LIVRE II
Voir une ville, ce n'est pas seulement cheminer au hasard, déchiffrer un nom effacé dans la pierre, s'attarder à l'ombre des ormeaux, écouter le bruit d'une fontaine emplissant le silence d'une petite place, entendre les cris familiers de la rue, le son des cloches, lever les yeux sur une fenêtre aux accolades géminées, admirer une sphvnge, un rinceau taillé dans la masse d'un vantail de porte, soulever un marteau forgé, entrer dans une cour pour regarder un péristyle, se distraire un instant des pigeons qui tissent entre les auvents l'écheveau de leurs vols, aller à chacune des maisons qui enferment dans leurs murs un souvenir illustre, jouir en dilettante de la quiétude des vieilles choses, les peupler de nos imaginations, souvent leur
prêter avec indulgence un charme que le temps seul leur a donné, fureter dans le passé avec la curiosité sensuelle d'un peintre ou la passion d'un brocanteur, respirer avec délectation l'odeur de la mort, mais considérer cette ville comme un être vivant, dans son organisme compliqué de rues et de remparts.
Pour me retrouver dans ce dédale, je n'ai pas besoin, comme le Diable boiteux, de soulever les toits des demeures. Il n'est que de solliciter un de ces vieux plans, qui sont en quelque manière un portrait. On dirait que, pour le tracer, le graveur soit monté au sommet du clocher ou de la plus haute tour et que, voyant se dérouler à ses pieds ce qui le dominait tout à l'heure, il l'ait considéré de haut et de loin, un peu à la manière des hirondelles qui sillonnent l'air dans tous les sens et, pour tout dire en un joli mot à vol d'oiseau. L'âme de la cité, qui se dérobait sous mille formes diverses, se couvrait d'oripeaux, se cachait sous des vêtements d'emprunt, sous la lèpre des bâtisses, sous l'incohérence des transformations apportées par les hommes, cette âme fugitive que cherchent en vain les gens pressés se révèle pleinement dans le papier que le temps a jauni, fixée parle burin en traits vigoureux.
Il me semble que le syndic, en robe noire, précédé d'un valet en habit rouge," m'apporte ses clefs et me dise : « Chacune d'elles ouvre un coin mystérieux de notre passé ; à elles toutes, elles symbolisent notre force, de même que le pommeau d'argent de ma canne d'ébène, représentant une tour crénelée, symbolise'mon autorité. » Voici les rues tortueuses, les églises, la tour du beffroi, les cloîtres des monastères, les promenades plantées de beaux arbres, les créneaux où se profile çà et là une silhouette d'arquebusier, la rivière et ses barques, le pont-levis abaissé, que traverse un parti de fantassins, et puis, au delà de la ligne géométrique des murs fortifiés, des redans, des poternes et d'un appareil compliqué de défense, la campagne mollement étendue, délassée, à peine animée d'un moulin à vent, d'un bouquet d'arbres, d'un cavalier au galop, d'un carrosse, tendue comme un beau tapis jusqu'aux angles de la planche gravée où de petits zéphyrs, cravatés d'ailes, gonflant leurs joues, paraissent agiter de leur souffle les girouettes des pignons aigus, les coqs des clochers, et faire grincer les enseignes.
Ce qui me plaît par-dessus tout dans ces anciennes estampes, c'est que chaque chose y est
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mise à sa place, suivant sa proportion et qu'on y mesure pour ainsi dire le rang qu'occupaient dans la vie les églises, les châteaux, les couvents, les beffrois, les masures. Je ne puis les regarder sans penser à ces lois somptuaires qui prescrivaient à chacun l'étoffe dont il devait se vêtir, selon qu'il était prêtre, seigneur, moine, bourgeois ou manant, et qui, en supposant aux erreurs de convenance, se trouvaient empêcher les défaillances du goût.
Les écrivains, les historiens et les poètes qui décrivent Genève ont négligé sans doute ces vieux plans qui nous restituent la cité tout entière. Ils ont marché chacun dans une voie différente, où peut-être il y avait de jolis balcons, des architectures harmonieuses, des branches d'arbres et des fleurs penchées sur l'eau claire des fontaines, et qui conduisaient à un but qu'ils s'étaient fixé à eux-mêmes, sans se douter que derrière ces avenues, d'autres avenues, égayées d'autres accidents, menaient à d'autres buts, vers lesquels s'avançaient lentement des voyageurs inconnus.
La plupart de ceux pour qui cette ville n'est qu'une étape obligée vers l'Italie se contentent
d'associer à son image le nom de Rousseau. L'homme qui a vécu en révolté, en dehors de la loi commune et de l'opinion reçue, dont les démêlés avec sa ville natale firent la fable de l'Europe, peut-il résumer, en les reflétant dans son œuvre, les qualités de sa race et personnifier son pays natal? Ne trouvez-vous pas expressif que, les portes de Genève s'étant refermées sur lui un soir, tandis que sonnait l'heure de la retraite, il soit « entré avec sécurité dans le vaste espace du monde que son mérite allait remplir », et qu'un prétexte facile l'ait autorisé à oublier sa ville pour conquérir l'univers ? Le propre de son génie, qui n'est pas en cause, est d'avoir été en marge de son époque, et c'est en amoindrir la valeur que de vouloir systématiquement le cantonner dans les limites qu'il a toujours débordées. Ceux qui, par un sentiment de piété littéraire, travaillent à sa réhabilitation en cherchant à découvrir ses moindres paroles, à élucider les moments et la genèse de son œuvre, sont vraiment ses amis ; mais se servir de son nom comme d'un étendard et faire de lui la chose d'un parti ou d'une cité, c'est vouloir oublier qu'à Genève même sa gloire a subi des éclipses et qu'elle n'a pas encore obtenu l'adhésion unanime des hommes
qui sont le mieux qualifiés pour parler de la tradition genevoise. Les polémiques qu'il eut à y soutenir durant sa vie entière y trouvèrent un écho longtemps après sa mort. En 1808, on montrait à Mme Vigée-Lebrun la terrasse où les Genevois s'étaient « battus à outrance » pour empêcher l'érection de sa statue; en 1827, Stendhal observait que, dans les villes de Suisse, on « injuriait Rousseau tous les jours » ; et ses admirateurs les moins suspects pouvaient vérifier avec tristesse que nul n'est prophète en son pays.
Pradier lui-même aimait à raconter que, dans sa jeunesse, allant à l'école ou revenant à la maison paternelle, il avait coutume de jeter des pierres au seul buste de Jean-Jacques qu'on connût alors à Genève. Le jeune Pradier, en prenant ce buste comme tête de Turc... ou même d'Arménien, manifestait le sentiment qu'on avait alors de cette gloire nationale, et contrefaisait en gestes énergiques les conversations qu'il avait entendues autour de lui. Regrettant plus tard ses vivacités d'écolier, il se proposa, bien qu'il n'eût jamais alors touché un ciseau et ne sût même pas ce qu'était un ébauchoir, de remplacer par une belle statue la médiocre effigie qui avait pu justifier ses mépris. Voilà
symbolisé en quelques lignes le progrès de la réputation de Rousseau. Les Genevois, pour l'avoir méconnu, banni, le portent au pinacle, et Pradier est mieux qualifié qu'un autre pour exprimer le remords d'un peuple qui, ayant fait erreur, croit réparer ses torts en élevant des statues ou en frappant des médailles au revers desquelles les guirlandes de pervenche ne parviennent pas à combler les dédains de jadis. Une lithographie romantique laisse à supposer que Jean-Jacques, ayant quitté les Champs-Elysées, revient aux rivages de son enfance et, inattentif aux montagnes de Savoie qui se profilent dans un lointain vaporeux, contemple, rêveur, l'île où s'élève maintenant sa statue et que lui désigne un enfant. Le siège romain sur lequel il est assis, la toge dans laquelle il est drapé s'accordent mal avec l'idée que nous nous faisons du promeneur solitaire, herborisant et cherchant parmi les choses de la nature le rythme de sa pensée et de son cœur ; cependant c'est bien l'attitude qu'il a indiquée luimême dans les Confessions, celle d'un homme qui se jette hors du lit pour noter une idée, prend à peine le temps de se vêtir et, saisissant un crayon, retenant les tablettes sur ses genoux, va fixer les périodes qu'il a retournées
dans sa tête pendant les longues insomnies. S'il pouvait revenir, Rousseau se reconnaîtrait peut-être sous les traits que le sculpteur lui a prêtés ; mais j'imagine que comparant avec amertume l'estime qu'on accorde aux vivants et l'enthousiasme qui s'attache aux morts, il se dirait sans doute qu'en découvrant ainsi des gloires posthumes, certains écrivains cherchent avant tout à se tresser des couronnes à euxmêmes et ressemblent à ces métèques et à ces parvenus qui se paient des ancêtres.
