux pentes rapides, posés comme des coiffes sur des corps robustes de paysannes, et enfin, un peu à l'écart de ces bâtiments qui ressemblent à une abbaye fortifiée, encore un bâtiment aux formes identiques, quoique plus allongées, dont quatre tours rondes, de hauteur différente, engagées dans le mur et le toit, coupant l'uniformité de la façade, dessinent sur la ligne des montagnes leurs bonnets de prêtres et précisent l'habitation seigneuriale.
Celle-ci, à vrai dire, n'est qu'une carcasse ancienne, dans laquelle, avec beaucoup de goût, on a transformé les échauguettes en confortables bow-window ; l'écrin seul est resté avec tout ce qu'il évoque de passé. Une villa gallo-romaine; la maison de campagne d'une petite-fille de saint Louis, Bonne de Bourbon, qui apporte à la cour de Savoie les élégances de la cour française ; le berceau de l'ordre italien des Saints Maurice et Lazare; l'ermitage d'un prince, Àmédée VIII, que les Pères du concile de Bâle viendront
chercher dans sa solitude pour en faire un pape; la forteresse des ducs de Savoie, assaillie par les Bernois à la fin du seizième siècle ; un refuge pour les chartreux de l'abbaye de Wallon, dépossédés par les guerres religieuses ; un bien national acquis par un général de l'empire : Ripaille est tout cela, et dans le pêle-mêle des époques, l'ancienne Rome se trouve associée au quinzième siècle de la Savoie, des souvenirs de saint François de Sales et du comte Rouge se lèvent à travers les souvenirs de la Réforme, dominés et complétés par des légendes et des drames qui sont de tous les temps et de tous les hommes.
Je pourrais décrire la vie privée de la cour de Savoie, dans cette retraite de prédilection, les devises et les emblèmes, les tapisseries de haute lisse, les miniatures inspirées du Roman de Lancelot ou du livre de Saint-Graal, les étoffes, les fourrures et les bijoux précisant la hiérarchie des classes, les voyages des princesses en litière ou en chariot décoré de damasquin vert, la vaisselle d'argent où l'on remarquait une nef ayant la forme d'une galère, bref tous les motifs d'un luxe qui ressemble fort au luxe des ducs de Bourgogne et juxtapose des raffinements exquis et d'inutiles profusions. A
feuilleter cette chronique, je tourne sans m'y arrêter les pages où il est question d'un noyer qui sort d'une tour abandonnée et scintille les soirs de tempête, d'un trésor, d'un démon, d'un souterrain enchanté, d'un moine jeté dans un puits : on reconnaît les légendes d'un peuple dont l'imagination est pauvre. Je passe la mort mvstérieurc du comte Rouge, les insinuations contre sa mère, accusée de l'avoir empoisonné, l'extraordinaire confiance accordée en cette occasion à un charlatan, de préférence aux médecins éprouvés : on m'a raconté la crédulité que les gens du pays conservent encore aux rebouteurs et à ceux qu'ils appellent les « barreurs de sang ». Je ne veux considérer dans Ripaille, sans aller jusqu'aux jeux de mots faciles et aux petits vers de Voltaire, que la séduction tranquille d'une demeure de plaisance, et l'élégante exception d'une cour d'amour au sortir des montagnes.
Il y a dans le chœur de la cathédrale de Lausanne un gisant de marbre, couché dans sa cotte de mailles, et portant l'écu héraldique des ( rr ndson au paie d'argent et d'azur de six pièces, bandé de gueules brochant sur le tout, et chargé de trois coquilles d'or. Mon imagination, peut-être à tort, se plaît à voir sous l'ar-
mure « d'ung vaillant chevalier Messire Othe de Grandcon », le poète courtois, gentil, preux, bel et gracieux qui, suivant la parole émue de Christine de Pisan, « les dames voulut servir, priser, aimer ». Quand il revint en Savoie, rappelé par la mort de son père et la charge d'intérêts considérables, il incarnait aux yeux de ses contemporains l'idéal à la fois romanesque et guerrier de la fin du quatorzième siècle et il exerçait sur les gentilshommes de la cour de Ripaille le prestige d'une réputation de galanterie et de courage que lui avaient value ses amours à la cour d'Angleterre et ses exploits pendant la guerre de Cent Ans. Tout de suite le souverain du Piémont, peut-être par la recommandation pressante de Bonne de Bourbon, Française acquise à tout ce qui apportait un peu plus de séduction dans une société rude, en fit son capitaine général. Une fortune aussi rapide ne manqua pas de commentaires. Celui que Froissart appelait « un banneret et riche homme durement », on l'accusait — le grief est de tous les temps — de penser plus à son profit singulier qu'au profit de la chose publique. A une époque mêlée de perfidie et de loyauté, de rudesse et de mignardise, ses ennemis n'eurent aucune peine à le compro-
mettre, lui, le chevalier de grand bien et le mieux de sa cour, dans L'affaire de l'empoisonnement du comte Rouge, et un spadassin, Gérard d'Estavayer, champion de l'opinion publique, à l'abattre dans une manière de duel judiciaire. Le 15 janvier 1399, quelques mois après sa mort, Isabeau de Bavière achetait de Pierre Le Portier, libraire de Paris, au prix de quatorze livres huit sols parisis, un livre de parchemin, les Cent ballades. Le registre des comptes ne mentionne aucun nom d'auteur. Mais, deux ans plus tard, on lit : « A l'orfèvre
Jehan Glerbout fermoir pour le livre des
Ballades de Messire Othe de Granson, six livres huit sols parisis... » Ainsi l'opinion d'une femme négligeait le jugement de Dieu. J'ai sous les yeux quelques-uns de ces poèmes à forme fixe dans lesquels le moyen âge, au retour des batailles et des croisades, emprisonnait sa pensée comme l'eau vive d'un ruisseau dans un lit de fleurs. Ils chantent les ritournelles d'amants, les dialogues de bergers et de bergères, la douce coutume de la Saint-Valentin où les amoureux, à l'approche du printemps, ont l'usage de choisir une dame qu'ils font serment d'aimer et de servir fidèlement pendant une année, décrivent la maison d'Amour, qui a deux
portes, la porte de Joie, par où l'on entre, la porte de Douloir, par où l'on sort, et aussi les « desconforts » d'une passion négligée et l'amertume d'un cœur oublié :
Qui doigt jamais avoir fiance En femme, tant ait de prudence, De beaulté, ou de courtoisie?
Certes nulz homs qui ait science, S'il ne veult en grande pascience Et en douleur user sa vie.
Poésies légères d'une éternelle banalité, dont les vers, effleurant les âmes de cette époque, ébauchaient dans le retentissement des coups d'estoc et de taille une sorte de sensibilité. Elles semblent à tel point contemporaines des tapisseries, des manuscrits historiés, qu'on ne sait < lequel emprunte à l'autre son inspiration naïve et savante et qu'on ne peut les revoir les uns et les autres sans imaginer une réunion de seigneurs exactement peinte dans l'espace qui remplirait le petit doigt d'une femme : Bonne de Bourbon écoute le concert que font dans une tribune les ménestrels de cordes, de bouche et d'orgue; son visage mat se détache nettement sur le dossier d'un siège élevé comme une chaise abbatiale ; le front bombé porte une couronne
d'or émaillé, enchâssant des cabochons d'escarboucles, d'améthystes purpurines et d'opa
neveux retombent en très es blondes de chaque côté <i<vs joues, el la robe, coupée de bandes d'hermine, de drap d'or et de soie fleur* delisée, ressemble à un écu héraldique. CJuelquef ois, elle porte la main aux cotignacs rangés sur un drageoir et trempe les lèvres dans une coupe remplie de vin grec. Et son regard va du comte Rouge, son fils, aux tentures déployées sur les murs, qui ont la même couleur bleue et verte que la campagne entrevue dans l'ogive de la fenêtre et représentent moins l'histoire de Thésée, la chasse amoureuse et la vie de sainte Marguerite que le rêve muet des assistants. Tandis qu'elle se laisse aller aux désirs eonfus, aux plaintes imprécises, le comte Rouge regarde machinalement le faucon, son emblème, qu'elle brode sur un velours de selle; il vient a l'esprit des barons qui l'entourent des visions de (.liasse, et à travers les accords du maître de harpe et de cithare ils entendent les sonorités plus acres de la poursuite et les cris de la lorêt. Elle est là, tout près, au sortir de la cour d'honneur, avec ses allées réparties autour d'une clairière comme les branches d'une étoile. Des lièvres s'enfuient les oreilles droites, une barde
de chevreuils passe avec un bruit de feuillage et de branches cassées, et plus loin, il y a dans une vaste prairie le perchoir du grand-duc, où l'on attache le hibou qui doit attirer l'oiseau de proie, la niche de verdure d'où l'on observe le vol de l'aigle ; plus loin, du côté de Saint-Disdille, les gîtes des renards, et plus loin encore, du côté de Drailiant, le cerf et le sanglier qu'on traque avec les lévriers du Visconti et les alans qu'a donnés M. le duc de Bourgogne...
Sur le pays qui de la Dranse à la Morge se développe et s'épanouit comme un théâtre de verdure, les Blonay de temps immémorial ont étendu leur suzeraineté. Le Gavot leur appartenait plus sûrement que le Chablais aux comtes de Savoie, et de leurs manoirs ils commandaient aux routes et prétendaient aux plus hautes ambitions. Aujourd'hui, Saint-Paul est une ferme, Maxilly une ruine, Evian un casino; mais Yevey sur la côte suisse et Tourronde près de Lugrin, avec leurs terrasses à l'italienne, leurs fenêtres à meneaux, leurs murailles élancées, traduisent avec un certain bonheur d'expression la force élégante d'une vieille race. Elle compte
LA TAPISSERIE AUX VERDURES BLEUES ôl
des guerriers et des prêtres, des batailleurs et des contemplatifs; leurs exploits, leurs aventures, leurs gestes sont familiers aux habitants : c'est un Blonay qui est abbé du monastère d'Abondance; un autre se fait le champion du mariage au tournoi galant de Turin; un autre, poursuivi par les Bernois, traverse le lac à la nage; un autre, émigré sous la Terreur, revient pour assister à la vente de ses propres biens; une Alice de Blonay est mêlée à la légende des chais parlants; une autre enfin, ensevelie prématurément, est réveillée de son sommeil léthargique par un serviteur qui lui coupe le doigt pour lui voler sa bague; mais à tous je préfère Aimée de Blonay, parce que son image mystique et tendre s'harmonise au décor d'un paysage langoureux. Elle était la sœur de ce Gabriel de Blonay, tué en duel dans le cimetière de Saint-Paul, et la fille de Claude de Blonay qui, devenu veuf, se réfugia en Dieu et fut ordonné prêtre, curé de Sciez, préfet de la Sainte- Maison de Thonon et chanoine de Saint-Pierre par François de Sales. Marie-Aimée subit, elle aussi, l'influence de celui qui, au cours de ses tournées pastorales, séjournait au château de Saint-Paul, et lui demanda le bienfait qu'il savait procurer à ceux qui voulaient être réconfor-
tés. Elle eut des visions : à la croisée de deux sentiers qui se réunissent à mi-hauteur des coteaux de Saint-Paul, dans l'ombre ensoleillée d'une châtaigneraie, un oratoire fleuri rappelle avec une précision ingénue l'endroit où sept anges lui apparurent sous la forme de sept mendiants. L'évêque de Genève ne pouvait méconnaître qu'elle eût été touchée de la grâce et que la félicité religieuse, qu'elle ne goûtait pas encore, étendit sur la novice ses grandes ailes angéliquement invisibles, et lorsqu'elle eut pris le voile, il vint la prier de quitter Annecy pour fonder à Lyon une nouvelle communauté de Visitandines. Au moment du départ, il lui confia sept petits papiers dont le chiffre même était une aimable réminiscence et dont le premier rappelait, en manière d'encouragement, le miracle qui l'avait favorisée : « Allons où Dieu nous appelle, vos anges de deçà tiennent les yeux sur vous et votre petite troupe et ne peuvent vous abandonner. » Ainsi celle qui mérita dans la suite d'être appelée la Crème de la Visitation et de recevoir le cœur de saint François de Sales, nous apparaît proche de Mme de Chantai, et si l'on peut dire, comme une autre Philothée, transformant sa puissance d'aimer en amour de Dieu et confon-
dant, un peu à son insu, l'homme et le prêtre dans une sentimentalité infiniment délicate <>l respectueuse.
Il étnit le pasteur nécessaire d'une époque d'apaisement, de réconciliation et do tendresse débordante, où le catholicisme s'émancipait et se mêlait au monde. Son autorité morale s'exerçait naturellement et s'épanchait, pour ainsi parler, dans une province où la terre et l'eau s'unissent en rythmes païens, où les édifices religieux s'effacent et prennent un aspect rural, où il semble enfin que la religion s'endorme et que l'amour s'éveille. Je me rappelle, en voyant les motifs chrétiens se mêler partout aux rites d'une liturgie g'éorgique, avoir assisté à un office dans le temple de AU Soûls' à Oxford. « Le Collège de toutes les âmes î » Quel joli nom conciliateur, un nom digne de saint François de Sales ! C'était un service d'actions de grâce, à l'automne, et l'église était parée à l'intérieur de gerbes de blé, de fruits, de légumes, des plus beaux produits de la terre, qui mettaient là plus de nature et de ciel. De même, ici, de semblables pensées viennent à l'esprit lorsqu'auprès d'une croix, au carrefour d'un verger, de beaux fruits se balancent. Et la Dranse franchie, c'est une contrée plus efTé-
minée, plus orientale, participant de la Savoie qu'on vient presque de quitter, et de l'Italie dont on s'approche. On s'attend moins à voir des clochers que des campaniles, des villas toutes blanches, de petits palais avec un toit plat, une galerie-portique, des frises pompéiennes. Entre la nappe bleue et l'incision nerveuse des rochers gris sur le ciel pâle, des montagnes et des collines surmontées de gentilhommières, de prieurés et de chapelles forment un fond. Sur les premières courbes, d'un vert tendre, la vigne monte et grimpe en festons, en guirlandes, s'enroule autour des troncs d'arbres morts — et ce sont des crosses, — s'écarte de l'un pour rejoindre l'autre en suivant une perche — et ce sont des hutins. Rien n'est plus charmant que ces crosses et ces hutins qui, reliés parles grappes et les pampres, se tressant des couronnes, ont l'air de se donner la main pour danser une farandole qui, se resserrant et lançant ses arceaux voudrait enfermer le pays en une treille immense. Plus haut, le contour des bois s'indique par un filet d'ombre bleue, les châtaigniers arrondis en boule ondulent en masses d'ombre et de clarté, et sur le fond indécis des derniers pâturages, les sapins tissent un écran de verdures dégradées. On ne
se fatigue pas de l'immensité de cette nature, grâce «à la variété des premiers plans. Ici, c'est un champ de blé ondulanl on paix devant le lac d'opale, et les meules se dressent en d'opulentes javelles, tandis qu'entre leurs tas, disposés en quinconces, quelque glaneuse, courbée, ramasse dans son tablier les épis que le lieur a laissés échapper; là, c'est une jeune femme qui reconduit une vache à l'étable, et quand elle ralentit le pas, le museau de la béte l'effleure et le buste nerveux se dresse dans la lumière, entre les cornes, comme emprisonné dans le croissant d'une lyre. Des fillettes, couronnées d'une guirlande de liserons, riant et poussant devant elles à coups de baguette une chèvre blanche et noire, déroulent sur le chemin une véritable frise de Clodion. Ainsi, toujours une image de beauté sylvestre nous accompagne et sa vue, alliée dans l'esprit aux coutumes anciennes, nous ramène aux temps bibliques, où s'unissaient le mystère et le rythme, ces deux éléments essentiels de tout culte...
Au détour d'un fossé, voici les petites filles suspendues en grappe autour d'un arbre et mangeant des cerises a pleine bouche, à même la branche, tandis que la chèvre se régale de
serpolet ; mais à nouveau, la bande disparaît et la voilà, voltigeant près d'un ruisseau, tandis qu'en ses jeux elle crée de nouvelles allégories: descendu de l'Olympe, le groupe charmant batifole dans la pastorale, il monte vers les châtaigneraies, et sa marche capricieuse résume, à mon sens, la diversité infinie d'une contrée qui semble ordonnée et frappée dans ses grandes lignes, mais réserve des surprises à ceux-là mêmes qui en connaissent les moindres sentiers. Vus de loin, les coteaux ne font qu'un avec la montagne. On s'approche, et je ne sais quoi d'aérien souligne mieux leur galbe. On arrive au faite, et l'on mesure le vallon qui court entre les deux portants du décor. Les profils s'aplanissent, et près du village de Saint- Paul, dont le clocher autrefois couronnait l'élan de tout le pa)rsage, un lac en miniature, enfermant dans un cadre japonais de roseaux et de sapins noirs la vie fantasque des libellules, fait songer à cet autre lac silencieux de la Yaïïée-aux-Loups, qui semblait attendre les frissons du vent et que le romantisme avait appelé « Ecoute s'il pleut ».
L'eau apparaît comme le motif principal de cette harmonie rustique ; venue on ne sait de quels névés, elle s'insinue dans la terre par de
lonies infiltrations, qui en sonl comme les veines : elle sourd goutte à goutte, s'amuse
uisseaux furtifs, cou oh;4 1' h orbe dos praii puis recueillie dans un tronc d'arbre creuf pirogue, olle tombe, reprend son élan, fait tourner la roue du moulin, s'enfle, bondit en
ade, s'étale dans une nappe transparente, s'écoule mystérieusement, s'enfuit en se cachant, pour reparaître plus loin et jaillir dépouillée, au-dessus d'une vasque de marbre rose. Reliant la montagne et la plaine, elle ressemble à ces jeunes paysannes qui à L'aube vont cueillir les cyclamens et vous les offrent au matin clans les rues d'Evian. De mémo que la feuille de cyclamen, diversement colorée, se nuance en mauve, s'inspirant de la fleur, l'eau pour ainsi dire a deux visages, suivant qu'elle reflète le ciel ou le lit de mousse sur lequel elle glisse; elle suggère des images de jeunesse, de force gaie, elle est comme le matin et la conscience d'une vie...