D'autres, considérant la Réforme comme la page qui résume tout le passé de Genève, veulent rendre hommage à sa tradition nationale en élevant un monument aux Réformateurs étrangers. Renan, visitant un jour le cimetière de Tréguier, se demande devant les tombes aux dalles cachées par l'herbe, aux noms effacés par la pluie et le vent de mer, à quoi ont servi les existences de ceux qui gisent là ignorés, et il se répond à lui-même que, s'il est bien difficile de singulariser leurs œuvres, chacun d'eux a du moins apporté sa part à l'œuvre commune et qu'à eux tous il ont édifié le village où l'on
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continue à naître et à mourir. De môme la tradition de Genève n'est pas faite seulement des deux moments où l'Europe avait les yeux tournés vers elle, des années que vécurent Calvin et Jean-Jacques, de la gloire qui s'attache à cette intelligence et à ce cœur proclamés inimitables. Elle se compose de tous les moments et de tous les hommes qui ont collaboré à sa renommée.
Cette ville que l'on a coutume, suivant une expression ridicule et contradictoire, d'appeler « la Rome protestante », a été avant tout une ville épîscopale. Derrière le mur des Réformateurs, il y a l'enceinte des évêques. Par delà une Genève adoptée par Calvin et par les étrangers comme un refuge cosmopolite de la discussion religieuse, je retrouve sans peine une Genève catholique, complète, harmonieuse, dont le vieux plan tout à l'heure me montrait les maisons tournées vers la flèche de Saint- Pierre-aux-Liens; je rencontre les signes d'une église organisée et puissante, et la capitale d'un des plus beaux diocèses de la chrétienté : le canton de Genève, le canton de Vaud, au couchant de l'Aubonne, le pays de Gex, le val de Chézery, la Michaille, le Valromey, la Chautagne, Albens et Humilly, les Bauges, les lacs Léman, d'An-
necy, du Bourget ; cinq cent cinquante-huit paroisses ; un chapitre cathédral de trente membres appartenant à la noblesse ou docteurs en Sorbonne ; quatre abbayes de cisterciens, Aulps, Bonmont, Ghézery, Hautecombe ; quatre abbayes de cisterciennes, Bellerive, Bonlieu, Saint-Catherine, Le Lieu ; quatre abbayes de chanoines réguliers de Saint-Augustin, Abondance, Entremont, Filly, Sixt ; deux prieurés du même ordre, Peillonnex et Ripaille ; six chartreuses d'hommes, AiiJon, Arvières en Valromey, Oujon dans le pays de Vaud, Pomiers, Reposoir, Vallon ; une chartreusine, à Mélan ; trois couvents de dominicains, à Genève, Coppet, Annecy ; un de cordeliers, à Genève ; un prieuré conventuel de chanoines du Saint-Sépulcre, dans un faubourg d'Annecy ; deux autres de l'ordre de Cluny, Saint-Victor de Genève et Contamine-sur-Arve; trois collégiales, Annecy, Sallanches et les Macchabées de Genève ; deux ermitages de Saint-Augustin, Lonnaz et Seyssel ; deux plébanies, Thônes et La Roche ; toute une organisation de maladières, d'hôpitaux, d'écoles et de péages, une légion d'hommes et de femmes qui, en somme, à une époque de force, représentent les droits de la pensée et de la pitié, qui tous prennent leur mot d'ordre
au palais épiscopal et tournent les regards vers l'anneau des évêques qui ont précédé les réformateurs.
En un temps où les comtes de Genevois se battent avec ceux du Faucignv, où les comtes de Savoie, déjà maîtres du Chablais, de la Maurienne et de la Tarentaise, guettent les fautes et l'héritage des deux adversaires, où une hiérarchie de vassaux et de suzerains morcelle à l'infini la Savoie féodale, où leurs possessions sont à la merci tantôt du roi de France, tantôt de l'empire, où les ducs de Savoie s'allient par des mariages à l'un ou à l'autre, hésitent entre les deux capitales de Turin et de Chambéry, où leur domaine est un champ de bataille, le diocèse de Genève représente, mieux encore que le duché de Savoie, une province homogèner obéissant à un prince temporel et spirituel et liée à lui par des obligations morales et réelles.
Que Genève, inquiétée dans son commerce par les ducs de Savoie qui, en interdisant ses foires à leurs sujets, voulaient être agréables au roi de France et favoriser le commerce de Lyon, ait conclu avec Berne et Fribourg des traités de combourgeoisie et, suivant une expression dont les documents vérifient la justesse, « se soit faite protestante pour secouer
ses chaînes » ; que scandalisée par des abus de prêtres ou de moines, ou les exagérant par calcul, elle ait entendu avec plus de sympathie la parole d'un Calvin qu'elle avait chassé tout d'abord ; que, menacée dans l'indépendance qu'elle s'efforçait de conquérir, elle ait cru nécessaire d'identifier les mercenaires qui tentaient de l'enlever en un tour de main avec les habitants de Savoie qui avaient eu peu de part à l'entreprise : que, pour des raisons commerciales, politiques ou même religieuses, et confondant la cause des évêques et celle des ducs de Savoie, elle se soit détachée des évêques, je n'ai pas à le discuter.
Certes, il y a eu des abus, les mémoires de sœur Jeanne de Jussie en témoignent, et François de Sales lui-même a passé sa vie à les combattre ; mais c'est un sophisme que de réprouver une institution en invoquant quelques scandales. Je n'ignore pas le retentissement de l'œuvre de Calvin; mais ceux qui, par une connaissance volontairement superficielle de l'histoire, oublient ce que Genève a reçu des évêques jusqu'au milieu du seizième siècle, ou de la France depuis Calvin jusqu'à nos jours, gaspillent son passé et ressemblent à ces architectes qui, en restaurant un vieux monument, font écrouler
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tout ce qui n'est pas de leur époque préférée. L'âme d'une cité dépasse les combinaisons des sophistes et les frontières qu'ils lui indiquent. Iji Adhémar Fabri qui lui a donné ses franchises, un Guillaume de Lornay qui a jeté les fondements de la première muraille, expriment autant sa tradition qu'un Farel venu de Gap, qu'un Calvin né à Noyon ou qu'un John Knox originaire d'Ecosse. Ceux-là du moins sont nés dans les limites de l'horizon que l'on découvre de son clocher.
Aujourd'hui même, leurs souvenirs se lèvent de partout, des pierres qui, entassées, ont constitué ses remparts et en quelque sorte emprisonné et protégé son esprit, de celles qui, au delà de l'enceinte, marquent encore la place des faubourgs déformés ou disparus. Il faut aller au port des Eaux-Vives, où les barques apportent la pierre de Meillerie, à la petite de où s'élève maintenant la statue de Jean-Jacques et qui ressemble avec ses peupliers au tombeau d'Ermenonville, dans les nouveaux quartiers gagnés sur l'ancienne grève du Rhône, où nos paysannes de Savoie dispensent leurs corbeilles
de fruits et de fleurs, à Saint-Gervais, à la Madeleine, autour de ces églises robustes, massives, qui ressemblent à nos églises de Savoie, à la Tour de l'Ile, où les ducs de Savoie exerçaient autrefois leur juridiction temporelle, regarder au passage une échappée de ciel bleu, des voiles blanches glissant là-bas au ras du sol, comme en un décor de théâtre, monter enfin par les raidillons qui conduisent à la cité, et passer ainsi d'une vision italienne à la silhouette d'une ville armée, couronnée de remparts et de clochers, pareille à ces évêques éperonnés qui montent à cheval et revêtent sous le camail violet une cuirasse d'acier.
Les rues qui me conduisent se sont faites capricieuses pour égarer le bruit. Au lieu de s'en aller toutes droites, alignées en perspectives banales et ennuyeuses, elles musardent, prennent des airs penchés, font des détours et, même si elles ne recèlent rien, ont toujours l'air de cacher quelque mystère. Chacune d'elles me propose un souvenir, m'amuse pour mieux m'enjôler. Une inscription dans un mur, et je vois le coin de terre où est né Jean- Jacques, et j'imagine en fermant à demi les yeux la petite chambre aux solives saillantes, et je crois entendre, sur l'accompagnement du
théorbe, le joli couplet qui endormait l'enfant et peut-être alarmait ses premiers rêves :
Tircis, je n'ose Écouter ton chalumeau Sous l'ormeau, Car on en cause Déjà dans notre hameau.
Un cœur s'expose A trop s'engager Avec un berger.
Toujours l'épine est sous la rose.
Au même instant, un carillon égrène le Devin du village. Une grille délicatement ouvrée dans le style rocaille, des hôtels à la française, des noms de légende ou de corporation me me sollicitent. Ici, John Knox, Calvin et les autres ont prêché. Cependant, par delà leurs voix orgueilleuses, j'entends une voix qui les domine toutes et qui les surpasse en gravité et en profondeur, la voix des évêques qui ont gouverné la ville, qui lui ont accordé ses libertés, qui l'ont embellie, protégée, secourue. Tout à l'heure, je lisais aux archives municipales le texte original des franchises que l'un d'eux, Adhémar Fabri, lui a données. Accoudé au parapet de la Treille, d'où l'on découvre l'horizon jusqu'au Salève et aux derniers épaule-
ments du Jura, je voyais s'élever sur l'emplacement des anciens bastions qui flanquaient la muraille, l'Université et sa bibliothèque, et je pensais aux livres que lui avait légués en mourant Bonivard, dernier prieur du couvent de Saint-Victor. Je songeais que ces évoques, que l'on nous compare à des moines ignorants ou fanatiques, avaient introduit l'imprimerie à Genève, de même que Guillaume Fichet, cet autre prêtre savoyard, l'avait encouragée à Paris, et ce mot d'imprimerie revêtait un aspect solennel, évocateur de belles lettres gothiques, pleines et grasses, enchâssant toujours quelque initiale gemmée ; je me rappelais le Livre des saints anges de Ximénès, le Livre de Sapience de Guy de Roys, archevêque de Reims, le Roman de Fier-â-Bras, tous imprimés à Genève par Adams Steinschaber, le Bréviaire où j'avais lu cette dédicace que je traduis à peu près et qui dégage un parfum de soumission :
« En l'an de grâce 1479, le dernier jour d'Auguste, le présent bréviaire fut édité non par la plume, mais par la merveilleuse impression d'un caractère, par un homme remarquable, Louis Crux, citoyen de Genève, à la requête et avec la permission de notre illustre et très révérend seigneur Jean-Louis de Savoie, évoque de
Genève, pour l'usage de sa remarquable église cathédrale. »
Me voici maintenant, au gré de mes flâneries, sur la petite place qui entoure Saint-Pierréaux-Liens. Je sais peu d'endroits où le silence ajoute autant à l'harmonie des choses et nous aide à remonter avec elles dans le passé. Sans doute, ce que chaque époque a mis d'elle ici Blême a pu ell'aroucher à son heure ceux qui, accoutumés à la fuite tranquille des jours, ont vu se lever de nouvelles architectures. Avec chagrin peut-être, ils ont vu se greffer une chapelle gothique sur les flancs de l'ancienne église romane, Alfieri plaquer un joli péristyle sur le vaisseau moyenâgeux, et Blondel bâtir un hôtel à la française où les réformateurs avaient proscrit toutes les élégances ; mais le temps dissipe ces malentendus : il agit à la manière des fondeurs qui accordent en les burinant les cloches dissonantes d'un même campanile, et nous persuade que les pierres qui ont accoutumé de vieillir ont vieilli ensemble.
Je les regarde tandis que le soleil met de l'or sur leur teinte verdâtre et que le feuillage des arbres, balancé par le vent, profile sur elles son ombre et dessine des fresques incertaines et mouvantes. Chacune de ces pierres, extraite,
choisie, retournée en tous sens par les carriers minutieux, apportée sur les grandes barques du Léman, puis charroyée jusqu'au sommet de de la colline, taillée par un artisan qui, en l'attaquant avec le ciseau, formule peut-être un vœu a la Madone, hissée par les poulies grinçantes et fixée avec des crampons de bronze, est à la fois belle par elle-même et par son effacement, d'une beauté particulière et universelle. Toutes ensemble, elles composent la cathédrale que les princes-évêques ont considérée comme le symbole de leur idéal, édifiée à travers toutes sortes de vicissitudes avec la patience des hommes d'autrefois, qui ne pensaient pas qu'on pût improviser une œuvre durable, et qui apportaient jusque dans la réalisation de leurs rêves magnifiques leur humilité chrétienne.
Dans la suite, les Réformateurs ont pu décapiter les statues, briser les gisants qui dormaient d'un sommeil calme, avec une levrette couchée à leurs pieds, un flambeau de pierre à la main, lancer des pavés dans les verrières, aux mascarons des clefs de voûte, refondre les cloches, leur faire chanter d'autres refrains, débaptiser les rues, mais non pas dissocier de leur église la mémoire des évêques.
Le cloître n'existe plus ; il a fait place à une
jolie maison dans le style Régence ; le bosquet de Julie a germé dans le jardin mystique. C'est là cependant que se tenaient les assemblées municipales ; là que, le 28 février 1420, en présence du chapitre, des syndics, du conseil et d'un immense concours de peuple, l'évêque Jean de Rochetaillée donne lecture de la requête d'Amédée VIII, duc de Savoie, qui demande la souveraineté temporelle de Genève en échange de larges compensations ; l'évêque ajoute qu'il s'en réfère à la décision de la communauté. Alors, un bourgeois, Hudriod H ermite, chargé de parler au nom de tous, s'exprime ainsi : « Attendu que, depuis plus de quatre siècles, la ville de Genève, avec ses faubourgs et son territoire, et tous ses habitants, a toujours appartenu en toute souveraineté à l'Eglise de Genève; attendu que les évèques ont toujours traité leurs ancêtres avec bonté et affection ; qu'ils ont toujours maintenu la paix et la tranquillité dans la ville, les habitants, citoyens et bourgeois de Genève estiment qu'un changement ne serait ni utile, ni honorable pour l'Eglise et pour l'évêque, moins encore pour la ville ; qu'il serait même dangereux et nuisible. Ils ne veulent point d'autre maître que l'évêque, sous l'autorité duquel ils veulent vivre et mou.
i«»; La savoie
rir, à l'exemple de leurs ancêtres. Ils l'adjurent de repousser avec énergie toute proposition contraire, et ils se déclarent prêts à l'aider de tout leur cœur et, s'il le faut, de leurs deniers et de leurs bras. » Ils prêtent serment de fidélité à l'évêque, et celui-ci jure de les défendre envers et contre tous, et de respecter leurs franchises.
Dans l'église même, je reconnais des formes familières, un vaisseau roman, des nervures gothiques, un péristyle corinthien, des chapiteaux qui ressemblent aux chapiteaux de Saint- Bénigne, h Dijon, des souvenirs de Bourgogne et d'Italie, où s'affirme une fois de plus celle liaison entre un art du Nord et un art du Midi qu'on ne retrouve aussi harmonieusement mêlés que dans un pays qui participe à la fois de l'un et de l'autre, à Genève et en Savoie ; mais mon esprit seul est touché, mon cœur n'est pas ému. Si je veux accorder plus intimement cette ville et cette province, et trouver de quoi les confondre dans mon souvenir, il faut que je cherche la mémoire des hommes qui, en vivant à Genève, crurent vivre en Savoie.