Évian a débordé le cadre de ses anciennes fortifications et, craquant de toutes parts dans les limites que la peur lui avait imposées, il a
jeté bas sans réserve les vieilles murailles qui le gênaient, et lancé au hasard les maisons neu ves à l'assaut de la colline. J'ai regretté souvent qu'elles ne soient pas harmonisées au décor naturel et que les architectes, dans leur empressement à entasser les pierres et à les badigeonner en rose, n'aient pas eu le temps de regarder autour d'eux les modèles que la vieille maison du pays leur proposait discrètement, la maison savoyarde avec ses tuiles recourbées, ses cheminées à jour et sa façade où la galerie de bois fruste, l'escalier extérieur aux lignes massives, au parapet de pierre, l'auvent soutenu par des colonnes, le mur en retour auquel on pourrait donner le nom de brise-bise, apportent un peu d'animation en provoquant les mille jeux de la lumière et de l'ombre. A l'apparente et large simplicité des combinaisons rustiques ils auraient ajouté la part des plantes, les enroulements de la glycine autour des colonnettes, le cri d'orgueil des géraniums le long des fenêtres, la fantaisie des tuiles aux tons assoupis parmi la verdure des prés, l'emploi sincère et rationnel des matériaux que les carrières des environs livrent en abondance, la pierre d'Arvel rose, la pierre de Meillerie bleue et cette pierre livide, verdâtre, qu'on extrait du sol même.
Tour être contestable, l'architecture des maisons et des hôtels qui se sont élevés par la vertu des sources jaillissantes n'en répond pas moins à des exigences nouvelles et tire son caractère de son utilité même. Ne faut-il pas, bon gré mal gré, accepter l'idée que de nos jours tout soit abîmé, et nous émerveiller lorsqu'au hasard des travaux modernes subsiste quelque chose d'une époque où l'on avait le goût d'aimer la terre et de jouir de la beauté. Si Ton reproche aux maîtres à bâtir d'abattre les vieilles murailles, on oublie que pour les édifier il fallut abattre d'autres vieilles murailles. Nos scrupules paraîtraient excessifs aux contemporains de Louis XIV et de Louis XV, qui ne trouvaient pas un mot d'indignation lorsque, pour construire une salle de bal, aménager l'appartement d'une femme, on rasait une partie de Versailles, et qu'on abandonnait le palais du Louvre aux écuries royales.
Les raisons pour lesquelles nous admirons les vieilles pierres diffèrent sensiblement des motifs qui les faisaient admirer jadis. Autrefois, elles faisaient une tache bruyante, et nul ne songeait à s'en émouvoir ; ce sont les siècles qui leur donnèrent, ainsi qu'à Peau d'Ane, cette robe « couleur de temps », cette teinte de
feuilles mortes. Dans cent ans, l'humidité, la chaleur auront communiqué ce charme indéfini d'une « blonde patine » aux maisons qui nous déplaisent aujourd'hui.
Les fenêtres étroites trahissaient la méfiance; durant l'hiver les habitants se blottissaient chez eux pour avoir plus chaud; en toute saison, ils sortaient rarement de l'enceinte fortifiée qui enveloppait Evian,ses châteaux, ses couvents, ses bourgeois, pareille à celle qui entourait le donjon d'Yvoire. N'y aurait-il pas quelque injustice à vouloir que tout fût sacrifié au passé dans une ville qui a mis dans ses armes l'allégresse bleue du lac ? N'est-il pas légitime que désormais les demeures se tournent vers les quatre horizons, que d'immenses panneaux de cristal s'ouvrent sur l'infini, que les halls se parent de toute la la clarté qui cherche à s'y faire jour, et que les hôtels, qu'on déteste, qu'on incrimine, mais où l'on s'entasse, aient précisément le mérite, en la seule saison où nous ayons quelque chance de ressembler aux Athéniens, de projeter le paysage en nous et de nous obliger à sortir et à regarder la nature ?
Déjà au commencement du dix-septième siècle, Monseigneur de Gribaldi, dont on voit la tombe et les armes « d'or au sautoir ancré d'azur »
LA TAPISSERIE AUX VBRDURES BLEUES (il
devant le maitre-autel de l'église paroissiale, achetait, par un acte du l'J mars 1621, de Jacqueline de La Rochelle, veuve de Gaspard Loys, au prix de trois mille quatre cents florins, « la maison d'Evian appelée des Tours, fronlanl aux moulins du levant et à la rue publique du couchant », et il écrivait à ce propos : « Aquia* num, pour l'abondance et la clarté de ses eaux et de ses belles fontaines, est située sur le bord du lac et accompagnée d'un terroir aussi fertile qu'agréable. » Ce prélat italien était sensible aux charmes de la nature, comme saint François de Sales qui vivait dans le même temps que lui et se servait d'images champêtres pour rendre BBS paroles plus persuasives.
Aujourd'hui, la mêlée inextricable des constructions modernes et anciennes, la disposition d'Evian qui ne peut s'étendre qu'en grimpant la colline ou en suivant la courbe du rivage, tout contribue à lui donner des aspects parfois bizarres, toujours amusants et imprévus. Il faut monter et descendre des rues étroites et raides; par une suite d'escaliers rompus, on arrive a des terrasses crevassées portant des groupes de maisons qui ont leur petit jardin de fleurs. Ici une tour déroulant au-dessous de son capuchon Due loggia circulaire, ailleurs l'élargissement
d'une grande place, couverte aux jours de marché de parapluies bleus, de tentes rayées, emplie de cris, de clartés, et sur laquelle le clocher lourd, carré, abritant des nids d'hirondelles, promène lentement sa grande ombre. Dans une cour, un escalier Renaissance développe ses balustres élégants; on suit une rue qui dégringole vers le lac, et l'on recueille au passage le battement des roues d'un vapeur qui semble faire palpiter tout le paysage. Et la nuit, alors que la lune complaisante se fait « le cachesottise des architectes » et que les ombres des toits se font plus profondes, les dorures plus ternes, les cariatides moins précises, il y a encore un contraste amusant entre l'air romantique de la vieille ville en ses dédales obscurs et l'aspect qu'elle offre quand on la regarde dans son ensemble, mettant son cordon de lanternes, allumant les feux rouges et verts de sa parure de soirée...
Non loin de la chaire où prêcha François de Sales, se trouve la maison où vécut Mme de Warens. Chacun sait comment, « poussée par quelque chagrin domestique », elle quitta Vevey
pour Evian, puis Evian pour Annecy, où elle devait, sous la direction spirituelle de Michel- Gabriel de Bernex, évoque de Genève, abjurer le protestantisme au couvent de la Visitation, OÙ Ilousseau devait l'atteindre, lui parler, la voir pour la première fois, de même que Pétrarque avait vu Laure au seuil d'une église. Ici encore, par une ironie singulière, les deux noms de Jean-Jacques et de François de Sales se rapprochent et sont l'un et l'autre le commentaire le plus subtil de ce paysage qui fut pour les poètes anglais comme un avant-goût de l'Italie, de cette contrée berçante où la langueur et le repos donnent la vie, où dans les échappées se poursuivent les fuites éperdues des rêves et des désirs. Le soleil est amoureux du rivage qui, par moments, surplombant la route, semble une immense et douce baie, dont la ligne incurvée se balance de promontoire en promontoire, et s'en va expirer à Villeneuve et Clarens. Les montagnes s'étagent en écrans bleuâtres, en sommets arrondis, qu'encadrent les replis des gorges boisées; le lac, entrevu dans le treillis des branches, est pareil à l'œil bleu de Yergognosa, qui regarde entre ses doigts, dans les fresques du Campo Santo de Pise, et la berge aux nuances de chair, étirant
(ii LA SA. VOIE
son corps de nymphe, s'avance pour étreindre l'eau verte et bleue. On évoque les rives de la Brenta, ces rives si proches, aux cent trente palais de marbre, bâtis sur le gazon : ce sont des jardins et des labyrinthes, des berceaux de pampres, des retraites profondes où la nature se fait enjôleuse et complice de l'amour. De même ici, les scènes agrestes, les plaisirs champêtres, le charme et la joliesse de tous les petits détails font paraître plus grandioses les larges horizons, ou concourent les montagnes de Suisse et de Savoie, dont les redans enferment le lit du lac et du Rhône qui vient s'y jeter. Déjà vous étreint le rêve enchanteur de la Fête vénitienne, comme jadis il avait séduit Watteau, ce Flamand qui chérissait les eiï'ets des pays de brume, où le voisinage de l'eau affine et poétise la lumière. Et voici que l'on pressenties rubans argentés du Grand Canal, vaporisés de poudre blonde, et l'image de Zulietta, chaussée de patins noir et or. Alors même que le croissant de la lune devient un corno ducal et qu'au ciel apparaît l'étoile de Vénus, marquant l'heure du berger, l'eau ne renonce pas encore à sa fantaisie colorée; tendue de linon rose, elle s'irise de reflets, se couvre de pierreries, comme les ailes des anges de Benozzo Gozzoii, ces ailes
pointues et longues qu'on prendrait pour de grandes voiles carguées...
De jolis villages de pêcheurs qui conservent les noms qu'on retrouve dans les vieilles chroniques, Lugrin, Meillerie, Saint-Gingolph, se sont glissés entre le lac et la montagne. Que des manants se soient noyés à l'endroit où il n'y avait qu'un sentier en corniche, cela n'offre aucun intérêt ; mais que Saint-Preux, exilé par la volonté de Julie, ait choisi les rochers de Meillerie pour contempler de loin la maison de son héroïne et la menacer, par une phraséologie familière aux amoureux, d'y rénover l'antique usage du rocher de Leucade, voilà plus qu'il n'en faut pour faire de ce rivage un rendezvous d'honnêtes gens. Quelques pages y ont suffi, moins par ce qu'elles contenaient de description généralement exacte que d'aimable fiction, et par là nous mesurons le prestige des héros de romans. Dès lors, Shelley, Byron, Lamartine, George Sand, et tous ceux qui avaient lu la Nouvelle Héloïse, subissant malgré eux le charme émouvant des phrases rythmées, poursuivirent aux rochers de Meillerie ses chimériques amours. Mais, les devançant dans cette admiration passionnée, Mme Vigée-Lebrun, survivante attardée du dix-huitième siècle, tâchait,
en écrasant la poudre de ses pastels, de réaliser une image des sites que Bonaparte bouleversait pour ouvrir une route à ses soldats. Elle venait d'Angleterre après avoir traversé Bàle, l'île de Saint-Pierre, où elle s'attristait de voir la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret, la vallée de Lauterbrunnen, et Vevey enfin où elle se mit à chercher obstinément la trace de son auteur préféré. Tantôt appuyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, tantôt accoudée à la fenêtre du château de Blonay, tantôt observant dans le ciel noir un arc-en-ciel qui se courbe sur Clarens comme le cadre ovale d'un pastel..., toujours elle transpose, selon les moyens particuliers à son art, les spectacles naturels qui ravirent les célèbres amants. J'ignore la destinée des deux cents paysages qu'elle avait peints d'après nature tant en Suisse qu'en Savoie, mais dans ses Souvenirs il lui arrive souvent de composer, avec le style mesuré qui lui était familier, une véritable vignette romantique. Obsédée sans doute par une vision intérieure, une nuit elle se fait conduire sur le lac tout écaillé de lune, le vaste silence qui s'étend autour d'elle n'est troublé que par le bruit des rames égrenant une pluie de cristal, quelques nuages argentés poursui-
vent en un ciel de fusain le croissant de Diane, el des flots endormis s'exhalent les rêves nocturnes...
On se plaint communément qu'à percer la route du Simplon et à exploiter les carrières, on éventre la montagne et l'on dissipe peu à peu ces évocations; mais les grandes barques, en déposant les fragments des rochers de Meillerie aux endroits que les hommes ont choisis pour bâtir leur maison, ne vont-elles pas à leur insu confier à ces nouveaux murs un peu de lame de Jean-Jacques ? Et, si la poudre ne faisait éclater en blocs presque réguliers les belles pierres gris bleuté où semble se cristalliser un reflet d'eau, ces barques elles-mêmes existeraient-elles encore ? Solidement amarrées au pied des éboulis, elles croisent leurs antennes en lames de ciseaux, l'éperon du beaupré effile la proue et, disposées parallèlement comme les rames d'une galère, des planches flexibles sont autant de passerelles branlantes entre la terre et le pont. Là-dessus, les hommes vont et viennent, poussant devant eux les brouettes lourdes qu'ils déchargent d'un mouvement bref, avec un bruit de catapulte ; ils répartissent leur fardeau de part et d'autre des mâts, et forment sur les bords plats de leurs barques
un bastingage de granit. Bientôt, chargées de nouveau et plongeant leurs carènes noires jusqu'à la ligne de flottaison, marquée par un liséré blanc, elles vont déployer leurs voiles latines dans un froissement d'étoffes claquant à la brise et s'échapper en laissant derrière elles un parfum de goudron, des cris d'adieu, un sillage pareil à une gerbe. Peu à peu, à mesure qu'elles s'éloignent, elles s'attardent, si lentes qu'elles semblent rester immobiles et faire partie du paysage : ce n'est qu'en fixant sur la rive un clocher, un arbre, une tour, qu'on perçoit le déplacement des mâts, qui ne sont pas plus grands qu'une baguette de saule. Les voiles découpées en triangle, couleur de lis ou de safran, simulent l'essor dune mouette ou d'un papillon d'or, et suivant que le ciel est gris perle ou d'un bleu de faïence persane, on songe aux brumes d'Islande et les montagnes ont de vagues profils d'icebergs, on pense à quelque tartane pleine d'oranges voguant sur la Méditerranée. Cependant que défilent au loin les paysages romanesques, les bateliers invisibles reposent à fond de cale sur les banquettes qui entourent le poêle de cuisine et, surveillant les apprêts du repas, causent de maisons, eux qui n'ont pas d'autre demeure que cette soupente
obscure. De la trappe, il monte une odeur de soupe, des éclats de voix et des rires et, quand la nuit fera de la barque un grand oiseau de proie et du fanal allumé en avant de la proue un œil rouge dans les ténèbres, l'homme à la barre, ébauchant un rêve, entonnera une de ces chansons « qui ont l'air de n'avoir été faites par personne ».
Quand on a doublé les grèves et les taillis de Ripaille, une fissure éclatante s'ouvre au milieu des coteaux sombres qui formaient le premier plan et créent, en reculant leurs lignes jusqu'à l'extrême limite de l'horizon, une perspective fuyante et vaporeuse. Là-bas, un fragment de miroir brisé luit doucement au pied des collines. La Dranse, qui a trouvé une issue, s'étale paisiblement en un estuaire vaste et tranquille., éblouissant de lumière largement épandue. Elle s'enfuit, rapide et presque silencieuse, sur un lit pierreux dont les ilôts s'allongent en fuseaux entre deux rives de débris arrachés aux cimes rocheuses, et puis, groupant ses innombrables ruisseaux, elle les enfonce comme un éperon d'or dans l'eau bleue
du Léman. On se demande, l'été, à voir ces ruisselets alanguis, où sont les rivières qui ont pu creuser de pareils lits; mais les ruines de quelques arches abandonnées, envahies par de mauvaises herbes, disent encore la violence de ce torrent indomptable qui successivement a emporté les différents ponts construits par les Gaulois, par les Romains, par les chanoines de Ripaille et par le duc de Savoie.
L'aridité même de ce paysage, qu'encadrent des sites humides, verdoyants, veloutés, et qu'anime à peine le geste lent des tireurs de sable, a l'infinie séduction des bords de l'Arno contemplés à la tombée du jour des collines de Fiesole. Sitôt qu'on remonte le cours de la Dranse, l'estuaire s'étrangle en gorge et d'étendu, d'imprécis qu'il était, il devient étroit, anguleux et comme taillé à coups de hache. Il semble que le lac, pareil i un fjord de Norvège rêvant dans le berceau d'un ravin, se glisse entre les monts à pic, dans une gaine de ciel, de sapins et d'eau cristalline, et les approche à la manière d'une armée qui se coule avec lenteur dans un défilé. On domine le torrent, qui bondit sur un lit de pierres comme un gave des Pyrénées, et remplit la gorge d'un bruit de cascade: on est
dominé par des escarpements, qui affectent tout naturellement la forme d'une citadelle, d'un burg ou d'une forteresse, et la vision de ces falaises crevassées, creusées en grottes, vous remet en mémoire quelque lithographie de Gustave Doré: la lune monte, lourde et triste, dans le ciel orageux ; une bande rougeâtre incendie l'eau qui bouillonne ; le long des haies, des manteaux couleur de muraille se faufilent et, sur la terre, c'est un piétinement de cailloux qui roulent, un cliquetis d'armes, un reflet d'acier, un poignard dont la coquille est si large qu'elle pourrait servir de bouclier, l'éclat d'une armure de gentilhomme, la robe noire et blanche d'un pasteur...
Là-haut, des villages comme Féternes, baptisé par les fées, peuplé de légendes, et plus loin, des châteaux comme Larringe dominent le plateau, surveillent les issues et donnent une physionomie différente au paysage ; c'est comme si l'on passait tout à coup en une contrée asiatique où des murailles sarrasines — îlot de granit au milieu d'un champ de luzerne — dressent dans le couchant leurs profils farouches ; les dentelures de leurs créneaux paraissent plus grandes dans l'air embrasé, tandis que les lointains se dissolvent nonchalamment
dans une ombre phosphorescente et que des faucons héraldiques, aux couleurs de rouille, entre-croisent leur vol.