Dans la grande nef, sous une dalle noire, repose le cardinal Jean Fraczon. On a cru longtemps qu'il était le fils de pauvres gens et qu'un
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charmant bas-relief, qui nous montre sur la façade extérieure de la cathédrale un berger enveloppé de sa houppelande et surveillant ses bétes, faisait allusion à cette origine obscure. On affirme aujourd'hui que Jean Fraczon, était fils d'honorable Mermet Fraczon, bourgeois d'Annecy, et que le bas-relief représenterait l'Enfant prodigue de l'Evangile réduit, comme on sait, à garder les pourceaux. C'est dommage ; la légende était plus jolie dans sa simplicité franciscaine que la réalité. Un jour, deux moines, venant à passer près de la maison qu'il habitait, aperçurent l'enfant et le conduisirent à Genève. Il apprit, au couvent des dominicains de Plainpalais, la grammaire, les lettres, la philosophie et, toute sa vie, il garda une véritable tendresse pour la cité qui lui avait donné sa première éducation. Qu'il aille en Avignon, où il obtient le grade de docteur en droit, où il s'attache à la personne du pape Clément VII, le dernier comte du Genevois, qu'il soit cardinal et grand pénitencier, que le pontife le comble de revenus et de prébendes pour gagner son appui, qu'il préside le concile de Constance, qu'il applique ses efforts à terminer le schisme, à ramener Jean Huss à l'orthodoxie, qu'il vive à Rome ou à Tivoli, toujours il pense
à sa bonne ville, toujours il a les regards tournés vers elle.
En 1405, il fait couler pour les dominicains une cloche qui a disparu dans un incendie ; Tannée suivante, il fait édifier sur les bas côtés de la cathédrale une chapelle dans le style gothique le plus pur, qu'il dédie aux sept frères Macchabées, inhumés à Rome, en la basilique de San Pietro in Vincoli, dont on célèbre la fête le même jour que celle de saint Pierre aux Liens, patron de la cathédrale de Genève. On y voit encore les armes qu'il avait choisies : d'azur à une croix double de gueules qui est à enquérir et à la bordure d'or. Il veut plus tard être inhumé dans cette chapelle élégante, accotée à la robuste église ; donc, il commande son tombeau à l'imagier ilamand Jehan Prindall, le même qui a sculpté les stalles du chapitre au prix de sept cents écus d'or. Enfin, il n'entrevoit pas de plus beau dénouement à sa vie que d'être l'évêque du diocèse où il est né, de frapper avec la crosse le sol où il s'est agenouillé enfant, et il écrit aux syndics une lettre qui est aussi belle que les paroles du bourgeois Iludriod Hermite : « Honorables et chers amis, le pape... a jugé convenable de nous transférer de l'église d'Arles à celle de Genève, quoique
celle-ci soit moins considérable. Nous avons consenti à cette translation, parce que nous sommes originaire du diocèse et que nous voulons nous retirer au lieu que nous avons choisi dans la vie et clans la mort... Nous ne pensons pas que notre présence dans une ville et dans une église que nous aimons de tout notre cœur puisse leur être nuisible, et nous croyons qu'il vaut mieux que ce soit nous qui soyons chargé de sa conduite que si elle était échue à quelque étranger. »
11 ne se contente pas d'en être le pasteur attentif; il veut pour elle une université semblable à celle d'Avignon et, comme la "Ville a des scrupules, ergote, se méfie, il fonde en Avignon le collège Saint-Nicolas, où l'on entretiendra vingt-quatre étudiants des diocèses de Genève, de Maurienne et de Tarentaise, et il lui donne ses neuf cents manuscrits. Expirant à Rome, par quelque beau soir, il fait ouvrir les fenêtres pour voir le couchant rose et « admirer la divinité qui préside à cet univers ». Il ressemble à ces moines qui, cherchant des lieux de solitude, découvraient des paysages et confondaient leur amour de Dieu et de la nature. Sa fin a quelque chose d'humain, d'attendri, qui fait penser aux derniers instants
m LA. SAVOÎE
de Rousseau. Elle me rappelle celte jolie estampe de Moreau le jeune, gravée par Gutenberg, au bas de laquelle on lit les dernières paroles que Jean-Jacques adressa à Thérèse Levasseur : « Ma femme, dit-il en montrant le rayon de soleil qui entre dans la chambre et les enveloppe tous deux d'une lumière presque surnaturelle, ma femme, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre, afin que j'aie le bonheur de voir encore une fois la verdure. Comme elle est belle, que ce jour est serein! Oh! que la nature est grande! Voyez vous-même cette lumière immense ; voilà Dieu, oui, Dieu lui-même, qui m'ouvre son sein et qui m'invite enfin à aller goûter cette paix éternelle et inaltérable que j'avais tant désirée. »
Vous chercherez en vain la maison de Jean- Jacques ou celle de Calvin ; mais par une sorte de revanche mystérieuse et posthume, il se trouve que la chapelle des Macchabées, dont ort a fait tour à tour, par excès de zèle apostolique, un grenier à blé, une poudrière, un dépôt de salpêtre, une école, une salle d'architecture, reste debout. On l'a restaurée vers 1888 ; mais n'est-ce pas un contre-sens esthétique, une erreur sentimentale que de vouer à un culte qui proscrit les images une de ces églises qu'on
LE P0URTRA1CT DE VILLE Jyi
appelait autrefois la Bible des pauvres, tant elles contenaient de représentations figurées de TAncien et du Nouveau Testament, que ce compromis entre les iconoclastes et les fervents de l'art, que cette cathédrale restaurée à grands frais à laquelle on arrache ses verrières pour les fixer aux fenêtres d'un musée, et n'y a-t-il pas à Genève assez de vrais artistes, de généreux esprits, pour comprendre que la religion ni la politique ne sont débattues en cette cause, qu'on doit laisser à une cathédrale ce qui a été rêvé, voulu, exécuté à son intention et la rendre à ceux qui continuent aujourd'hui le même rêve ?...
Ainsi donc il nous faut imiter ces voyageurs qui, venus de France par le col de la Faucille, considéraient Genève comme le préambule obligé de la Savoie. Je n'ai qu'à regarder le vieux plan dont je parlais tout à l'heure pour voir que les routes, qui semblaient se donner rendez-vous à la flèche de Saint-Pierre-aux- Liens et s'y réunir comme en un carrefour, conduisaient toutes à des églises ou à des postes savoyards. L'une s'en va par delà Lau-
sanne au château de Chillon ; l'autre conduit à Gex ; une autre au fort de l'Écluse, poste avancé des princes de Savoie contre les entreprises du roi de France; une autre, vers le Montde-Sion, c'est-à-dire vers Chambéry; une autre vers Thonon, Ripaille et le Chablais ; une autre vers Bonneville et le Faucigny; une autre au château d'Etrembières, aux bailliages de Gaillard et de Nernier, à la chartreuse de Pomiers, à Annecy, au château des ducs de Genevois- Nemours.
Il m'est impossible de ne pas imaginer ces chemins que suivit François de Sales dans ses tournées pastorales et, plus tard, Jean-Jacques Rousseau en quête d'un gîte amoureux, sans cesse animés de prêtres et de soldats, d'ambassadeurs ou de marchands, de princes ou de rêveurs. Tantôt ce sont les pèlerins d'Allemagne, descendus en longues files noires des pentes du Jura et se rendant avec un murmure d'oraisons, un bruit d'amulettes à Saint-Jacquesde-Gompostelle; tantôt les mercenaires suisses gagnant l'armée du roi de France ; tantôt les députés des Etats Généraux de Savoie, à qui le duc Amédée VIII veut demander un subside, pour supporter les charges de la papauté; tantôt les paysans du Faucigny, du Chablais appor-
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tant aux foires de Genève les légumes et les fruits de leurs jardins, le bois de leurs forêts, le granit de leurs carrières, ou les nobles Savoyards achetant aux Milanais, dans leurs hauts bancs, les draps brodés d'or et les armures damasquinées ; tantôt les princes de Savoie, allant de leur villa de Ripaille à leur palais de Chambéry ou à leurs domaines d'Italie, et faisant étape au couvent des cordeliers de Rive.
Convois de triomphe, comme celui de Bonne de Bourbon : litières portées à bras ou traînées par des chevaux, décorées de peintures ou rehaussées de damasquin vert, colliers de cuivre, attelles aux armes des princesses, harnais de velours rouge, équipages conduits par deux chevaucheurs aux étriers dorés.