A la lumière du matin, il n'y a plus qu'un aggloméré de cailloux et de terres d'alluvions, d'une nuance délicate de rose saumon, qui laisse tomber un à un les blocs de ses masses gigantesques dans les eaux d'aigue-marine. Parfois, tout un pan de la montagne écroulée obstrue complètement le fond de la gorge ; l'eau se brise en écume et finit par se creuser une fissure d'émeraude ; la route passe sous un tunnel et, sur l'éboulis, les graines de sapins, apportées par le vent, s'épanouissent en bouquets d'arbres. Puis les pentes deviennent de plus en plus rapides, la route suit une corniche en saillie sur le ravin, des perches et des truites sautent dans la fange des remous ; volant d'une rive à l'autre, la bergeronnette lavandière, en sa robe grise, rejoint son nid, creusé dans la souche d'un peuplier ; les murailles se rapprochent, ruisselantes, perdant l'aplomb ; l'escarpement est si abrupt que l'atmosphère devient glaciale, et l'on découvre maintenant sur l'autre versant les montagnes, (jui se développent à mesure qu'elles s'élèvent ; des taillis estompent la pente, au-dessus de la-
quelle les arbres balancent leurs palmes, et communiquent non plus une impression d'horreur, mais l'image gracieuse d'un vallon frais, boisé, souriant ; quand on se penche, c'est comme s'il y avait dans l'air je ne sais quoi de presque chantant, de vagues bruits, des voix étranges, plus semblables à des frôlements de feuilles qu'au grondement d'une rivière. Sur l'autre versant, des villages se tiennent en équilibre, suspendus on ne sait comment, avec leurs clochers en fuseau et leurs champs pareils à la blouse rapiécée d'un paysan. En les regardant, on croit pouvoir jouer avec leurs maisons, comme au temps bénévole de l'enfance, où l'on passait des heures avec une bergerie en bois de Nuremberg, et comme jadis, l'odeur des copeaux vernis s'exhale des jouets défunts et se mêle au parfum de la résine. Ainsi la distance fait illusion sur le caractère véritable de ce pays ; de grandiose, il devient familier. Les croupes qui barrent l'horizon dégringolent en se chevauchant dans une buée mauve ; les sapins et les mélèzes, dont on pourrait faire des mâts de navire, se confondent en une mousse veloutée ; les petits nuages gris de penne, qui naviguent au-dessus de l'abîme, ressemblent à la fumée d'un chalet invisible, les trouées pro-
tondes ne sont que rides à la peau de la montagne, et l'on prendrai! !«' torrent pour une veine de neige.
Près d'un vieux pont en dos d ane, qui leur fait une génuflexion, les trois Dranses, venues de Belle vaux, d'Abondance et de Saint-Jeand'Aulps, se réunissent comme les bandelettes d'une mitre, et de là vont porter jusqu'aux grèves de Saint-Disdille le murmure des oraisons de trois monastères. La route que je viens de parcourir, les grands fondateurs d'ordi» ts l'ont parcourue. Arrivés à ce carrefour, ils hésitaient un instant et puis, après une courte prière, ils suivaient le chemin qu'ils avaient choisi. Les uns se dirigèrent vers la Chartreuse de Wallon, au pied du roc d'Enfer; les autres, vers Sainl- Jean-d'Aulps ; d'autres enfin, que je veux accompagner, vers Abondance.
Au sortir d'une gorge resserrée, aride comme une sierra, la vallée se déroule et s'épanouit en prairies et, à chacun de ces élargissements qui ressemblent à des anneaux de verdure, c'est une autre route qui part à travers d'autres montagnes, une ruine qui raconte l'interdiction ou la conquête du passage, un village qui trahit une plus grande facilité de vie, une chapelle enfin qui marque les étapes de la propagande reli-
gieuse. Ici, unreposoir pour la bénédiction des troupeaux; là, un oratoire qui est l'objet d'un pèlerinage ; ailleurs, en plein champ, n'importe où, une grande croix de bois, barrant le ciel d'un geste tragique, avec l'imprévu et la rudesse d'une prophétie ; à ce tournant brusque du chemin, dans une petite niche creusée à même le roc, s'abrite une madone ayant devant elle la lampe que la dévotion entretenait et rallumait chaque soir, au moment où s'épingle au ciel la première étoile. A deux pas de la Vierge, qui étend la main, près d'un buisson de genêts qui jaillit en gerbes d'or, il faut côtoyer un ravin : la lampe, sinon la madone, devait être utile aux voyageurs...
Je crois que l'âme populaire, en Savoie comme en Italie, a trouvé son langage dans cette dévotion presque humaine, dans ce culte naïf, qui ressemble plus à une prédilection sentimentale qu'à une religion. Un peu partout il y a, derrière une grille de fer, une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue d'une robe bleue à franges d'argent, qui est vraiment, suivant une vieille prière, « la doulce dame du ciel et de la terre, la mère de pitié, la fontaine de tous les biens, la belle et très doulce dame » de cette race rude et résignée. Symbole admi-
rable de la maternité, du mariage mystique, de
la féminité, source guérissable de tous les maux, elle reçoit avec la même indulgence les roses blanches des fiancés et les hommages plus graves, elle se laisse entourer d'un jardin en miniature, aux fleurs de cire, aux guirlandes de papier, aux banderoles à devises, et se plaît non loin de la route, attentive aux petites filles qui s'assoient près d'elle dans l'herbe, aux troupeaux qu'elles surveillent en tricotant la laine. De même en Toscane, à la croisée des routes, une Vierge, dans sa niche, veille et, sur les marches du sanctuaire, des jeunes filles tressent avec des pailles de riz ces grands chapeaux de femmes qui semblent faits pour recevoir une couronne de roses.
L'exubérance du sentiment chrétien, dont les légendes sont ici presque toute l'histoire, se traduit par la multiplicité de ces monuments votifs qui perpétuent le souvenir d'un miracle ou d'un drame et sont au milieu des montagnes des rendez-vous de piété et des promesses de sauvegarde. Ils jalonnent la route comme les stations d'un calvaire, dominent les détours du cœur et le conduisent sans effort à la méditation. Nous comptons les relais comme on égrène un chapelet et nous acheminons douce-
ment par les voies de la prière vers les thébaïdes de la solitude. Il semble que les religieux d'autrefois, par une entente merveilleuse du décor et de son influence sur l'âme humaine, aient voulu disposer ainsi les étapes du recueillement. Le choix de la retraite révèle chez eux un merveilleux instinct des beautés naturelles ; ils apportaient à choisir le lieu de leurs méditations le même art qu'à composer les miniatures de leurs antiphonaires ; il y a toujours, dans les paysages où ils se sont arrêtés pour préparer leur mort, un rêve d'enlumineurs.
Le vallon d'Abondance, arcadien comme un vallon d'Ober-Hasli, reste encore une cellule agrandie, et les montagnes qui le murent de tous côtés, en empêchant les regards d'errer sur de vastes horizons, les conduisent naturellement vers le ciel et suffisent à nous communiquer ce que les Pères du désert appelaient des ascensions du cœur. Toute la Savoie ancienne et charmante s'y révèle, avec son éternelle pauvreté, ses maisons qui gravissent en escalier la montagne rocailleuse à laquelle elles sont adossées : sur les toits qui avancent, les habitants ont posé ça et là de grosses pierres qui maintiennent
les tuiles et les empêchent de s'éparpiller l'hiver dans la folie de la neige et du vent. On dirait que des blocserratiques sesontarrétésau hasard, au-dessus des maisons et dans le lit des torrents. Au milieu des jardinets où les colorations tendres des chènevières s'avivent des haricots à (leurs rouges, le chalet découpe l'architecture à la fois robuste et fragile de ses murs bas et de ses boiseries brunes, des petites fenêtres avec un pot de réséda éclairent le rez-de-chaussée et, tout autour du premier étage, règne un balcon avec sa balustrade ajourée en fers de lance, en cœurs, en trèfles à quatre feuilles, où le soleil assouplit et pâlit le chanvre déjà blond, fait sécher pèle-mèle les chapelets d'oignons et le linge de la lessive. Le seuil franchi, quand les yeux se sont accoutumés à la demiobscurité delà chambre commune, on découvre des trésors d'ingénuité, un mélange savoureux de choses anciennes et de camelote de bazar qui va au cœur comme un dialogue émouvant semé de mots de comédie : des pichets de grès, des pots en terre vernissée, des vaisselles se bousculent sur les tablettes garnies de dentelles de papier, une bassine de cuivre rouge brille dans une seille de sapin, un escabeau boite sur te sol battu, des images d'Épinal sont fixées
aux parois et, sur une étagère précieusement découpée, un réveille-matin en nickel, de fabrication allemande, fait résonner dans la pénombre son lourd tic-tac. Au dehors il fait presque froid à cause de l'altitude; assis sur un tronc d'arbre, un homme répare à coups de maillet son traîneau et de petites filles le regardent avec de jolis yeux de curiosité contenue.
Le cloître de l'abbaye s'est blotti entre l'église au clocher fin, nerveux, et les bâtiments conventuels, massifs, aux toits écaillés et brillants. A peine digne de considération pour qui conserve encore dans le regard des reflets de France ou d'Italie, il acquiert aux yeux de ceux qui contemplent, chaque jour de l'année, les formes gigantesques des montagnes, la valeur d'un idéal; j'ai donc éprouvé, au sortir des chemins où le torrent jette en passant une clameur, un ravissement pareil à celui qu'on ressent à voir une fleur ou une source jaillir d'un sol aride. Je déplore qu'on n'ait pas imposé plus tôt à cette oasis de grâce une servitude de beauté : des colonnettes de marbre noir ont disparu, les lobes délicats des arcatures, désormais privées de leur appui, se sont écroulés; sur les
fresques pâles, aux clefs de la voûte, aux chapiteaux d'où s'élancent les nervures, la vie rustique, le vandalisme imbécile, le dédain des belles choses ont souligné leurs stigmates. Mais les arceaux, comme une caravane en marche vers l'éternité, mesurent encore l'espace qui sépare le rêve de la vie réelle ; chaque pilier, groupant autour de lui ses fines colonnettes de marbre noir d'où partent les ogives, marque un arrêt de la pensée; chaque rosace encadre un fragment de la vie monastique; à chaque clef de voûte les douze signes du Zodiaque parcourent la route apparente du soleil. Les hirondelles nichées à l'ombre des portiques volaient affairées du Sagittaire aux Gémeaux; les moines frôlés d'un coup d'aile suivaient leur vol libre et, par-dessus le toit luisant comme le dos argenté d'une truite, ils apercevaient le sommet d'une montagne arrondi en dôme, et peut-être à certains jours leur venait-il des regrets...
Du moins, en manière de consolation, les artisans avaient-ils enfermé dans un petit espace les trésors variés de leur imagination, et le cloître, parleur artifice, était devenu un inonde; fouillant dans la pierre, ils en faisaient jaillir ces trèfles à quatre feuilles et ces choux qui sont aussi communs en Savoie que les feuilles
d'acanthe en Grèce, et toutes ces plantes qu'ils semaient autour de leurs chalets, dans ces humbles jardins où il ne fallait pas chercher d'autres fleurs que les vertus de ceux qui les cultivaient. Aux chapiteaux, à la retombée des voûtes, à la naissance frêle des formerets et des doubleaux, partout où le plan ingénieux d'un maître à bâtir leur en laissait le prétexte, ces braves gens, avec un mérite soumis et une inaltérable patience, plantaient un parterre fantaisiste, taillaient dans une matière ingrate et faisaient grimacer et sourire dans le tuf poreux et friable, en mascarons, en culs-de-lampe, les bêtes, les fleurs, les démons et les anges; afin que le repos du monastère fût moins sinistre, ils ajoutaient lajoie des couleurs vives au prestige de la lumière et bariolaient de rouge et de jaune les formes sculptées.
Sur les murs, dans les t}rmpans qu'inscrivaient les croisées d'ogive, la vie de la Vierge, racontée en fresques pâles par quelque Bergognone du quinzième siècle, exprimait le rêve des moines en illustrant le livre d'heures dont ils tournaient les pages. Le hasard du nettoyage fait surgir du plâtre ces peintures comme des corps qui seraient cachés par des bandelettes.
ît voici qu'une aile, une mainalanguie, un visage ovale, un ange se dégagent peu à peu des limbes. Les coloris sontdoux, embrumés comme les villages à l'automne; à leur crépuscule, le romps leur donne une grâce en les voilant, et je les préfère ainsi : le corps a disparu, mais l'Ame survit tout entière ! Il y a dans les épisodes je ne sais quelle cordialité familière qui en adoucit le mysticisme moyenâgeux. Il semble que l'artiste se soit longtemps arrêté au village avant d'entrer au couvent et qu'au moment de laisser retomber le marteau il ait jeté un regard sur le vallon. Il associait ainsi aux souvenirs de Lombardie la vision d'une province qui ressemble par tant de côtés à la Bourgogne, et mêlait à la grâce affinée d'une culture italienne certains détails qui font penser à la truculence et à la vigueur des maîtres flamands. Le mariage de la Vierge, la naissance de l'enfant Jésus, la Circoncision, la fuite en Egypte, Jésus parmi les docteurs, ce sont là des thèmes que tous les barbouilleurs du Quattrocento ont essayé de développer; mais chacun d'eux profite de l'occasion que lui donnait un prince, un évêque, un abbé pour nous dire ce qu'il avait sur le cœur. Il se trouve ainsi que leur œuvre réveille en nous beaucoup de pensées qui n'ont
plus de place dans la vie, et qu'en nous montrant des figures extasiées, ils ont entr'ouvert timidement une petite fenêtre sur la nature. Et n'est-ce pas là ce qui pouvait le mieux séduire un peuple agricole, nullement doué pour se spiritualiser en rêves éthérés ?
Un campanile se détachant sur l'azur, Nazareth avec ses petites maisons aux loggias roses où s'enroule un cep de vigne, une branche de figuier, l'établi de Joseph et l'enfant jouant avec des débris envolés de la varlope que le soleil transformait en copeaux d'or, la vallée de Sichem étroite et sombre avec l'eau suintant des rochers, devinrent pour eux des emblèmes qu'ils reconnurent dans le paysage qui les entourait. Mais ils s'attardèrent avec une sorte de prédilection aux noces de Cana, parce qu'une table bien servie est toujours l'endroit où l'on a chance de confondre la terre et le ciel ; voulant nous montrer la cuisine et la salle du festin, ils n'épargnèrent aucun détail: le superbe rôti empalé dans une broche, le maître queux l'arrosant avec un jus doré, le guichet par où l'on passe les aliments, des pains, des fruits, des serviteurs qui regardent, des femmes en coiffe blanche, la chevelure blonde de quelque Madeleine rappelant les tresses dorées de
Lucrèce Borgia, et tout ce qui faisait parfois ressembler le couvent à une hôtellerie. On voyait aussi la fuite de la sainte Famille en Egypte, où le petit âne docile transportait l'enfant et sa mère, et plus loin, Jésus entrant dans Jérusalem, tandis que sur son passage les peuples agitaient des rameaux. Et le regard allait de Nazareth à Lorette, pour suivre le vol des anges aux longues robes flottantes, qui de leurs épaules soutenaient la maison à loggia où parmi des lis, au déclin du jour, la Vierge avait entendu le premier Ave Maria...
Tout au long du cloître, les symboles transparents du Nouveau Testament se trouvèrent réunis comme les quarante figures variées d'expression, dessinées, drapées, que Fra Bartolomeo avait rassemblées au couvent de Saint- Marc dans l'initiale fleurie d'un manuscrit, et la vision flottante, spiritualisée, glissant dans l'ombre des portiques, y répandait une paix infinie, une douceur humaine, à la manière d'une eau limpide qui descend d'une roche abrupte.
De même que les charmilles rythmées de bancs de pierre et de statues profanes conduisaient lentement à un aveu d'amour, de même les allées du cloître s'éclairant d'images pieuses
guidaient la promenade des moines et les ramenaient sans cesse devant la porte qui s'ouvre sur l'église. Ne connaissant pas d'autre issue, ils étaient obligés de s'évader dans le surnaturel. La dernière image qui s'offrait à leurs yeux était encore une image humaine capable de leur inspirer des regrets, « car dans le monde tous les retours sont vers Dieu et dans un couvent tous les retours sont vers le monde ». Sans doute au tympan la Vierge et l'enfant Jésus, encensés par les anges, étaient sculptés suivant un mode hiératique. Mais sur les piedsdroits, deux statues, deux cariatides affinées exprimaient l'idéal svelte d'une époque de force. Elles représentaient l'ancienne et la nouvelle Eglise, toutes deux couronnées : l'une, baissant un peu la tête, les yeux couverts d'un bandeau, laissait échapper des tablettes; l'autre, au contraire, le front haut, foulant un dragon à ses pieds, tenait de la main droite un calice et de la main gauche un étendard. Le christianisme signifiait ainsi qu'il se séparait de l'ancienne religion, qu'il ne lui empruntait rien et, reniant ses origines, qu'il était né de ses œuvres. En réalité, il n'y avait que les attributs de changés. L'artisan, inhabile aux distinctions de la théologie, exprimait à sa manière que les
religions naissent, se développent et meurent et confondait l'ancienne et la nouvelle Église sous la forme d'une femme jeune. Il leur communiquait la souplesse élégante des corps qui tendent à s'allonger et, les drapant d'une étoffe transparente, en faisait, près des lourdes pentures de fer enroulées en volute sur les vantaux de bois massif, des Biblis attentives à comprimer un désir dans leur sein virginal.
Cette évocation de la vie monastique, que suggère et que révèle ce cloître aux murs peints, aux chapiteaux historiés, se dissipe aussitôt qu'on a franchi le seuil de l'église. Il y avait là autrefois, et il y a encore aujourd'hui un porte-flambeau en fer forgé, un ancien siège abbatial, des reliquaires en bois, une pyxide, une croix, des calices et des objets du quatorzième et du quinzième siècle, que n'aurait pas réprouvés le Poverello d'Assise, et qui cependant devaient suffire à la dignité du culte. L'architecture elle-même, dans certaines de ses parties, a cette sévérité harmonieuse qui nous aide à comprendre les belles époques de la foi. Les proportions du chœur, le déambulatoire qui l'entoure, les arcs-boutants mêmes qui sem-
blent porter à faux sur le toit de l'abside, mais reposent en réalité sur les séparations des chapelles, nous rappellent avec modestie les principes universellement admis par « les maistres à bâtir » du moyen âge. Mais les murs de la nef. odieusement barbouillés à la chaux, les peintures en trompe-l'œil qui veulent simuler des statues, les Jésus roses, les madones bleues, les bannières aux couleurs discordantes, les saints en perruque frisée, pareils à des garçons coiffeurs, témoignent de ce goût italien perverti qui semble être de règle dans la décoration des églises modernes et montre avec évidence que le plus souvent les prêtres ignorent la beauté des vieilles cathédrales et la complicité ingénument efficace de l'art et de la religion.