Convois de mort, comme celui du comte Rouge, qu'on transporte de Ripaille à l'abbaye de Hautecombe ; le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, les abbés d'Aulps et de Filly, les seigneurs de Langin, de Mons, Boniface de Challant et Jean du Vernet accompagnent le corps embaumé d'aromates ; à l'entrée de chaque paroisse attendent les gens du peuple, conduits par leurs curés ; à la tombée de la nuit, à la lueur des torches, au son des cloches, le convoi entre à Genève,
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escorté des dominicains, du chapitre de Saint- Pierre, et dépose le cercueil à la cathédrale, où retentissent les prières des prêtres, des vagabonds et des lépreux. Le lendemain, le cortège dépasse Saint-Julien, le château de Viry, l'Éluiset, la maison forte de Noveiry, Ghaumont, caché dans un repli de la montagne à l'abri de ses tours, Frangy au creux des vallées, le défilé des Usses, s'embarque au port du Regonfle et, naviguant sur le Rhône, le canal de Savières, le lac du Bourget, salué par les seigneurs de Seyssel, de Ghâteaufort au confluent du Fier, de Mécoraz et de Châtillon, arrive enfin à l'abbaye de Hautecombe.
Honoré d'Urfé, dans les Épilres morales, montre à son ami Agathon « le Rhône qui, durant tout son cours, retient sa ravissante impétuosité, quoiqu'il passe dans un pays assez plein... Et cela d'autant plus que, prenant sa source en les grandes montagnes du Valais, il se donne un tel branle, qu'il ne peut s'arrêter que dans la mer... et toutes fois les grands lacs du Bourget et de Lausanne, qui peuvent se nommer de petites mers, ou pour le moins de grands abymes d'eaux, sont si paisibles, que bien souvent il n'y a qu'une petite frizure qui leur replisse le front ». Je suppose qu'en ra-
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contant la vie du prince, le panégyriste n'eût pas manqué, suivant le goût de son temps, de reprendre cette comparaison, s'il avait pu la connaître, et de s'en servir comme d'une parabole pour faire allusion au dernier voyage accompli par le mort et au repos enfin trouvé dans ce monastère.
Adossé aux escarpements de la Dent du Chat, il laisse tremper ses bouquets de saules et mire son campanile dans l'eau du Bourget. Son apparence ne correspond en aucune manière à son nom, qui désigne dans la montagne les creux sans issues. On a peine à croire qu'au temps de Robert de Molesmes, une solitude aussi souriante ait retenu des moines partis de Saint- Jean-d'Aulps. Suivant la coutume de leur ordre, ils choisirent tout d'abord une vallée fermée de montagnes, près de Gessens, où noble Gautier d'Aix leur donna une terre appelée la Haute-Combe, et ce n'est que plus tard, en 1125, qu'ils adoptèrent ce paysage romantique, en ne gardant que le nom de leur première demeure. Peut-être en effet ne trouve-t-on pas là, comme à Saint-Jean-d'Aulps, Abondance ou Sixt, la même harmonie entre le décor et la pensée cistercienne ; on en veut un peu aux religieux d'avoir trouvé tant de charme à
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la nature, qui nous inspire quelquefois des pensées élevées, mais nous suggère le plus souvent des images de plaisir: on s'étonne que saint Bernard, recommandant au prince Ar. ducius de Faucigny, évêque de Genève, la maison de Hautecombe, lui ait dit: « Les bontés que vous aurez pour elle me donneront la mesure de l'affection que vous avez pour moi » ; et l'on peuple ce paysage, fait à souhait pour le plaisir des yeux, non pas de renoncements absolus, mais d'un culte facile, d'abbés aimables, comme cet Alphonse del Bene, ami de François de Sales et d'Honoré d'Urfé, un peu rhéteur et poète, amoureux de beau langage, attardé à des consonances de périodes, à des retours de rimes.
Mais je ne suis pas venu chercher ici des images souriantes ; je ne veux pas retrouver à cette heure les murs tapissés de lierre, les terrasses démantelées qui ont exalté le rêve de Lamartine et d'Elvire. L'abbaye de Hautecombe est à mes yeux la sépulture des princes de Savoie, de même que Saint-Denis est celle des rois de France : ayant entendu l'hallali dans les forêts de Ripaille, suivi les songes sur le visage de Bonne de Bourbon, assisté aux derniers moments du comte Rouge, son fils, vu
les apothicaires préparer l'aloès, la myrrhe, l'acacia, le bois de santal, le musc, le cumin, le romarin, la noix de cyprès, la muscade, le gingembre et les clous de girofle pour l'em baumement du corps, entendu au passage les prières latines sous les voûtes de Saint-Pierre, je m'efforce de retrouver, parmi les tombes des princes de Savoie, le signe tangible de leur lignée et de leur tradition, de même que tout à l'heure, à Genève, je reconnaissais sans peine, sur un vieux plan, les demeures des familles de Savoie, des Yiry, des Lornay, des Joinville, des d'Antioches, de la Palud-Escorens, d'Alamand, d'AUinges-Coudrée, de la Rochelle, de Lucinges, de Confignon, de Pontverre, de Champion, la pensée des évoques réalisée dans leur cathédrale et dans leurs églises, le passé de la cité intimement lié au nôtre, ses routes conduisant à notre province et, dans le bourdon de la Clémence, un peu de l'airain sonore qui saluait les entrées de nos princesses dans leur bonne ville...
Il y a toujours, dans ces monuments élevés aux morts, le souci d'exprimer la pensée qu'ils avaient sur la vie : le moine est couché sur une dalle noire, droit comme la hampe d'un cierge; quelque jolie princesse, à la tète souriante, un
peu inclinée de côté vers le cœur, respire la sérénité ; un chevalier a la main gauche appuyée sur la gorgone de son épée. Une divinité païenne rôde autour des tombeaux : à côté d'un ange ou dans le terre-à-terre d'un bas-relief, un serpent s'enroule parmi les fleurs; à tous les moments, l'humanité a voulu accompagner ses morts, leur faire un cortège et leur continuer une vie factice. Les lions accroupis, les levrettes étendues sur un coussin au pied de leurs dames, les guivres pelotonnées sous la molle pantoufle d'une reine ne signifient pas autre chose. Ces gisants, représentés avec leurs attributs, leurs devises, leurs armes, essaient de se survivre à eux-mêmes en rappelant aux générations futures la forme de l'idéal qu'ils ont poursuivi les uns et les autres. Entourées des génies de la mort au flambeau renversé, des pleureuses suivent dans l'ombre, tandis que l'élu repose dou cernent ; les saints et les anges surplombant les baldaquins se penchent, et leurs gestes sont des gestes de triomphe et d'allégresse. Ainsi l'idée religieuse de la terre, de la cendre et du ciel se trouve symbolisée, et les néants exprimés selon la tradition qui désirait que l'on représentât en un monument d'orgueil la vanité des choses de ce monde.
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En apparence, les mausolées offrent le même air de famille, et cependant ils diffèrent par les vies qu'ils représentent et que les épitaphes résument. Rien qu'à les lire, on peut suivre la direction de la politique et les alliances consolidées par des mariages. Les épouses sont d'abord les jeunes filles des châteaux voisins, entrevues à la chasse, aux banquets, aux rendez-vous des feudataires, quelques lieues à la ronde; puis les visées se font plus ambitieuses, et les femmes sont des princesses lointaines, des fleurs cueillies aux bouquets de Flandre, de Bourgogne ou de France qui continuent à vivre aux jardins de Savoie. Elles portent des noms de légende et de rêve, Ancillie, Yolande ou Béatrix, Marguerite ou Passerose, qui expriment la soumission tendre, évoquent des personnes de drame, évoluant avec des gestes précieux dans un décor de mystère, ou semblent éclos dans les champs, au bord des sentiers, et qui sont les uns et les autres tellement populaires, que les femmes du pays les adoptaient aussitôt, et qu'à feuilleter dans les registres des paroisses les actes de baptême, on pourrait dire à coup sur les noms des reines. Ils nous parlent comme ces blasons grossièrement sculptés à l'angle d'une tour, contre les piliers des églises, et nous ap-
prennent souvent ce que nous demanderions en vain aux historiens à gages.
Aucun n'est plus éloquent que celui de Humbert aux Blanches Mains, qui épousa Ancillie. Peut-être le rapprochement de ces deux mots précieux nous séduit-il à la manière des lettres ourlées au bas d'une tapisserie de Flandre; surtout il suffit de les prononcer pour que nous puissions leur rattacher avec certitude toute la dynastie. Descend-elle d'Italie ou de Bourgogne ? Les villes du quinzième siècle aimaient à s'attribuer des ancêtres fabuleux ; l'évêque Charles-Auguste de Sales prétendait que le cri de sa famille, « m'amour ! m'amour ! », ne signifiait point « mon amour ! mon amour ! » mais traduisait le refrain Mamurius ! Mamurius ! des hymnes saliens ; Turin se croyait issue de l'Égyptien Phaéton et remplaçait dans ses armes l'aigle noir des Gibelins parl'image du taureau, et Lemenc, enfin, se disait fondée par Lemanus, fils de Priam.
Si je relis au contraire les vieilles chroniques, en m'amusant comme il convient des étymologies romanesques, en me rappelant qu'il faudrait une vie pour réfuter les erreurs de Guichenon et que les rois de Sardaigne firent arrêter Giannone, l'historien de Naples, il semble
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bien que Humbert aux Blanches Mains, l'ancêtre reconnu par les archives, ait joué un rôle important à la cour de Bourgogne. Il n'a pas été, ainsi qu'on le prétend communément, comte de Savoie, puisque la Savoie ne désignait au milieu du onzième siècle qu'un petit territoire, à peine la vallée qui se déroule d'Aix à Chambéry, Montmélian et La Rochette, à peu près l'horizon que Jean-Jacques découvrait des Charmettes, que les frères de Maistre connurent dans leur enfance et que Lamartine, adolescent, choisit comme le décor naturel des amours d'Elvire. Sans qu'il soit possible de préciser la parenté de Humbert avec la reine Hermengarde, on le voit signer avec elle des libéralités, percevoir en son nom des impôts dans cette dépendance de la Bourgogne, être ce qu'on appelait au moyen âge Vavocat et mériter, en récompense de son dévouement, les domaines qu'il avait si bien administrés et que ses descendants devaient agrandir des deux côtés des Alpes. Il me plaît que l'histoire vérifie ces affinités de la Savoie et de la Bourgogne, si souvent démontrées par l'architecture, et que nous ayons ainsi de nouvelles raisons pour être Français.
Sans doute, j'éprouve une difficulté à croire
que l'esprit des vieux âges plane ici pendant les nuits calmes. Il ne reste rien des anciens tombeaux qui s'élevaient autrefois, la Révolution a presque tout anéanti, et nous n'avons même pas les ruines où s'accoudait encore Lamartine dans sa vingtième année, et qui contenaient sans doute plus de splendeurs secrètes que la réalité. Charles-Félix, le dernier représentant de la branche aînée de Savoie, et sa femme la reine Marie-Christine de Bourbon s'avisèrent un jour de racheter le couvent et les terres qui avaient été vendues comme biens nationaux. Ils firent rassembler les restes dispersés de leurs ancêtres, reconstruire l'édifice, relever les mausolées, et rappelèrent dans l'abbaye, en 1826, les moines qui en avaient été chassés. Peut être ont-ils respecté la forme de l'église, dont l'abside est inclinée sur la nef, en mémoire du Christ en croix, dont la tête penchait sur l'épaule ; mais au lieu de retracer sur chaque tombeau la vision du monde d'où le mort venait à peine de sortir, le Cacciatore et Mélano, en infligeant à la belle matière leurs pauvres habiletés, en la fouillant comme le manche en ivoire d'une ombrelle marquise, en faisant de ce monastère fondé par les cisterciens un temple à la fois
pompeux et désuet où règne le goût italien mis à la mode par Canova, « ce perruquier de la sculpture », ont restitué à leurs souverains une tradition en stuc et en faux marbre.
En regardant cette mascarade, je ne pense plus à Humbert aux Blanches Mains, ni aux princes représentés dans l'attitude du commandement ou de la prière, vêtus d'une cotte de mailles ou d'un froc de bure, selon qu'ils ont tendu à un idéal de force ou de pitié. Peut-être à Chambéry, au village du Bourget, à Ripaille, partout où ils vécurent, trouverais-je encore quelque chose d'eux-mêmes. Je verrais peut-être à la Chartreuse de Pierre-Châtel, qui commande, avec le fort de l'écluse, les défilés du Rhône, le berceau de l'Annonciade et, sur un collier d'or entremêlé de roses et de lacs, les lettres qui font allusion à la victoire de Rhodes ; je lirais leurs aventures de guerre ou d'amour dans leurs châteaux en ruines. Ces châteaux ressemblent aujourd'hui aux vieux chemins qui relient des villages disparus, aux moulins dont l'eau s'est tarie ; ils font des gestes chimériques comme les grands bras de don Quichotte : ils se défendaient autrefois contre des dangers qui les menaçaient réellement et que nous croyons imaginaires parce que les frontières ont changé.
Ici, j'assiste à une sorte d'opéra mélancolique et suranné. La tradition qui remonte aux Burgondes finit en quenouille.
Charles-Félix et Marie-Christine, qui faisaient de fréquents séjours à l'abbaye de Hautecombe, aimaient à parcourir les bois qui gravissent les pentes de la montagne et laissent voir à travers leurs branches l'eau du Bourget. Ils passaient, au sortir de leurs appartements, sous une porte ogivale qui existe encore et, cheminant avec une majesté lente, ils allaient s'asseoir sous la châtaigneraie qui ombrage la fontaine des Merveilles. Je me les représente, au déclin de la monarchie, lui, poudré, semblable à quelque maître à danser oublié par le dix-huitième siècle, elle, enveloppée dans un cachemire de l'Inde et chaussée de cothurnes dont les rubans se croisent autour des chevilles, tous deux abrités derrière un paravent qu'un frater a disposé dans la clairière tapissée de mousse ; dès lors il me semble que la reine est pareille à quelque fée, sortie d'un tronc d'arbre et guettant, près de la source qui jaillit par instants, la jeune fille qu'elle changerait en biche... Je me représente encore, quelques années plus tard, quand le roi est mort, la vieille reine, vision falote, promener dans les chambres du monastère, devant
les globes des pendules et le papier à fleurettes, son sourire un peu égaré, et traîner sur les parquets d'amarante et de citronnier la queue de sa robe en soie puce. Les cheveux relevés en diadème et coifïcs avec une barbe de dentelles d'où s'échappent des anglaises, elle apparaît dans l'encadrement d'une fenêtre qui surplombe le lac, et laisse tomber dans l'eau la ligne dune à canne pêche ; en bas, sur la grève, un moine, de temps à autre, rattache gravement à l'hameçon un poisson frétillant qu'il tire d'un seau placé à côté de lui. Comme Marie-Christine de Bourbon est la bienfaitrice du couvent, la communauté a pour elle des indulgences, et le moine, venu à Hautecombe pour suivre la règle de saint Bernard, consent à parodier pour sa reine déchue la pêche miraculeuse des Évangiles.
Le 14 juillet 1534, Pierre de la Baume, quatrevingt-douzième évoque de Genève, accompagné des chanoines de Saint-Pierre et du chapitre des Macchabées qui desservait la chapelle du cardinal de Brogny, abandonna pour n'y plus revenir cette cité qui se livrait à Farel et à Calvin. Ils sortirent du palais épiscopal par un escalier qui donnait dans le passage du Mouret et, suivant le sentier qui courait au pied des murs, ils gagnèrent le pont du Rhône, la route de la Faucille et Gex. L'année suivante, ils quittèrent Gex pour Rumilly, puis en février 1536, Rumilly où passait une multitude de gens de guerre, pour Annecy, où ils rejoignirent enfin les cordeliers de Rive, les dominicains dePlainpalais,
les moines de Saint-Victor et les Glarisses enfin dont la sœur Jeanne de Jussie a raconté l'exode *...