L'histoire du couvent comme le couvent luimême renferme des pages d'inégale beauté, et l'on dirait que les pierres et les pensées sont apparentées par un lien mystérieux. Il en est du jardin de l'âme comme du jardin des fleurs : ils ont l'un et l'autre leur minute parfaitement harmonieuse, mesurée; la minute qui la précède est insuffisamment remplie de son objet; la suivante le dépasse. La vie monastique n'échappe
pas à la loi des organismes vivants; elle s'ébauche, s'épanouit et se flétrit; elle a ses apôtres, ses saints triomphants et les complices de sa déchéance. Et c'est précisément dans cette évolution pleine de contrastesque résident le drame et l'intérêt de sa chronique. Quelle distance il y a du sixième au dix-septième siècle, de saint Colomban à ces moines, qui opposaient une telle force d'inertie aux admonitions de François de Sales, qu'il s'écriait enfin, de guerre lasse : « C'est comme si je battais le vent! »
11 me semble bien en effet que saint Colomban, fondateur de Luxeuil, ait été le premier fondateur d'Abondance. Je ne sais pas de destinée plus émouvante que celle de ce moine irlandais qui traverse l'Angleterre, le nord de la France, qui fonde l'abbaye de Luxeuil dans les Vosges, celle d'Abondance en Savoie, puis celle de Bobbio en Italie et qui , persécuté, chassé par Thierry II, roi d'Austrasie, s'en va devant lui, l'étoile au front, de monastère en monastère, sans cesser d'être ébloui de la lumière des abnégations, sans jamais renoncer à son rêve de paix, à une époque où le monde s'organisait dans le tumulte des grandes invasions et surgissait obscurément des ruines de
mpire romain.
Abondance resta délaissée... A la fin du onzième siècle, des chanoines réguliers s'y établirent de nouveau, avec la permission de l'abbaye de Saint-Maurice en Valais qui, rayonnant sur les vallées d'alentour, semble avoir été au douzième siècle une pépinière d'abbayes et de couvents. Gomme leurs frères d'Entremont, de Filly, de Peillonnex, de Sixt et de Ripaille, ils pratiquaient la règle que Pévêque d'Hippone avait imposée à ses clercs et que, pour cette raison, on appelait la règle de saint Augustin. Vêtus d'une chape noire qui, fendue par devant, laissait entrevoir l'aube de laine blanche et Paumusse couvrant les épaules, la tête couverte d'un capuce, ils devaient ressembler à ces pénitents qui à Florence récitent a bocca chiusa les prières des morts; quand ils s'agenouillaient sur les dalles de l'église et qu'ils allaient et venaient sous les allées du cloître, la laine épaisse se cassait autour d'eux en plis lourds, comme dans les figures de pleurants qui entourent à Dijon le tombeau du duc de Bourgogne. Levés à trois heures du matin, mangeant en commun, couchant dans le même dortoir, ils partageaient leur temps entre la prière, la méditation, la lecture du martyrologe etdelavie des saints, l'étude du chant et de la théologie, les travaux manuels
et le défrichement des terres qui s'étendaient autour de leur église, comme un domaine autour d'un château. Voulant tout donner de leurs heures à la contemplation, ils confiaient au sacristain, à l'économe, au bibliothécaire le soin de leur existence et obéissaient au prieur ou à l'abbé qui les représentait aux synodes diocésains.
La liste de leurs prieurs, de leurs abbés et de leurs abbés commendataires compte des nobles, des cadets de famille comme ce Guillaume de Lugrin, dont l'église conserve encore un calice, de simples roturiers comme ce François du Grest dont la famille fut ensuite anoblie, des personnages princiers comme Jacques-Louis de Savoie, fils d'Amédée IX et de la duchesse Yolande, et — ce nom résonne étrangement dans un décor aussi grave — comme César Borgia, frère de la blonde Lucrèce que Victor Hugo nous dépeint si monstrueuse, que l'Arioste nous représente si chaste, qui prête son visage à sainte Catherine dans les fresques du Pinturicchio au Vatican, cette femme enfin qui écrivait des lettres d'amour si pures et dont Byron possédait quelques cheveux fins comme la soie, brillants comme l'or.
Dans les annales d'un ordre, les pages ini-
tiales sont presque toujours les plus belles; c'est le sort des grandes idées que nous assistions chaque jour à leur mort; leur compréhension exige des lumières rares, et leur apôtre n'a pas de pires ennemis que ses disciples. Il faut donc remonter jusqu'au douzième siècle pour trouver en quelque manière le symbole vivant, agissant, l'essence pure du génie monastique.
Le prieuré d'Abondance, devenant une abbaye et ne pouvant plus accueillir tous les novices qui se présentaient, rayonna et, comme autrefois Saint-Maurice, envoya des colons dans les vallées incultes : les uns, sous la conduite de Gérold, s'en allèrent dans les gorges profondes que la Borne a creusées entre le Grand et le Petit-Bornand, en un lieu sauvage que le comte Amédée de Genève leur avait cédé et qu'ils appelèrent Entremont. Les autres, guidés par le chanoine Ponce de Faucigny, passant d'Abondance à Saint-Jean-d'Aulps par les sentiers abrupts du col de l'Equellaz que suivent aujourd'hui les chasseurs alpins, puis de la Dranse à la vallée du Giffre par le passage fréquenté de Morzine et du col des Gets, remontèrent le torrent jusqu'à sa source et, traversant les bourgs de Taninge, de Sa-
moëns, ils parvinrent enfin jusqu'au désert de Siz ou de Sixt qu'ils se proposaient de mettre en culture, et qu'ils tenaient du frère de Ponce, Aymon Ier, comte de Faucigny.
Le sentier du col de l'Equellaz traverse de part en part une longue série d'élévations qui séparent le cours tumultueux des deux Dranses, et descend en pente rapide jusqu'au hameau du Bas-Thé. De là on découvre un grand espace, subitement épanoui au sortir d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites. La route et la rivière, qui voyageaient de compagnie, se séparent et prennent leurs aises en dessinant l'ovale des prairies. L'horizon s'éloigne en perspectives bleuâtres et, sur la gauche, dominant le pays tout coloré d'un vert sérieux, se dressent les ruines de l'abbaye de Saint-Jean-d'Aulps. De même qu'une voile latine entraînant son ombre triangulaire ramène à elle les regards perdus sur l'immensité, de même la vieille abbaye achève l'ébauche que les soubresauts géologiques ont vainement tâché de parfaire, groupe des lignes fuyantes, désordonnées, précise et
remplit tout le paysage, lui donne une signification morale et suffit à nous procurer cette excitation spirituelle que Stendhal, lassé de la nature, demandait à Tite-Live sur le lac d'Albano. Il faut suivre un sentier à travers un champ doucement incliné, longer un mur de défense, traverser une cour de ferme, passer au-dessous d'une voûte dont la clef s'orne d'un écusson, et l'on arrive au milieu d'un verger, devant ces ruines qui empruntent à leur passé une part de leur séduction. Il ne reste que deux pans de murailles, la façade et un mur de la nef principale, maladroits à enfermer une pensée, à se refermer sur la contemplation. Tout à l'heure le cloître d'Abondance me remettait en mémoire celui de Saint-Wandrille, maintenant je songe à l'abbaye de Jumièges, ouverte à tous les vents et jaillissant des plantes comme un arbre orgueilleux et décapité.
J'ai choisi, pour venir ici, une matinée de juin; la voix d'une faneuse monte dans l'air léger, fraîche comme un cœur de quinze ans, au timbre argentin et grave, laissant planer une résonance semblable à certains angélus égrenés d'un campanile. Une grâce nuptiale et religieuse émane du site et concentre instantanément la vie dans le cercle des murailles qui en-
ferment le clos, le soleil répand sa lumière ivre sur la campagne, un vent chaud se parfume dans les fenaisons, courbe les branches des pommiers, et c'est autour de la vieille abbaye une allégresse de ritournelles s'harmonisant avec la sonnerie limpicle de quelque clocher éloigné. Je me mets à errer parmi les débris anciens, recherchant les vestiges de la vie disparue. Sur des pierres éparses et enfouies dans la verdure comme autant de petits mausolées, je retrouve des emblèmes évoquant les vieilles paraboles, je reconstitue le plan de la cathédrale écroulée, avec ses trois nefs, son abside, son transept et, sous les voûtes sonores, j'imagine le déroulement grave du plain-chant, des reflets de verrière posés sur la robe blanche des moines, l'étincellement d'un ostensoir audessus des corps prosternés. Gomme à Jumièges, il semble que les arbres veuillent remplacer les colonnes; des arcades s'épandent et se balancent de larges feuilles frissonnantes, et le souvenir des existences de jadis découle de ces murs comme les plantes qui s'y épanouissent. J'entre dans la nef par une porte que de récentes brèches ont agrandie; c'est aussitôt un froissement d'herbes, un froufrou d'ailes, car les hirondelles, tout à l'entour des corni-
ches, ont composé une auréole de nids et les gazouillements des oiseaux continuent et reprennent à leur manière les rites et les chœurs des officiants. On pourrait trouver là un basrelief représentant la rencontre de saint Hubert avec le grand cerf qui portait une croix d'or entre ses bois, et le regard irait naturellement à la source murmurante qui se plaint comme « l'âme altérée soupire après la grâce ! » Les murailles roses s'emplissent de clartés, les colonnettes, fragiles comme des roseaux, supportent la voûte brisée dans son élan ; on dirait d'une lutte de grandeur et d'élégance. Le soleil fait ruisseler ses effluves et met un nimbe d'or à la grande rosace, privée de ses verrières, découpe ses lobes sur un fond de prairies et de firmament déplo}ré, tandis que des pigeons à collerettes brunes, derniers capucins des couvents, viennent se rafraîchir aux bénitiers avant de s'envoler vers une nouvelle gloire.
Chaque fois qu'il subsiste au hasard des profanations quelque ruine, on a coutume d'incriminer les protestants ou les jacobins. Je ne méconnais pas l'œuvre néfaste des impulsifs qui, à chaque époque, ont discrédité par leur violence
les plus belles causes et pris les idées pour des réflexes ; mais, il faut bien le dire, c'est un prêtre, le curé Desportes, qui a brisé, disloqué le magnifique vaisseau de l'église cistercienne. Son mauvais goût, son éducation insuffisante ont anéanti en un jour ce que la sombre démence des passions politiques et religieuses avait laissé intact. Je voudrais connaître les causes cachées de cette mutilation, qui fut commise au temps où l'on n'était pas encore convaincu de la beauté de l'art gothique. Il est infiniment curieux que ce soit aussi l'époque où la Savoie, qui avait quitté l'Italie pour la France, venait de quitter à regret la France pour l'Italie, où le buon governo, qui avait conscience de son impopularité, cherchait à faire excuser le sans-gêne de ses jolis douaniers et édifiait pêle-mêle, pour amuser et distraire l'opinion publique, des routes, des ponts suspendus, des sanctuaires dans le goût de la Restauration. Il faut lire dans les Mélanges historiques de l'abbé Gonthier comment, à la suite d'un incendie qui avait embrasé l'église, mais ne l'avait pas essentiellement touchée, le curé Desportes et les syndics du village résolurent de la démolir et d'en exploiter les matériaux, comment les voûtes
s'écroulèrent sous les coups d'une mine et comment enfin, avant de mettre le feu aux poudres, les protagonistes de cette comédie bourgeoise entonnèrent un joyeux Te Deum pour appeler la bénédiction du ciel sur un si noble dessein.
Les Orientaux racontent qu'après la mort, lame ne s'envole qu'à regret et voltige quelques heures encore autour du défunt. Il n'est pas bien sur que Guérin, le saint vénéré dans cette vallée et le deuxième abbé du monastère dont nous voyons aujourd'hui les ruines, ait vu se lever, dans le désert qu'il avait élu, la cathédrale de ses rêves, et la tradition veut qu'il soit mort avant d'avoir réalisé complètement sa grande pensée. J'aime à croire cependant que, si une âme voltige encore autour des murs qui retournent dans la poussière, c'est vraiment l'âme de Guérin qui, suivant la parole de saint Bernard, « s'élève du désert comme une vapeur d'aromates, de myrrhe, d'encens et de parfums de toutes sortes ».
Une ancienne inscription, composée par Nicolas de Liège, résume sa vie dans le style qui convient aux épitaphes :
Ponl à Mousson nalus, Paire clarus, maire bealtis.
La mélancolie de ce gentilhomme lorrain, qui avait ouvert ses yeux aux paysages riants de la Moselle, et précocement désabusé par les mots : « .Malheur aux riches ! » quitta ses parents, ses amis, sa fortune pour écarter l'effet de cette malédiction, révèle un état d'esprit semblable à celui qui inspire tant d'autres fondateurs d'ordres, 11 y a, dans cette retraite volontaire, des motifs humains de nous émouvoir, et je ne puis songer à un monastère sans le considérer comme un rempart de la tristesse humaine. Mon souvenir rapproche, sans distinguer entre eux, ces parents de la déception, Benoit de Nursie dans sa grotte de Subiaco, Ignace de Loyola dans sa caverne de Manrèse, saint Bernard à Clairvaux et la belle Rosamonde qui vint se repentir et trouver un tombeau en l'abbaye de Godstow, sur les bords de la Tamise.
Guérin se réfugia dans la solitude de Molesmes, où le noble Robert de Champagne, pratiquant la règle de saint Benoit, partageait son temps entre la prière et le défrichement des terres. Il y donna de tels exemples d'austérité, que Robert le choisit, avec deux ou trois compagnons, pour aller fonder une colonie en Savoie, sur les limites des diocèses d
de Genève. « Ils prirent congé de leur abbé, raconte une vieille chronique, passèrent oultre le lac de Lausanne et tendirent contre les haultes montagnes tant qu'ils vinrent en un lieu appelé les Arpes, lequel leur sembla moult dévotieux, et là ils se mirent à faire deux petits abitacles d'ermitage, au plus près d'un ruisseau courant, et firent l'un des abitacles pour adorer et l'autre pour leur estre demeure l. »
Vivant disséminés sous des abris de branches, ils partageaient leur temps entre la prière et la culture des champs. Chacun d'eux, tout au long du jour, éprouvait le besoin d'avoir, au milieu des occupations de Marthe, les heures que se réservait Marie : prosternés à terre, ils touchaient à l'idéal de Marie ; labourant et bêchant les prés, ils se rapprochaient de celui de Marthe. Ainsi se répandait dans les Alpes le bienfait pacifique des monastères ; les moines, libérés de craintes puériles, de superstitions grossières, découvraient pour les hommes de nouvelles vallées et, frayantde nouvelles routes, leurapportaient un peu plus de bien-être. Nous avons oublié leurs aventures, dont on méconnaît le mérite parce qu'on n'en connaît plus
1. Cela se passait à la fin du onzième siècle, aux environs de l'année 1090. un peu avant la croisade de Pierre l'Ermite.
les dangers, pour ne nous rappeler que la corruption et le fanatisme de ceux qui en ont compromis la mémoire.
Peu à peu, la cella des Alpes se transforma en monastère, reçut des donations du comte Humbert de Savoie, s'affranchit de la maison de Molesmes où la discipline se relâchait, s'affilia, sous la direction de l'abbé Guérin, à l'ordre de Cîteaux où saint Bernard venait de restaurer la règle sévère que saint Benoit avait établie au mont Cassin. Alors les moines quittèrent la robe brune pour la robe blanche et les chalets où ils vivaient dispersés pour une maison commune. Ainsi des bâtiments conventuels témoignent presque toujours d'une réforme et signifient qu'en les construisant les moines ont voulu se préserver de la dissipation et se mieux éloigner du monde.
Sur les instances du clergé, du peuple de Sion et du pape Innocent II, Guérin fut obligé de renoncer à son bâton d'abbé pour la crosse d'évèque. Chaque année, cependant, il avait coutume de passer quelques semaines au milieu de son ancienne solitude ; il aimait à retrouver sa cellule et la quittait chaque fois à regret pour revenir à Sion. On raconte qu'en l'année 1158, sur le point de partir et se trouvant
malade, il ne voulut point différer son vo}rage ; parvenu un peu au-dessus du hameau du Bas- Thé, qui est environ à une demi -heure de L'abbaye, il arrêta sa mule pour jeter un dernier regard sur le vallon de Saint-Jean-d'Aulps. J'imagine qu'alors, avant de mourir, il dut répéter les adieux du moine Alcuin à sa cellule : « Douce et bien-aimée demeure, adieu pour toujours ! Je ne verrai plus ni les bois qui t'entourent de leurs rameaux entre-choqués et de leur verdure fleurie, ni tes prés d'herbes aromatiques et salutaires, ni tes eaux poissonneuses, ni tes vergers, ni tes jardins où le lis se mêle à la rose, je n'entendrai plus ces oiseaux qui chantaient matines comme nous... »
L'attachement que ces religieux manifestent pour le cloître où ils ont vécu et la tristesse qui les prend lorsqu'ils l'abandonnent pour une raison supérieure, marquent assez qu'ils ne sont pas tout à fait détachés du monde et que leurs renoncements ne sont jamais complets. Guérin, évêque de Sion, revenait sans cesse à l'abbaye de Saint-Jean-d'Aulps qu'il avait fondée, retrouvant avec félicité la cellule où, pendant cinquante ans, la marche du temps n'avait eu pour lui d'autre mesure que le retour des solennités religieuses. Ponce de Faucigny vou-
lut expirer à l'abbaye de Sixt, dont il avait dû s'éloigner pour diriger l'abbaye d'Abondance.
Pareil à saint Bernard qui avait frappé à la porte de Citeaux où Robert de Champagne, fatigué de l'hostilité que lui témoignaient à Molesmes quelques moines paresseux, était venu pour abriter ses méditations, Ponce de Faucigny, qui traversa plusieurs fois le vallon de Saint-Jean-d'Aulps, saisi d'un émoi religieux en apercevant l'édifice claustral, dut s'y arrêter et solliciter les conseils de Guérin, ami de saint Bernard. Ces hommes, que réunissaient la même conception et la même répugnance à l'endroit des querelles scolastiques et des choses temporelles, comprirent en peu de mots qu'ils parlaient le même langage et poursuivaient le même idéal aristocratique de force active, de courage et de charité. Ils se donnaient rendez-vous au milieu des Alpes, sur la route qui conduit les pèlerins à Rome ; ils se sentaient unis par l'amitié, ce sentiment où il entre du sacrifice et non pas de la haine, qui dans son essence est supérieur à l'amour et qui est déjà le pur amour. Chacune de leurs rencontres
était pour eux comme une fenêtre ouverte sur le monde, chacun de leurs départs un nouveau renoncement. Ainsi, tout les éloignait de leur but ; les pays qu'ils traversaient, déployaient pour les retenir toutes leurs séductions. Thomas de Celano rapporte que François d'Assise et ses compagnons, revenant de Rome où ils avaient obtenu du pape la consécration solennelle de leurs projets, se reposèrent une quinzaine de jours dans une vallée montueuse qu'arrosaient les eaux rapides, gris verdâtre, de la Nera et, ajoute-t-il, le lieu était si beau, qu'ils faillirent abandonner leurs plans de vie. Ponce de Faucigny, se rendant àSixt et passant par le vallon de Morzine, a connu les mêmes hésitations...
La route n'a qu'à suivre le ravin que le torrent a creusé, elle tourne en faisant des coudes, et passe sous un pont couvert de planches disjointes. Dans un pli du terrain un petit aqueduc fait de troncs creux, soutenu par des pieux croisés, dérive l'eau en rigoles miroitantes. Un mulet tire un traîneau chargé d'ardoises. A l'assaut des montagnes encapuchonnées de nuages zinzolins, les forêts conduisent leurs bataillons serrés de mélèzes et de sapins en uniforme bleu et vert. Les grands arbres se dres-
sent inflexibles, et dans les profondeurs du sous-bois leurs troncs dorés ressemblent à des mâts de galère ; quelques-uns sont marqués d'une croix et ils continuent, ignorants de leur destinée, à étendre leurs effilés de soie verte, qui se poudrent de diamants au saut des cascades. L'odeur de la résine se mêle au parfum des fleurs, on marche sur un tapis feutré et craquant d'aiguilles de pins, tandis que l'eau dégringole en nappes majestueuses dont les degrés sont inégaux comme les escaliers dans les jardins, que sur la mousse les sources ridées en petites vagues deviennent calmes et chantantes et créent, au milieu de l'épouvante, des intervalles d'une ineffable douceur. Bientôt, enveloppé par une brume légère qui monte de ces rives, je songe à une contrée d'Ecosse, et toute la poésie du nord s'éveille dans mes souvenirs. Pour peu que vous ayez senti un souffle plus chaud, ou plus frais, l'imagination vous transporte d'un pays à l'autre, le brouillard découvre avec la légèreté des Elfes des perspectives de vallées sans fond et, de même que l'illusion est souvent l'image anticipée d'un bonheur qui recule, de même les nuées naviguent et s'évanouissent en une clairière où les bardes d'Ossian auraient pu exhaler leurs plaintes. Le
lac de Montriond, où l'eau s'est creusé un lit ayant la forme d'une coupe rustique, reflète la sauvage physionomie du décor montagneux, et mon esprit, réunissant les poèmes des « lakistes », retrouve ici les nuages de leurs rêves.
Et puis les lacets de la route, en s'éievant peu à peu, font en sorte que la hauteur des montagnes environnantes diminue et qu'elles deviennent de petites collines, et que la combe d'où l'on croyait ne plus pouvoir sortir s'est soulevée comme la carapace d'une tortue. Une lumière fauve révèle de nouveaux espaces illimités et fait au passage qui réunit le Faucigny et le Ghablais comme un halo d'or. Au sommet du col s'étale le village des Gets ou, dit-on, vinrent se réfugier les Juifs de Florence, accusés durant une peste d'avoir empoisonné les puits. Une arrière-petite-fille de Ponce, Béatrice de Faucigny, leur donna ce territoire à la condition qu'ils accepteraient le baptême, et ils y fondèrent ce village des Gets qui a gardé leur nom à la manière des dialectes patois. A l'une des maisons, une clef dorée se balance au-dessus de la boutique d'un serrurier : on croirait voir la clef de saint Guérin qui renferme, à Saint-Jean-d'Aulps, les fibules de son
aumusse et qui a le don de guérir le bétail malade qu'elle touche.
Voici maintenant la nouvelle vallée où serpente le Giffre. Près du bourg de Taninges, où autrefois un jacquemart, pour sonner les heures, frappait à tour de bras sur la panse d'une cloche, à l'endroit même où s'élevait la villa princière de sa mère Agnès, Béatrice, qui avait perdu son mari, le dauphin du Viennois, et le seul fils qu'il lui avait donné, vint fonder une chartreusine pour quarante moniales. Le sentiment qui la dirigeait était bien le même que celui qui devait incliner Mme de Chantai à fonder la Visitation, après la mort de ce mari « qu'elle aimait avec des tendresses extraordinaires... se donnant toute à Dieu quand il était à l'armée ou à la cour, se donnant toute à lui quand il retournailauprès d'elle ». Il est bien naturel que cette chartreuse de Mélan qui tirait son origine de la tristesse humaine ait subi, plus tard, l'influence de Mme Guyon, cette autre désabusée. Celleci avait été nourrie — et l'on peut dire dès le berceau — dans le mysticisme, puisque, «à l'âge de deux ans et demi, sa mère indifférente l'avait confiée aux Ursulines. Ballottée de cou-
vent en couvent, des Ursulines aux Bénédictines et aux Dominicaines, elle ne sortit de ces retraites que pour être mariée, dans sa seizième année, à un homme de vingt ans plus âgé qu'elle. Plus déçue dans le mariage qu'elle ne l'avait été dans son enfance, elle se consola comme elle le put, se raccrochant à un idéal, si petit fût-il, elle devint une inspirée, et les livres qui parlèrent à son cœur furent des livres d'où le cœur n'était pas exclu. A la lecture de Y Imitation et de la Vie dévote, elle acquit le sens des symboles, elle y mit une familiarité si grande, que son amour de Dieu, son par amour, est un dérivatif à sa peine et le grand consolateur de son âme meurtrie.
Il n'est pas surprenant que les femmes aient été ravies de voir les sévérités de l'Évangile adoucies par l'onction d'un sentiment plus tendre : pour forcer leur conviction, il s'agissait de séduire leur cœur. Ce fut l'erreur de Bossuet de ne pas comprendre, comme Pascal, que « le cœur a ses raisons que la raisonne connaît pas toujours ». Ce fut le triomphe de François de Sales et de Fénelon, qui se ressemblent par le style et par l'aménité fleurie de la parole, de comprendre que cette religion amoureuse fut toujours celle des femmes, et d'ache-
miner la sensibilité de Jeanne de Chantai et de Mme Guyon vers la sensiblerie de Jean-Jacques Rousseau.
Aujourd'hui, il ne reste rien de la grande Béatrice et des dauphins du Viennois, qui trouvèrent là leur sépulture, rien de Mme Guyon qui avait vécu plusieurs années en Savoie et dont le quiétisme, encouragé par le Père Lacombe, barnabite de Thonon, avait troublé la quiétude de tous les couvents de femmes et bouleversé le cœur des chartreusines de Mélan, comme il devait émouvoir le cœur romanesque des jeunes filles de Saint-Cyr. Il ne reste rien non plus de dom Innocent Le Masson, le sévère général des Chartreux, qui avait consacré tous ses efforts à lutter contre la tendresse excessive de cette religion, qui ressemble par tant de côtés à celle de François de Sales, mais dépasse la mesure. L'abbaye de Mélan, aujourd'hui abandonnée, tapie au milieu des prés, ressemble à une métairie dont les toits ont l'air de couver les murs qui les supportent.
Ailleurs, la religion a des accents de triomphe ; ici, elle se fait plus humble et s'adapte mieux aux thèmes de la sentimentalité rustique. Henri IV demandait à François de Sales d'abandonner la Savoie pour un diocèse plus digne
de son mérite apostolique. « Sire, répondit-il, je suis marié, j'ai épousé une pauvre femme, je ne puis la quitter pour une riche. » Jamais les édifices religieux n'évoquent, même avec mélancolie, la période des luxes fous et des raffinements exquis. Le portail de Mieussy, élégant comme un portail persan avec ses pinacles délicats, ses statuettes et ses bénitiers, semble un paradoxe. Les clochers, qui profilent un peu partout leurs flèches ornées de boules et de renflements et qui prêtent aux villages de Savoie un air d'Islam tout à fait amusant, paraissent indépendants des églises et comme d'une autre époque. Un peu plus hautes, un peu plus larges que les autres maisons, les églises, aux attaches puissantes, symbolisent la prière qui se propose un but limité et, dans ce pays des longs hivers, elles semblent faites pour abriter et non pour consoler. L'auvent lui-même, qui se penche au-dessus de la porte, ressemble à la hotte de ces vastes cheminées qui réunissent autour de l'âlre, sous leur manteau, les membres d'une même famille.
Cette comparaison parut sans doute exprimer avec tant de bonheur le symbole de la communauté chrétienne, que les artisans rustiques la répétèrent un peu partout, à Morillon, à Sixt.
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à Samoëns. Mais c'est à Samoëns surtout que l'église semble attirer les habitants et les grouper dans son étreinte : les rues y aboutissent, l'existencey afflue de toutes parts. Je n'entends pas qu'aujourd'hui la paroisse se confonde avec la commune — cela est affaire d'opportunité et dépend des intérêts plus que des convictions, — mais que le parfum du vieux temps se blottit encore à l'ombre du clocher et qu'en évoquant cette petite place on assigne un rendezvous aux âmes du village.
Les choses que Ton voit ici, on les voit partout ailleurs : le tilleul plusieurs fois centenaire est un peu plus vieux, un peu plus large que les autres arbres qu'on voit dans chaque village, et comme eux nous rappelle simplement qu'autrefois, pour commémorer une franchise, un bienfait, une gloire, on plantait un arbre tandis qu'aujourd'hui on élève une statue. D'un côté l'église, de l'autre les boutiques et les auberges à galerie de bois, au milieu la halle et la fontaine, sans avoir en elles-mêmes une vertu capable de forcer notre admiration, participent les unes et les autres à une impression de beauté calme, et l'on pense à ces chœurs populaires où les voix, prises séparément, n'ont pas une qualité de son très pure, mais con-
courent à une harmonie grave et majestueuse. L'abandon et le silence leur assurent, en cette matinée de juin, une puissance de séduction mélancolique. L'eau tombe dans la vasque de pierre; une vieille femme, assise sur un banc, suit d'un œil atone l'ascension du soleil. Un chariot traîné par un couple de bœufs contourne l'abside de l'église et gagne doucement la ferme, en balançant sa charge moelleuse et en frôlant le feuillage des platanes. La récolte est si abondante, qu'elle s'accroche aux branches des arbres, aux pignons des maisons, abandonnant à chacun d'eux une part de la moisson, éparpillant sur la route quelques brindilles embaumées que les oiseaux recueillent comme nous le faisons en passant dans le sentier d'un champ. Là-haut, dans l'herbe grise qui distille une odeur saine, une jeune fille est couchée. A côté d'elle, son chapeau de paille à bords plats, à ruban noir, le panier aux provisions, la gourde, la faucille, le râteau et la fourche s'érigent naturellement en un trophée champêtre. Les bœufs, attelés au même joug garni d'un frontail en peau de mouton, la tête recouverte d'une résille de ficelle qui les garantit des taons et des mouches, ont un air doux, grave, résigné, tout à fait sculptural. De temps à autre,
ils lèvent lentement leurs mufles lustrés et regardent de leurs grands yeux sombres le bouvier qui se retourne vers eux et les touche de sa baguette longue, avec un geste de magicien.
Ainsi les êtres vivants créent à chaque instant de la beauté, sans le savoir, parce qu'ils se meuvent et font les gestes que réclament leur nature et le décor où ils existent. Chaque fois qu'ils « forcent leur talent », ils atteignent au ridicule et à la laideur. Voilà pourquoi le jardin alpestre de Samoëns, où l'on a rassemblé à grands frais la flore de tous les pays du monde, est grotesque. Le Buet n'est plus qu'à quelques pas du Fushi-Yama, et en quelques enjambées on va du Salève au Gaourisankar. Une profusion d'étiquettes indique, avec les points cardinaux, les régions de notre planète, et les fleurs affublées de noms latins ont oublié leurs jolis noms de reines et de bergères, de courtisanes et de vierges, d'anges et de démons. Des rochers en carton rivalisent avec la pyramide de Tanneverge, et une rivière en miniature, qui se laisse tomber avec une négligence calculée de gradin en gradin, ressemble à la cascade du Rouget comme deux gouttes d'eau. Mais ce jardin alpestre s'étage aux flancs
d'une colline, el ce n'est qu'en gravissant cette colline et en s'arrêtant près dune petite chapelle, qui est là comme un ex-voto minutieux et naïf, que l'on découvre le large pli du vallon, dominé de tous côtés par les montagnes ; en contre-bas, s'entassent les maisons, pareilles à de grosses bornes de pierre carrées, et l'on a peine à démêler à travers leurs toitures métalliques le ruban de la route qui, tendue d'un horizon à l'autre, parait et disparaît au gré de la campagne gris rose et vert tendre...
Une carriole attelée d'un vigoureux cheval bai m'emporte à présent vers l'abbaye de Sixt, et je suis tout à la joie de goûter enfin sans aucune disparate la grâce d'un pays où le chemin de fer n'a pas encore pénétré. Les fermes plates, blotties dans les buissons, les points noirs mobiles, chacun des motifs qui tout à l'heure n'avaient pas plus de valeur dans l'ensemble du tableau qu'un morceau de laine dans un tapis, reprennent les uns et les autres leur vie singulière, et se complètent, en se diversifiant, de menus détails. Le cocher, peu bavard, m'indique du bout de son fouet les montagnes, les cascades, en quelques mots
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leur nom, leur hauteur, et quand le chiffre est considérable, il arrête sur moi son regard bleu de montagnard pour juger de l'effet produit : la beauté, pour lui, réside dans la violence des formes. En effet, les montagnes se resserrent, la vallée devient un couloir où il y a tout juste place pour le chemin, la rivière dont nous remontons le cours, quelques chalets et d'étroites bandes de pâturages. Sur la lisière d'un bois qui dégringole jusqu'à nous, des vaches sont dispersées dans les hauts herbages : les unes ruminent étendues, les autres debout paissent tranquillement ou, guidées par l'habitude, elles viennent à l'abreuvoir que remplit une fontaine, et lorsqu'elles avancent leur mufle altéré dans l'auge de pierre, l'eau diminue sous leurs aspirations.
A un détour du chemin, la vallée s'élargit de nouveau, et le village de Sixt déploie ses grisailles au milieu du velours vert. Son nom tinte clairement dans la paix immobile de ce lieu, sonnant la dernière des heures canoniales, et il est à lui seul un rappel d'oraison. Il ne reste rien des constructions primitives de l'abbaye, qui subirent sans doute, au temps de la Réforme calviniste et des soldats bernois, le sort de beaucoup d'autres édifices ; rien ne
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rappelle Ponce de Faucigny, qu'un tombeau moderne, la châsse en bois doré qui contient ses reliques, le sceau en cire qu'il avait adopté et qui représente la Madone assise, couronnée et filant sa quenouille. Les bâtisses que l'on voit, comme la plupart des bâtiments religieux qu'on retrouve en Savoie, remontent à cette époque de renouvellement qui suivit les guerres de religion, et dont on peut dire, en reprenant les mots de Raoul Glaber, qu'alors le monde se couvrit d'une blanche robe d'églises. Aujourd'hui le couvent n'est plus qu'une hôtellerie, les cellules des chambres meublées, le réfectoire une salle à manger, et je crains que ce pays de prêtres ne devienne un pays d'aubergistes. Mais le souvenir de saint François de Sales, qui vint ici à plusieurs reprises, vole encore sur la petite place du village, dans l'ombre du tilleul qui donne aux avettes le suc de ses fleurs. Je n'ai aucune peine, dans cette solitude pleine d'échos, à évoquer des gestes et des paroles qui seraient compris aujourd'hui, et je retrouve dans la familiarité des êtres et des choses le mélange savoureux d'énergie morale et de candeur presque précieuse qui est le fond de la Vie dévote.
Je me suis assis sur un vieux mur qui en-
toure le cimetière, et sous mes pieds un filet d'eau brille à travers les menthes bleues. Le petit vent frisquet, qui fait frissonner le jardin et trembler la haie, promène dans l'air, sans les confondre, les arômes des tiges d'absinthe qu'il a froissées, l'odeur amère du sapin scié et de l'écume d'eau. Le soleil effervescent tisse à travers les couronnes d'immortelles et de perles un grand filet d'argent; au milieu des tombes, un prêtre, en soutane noire, tête nue, manches retroussées, consolide un vieux lutrin à coups de marteau et renouvelle pour moi, sans s'en douter, une image d'évangélique pauvreté qui aurait plu sans doute à Ponce de Faucigny.