Son récit dégage comme un relent de parfum, de vagues sonorités, à la manière d'une église où flotte encore après l'office un peu d'encens et l'écho assourdi des orgues et des cloches. On y relève des traits d'une naïveté charmante, et rien n'est plus savoureux et plus piquant que le nouveau contact des moniales avec une vie d'où elles croyaient s'être enfuies pour toujours. Ces femmes, qui depuis longtemps n'avaient rien vu du monde, s'évanouissaient coup sur coup; accoutumées à respirer l'atmosphère tranquille de leurs couvents, elles ne pouvaient supporter l'air vif des grands chemins ; quand elles voyaient quelque bétail dans les champs, elles craignaient que les vaches ne fussent des ours, et les brebis des loups ravissants ; habituées aux sandales, qui sont faites pour frôler les dalles des chapelles, elles ne
1. Ce dernier monastère devait envoyer à Paris, en février 1673, deux compagnes quêteuses qui, logées en la maison d'un tailleur, rue de Richelieu, se trouvèrent les voisines de Molière. Et, de même que le théâtre est sorti du culte et des mystères, que Molière reçut l'Hôtel de Bourgogne de la Confrérie de la Passion, de même en la dernière scène de sa vie « il rendit l'esprit entre les bras de ces bonnes sœurs ».
savaient plus se servir des souliers qu'on leur avait donnés pour cheminer et les portaient attachés à leur ceinture.
Il leur fallut une journée entière pour atteindre Saint-Julien, à deux lieues de Genève, où le châtelain leur conseilla d'écrire « tout le procès de leur douloureuse départie » à la femme de Charles III, son souverain, duc de Savoie ; et, « par le menu, tout fut écrit à Madame la Duchesse Béatrix de Portugal, qui portait grand amour à la religion » ; et les lettres, « qu'on trouva belles et bien couchées, furent envoyées à Monseigneur, en Piémont ».
Le lendemain, les Clarisses se rendirent au château de la Perrière, chez le baron de Viry qui se trouvait être le cousin de l'une d'entre elles, « De jour, elles se tenaient ensemble en une chambre, et de nuit se couchaient six en une chambre, et six en une autre, car il y avait en ce château trente-six excellentes chambres à faire feu, et garnies de beaux lits bien garnis de courtines en beau satin blanc et rouge, et de bonnes couvertes, car ce château avait été fait tout neuf du vivant du père du dit seigneur, oncle charnel de mère Vicaire, et y avait un logis spécial, pour recevoir tous les princes du monde, garni de tous meubles; mais, hélas!
bientôt après, fut brûlé par les hérétiques allemands. »
La réponse de Charles III ne se fit pas attendre : il mandait « de les faire amener et conduire honorablement jusqu'en Anyssi, en son monastère de Sainte-Croix, lequel il leur abandonnait pour s'y retirer, priant aussi le président d'Anyssi, et toute la ville, de les recevoir en honneur comme sa personne ». Les sœurs convinrent « que plus sûre et honnête chose serait d'être en un monastère qu'en un château ». Et les voilà derechef faisant route vers l'abbaye de Bonlieu, au bas de la colline que commande le château de Sallenôve, « hébergeant en cette abbaye en une chambre assez mal disposée, reposant leur chef l'une sur l'autre On pensait que Monsieur de Sallenôve ferait comme le bon baron, mais il fut autrement, car il se tint méprisé que les sœurs n'étaient allées descendre à son château et comme mal content, manda son fils avec un flacon de vin et un plat de raisins, mandant que le château était bien fourni de vivre pour faire bonne chère dedans, mais non pas pour mander dehors, et pour ce, ne voulut pas faire autre aide. »
Elles s'étonnent de tout, et de l'amour-propre de M. de Sallenôve, et du charretier « fort rude
et mal gracieux », et du seigneur de la Balme qui pour témoigner de sa dévotion, les contraint de boire et leur donne « de bon pain et du fromage vieux, et du bon vin blanc et rouge, et de bon cœur ; et c'était plaisir de le voir servir ».
Éprouverais-jeà les suivre leurs étonnements et verrais-je encore les spectacles qui ont frappé leurs yeux accoutumés à l'horizon d'un cloître ? La petite église de Confignon, qui sera plus tard la première étape de Jean-Jacques vers Annecy, existe encore, mais le château de Saint-Julien est en ruines. Viry, dont le seigneur passait autrefois pour un des quatre grands chevaux du duc de Savoie et qui compte dans sa lignée un ambassadeur à la cour de Louis XV, est devenu un rendez-vous d'aéroplanes ou de vélivoles; l'abbaye de Bonlieu sur la rive des Usses, une grange et une douane; Sallenôve, dont les châtelains ont dirigé les armées du duc de Savoie pendant les guerres de la Réforme, n'est plus qu'une ferme, et l'on voit encore à l'angle d'une tour la jolie fenêtre à meneaux où la dame ennuyée suivait le vol d'un blanc ramier. De la seigneurie de la Balme,
nous n'avons qu'un souvenir et, dans Annecy, au couvent de Sainte-Croix, qui abrita les Clarisses venues de Genève et qui est maintenant une filature, il ne reste pour identifier leur mémoire qu'une ogive et des colonnettes.
Si je cherchais un décor à cette époque troublée, où se rencontrent des douceurs de galanterie et des atrocités de bataille, c'est dans cette petite ville que je pourrais encore faire vivre mes souvenirs « Annecy, écrit Charles-Auguste de Sales, située en un lieu fort amène, au dégorgement d'un lac cristallin, ornée de plusieurs églises, marquée de tours, arrosée de canaux, distinguée de rues, liée de ponts, noble par son superbe château... » En quelques mots, la réalité confuse s'ordonne et s'explique, et la ville m'apparaît dès lors comme un de ces vieux plans où rien ne manque, pas même entre deux créneaux le profil d'un archer. Et c'est ainsi qu'il la faut aborder, dans l'ordre des mots qu'emploie le vieux chroniqueur en sa prose limpide et précise.
Donc, en suivant ma route, qui n'est pas la route de tout le monde, mais une route imagi-
naire, qui relie entre elles de vieilles choses dont personne ne se soucie plus, et venu de Genève par des chemins capricieux que j'animais au gré de ma mémoire, en supposant tour à tour que les évêques chassés par les réformateurs, Jean Fraczon, ou les Clarisses, ou même Rousseau les avaient suivis, je suis arrivé au sommet de ce joli coteau d'Annecy-le-Vieux et, gravissant l'escalier du clocher roman, j'ai découvert, par les baies géminées, l'horizon familier d'une ville dont l'histoire continue en quelque manière celle de Genève. De la colline, il faut descendre au hameau du Petit- Brogny, où Jean Fraczon a passé son enfance, et l'on arrive au bord du lac, à une esplanade qu'on nomme le Pâquier, entourée de platanes, au-dessus desquels émergent les tours du château et les flèches des églises. Les beaux arbres, en dissimulant les maisons, les entourent d'un rempart de silence et de fraîcheur et nous prédisposent au recueillement.
Je crois que l'aube est le moment le plus propice à ces attentes, où il semble qu'on veuille circonvenir le passé et mériter d'en connaître les secrets. L'aube en effet ne chasse pas les ténèbres en un instant, mais petit à petit; à mesure qu'elle s'élève au-dessus des coteaux, les
voiles qui recouvrent le paysage se traînent lentement au ras des maisons, s'effilochent aux pointes des clochers, au faite des tours, dispersent leurs lambeaux dans le ciel et, laissant voir peu à peu la ville silencieuse et comme endormie dans son histoire, groupée dans ses lignes essentielles, permettent au soleil, qui néglige les arrière-plans sans signification, de sculpter rudement les masses qui furent les premières à surgir de l'ombre et qui. au crépuscule, se détachant en violet sur un ciel rouge de sang, sont les dernières à y rentrer.