Je voudrais à présent retrouver l'image du désert qui se présenta pour la première fois à ses regards. Je m'éloigne à travers un pays boisé, où l'on rêve chasse à courre, meute aux abois. Adossé au clocher fragile d'une chapelle, un toit de tuiles, supporté par une charpente visible, recouvre sans les toucher les alvéoles des abeilles comme un couvercle posé sur des rangées de boîtes. Soudain, avec l'impétuosité d'un fleuve qui déborderait, cette vallée si étroite s'élargit comme un golfe de verdure entre des rives de montagnes. Au lieu
de heurter et de contrecarrer des formes convulsives, ces montagnes s'ordonnent avec une incomparable noblesse, et déploient en amphithéâtre leurs gradins de forêts, de pâturages, de rochers et de glaces. Imaginez une muraille couleur d'ardoise et de basalte, si haute que son pied disparaît dans les fleurs tandis que les neiges recouvrent la cime, si vertigineuse et si lisse qu'on distingue à peine les trous et les lézardes et qu'on n'envisage pas la possibilité de forcer son mystère. Elle s'arc-boute à gauche et à droite contre deux pyramides qui semblent l'infléchir et commander sa courbe, et dont les masses sombres, en l'encadrant avec vigueur, l'amplifient, l'élargissent à l'infini et l'éloignent jusqu'à l'étrange. Sur le flanc de cette masse uniformément grise, où les nuages errants traînent des voiles sombres, le névé, qui brille là-haut en bossages d'argent, ruisselle en cascades, et ces cascades tombent, hésitantes, cabrées sous le fouet du vent, en chantant une chanson si lointaine, qu'on ne sait si les bois murmurent ou si l'eau rebondit mollement. On rêve d'un théâtre gigantesque où l'on jouerait Proméihée enchaîné, à la bouche tordue d'un masque tragique emplissant la vaste conque des rythmes d'Eschyle. Mais l'on
n'entend que les effusions des ruisseaux cristallins sous l'épaisseur des taillis; Là-bas, d'un chalet invisible s'élève une fumée, cette fumée subtile qu'un proverbe japonais déclare être l'image des mille petits bonheurs, et parmi les pierres si calmes et si indifférentes, la prairie est semblable à une clairière où des cheiks en voyage auraient étendu leurs tapis de prière aux nuances fanées.
J'ai vu à Ferney la charmille où Voltaire avait coutume de se promener chaque jour. C'est comme un long portique végétal, sous lequel des rayons de soleil glissent et répandent un semis de taches vert et or, un cloître de verdure que mesurent des bancs de pierre et des échappées sur le ciel. Chaque banc marque un arrêt de la pensée, et chacune de ces ouvertures, où le paysage lointain, limité dans une étroite lucarne, semble plus beau et fait pousser comme jadis des : Ah ! Ah ! de surprise, chaque fenêtre ménagée dans la frondaison vous apprend où vous devez rêver et vous attendrir. En contrebas, une campagne semée de villages, de maisons, de cultures, se prolonge en pente adoucie jusqu'au bord du Léman, puis rebondit et s'élève
par degrés jusqu'au large plateau qui est en quelque sorte le parvis des Alpes. Au deuxième plan, les Voirons, le Môle, le Salève, rangés comme les personnages d'une ronde et vêtus de ce velours saphir étoile qui semble emprisonner des reflets d'eau, encadrent le Mont-Blanc, couleur de satin gris perle, ombré d'azur et, en lui faisant une vigoureuse opposition, le reculent davantage dans le rêve.
Celui que Chateaubriand appelait « l'Homme aux Trompettes » et pour qui cette demeure était un abri, non un ermitage, resta certainement indifférent à ce spectacle. Mais, dans le voisinage, à Genthod, à Bessinges, et partout où se répétait ce tableau ordonné, des hommes songeaient à cette nature à la fois précise et lointaine, à cette architecture robuste et fragile, à cette vaste tenture déroulée sous leurs yeux, où se mêlaient les tons riches et les couleurs évanescentes. Elle versait dans l'âme de Jean-Jacques enfant les semences subtiles du poème rustique des Charmettes. Elle suggérait à des peintres, à des graveurs genevois, à de la Rive, à cette école de paysagistes, issue de Hubert Robert, cette merveilleuse série de tableaux et d'estampes coloriées, où les premiers plans variés de bouquets d'arbres sont
verts et riants à la manière des maîtres hollandais, où le Mont-Blanc germe, à l'heure du coucher du soleil, comme un amandier rose dans une entaille boisée. Enfin cette contemplation familière d'un but mystérieux se transformait chez M. de Saussure en désir de connaissance, elle le conduisait, par les voies de la rêverie et de la science, à tenter avec Jacques Balmat une aventure héroïque et à fouler aux pieds avec une sorte de colère cette cime inconnue qui, émergeant des nuages, semblait sortir de la tête du bel archange coupable, au milieu d'un tourbillon de fumée.
Il fallait, pour y parvenir, remonter le cours de l'Arve, cette rivière impétueuse qui, échappée des glaciers, se creuse en bouillonnant un étroit défilé, puis, sortie des portes de Cluses, s'étale avec magnificence en réunissant les rives d'une même province dans le mirage de ses eaux couleur de plomb, et court les verser au Rhône, à quelque distance de Genève, comme un montagnard qui n'ose pas entrer dans une ville.
J'aimerais que ce disciple de Rousseau, préférant aux grandes routes les sentiers où l'on
voyage à pied, eût choisi pour la première étape de son itinéraire le vieux château d'Etremhières, placé en sentinelle sur un promontoire du Salève, au carrefour des vallées de la Savoie qui se rallient à la flèche de Saint-Pierre. On y monte par une pente assez rapide et, dès les premiers pas, on découvre un paysage immense qui, par ses échappées, laisse un libre cours aux pensées vagabondes et en môme temps Les accroche par de petits détails précis, et l'on arrive à une chapelle entourée d'un cimetière. Sur le toit qui jadis devait abriter la sacristie, une cheminée est remplie de fleurs des champs : la terre et les graines y sont venues d'ellesmêmes et ont poussé avec la même grâce heureuse que dans une jardinière. A l'ombre du clocher, un saule abrite quelques tombes groupées sous sa chevelure. Ailleurs, une tourte de chèvrefeuille, pendue sur le bord du mur très bas, agite sa cascade verdoyante et parfumée ; le cimetière est un petit jardin, les ravenelles y mettent leur chanson mélancolique, tandis que des passe-roses, enrubannées comme la longue canne d'un pèlerin, marquent en un tertre gazonné la fin d'une étape. Lèvent parfumé se roule à travers la prairie et glisse sur les jardins des tombes aux bordures de buis, appoi-
tant aux morts le souvenir qui veille encore dans les demeures de la vallée ; et de là vient qu'en ce cimetière de village, la séparation apparaît plus douce et moins absolue. Dans la plaine, des peupliers se groupent par endroits, une buée blanche, une haie de coudriers indique une rivière, et toute cette campagne s'avance et se recule en rythmes harmonieux, estompant au loin ses limites grises, au fond desquelles un pont met son arche de pierre blonde. L'Arve coule, rapide, active, faisant tourner des moulins, animant des tanneries, des fabriques dissimulées heureusement par quelque magnifique végétation ; par-dessus un îlot d'arbres, un épi de terre vernissée révèle la présence d'une gentilhommière, les toits d'un village se pressent autour d'un clocher qui semble réunir les maisons sous les ailes débordantes de ses auvents, et la rivière couleur de plomb ressemble à un ruban dont les sinuosités brillent çà et là en brusques miroitements. Quelques pas encore, et le château se détache sur un fond de taillis. Au seizième siècle, c'était en quelque sorte le poste avancé du duc de Savoie, une sorte de gîte pour soldats embusqués, et il menaçait si fort les Genevois, qu'ils s'en emparèrent en 1589. lia subi le sort
rural réservé aux demeures qui ne correspondent plus à la vie d'aujourd'hui. Ses trois tours, percées de fenêtres étroites, maintenant des colombiers dont les toits écaillés de tuiles brunes ont revêtu la bure et la mousse, s'harmonisent avec les madriers et les portes, la porte cintrée, noire de suie par endroits, et les terres labourées que sillonnent les charrues et les bœufs. Là-bas, l'Arve bouillonne sous les arches de ses ponts, dont les arêtes essaient de briser son courant ; mais à distance tout se nivelle, et même le flot turbulent, fougueux, prend un aspect paisible et doux, comme si rien ne pouvait le faire sortir de ce calme, calme trompeur, apparent comme celui de ces châteaux qui portent tant de souvenirs de guerre. Aujourd'hui, tout repose entre les collines, tout se voit de haut, de loin...
On voudrait souvent s'accouder ici, tant la sérénité des choses y est berçante, et l'on comprend que Wagner, avide de sensations nouvelles, ait choisi Mornex, non loind'Etrembières, pour continuer, en son petit pavillon des Glycines, l'ébauche de la Tétralogie. Déçu parla politique, accablé par des préoccupations
de toute sorte, parles reproches de sa première femme Minna Planer, qui ne comprenait pas son génie, il traînait de ville en ville les années de son long exil, une sentimentalité incertaine et l'orgueil de son isolement. Il était venu à Genève, puis à Mornex, sur les conseils du médecin, pour trouver en ce village, bâti à mihauteur du Salève, l'apaisement nécessaire aux travaux qui le sollicitaient et qui le hantaient en quelque manière. Il occupait, avec son chien Fips, un petit pavillon dépendant d'une pension de famille et séparé d'elle par un jardin. Il avait devant lui, en même temps qu'une partie du paysage mollement étendu que l'on découvre du château d'Étrembières, comme l'autre portant du décor, et par delà une vallée coupée de rivières, de coteaux, la ronde infinie des Alpes autour du Mont-Blanc. Il embrassait ainsi d'un même regard les deux principes qui se combattent dans la plupart de ses poèmes, et la nature, lui révélant à la fois la grâce païenne d'une contrée qui participe de l'Italie et la sévérité d'un site montagneux, exposait à ses yeux le duel tragique de la joie de vivre et du renoncement chrétien, de l'idéal chaste, allemand et de l'idéal grec, voluptueux, les enchantements efféminés de la grotte de Vénus et les déroulements aus-
tores des replis de la Warlburg. Les lettres qu'il écrivait alors à Minna le montrent préoccupé surtout do lui-même et, suivant l'expression allemande, projetant sa lumière en avant. Une soûle fois j'ai surpris dans ces lignes une minute d'émotion, et détaché la fleur du sentiment qui fait excuser parfois la rudesse germanique : « J'ai fait, dit-il, une grande promenade avec Fips sur le Salève; j'ai cueilli pour toi ces gentianes, tu les compareras avec celles du Seelisberg et tu me diras quelles sont les plus belles. » Mais c'est là une exception : pour lui, l'attrait du jeune amour s'est fané; comme Wotan, il le dédaigne pour édifier son palais et consolider sa puissance. Il regarde la nature pour y. reconnaître sa vision intérieure. Les bruits s'amplifient et les spectacles se métamorphosent : un cor de chasse dans le lointain, c'est Siegmund traversant les bois à la manière des loups; les vents courent sur la vallée comme une chevauchée de Walkyries. Partout se manifeste en symboles merveilleux l'àme antique de l'impérissable univers. Les courbures de l'Arve s'étalent en spirales et leurs sinuosités se transforment en grands boucliers d'argent, oubliés depuis longtemps par un chevalier de la Table-Ronde. La cime
d'une montagne embrasée par le couchant devient le tertre moussu, abrité par les branches d'un sapin, où Brunehilde attend, protégée par un buisson de flammes, le libérateur qui doit la réveiller ; le soleil à son déclin allume, sur le Mont-Blanc, le bûcher de pourpre et d'or où Wotan résigné attend son crépuscule ; tout à l'heure, quand la troupesombredeNiebelungen, pareille à un tourbillon de nuages noirs, aura pris d'assaut le Walhall et que les dieux se seront évanouis dans l'éternelle nuit, Wagner, écoutant monter jusqu'à lui le murmure de l'eau, le bruissement des sources sous les frênes et le chuchotement des flots qui courent, entendra la plainte mélancolique des Ondines spoliées ; mais demain, quand le soleil, avec une libéralité de jeune dieu répandra les sequins à poignées sur les rivières et les glaciers, Siegfried, brandissant dans la clarté du matin l'épée qu'il s'est forgée lui-même, rendra aux divinités des eaux l'or qui leur fut ravi jadis.
Ici encore, comme aux Allinges, comme à toutes les étapes de mon voyage sentimental à travers la Savoie, je me laisse aller à cette sorte de séduction qu'exerce sur notre esprit la recon-
naissance des paysages où a vécu un artiste que l'on aime, et qui fait d'une promenade, comme dune lecture, une conversation avec les honnêtes gens du temps passé. Je n'ai pu m'empêcher, par une transition toute naturelle, de chercher dans les échappées majestueuses de cette contrée ce qui avait pu inspirer au musicien les combinaisons du poème, de l'orchestre et de la voix humaine, et de parcourir en tous sens la courbe de son regard, abaissé de la terrasse des Gly cines jusqu'à l'horizon barré de récifs. Une fois de plus j'ai choisi l'automne, ce crépuscule de l'année, pour favoriser en moi l'éclosion des souvenirs. La nature alanguie s'accorde par toutes sortes de notes subtiles, de motifs légèrement rappelés, avec le rêve qu'éveille en nous notre mémoire. On dirait qu'alors seulement elle se montre digne de prolonger notre être intérieur en revêtant cette couleur de bure, qui est déjà un manteau de renoncement ; il s'en exhale une buée qui se mêle aux vapeurs du ciel et ressemble à l'encens qui longtemps après l'office forme un dais bleuâtre dans les voûtes d'une église. Des labours il monte une odeur de terre remuée, et des clochers s'envole à travers l'espace liquide un carillon si lointain, que les sonorités fragiles se confon-
dont avec les brumes laiteuses et tous les autres émois de nos sensations.
De l'un à l'autre versant de cette vallée s'étend un sous-bois léger de taillis roux parsemé de bouquets de sapins noirs où passent des reflets bleu sombre, piqué de pointements rocheux, jalonné de ruines semblables de loin à d'autres rochers. Les maisons rares, les hameaux clairsemés et l'étendue même du pays, qui a la forme d'une conque évasée et que pour cette raison on découvre de chaque point, tout contribue à nous donner une impression de solitude et prédispose à écouter les légendes où se cristallise l'écho du passé merveilleux. On dirait d'une Bretagne plus gaie et plus riante ; au milieu d'un taillis se dresse un vieux dolmen ou plutôt, car je manque de la compétence nécessaire pour parler d'un aussi grave sujet, une pierre moussue étendue horizontalement sur d'autres pierres, et offrant à nos yeux, au gré de notre imagination, l'image d'un autel, d'un abri ou d'une fantaisie barbare. Et, tout autour de ces vieilles pierres, qui n'ont pas d'autre mérite que de remonter, comme toutes les pierres, à la plus haute antiquité, se diversifie à l'infini le désordre charmant de cette plaine qu'on appelle la « Plaine aux Racailles »
et qui se couvre au printemps d'une floraison d'étoiles jaunes.
La cueillette de ces jonquilles était le grand événement de notre jeunesse studieuse. Quand les fêtes de Pâques tombaient assez tard et que le retour des cloches coïncidait avec l'apparition des premières fleurs, nous allions en bandes jusqu'au vieux dolmen, dont la vue évoquait en notre esprit l'image d'un druide à robe blanche abattant le gui de sa faucille d'argent. Indifférents à la majesté du lieu, jeunes gens et jeunes filles s'éparpillaient comme des moineaux dans une clairière; dans leur impatience à se composer plus vite une gerbe, ils arrachaient et piétinaient les fleurs, les réunissaient en bouquets, en couronnes, en cerceaux et parfois, en coupant les tiges, faisaient par un artifice ingénu des œufs de Pâques. Chargés de notre moisson et nous donnant la main, nous dansions en chantant sur un air de sarabande :
Jeunes fillettes, Profitez du temps, La violette Se cueille au printemps,
et il semblait, a nous voir tourner ainsi, que les fleurs elles-mêmes fussent animées et
qu'un ballet de tulipes jaunes évoluât dans la plaine.
Comme les bonnes gens du pays, nous disions de préférence, en parlant du dolmen : « la Pierre aux Fées ». C'était la même chose exprimée d'une manière moins scolastique, et le nom à lui seul suffisait à résumer ce que lame humaine contenait alors de possibilités poétiques, et il évoquait l'époque lointaine où les divinités champêtres étendaient leur domination sur la terre avant que l'homme les en eût chassées. Pour avoir été négligées, méconnues, les fées qui ont habité cette plaine, enfermées dans un buisson, une biche, un oiseau bleu, se sont endormies pour plus de cent ans, et les paroles magiques qui pourraient les réveiller ont été oubliées avec les ballades qu'on ne chante plus, les formules qui conjuraient le sort, les contes éclos dans les rouets, les moulins, toutes les choses qui s'en vont, se taisent et disparaissent, et cependant faisaient partie du trésor que chaque province renferme avec les fleurs de son herbier. Elles avaient besoin, pour exercer leur influence bienveillante ou maléfique, qu'on parlât d'elles, de leur œuvre; elles ne vécurent qu'autant qu'on les tenait en honneur et qu'on vénérait leur existence sub-
tile. On les voyait toutes, ainsi que lesondines, les oréades et les zéphyrs, et les génies familiers des eaux, des airs et des forets, promenant sur les campagnes leur blanc cortège de formes vaporeuses aux jours relativement proches où la reine Berthe filait, où les rois épousaient des bergères. A l'heure indécise qui marque les adieux du jour et de la nuit, quand la précision des contours s'atténue et que les choses n'ayant plus d'Age ni de temps confondent leur histoire avec leur légende, la fumée s'élève des villages en colonnes bleues, onduleuses comme des fumées de sacrifice, la vapeur tisse une gaze sur les chesnaies, sur les vignes de pourpre, sur les saules argentés, et les vallées se peuplent de bruits vagues, incertains, d'ombres et d'enchantements. C'est l'heure qu'ont choisie les « chastes buveuses de rosée » pour danser leurs rondes au carrefour des chemins, c'est l'heure où quelque rustre, surprenant au bain une jeune fille des champs, ne peut être que Perceval en extase devant Grisélidis. La magie du ciel prête à toutes ces aimables personnes des propriétés contraires aux lois naturelles : la fée Mélusine. plongeant dans l'eau qu'illumine au couchant un dernier reflet rose, se change en cyprin doré ; l'enchanteur Merlin, avec son bon-
net pointu, se déguise en clocher, et la sage Viviane elle-même, dans le corps d'un rossignol, accordant sa chanson avec le bruissement des feuillages, laisse tomber du haut des arbres des arpèges et des roulades.
Si toutes ces choses vous font sourire, mettez que je les aie lues en un livre dont les signets étaient des brins d'herbe, retrouvé par hasard dans une vieille armoire et que personne ne lisait plus ou ne savait plus lire. Aussi, je me complais à penser que ces fées apparaissaient plus volontiers au milieu des hommes qui vivaient lentement, dans une vallée prédisposée au surnaturel, et gardaient une sentimentalité assez fine pour ne pas brusquer leur évocation et ne pas rire aux éclats avant même qu'elles n'aientjailli du sol, comme les sources. Chacun sait qu'elles venaient aux baptêmes et, départissant les qualités et les défauts, prodiguant aux uns les talismans, aux autres les malédictions, ressemblaient à ces vieilles demoiselles de province qui, n'ayant jamais eu d'enfants, prédisent aux enfants des autres un brillant avenir ou d'épouvantables calamités.
On s'explique qu'en un pays où elles étaient
si nombreuses, il y ait eu beaucoup de châteaux et de vieux murs élégants. On les voit généralement de haut et de loin, mais de près ils semblent se dissimuler derrière des bouquets de verdure, amoureux de solitude et craignant avec raison les contacts familiers. Gomme toutes les maisons qu'on bâtissait autrefois, ils ont des manières à eux de surgir brusquement. Les arbres qui les précèdent leur prêtent une physionomie fantastique et légendaire. Il semble, quand on les découvre, qu'on les ait déjà vus quelque part, dans la marge d'un conte, peutêtre. Il en est de plus humbles, plus proches de nos fermes : ainsi de cette maladière qui apparaît au tournant d'un chemin, dans le petit village de Mouxy, en face d'un vieux tilleul qui est mort debout et qui, lui aussi, comme tous les vestiges d'autrefois, voudrait encore servir à quelque chose; l'ordre des Templiers, plus tard des Hospitaliers de Jérusalem, y soignait ces maladies mystérieuses que les Croisés avaient ramenées de la Terre Sainte et dont ils mouraient par centaines.
Il en est de plus fiers qui échappent à leur déchéance par le lent suicide de la ruine. A ceuxlà, qui sont très anciens et qui ne peuvent que se consumer, les choses qui se renouvellent sans
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cesse communiquent une langueur indéfinie. La tour de Boringe, empanachée d'arbres, la tour de Bellecombe surtout qui garde, en un tertre recouvert d'herbes et de fleurs des champs, les défilés de l'Arve couleur d'aigue-marine entre les forets de sapins noirs, ne reçoivent plus guère que la visite de quelques rêveurs attardés. Le velours vert des mousses y devient plus beau et ne se râpe jamais; une chouette, enfermée entre leurs pierres comme une princesse captive, exhale à temps égaux, au milieu du silence, une petite note modulée sur un ton de plainte, un chouchement mélancolique et suranné, une respiration sonore plutôt qu'un véritable chant.
Il en est enfin qui font penser aux déclarations d'amour plutôt qu'aux déclarations de guerre et qui enferment dans la double prison des murs, des prés et des bois l'isolement volontaire d'une vie sentimentale. A la croisée de deux chemins, on lit sur une pyramide en pierre noire cette inscription brève : Sta, vialor. Arrête, voyageur. Pourquoi ? Pour saluer une tombe ou demander l'hospitalité ? Sur la droite, une allée en pente douce, qui mène à la rivière, traverse une cour de ferme dont les bâtiments encadrent le petit château du Vivier. C'est une
maison carrée plus haute que large, aux fenêtres à meneaux, au toit surmonté d'épis de faîtage, flanquée d'une seule tour ronde, dans laquelle un escalier en vis déroule son arabesque de lumière. C'est une demeure paisible et douce, élégante et robuste: son calme n'a rien de monotone et sa mélancolie n'a rien de la tristesse. Elle vit à l'écart, elle est aimée, elle se suffit. Ajoutez, pour animer ou masquer la nudité des murs, des retombées de vigne vierge, une coulée de chèvrefeuille, sur le seuil une chatte blanche qui se chauffe au soleil, au-dessus delà porte unécusson avec cette inscription taillée en lettres gothiques : Una sollicitudo uni erit, — aimer une seule fois, un seul être — et l'on rêve indéfiniment devant ce blason, dont le champ est empli d'un tendre aveu.
Dans ce décor vague, ondoyant, fabuleux, où les habitants sont rares, il ne saurait surgir qu'une ville cocasse, imprévue, cahotée, une ville du bon vieux temps, fantaisiste, mais groupée autour d'une église, d'un château, d'une idée. La Roche est précisément cette ville. Le coteau sur lequel elle est bâtie s'avance en pro-
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montoire et domine, avec la province du Faucigny, une vallée de lumière. Du torrent qui court dans le ravin jusqu'à la tour qui le surplombe, les maisons s'étagent, escaladant la colline, agrémentées de balcons, d'échauguettes en bois vermoulu, et c'est un ruissellement de feuillages qui s'agitent à l'air, de guenilles qui sèchent sous les auvents. La brise les fait claquer en oriflammes frangées, déchirées, et les petits jardins qui grimpent à l'assaut complètent l'aspect coloré de ces masures bancales qui semblent se retenir, se pencher sur la pointe des pieds pour se tourner vers les horizons. Les dernières sont des tanneries qui trempent au courant d'écume leurs peaux de veau, de bœuf et les peaux plus tendres des chevrettes, ou étendent au soleil les cuirs fauves, qui bariolent cette ville et en font une cité méridionale aux plans superposés, vigoureux. Et puis le sol regagne les maisons qui se pressent, comme les oiseaux l'hiver, pour se tenir chaud. Ce ne sont que jardins qui ont la grandeur d'une tombe, bouquets d'ormes, de tilleuls, élevant leurs vertes frondaisons pour interrompre la ligne des toits en pente recouverts de tuiles brunes. Les caisses de fleurs, les minuscules potagers se rangent en gradins,
si bien que les fondations sont enfouies clans un épanouissement d'herbages, de salvias rouges et de chrysanthèmes blancs, et que chaque demeure contribue à L'embellissement d'un grand autel imaginaire, dont les jardins sont les dô« grés. D'un parapet moussu, la vigne vierge retombe en lourds baldaquins, et par-dessus c'est une superposition de masures à moitié écroulées, aux toits rouges alîaissés ; chacune a son balcon branlant ; des planches ferment une fenêtre; un étage rentre, tandis que l'autre se fait ventru; dans l'entre-croisenient d'un rideau se balance une jardinière pareille à une lampe d'autel; une poutre laisse pendre sa corde; une bicoque se penche en un regard curieux, tandis qu'en retrait un petit hôtel s'efface avec discrétion; derrière une courette, la glycine grimpe avec sa double floraison de grappes mauves, et c'est deux fois l'été en ces vieux murs. Partout les escarpements semblent si abrupts, qu'il vous parait que rien n'y puisse tenir; le coteau est penché comme les toits ; tout monte, s'accroche et s'enlève avec le clocher qui ressemble au carocha de quelque fantastique nécromancien.
Ainsi La Roche est la ville la plus amusante qui soit, les rues s'en vont de-ci de-là, avec la même fantaisieque la course d'un insecte en un jardin potager ; ses petites venelles sont entourées de fleurs, les pavés entourés d'herbe forment autant de parterres. On y croise des enfants déguenillés, de vieilles femmes en bonnet plissé à petits tuyaux, ajusté aux tempes, qui recouvrent leur coiffure d'un chapeau de paille crème dont la passe est garnie de rubans noirs : avec le petit bonnet noir et le chapeau, elles rappellent tout ensemble l'hiver et l'été, et semblent aussi vieilles que les maisons devant lesquelles elles passent. Un chemin en pente rapide, coudée, dévale de l'autre côté du ravin, au-dessous d'un sapin qui déploie son ombrelle au milieu des taillis et suffit à donner à l'ensemble du paysage un air toscan, passe devant une maison qui avance son toit de bergerie, enjambe l'eau claire sur un pont en dos d'âne, remonte avec lenteur, brisé par des barrages de cailloux, s'oublie et se perd en faisant l'école buissonnière. Quand vous regardez devant vous, presque toujours vous apercevez en signe de ralliement l'ancien rendez-vous de chasse des comtes de Genève, qui, devenu un château fort, permit ' à Béa- 1. En 1179.
trice de Faucigny de soutenir un siège et qui ne conserve aujourd'hui que le superbe écroulement de la tour et des remparts, sur des blocs à pic s'étalant au pied du manoir comme des chiens de garde défenseurs de la vieille cité. C'est là qu'entre les murs des courtines et les petits jardins, la haute et svelte silhouette du clocher se dessine, et non loin du château, du collège, des couvents, la flèche s'enlève, dominant les maisons comme elle dominait jadis les esprits et les cœurs dans un même idéal de pensée.
A quelques pas se dresse le donjon du Saix avec ses fondations crispées dans le roc. Une masse carrée, flanquée d'une habitation robuste, des caves et des souterrains creusés dans la pierre dure, une plate-forme éblouissante de clarté, une cour plantée d'arbres, voilà le séjour que choisirent, vers 1626, trois Bernardines réformées, venues de l'abbaye de Sainte-Catherine où elles ne pouvaient se résigner à la nonchalance de leurs sœurs. François de Sales, qui savait qu'ici « l'air est bon, le voisinage fertile et le peuple extrêmement enclin à la dévotion », leur désigna ce nouvel asile, grâce au bienveillant appui de Noble Saultierdela Balme, pour élever au ciel — tout
proche — le parfum de leurs prières et de leur encens. Et bientôt elles furent dans toute la contrée en telle odeur de sainteté, que les novices affluèrent et qu'elles durent bâtir un nouveau couvent dans le faubourg Saint-Bernard, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le collège. Le 30 juillet 1670, à neuf heures du matin, elles quittèrent le château du Saix, devenu pour elles trop étroit, et se rendirent en procession solennelle, à travers la ville qu'elles ne connaissaient pas, à leur nouvelle demeure. De toutes parts on se pressait, les rumeurs de la foule étaient coupées d'attentes silencieuses. Enfin les cloches s'ébranlèrent et les frémissements sonores effleurèrent tous les fronts. La porte s'ouvrit à deux battants et, sur le seuil, entre les spirales bleues des encensoirs, Mgr d'Arenthon d'Alex, évêque d'Annecy, parut dans une dalmatique brodée d'or. Derrière lui venaient le chapitre, les trente-six religieuses à la robe noire, au bandeau blanc, et puis le conseil de ville, la noblesse, les confréries marchant à pas comptés, et enfin le peuple se bousculant un peu, pour mieux voir, dans un brouhaha, un piétinement continu. Le cortège entra dans l'église des Capucins, près de la tour de Béatrice, et puis dans l'église de la
Collégiale, où Monseigneur donna la bénédiction. Les murailles disparaissaient sous la richesse des offrandes, les femmes avaient tendu aux balcons leur courtepointes nuptiales et d'une porte à l'autre jeté des guirlandes. Dans les rues, c'était une ondulation immense, comme du vent sur les blés. La procession marchait, mesurant ses pas sur le rythme des violes, et les chants religieux s'élevaient naturellement et se déployaient avec l'ampleur d'un psaume grégorien. Une croix de cristal et d'or s'abaissait par instants sous une arche de verdure, et par échappées on voyait la campagne étendue sous une gaze blonde. Enfin, les trente-six religieuses à robe noire, au bandeau blanc gravirent une à une les marches de leur chapelle, les portes se refermèrent et ce fut dans les rues une débandade silencieuse...
Ici la religion se fait moins sombre, les couvents ne remontent pas au delà des dernières années du seizième siècle, et l'on dirait qu'un peu de l'élégance contemporaine, de la lumière des larges horizons a jeté des éclaircies sur la vie monastique. Mais à. l'autre extrémité de la
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vallée, le long de la route que suivaient autrefois les diligences et qui menait de Genève à Chamonix en passant par Bonneville, Cluses, Sallanches et Saint-Gervais, les églises, les prieurés et les ruines, étranglés entre la rivière et les montagnes, et repliés sur euxmêmes, expriment la sévérité plus énergique d'une époque plus ancienne. Et d'abord les linéaments du tableau sont moins heurtés, les coteaux sur le flanc desquels on cheminait tout à l'heure et qui forment maintenant les derniers plans s'ordonnent suivant un rythme presque simple, d'une grandeur monotone et d'un effet comparable, toutes proportions gardées, à celui que produit sur nous la terrasse de Saint-Germain. Le paysage atteint à l'ampleur triste d'un vaste parc abandonné, tracé et planté au temps de Louis XIV. Il convient de le regarder aux heui'es du crépuscule, alors que le ciel se charge de lueurs ou de nuées tragiques et semble extraire de la nature toute sa puissance de mélancolie. La vallée est pareille à un vaste diptyque dont un volet exprimerait la joie délicate des légendes et d'une religion mondaine, et l'autre volet les épouvantes d'une religion qui menace.
J'ai revu le village de Contamine par un ciel
couleur de cendre sous lequel couvait un brasier. Une atmosphère lourde pesait sur la campagne comme à l'approche d'un orage. Les nuages en marche vers l'orient prenaient l'apparence, avec leurs formes et leurs colorations, d'animaux de l'Apocalypse. L'église surgissait en son crépi blanc au milieu du cimetière, les cyprès allongeaient leurs ombres violettes en formes de larmes, près d'une tombe la pie en demi-deuil fermait son éventail, et le Christ dressé au milieu des buissons comme la croix d'argent de quelque drap mortuaire semblait grandir et jeter une lumière surnaturelle. De quelque côté que mes yeux fussent tournés, il me revenait en mémoire de vieilles chroniques, où la légende ajoutait sa grâce au tragique de l'histoire. Les ruines de Faucigny, posées sur un amas de rochers comme des pierres grisâtres, prenaient à la faveur du couchant un air de domination plus hautaine et rappelaient le temps éloigné où Aymon Ier, comte de Faucigny, possédait les châtellenies de Credo près Cornier, de Bonne, de Bonneville, de Cluses, de Chàtillon-sur-Cluses, de Montjoie, de Flumet, de Beaufort, d'Hermance et de Versoix, c'est-à-dire les clochers qui regardent le Gifïre et la rivière d'Arve. En arrière, sur les
hauteurs, le village de Peillonnex conserve, en son prieuré du dixième siècle, la dalle funéraire de Jean de Marcossay. Ici même, dans le jardin abandonné qui entoure le monastère fondé en 1083 sous le pontificat de Grégoire VII par Guy de Faucigny, évêque de Genève, ravagé par les Bernois au temps de la Réforme et puis cédé en 1624 à l'ordre des Barnabites, je pourrais retrouver sous le gazon, parmi les bosquets et les arbres, la pierre tumulaire sous laquelle repose quelque princesse de cette famille de Faucigny où les aînés sont des guerriers, les cadets des évêques et des fondateurs d'ordres, où les femmes brodent des oriflammes pour les lances et des bannières pour les pèlerinages, épousent d'autres guerriers ou se retirent dans un cloître.
Plus loin, au delà des murailles qui entourent le clos des tombes et le verger des moines, au delà du coteau couvert de vignobles dont le vin était si fameux qu'on l'appelait le vin de la burette, s'élève le donjon du château deVilly où François de Sales, au cours d'un de ces pèlerinages qu'il faisait fréquemment au tombeau de Ponce de Faucigny, reçut l'hospitalité de sa cousine Mme de Charmoisy. Maintenant que le soir tombe, que je suis accoudé à la ter-
rasse qui s'étend devant le château, et tout à la joie de reconnaître ici et là, jusqu'à l'extrême limite de l'horizon, les plus petits hameaux de ce pays qui m'est familier, je ne puis m'empêcher de songer qu'en un soir semblable, accoudés à la même place, Monsieur de Genève et la Philothée de la Vie dénote ont poursuivi leur rêve de sentimentalité spirituelle, écouté comme à cette heure monter l'angélus, et posé un nom de village sur chacune de ces cloches, un souvenir sur chacun de ces villages.
Du haut des clochers, où elles sont emprisonnées dans leur cage de bois, elles s'évadent et retentissent dans l'air léger, et leurs voix qui descendent sur les forêts, disparaissent dans les creux et renaissent au tournant des sentiers, couronnant les campagnes d'une guirlande sonore. Tout à l'heure elles attendaient que le bras du sonneur, se suspendant à la corde, fît sortir de leur ventre de bronze des vibrations triomphales. L'une montrait l'image de quelque saint en relief, une autre avait ses bords ébréchés, une autre était couverte d'arabesques, il y avait les clochettes des trépassés semées de larmes, il y avait aussi la cloche de Thiez sur laquelle Y Ave Maria, gravé autour de la date 1473, rappelait l'arrivée de
l'ange annonciateur au milieu des lis, il y
avait enfin la petite cloche de Contamine sur
laquelle on voyait le Christ en croix, saint
Antoine et au-dessous, dans"une couronne de
feuillages, le nom des fondeurs et ce quatrain
naïf :
Contamine, tu me fais Naître de tes dons, Je ne peux t'oflrir Que des carillons.
Maintenant, selon le souffle du vent, je les reconnais à leurs notes métalliques, à la rudesse imprévue de leurs accents, à leurs tintements grêles. Tantôt elles ont un frémissement prolongé, tantôt il semble qu'elles jettent des notes distinctes, se reliant par un murmure d'harmonie cristalline ; une autre fois, leur timbre de sonnailles les fait ressembler à leurs aïeules, ces cloches que Paulin, évoque de Noie, avait imaginées pour les églises de Campanie; mais toujours elles s'appellent, se répondent, se mêlent, s'unissent en un chœur grave et lointain, si bien que l'angélus, avec ses vibrations joyeuses ou mélancoliques, transforme le ciel en une harpe immense, et que la campagne se tait pour se mieux abandonner au sonore enchantement.
On croirait, à les écouter, que le vieux temps, c'était tout cela, les cloches, les fées, les diligences et les chansons, et quand j'entends le roulement d'un char, il me semble que je vais revoir au tournant de la route ces énormes berlines à robe jaune, à capuchon noir, que les postillons enlevaient avec leur attelage de six chevaux, au claquement des fouets, au bruit des grelots. Elles existaient encore il y a une vingtaine d'années et je les ai prises moi-même pour aller au collège de Bonneville, où je faisais mes études. Elles couraient sur la route allongée en rubans de queue, passaient au bas de la colline de Monthoux, traversaient la Menoge sur un vieux pont dont les arches grises transpercent la brume, gravissaient une côte, reprenaient leur élan, relayaient à Nangy devant l'hôtel de l'Ecu de Genève, une petite auberge aux portes voûtées, dépassaient Contamine et enfin, bruyantes, animées de rires et de discussions, débouchaient à Bonneville, devant les arcades de la place silencieuse.
Elles étaient le seul émoi de cette petite ville de province et bien avant leur arrivée, les habitants, qui n'attendaient personne, semblaient en attendre quelque chose. Et vraiment elles avaient l'air d'arches de Noé, car il en sor-
tait toujours du monde, des gens du pays surtout, des collégiens, des paysannes qui se tendaient l'une à l'autre des corbeilles et des hottes, des maquignons avec leur gourdin clouté de cuivre et noué d'une lanière. Mais là-haut, au sommet de la diligence, il restait encore des voyageurs indifférents à cette ville qui portait le nom d'une femme, celui de Bonne de Bourbon, mère du comte Rouge, au vieux château qui sert de prison, à cette place ombragée d'arbres, à ses portiques semblables aux portiques des villes italiennes, qui abritent de la pluie et du soleil, sont le prétexte des rendez-vous de tous genres et concentrent le mouvement et la vie près des auberges ou des boutiques.
C'est à ces voyageurs blasés et impatients d'émotions plus fortes qu'une vieille femme tendait, au bout d'une longue perche, des paniers de fruits et de gâteaux, et la sébille où les gros sous sonnaient en tombant. Personne ne savait mieux que cette vieille Fanny les chansons si naïves que l'on chantait la nuit sous la fenêtre de la fiancée, les chansons traditionnelles qui sous une forme particulière à chaque contrée traduisent des sentiments permanents et l'éternel thème amoureux.
Comment ne pas redire un mot sur ces airs qu'elle fredonnait en dodelinant de la tête et en fermant à demi ses yeux fatigués, ces airs devenus surannés, mais qui avaient ravi les muses du dix-huitième siècle, semblaient se souvenir des cœurs qu'ils avaient touchés, des ennuis qu'ils avaient consolés, et venir d'un passé de menuets, de chacones et de bergeries. Les plus anciens avaient sa préférence : Estelle et Nèmorin; Paul et Virginie; Dormez, mes chers amours ; Il pleut, bergère ; et les refrains patois que les soldats entonnaient dans les sentiers pour aider à leur marche, les cantilènes, les aubades et les barcarolles nous arrivaient comme des bouffées de sa jeunesse, et les paroles s'associaient au rythme comme le trille d'un oiseau au balancement d'une branche. Parfois elle hésitait, et le couplet que sa mémoire avait oublié ressemblait à une ruine. Mais avec quelle sûreté elle chantait la romance de Pauvre Jacques, et lançait aux échos :
Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
Je ne sentais pas ma misère ; Mais à présent que tu vis loin de moi,
Je manque de tout sur la terre !
Et tout au long la gentille églogue nous narrait les épreuves d'un cœur amoureux, un ta-
bleau d'innocence et de bonheur, une romance pour F Accordée de village : le sentiment de deux bergers suisses, leur séparation, Jacques au hameau de Montreuil, l'attente de Marie, sa promise, à Fribourg, leur réunion au hameau de Marie-Antoinette, les noces au village de Trianon et, comme toute pastorale veut une chaumière, Jacques et Marie en devenant les fermiers.
Les postillons eux-mêmes, rangés autour de la vieille Fanny, lui faisaient crédit de quelques minutes. Les voyageurs, penchés en dehors de l'impériale, entendaient ces romances avec leurs oreilles, d'autres avec leur cerveau, d'autres avec leur cœur. Qu'importe ! ils en étaient charmés et, aujourd'hui que nous ne les entendons plus dans la campagne, c'est un monde de sensations disparues, comme si les prés n'avaient plus de fleurs. Cette brave femme, qui était née en 1805, avait donc offert ses gâteaux, ses fruits et ses chansons à tous ceux qui se rendaient à Chamonix, et elle les offrit jusqu'au jour où le chemin de fer, remplaçant les diligences, lui enleva, quelque temps avant sa mort, son gagne-pain. Elle avait vu se pencher vers elle bien des visages sur lesquels elle n'aurait pu mettre un nom, et qui portaient ce-
pendant un nom illustre, et qu'attirait le même mirage, et pour qui elle était une réminiscence de ce dix-huitième siècle charmant dont ils étaient tous issus, une nouvelle incarnation de cette Fanchon la Vielleuse qui accompagnait Michel et.Joset, les petits ramoneurs savoyards, dans l'opéra de Dalayrac. Pour eux, la Savoie, c'était cela, une vielle, une marmotte, des ramoneurs et le Mont-Blanc, et, depuis Jean- Jacques Rousseau jusqu'à Théophile Gautier, ils s'étonnaient quand, par hasard, ils y trouvaient autre chose .
Ils arrivaient les uns et les autres avec une idée toute faite et, dans le paysage qui s'offrait à leurs yeux, ne considéraient que leur prolongement et ne l'envisageaient tous qu'autant qu'il correspondait en quelque partie à leur pensée intime. Voltaire ne voyait dans les montagnes qu'une frontière entre, les peuples ; M. de Saussure se proposait d'y étudier les variations de l'atmosphère et d'y installer un baromètre ; Tôpffer, préoccupé de trouver des auberges pour son pensionnat, se complaisait aux descriptions gastronomiques : ses Voyages en zigzag, qu'un article de Sainte-Beuve a rendus célèbres, ressemblent à un itinéraire de cabarets, et quant à cette belle humeur, cette
égalité de caractère qui transparaît à chaque ligne, elle n'était, paraît-il, qu'un procédé littéraire et, m'affirme un de ses anciens élèves, TôptTer la gardait jalousement pour ses livres.
Vers l'année 1837, la vieille Fanny dut voir au passage deux couples étranges : Mme d'Agout et Listz, dont la fille Cosima devait épouser Wagner, George Sand accompagnée d'un de ces Genevois qui sont curieux de philosophie et de botanique, de musique et d'histoire, de théâtre et de religion, M. Pictet, major fédéral d'artillerie, qui a laissé, dans une brochure devenue très rare, le récit fantastique de cette course à Ghamonix. 11 est infiniment amusant de comparer ce récit avec celui qu'a laissé George Sand dans les Lettres d'un voyageur. On y trouve de tout, la description d'un costume problématique, des caricatures, des plaisanteries sur les Anglais, la manière de cuber les hommes, un dialogue dithyrambique entre un poète et une étoile, des dissertations et même des divagations sur la maternité simulée, les monstres marins, le libre arbitre, l'absolu identique à lui-même et, naturellement, la république universelle.
Ce fut un spectacle original que celui de cette caravane que l'on prit pour une troupe de baladins voyageurs et où l'on voyait, dans le goût
de la Restauration, un jeune homme pale à longs cheveux blonds, et Mme Sand, habillée en homme, portant la blouse et le bâton ferré des montagnards. Indifférents, bien entendu, à l'histoire du Faucigny, aux légendes, au travail lent, minutieux des horlogères, au bénitier de Cluses, à la chartreuse du Reposoir, fondée au douzième siècle parle bienheureux Jean d'Espagne, au repositoire de Sallanches, à la petite place de Saint-Gervais avec sa vieille fontaine, les maisons caduques, son cimetière d'où l'on voit le dôme du Miage, ils couraient la poste comme de jeunes étourdis qui enlèvent « l'objet aimé » ou des automobilistes préoccupés du but à atteindre. Ils étaient si bavards et ils parlaient avec tant de volubilité, qu'ils n'avaient pas le temps de regarder la nature, ils ne voyaient dans le roi des Alpes qui a l'air d'un ancêtre, dans ses aiguilles pareilles à l'architecture du dôme de Milan, dans les séracs glauques et les glaciers irisés, qu'une nature lourde et monotone, ils ne trouvaient pour traduire leur impression qu'une image religieuse, et s'ils allaient au Montanvers, c'était pour acheter, avec une prodigalité de bohèmes, des presse-papiers en cornaline, des joujoux découpés et des boîtes à musique.
Quelques années avant eux, Mme Vigée- Lebrun, cette autre survivante attardée du dixhuitième siècle, semblait s'être recueillie dans la contemplation de ces hautes montagnes, qui d'abord lui avaient fait peur, mais qu'elle finit par admirer, et toute cette vallée qui allait être pour Wagner un concert de tons, une harmonie glorieuse, fut pour elle une palette chantante. Et combien je préfère à ces dithyrambes auxquels nous ont accoutumés les voyageurs, à ces couplets lyriques où l'intervention du divin est un moyen facile d'éluder l'observation directe, le recueillement positif de cette femme qui avait cherché, dans les deux cents tableaux qu'elle avait peints tant en Suisse qu'en Savoie, à exprimer sa sensation et sa délectation visuelles ! Elle était venue d'Angleterre en Suisse, et de Vevey à Chamonix en passant par Coppet, où elle avait fait le portrait de Mme de Staël en Corinne, par Genève où elle remarquait avec tristesse que Rousseau était généralement détesté, par Sallanches enfin, où le vieux Mont- Blanc, au sorlir de cette gorge profonde qui commence aux portes de Cluses, « apparaît tout à coup à son balcon et salue son peuple de montagnes d'une façon affable et majestueuse »; et enfin, accoutumée insensiblement à leur vue,
elle arrivait par un chemin bordé de rochers dans cette vallée qui devait lui rappeler Lauterbrunnen.
C'est une vallée longue, encaissée, au fond de laquelle la route et la rivière d'Arve tracent un liséré blanc, jalonné de maisons accroupies comme des fileuses, barré de ponts, et semblent suivre de loin, humblement, les sommets arrondis en larges ondulations blanches. Des nuages légers comme de gros flocons détachés paraissent marquer la limite entre la neige et les forêts qui s'élèvent les unes au-dessus des autres et qui s'abaissent successivement sous les yeux à mesure que l'on monte. Un glacier déroulant sa spire d'argent descend comme un vaste fleuve jusque dans la plaine, et les montagnes sont si hautes, que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à son midi, et que les journées se mesurent à sa course brève entre les deux horizons. Aussi le séjour de Mme Vigée-Lebrun à Chamonix, dans ce site d'une beauté majestueuse, mais où il se mêle toujours un peu de terreur, lui parut durer un siècle : ce lieu sauvage l'étonnait, il ne la charmait pas.
Cependant elle arrivait prévenue en faveur de la nature à laquelle elle voulait donner toute
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son attention, toutes ses pensées. Elle choisissait dans ce chaos désordonné les spectacles qui s'accordaient le mieux à sa vision mesurée, et voulait traduire, non pas ce qui devait être plus tard le rêve robuste, vigoureux, volontaire de Segantini, mais la sensibilité de Rousseau, de Hubert Robert et du hameau de Marie-Antoinette. Peut-être a-t-elle découvert au village des Pèlerins la petite maison de bois où Jacques Balmat vécut, mais ne mourut pas, et peut-être l'a-t-elle rencontré lui-même au cours de ses promenades; si on lui a raconté l'exploit de ce rude montagnard qui avait conduit M. de Saussure au sommet de la « taupinière blanche », elle n'a prêté à ce conte merveilleux qu'une oreille distraite etn'ajamais demandé àun guide que de lui prêter son dos pour qu'elle y appuie son portefeuille. Sa conception de la nature ne dépassait pas le culte joli et délicat qu'on lui accordait alors comme à une déesse charmante qui sourit toujours. Elle dut s'attendrir au Montanvers devant le temple octogonal, dédié à la nature par « un ami de la liberté », à l'endroit où il y a maintenant un disque de métal et une gare de chemin de fer, devant le miroir disposé sur la cheminée pour réfléchir la cascade du Nant-Blanc; et peut-être a-t-elle écrit une ai-
mable pensée en marge d'un croquis sur l'album où, deux ans plus tard, l'impératrice Joséphine, délaissée, devait écrire en paraphrasant les vers de Delille :
Oui, je sens qu'au milieu de ces grands phénomènes, De ces tableaux touchants, de ces terribles scènes, Tout réveille l'esprit, tout occupe les yeux, Le cœur seul un instant repose dans ces lieux.
Ce qu'elle peignait de préférence, ce n'était pas l'architecture des aiguilles, des précipices déchiquetés, striés de plis à bords tranchants, bariolés de tons gris et noirs, rugueux, mais « un point » des montagnes bordées par un torrent, un bouquet d'arbres superbes dans la prairie, une rivière au ton sale sortant d'une voûte déglace transparente et bleuâtre, la ligne des montagnes entrecoupée de glaciers et aussi tous ces contrastes des lieux, des rencontres, des heures et des saisons, qui sont l'essence même d'un tableau ordonné. Sur le flanc d'un rocher qui menace de s'écrouler, un site champêtre rappelle les idylles de Gessner ; de grosses pierres détachées d'un pic ont roulé jusqu'au pied d'une maison où l'on boit du lait avec délices ; au bord d'un abîme, on sent monter à soi l'odeur aromatique des gazons ; au détour
d'un précipice on rencontre un chalet entouré d'arbres fruitiers, des fraises à côté d'une crevasse. Auprès des blocs arrondis et luisants comme des croupes de mastodontes, un lac, un vrai lac d'Islande, oublié par un ancien glacier, dort dans le creux d'une moraine. Dans la vallée encaissée, on étouffe à l'heure de midi, et quand on s'élève, on se sent vivifié. Il y a des jours où la nature revêt une teinte d'ardoise ; d'autres au contraire où elle a cet aspect laiteux, cette transparence délicate qui donne au chant d'un pâtre toute sa valeur ; des matins où la silhouette d'un berger dans sa limousine s'amplifie sur un horizon clair, émergeant d'un floconnementde nuages roses ; des heures où une vapeur bleuâtre fait de la montagne un beau rêve aérien; des heures enfin où la lumière dure et crue la rend semblable à quelque paysage pyrénéen, maigre et nerveux, et toujours les ombres du premier plan, les premiers gradins d'un beau vert et les sapins sombres font un contraste avec les sommets entourés de gros nuages et l'illumination du soleil sur la neige.
L'heure qui entre toutes attire les poètes et les bourgeois comme le soleil de minuit au cap
Nord, l'heure propice aux enthousiasmes de commande et aux effets les plus intenses, celle qui, au dire de Heine, « fait chanter Tirily au philistin berlinois », c'est l'heure du coucher de soleil. Alors le paysage se transfigure, les contrastes s'accentuent et les couleurs poussées à leur paroxysme gardent cependant quelque chose de fondu, de nuageux qui tient du pastel. Le soleil n'éclaire plus que les sommets colorés d'un ton rougeâtre, tandis que l'ombre envahit à pas de géant les parties les plus basses. Ce ne sont là que les données grossières du contraste coloré. De l'une à l'autre de ces tonalités extrêmes se développe une palette infiniment variée, riche, épanouie ; ce sont des nuances d'iris, des vapeurs violettes, un je ne sais quoi d'opalin, jaspé de brun, veiné de lilas, fondu dans une brume où ondulent lentement et se propagent de sourdes vibrations ; ce n'est pas encore l'ombre opaque qui est la nuit des montagnes, mais c'est déjà la mort lente, harmonieuse des couleurs, et cette ombre, s'épaississant de plus en plus, forme un repoussoir vigoureux à la ligne des glaciers qui, là-haut, près du ciel barré de réseaux d'or, semblent taillés dans un bloc de porphyre ou d'agate, teintés de lie de vin et barbouillés de rouge
sang. Et l'on s'habitue si bien à cette vision, qu'on s'étonne et qu'on s'attriste quand elle s'évanouit. La lumière abandonne peu à peu et comme à regret les sommets où elle était si belle, et bientôt elle n'est plus qu'une auréole atténuée, conquiert les nuances réservées, va des opulences du crépuscule à l'aube de la couleur et aux draperies mauves de la nuit, un voile immense se déplie sur la vallée et les cimes montent plus haut pour rejoindre le mystère des étoiles.
Ce spectacle se renouvelle pendant tout l'été jusqu'au moment où la neige, profitant d'une nuit d'automne, enveloppe tous les mirages d'un manteau de flocons. Alors seulement commence la vraie vie du hameau alpestre, et la froide clarté d'un Noël qui se prolonge succède à la gaîté d'une pastorale. Les chalets qui semblaient tout yeux, tout oreilles, rabattent leurs capuchons, le hameau s'emmitoufle dans un manteau de fourrure blanche et les murailles éperdues disparaissent sous la brume qui descend peu à peu et ne s'arrête qu'au petit coq du clocher. La neige, glissant sur les fissures de l'ardoise etdes schistes, se pose différemment
sur les sapins qu'elle poudre et sur les autres arbres qu'elle enveloppe d'ouate ou qu'elle transforme en girandoles de cristal. Elle s'écroule au bord des toits, dans les ruelles encaissées, remplit un pont de bois dont elle fait un cercueil de jeune fille recouvert de drap blanc, et bâillonne les plaintes et les clameurs de la montagne. Ici, une chute d'eau jaillit dans une cuve de glace ; là, dans la neige creusée en fosse, près d'un tronc d'arbre qui sert de fontaine, des enfants en sabots rient comme dans une cachette. Des branches d'arbres paraissent plus isolées, plus fluettes, et le regard, à peine arrêté par des accidents qui se dissimulent, va tout d'un traitjusqu'au fond de la vallée comme ces skieurs en maillot et béret noir qui, projetant leurs ombres chinoises, tracent avec leurs longs patins de bois une rayure fraîche, comme ces luges qui lancent de chaque côté de leur sillon des aigrettes de givre. Et quand le soleil étincelle et saupoudre de diamants le deuil blanc de la terre, le clocher couvert de fer poli, renflé comme le turban d'un roi mage, resplendit et ressemble à une Circassienne descendue de traîneau dans ce petit village de Savoie.