Ici, devant ce lac, on devient rêveur, désœuvré, un peu somnolent. L'heure sonne, on ne sait pas trop qu'en faire : c'est un matin laiteux d'automne, l'eau est plus lumineuse que le ciel, les cygnes glissent sur elle comme une frise se déroule sur une porcelaine de Copenhague. Une langueur tiède est épandue sur ce recoin du inonde; on regarde là-bas une barque silhouettée en noir, une voile latine s'enlevant avec un accent de clarté sur l'eau délicatement grise et, debout à l'arrière, quelque pêcheur tirant ses filets avec de beaux gestes plastiques. Les bruits se succèdent dans le silence avec une sonorité fragile; on en pressent l'approche, on les distingue, on écoute leur écho, on les attend de
nouveau : c'est un carillon qui tombe d'un campanile, le grincement d'une rame sur ses affûts, le bruit mouillé des palettes qui laissent retomber des gouttes de soleil et, plus clair encore, le rire d'une femme.
On voudrait dire : « Il faut que je laisse mes yeux » sur ce matin, tant il a de saveur et semble être la jeunesse de la journée. L'eau adoucit la sévérité des formes naturellement nobles, leur communique un peu de sa nonchalance, et par elle tout respire le bonheur de vivre. Elle affine la verdure, elle tisse une gaze là-bas sur les rives mouchetées de bestiaux, sur les vignes de pourpre, sur les saules argentés, sur les châtaigneraies, dont le feuillage luit comme le lierre et le houx, atténue les masses sombres des montagnes qui encadrent le lac et qui, au lieu de se chevaucher dans un chaos, s'ordonnent naturellement, se succèdent et s'échelonnent jusqu'aux sommets crénelés de la Tournette surgissant, plus inaccessibles, plus hautains dans une lumière impalpable. Le paysage est composé à la manière de ces tableaux du dix-huitième siècle, où les premiers plans sont animés de petits personnages, et les derniers se reculent à l'infini dans une brume d'or. Ilagitsurnousàlafaçon d'un décor d'opéra;
près du rivage, un ilôt factice contribue à cette impression, de même qu'un portant peut mettre en valeur une toile de fond, et il suffit que nous fermions à demi les yeux pour qu'apparaisse à niveau des quais quelque barque de rêve, une lourde barque chargée de fruits comme un verger en voyage et naviguant vers l'île heureuse.
Tout de suite, au « dégorgement du lac cristallin », la vieille ville, placée à califourchon sur ses canaux, déroule ses rues, ses arcades et, brusquement, les oreilles habituées au silence ouaté de l'eau tranquille s'emplissent d'un vacarme de chutes retenues par des écluses, de moulins, de ronflements d'usines. Ces canaux miroitent, coupant les quartiers de rubans moirés, pailletés de soleil, glissant leur ceinture sous les ponts en dos d'âne, qui contemplent chacun leur courbe et la répètent à l'infini. Le Vassé, vert de l'arche de verdure qui lui fait un demi-jour glauque, reflète le feuillage satiné des platanes, se développe comme un parterre d'eau et, décrivant entre les arbres une courbe majestueuse, s'en va disparaître sous une rue qui suit exactement le contour d'un ancien rempart. Le Thiou, bleu de tout le ciel qui s'y noie,
entoure le Palais de l'Ile à forme de galère, longe en sinuosités souples de vieilles façades. Il se couvre parfois de duvets blancs, car les laveuses sont accroupies sur les bords, et son étendue molle, striée de serpentins, de vrilles colorées, est comme emplie d'écaillés nacrées. Le courant détache des murs patines de crasse de longues chevelures de Vénus et les enchevêtre à des pelures de fruits. Accoudé au parapet, j'aperçois de vieilles maisons dont les pignons se mirent et se rejoignent dans l'eau; plus loin, des linges sèchent aune corde; dans une loggia pend la cage d'osier où se plaint une tourterelle ; une glycine festonne un balcon ; un laurier-rose étend son feuillage méridional près d'un banc ; des venelles en cul-de-sac coupent de leurs enfoncements d'ombre les pans de clarté vive; le parfum d'un rosier, qui s'effeuille moitié dans un jardin, moitié sur le canal, traverse une odeur de cambouis et de varech.
On a parlé de Venise ; il manque à celte Venise la truculence des couleurs, le miracle changeant d'une palette violente ; c'est plutôt une lumière délicate et fine, non pas étalée en surfaces éclatantes et monotones, mais dispensée en nuances comme en quelque ville du Nord. N'était l'eau
qui caresse les berges et qui est tantôt d'un bleu luisant, mat, insondable, tantôt d'un bleu verdâtre comme d'une turquoise, je dirais que le burin, avec ses accents, ses noirs profonds et gras, ses réserves de blanc, peut seul exprimer le charme de cette ville toute en surprises, en demi-lueurs, qui se dérobe, s'offre et se cache, avec des coquetteries et des pudeurs, des sourires et des effacements de deuil. De même, les rues ne se livrent jamais tout entières et ressemblent à ces canaux qui chantent au soleil, se taisent et se faufilent sous une voûte pour reparaître plus loin entre les branches des arbres.
Il y a encore comme autrefois des portes cintrées, flanquées d'une tour; on les a percées de fenêtres et maintenant, au-dessus de l'ouverture qui laisse passer les carrioles des paysans, se penche, au lieu d'une jeune tille en hennin, une vieille femme en cornette, qui interpelle, amusée, les passants ou arrose ses pots de géraniums. Le long des maisons court, au rez-dechaussée, une rangée d'arcades qui font d'Annecy, comme des villes italiennes, non plus un cloître ouvert sur le jardin des tombes, mais un promenoir en la mauvaise saison, adossé aux boutiques, ouvert sur la rue pavée. J'imagine
que Stendhal, citoyen de Milan, aimerait à flâner sous ces arches trapues, pleines d'ombre et de fraîcheur, qui s'arrondissent comme des festons de dômes et laissent voir, en aperçus obliques, des fenêtres aux accolades géminées. Entre les piliers, les marchands des quatre-saisons étalent leurs amoncellements de melons, leurs panerées d'oranges, leurs tas de tomates et d'aubergines. Au-dessus des portes on devine des emblèmes usés, salis, déchus, et que le velours de la fumée a tendus de noir. Elles s'ouvrent sur des allées obscures, au fond desquelles un rais de lumière brille d'une lueur étrange, ou sur un escalier qui monte en spirale, mystérieux et pareil à l'escalier du Philosophe de Rembrandt; et, comme la rue suit exactement le contour de la colline et les méandres des canaux, elle a des échappées sur le château qui surplombe la ville et sur l'eau qui paraît immobile, et cependant use et ronge sans répit les pierres branlantes des vieilles marches. On pressent en ces ruelles l'attrait délicieux d'un roman défendu ; par une fenêtre entr'ouverte on aperçoit, derrière les rideaux de raz vert, des boiseries grises où parade en son cadre doré un portrait de juge à robe rouge et à perruque poudrée, une pendule religieuse qui
sonne les mêmes heures qu'autrefois ; et, clans ces demeures silencieuses, sans qu'apparaisse jamais une silhouette animée, s'évoquent furtivement les existences douces et méritantes qui s'éteignirent là, candidement, toutes pareilles, ayant les mêmes principes, la même foi naïve, les mêmes joies puériles : le présent continue le passé avec des gestes amortis.
Si je voulais retrouver dans cette apparence de confusion, de détails multipliés, un certain nombre de monuments où ce passé semble s'être cristallisé, et qui en quelque manière le dessinent en traits vigoureux, je choisirais pour y placer mes rêveries un de ces lieux qu'on disait « habités par l'histoire », où les romantiques avaient coutume de situer ce qu'ils appelaient leurs stations poétiques. J'irais auprès du port où se balancent les barques de pêche et les petits vapeurs, et de là j'aurais en un simple regard un raccourci d'histoire et de légende : le Palais de l'Ile, le château des ducs de Genevois- Nemours, le vieux couvent des dominicains et le collège d'Eustache Chapuis, le premier monastère de la Visitation, fondé par François de Sales et la baronne de Chantai, l'église où
Mme de Warens abjura le protestantisme entre les mains de l'évêque Rossillon de Bernex, la bibliothèque où sont les livres du juge-mage Simond et que Jean-Jacques a peut-être feuilletés ; en quelque pas je franchirais quelques siècles.
La première image qui vient à l'esprit quand on regarde le Palais de l'Ile est celle d'un navire échoué au milieu des eaux du Thiou, ou d'un cygne dont le col serait exactement figuré par la tourelle de l'éperon. On a peine à croire que pendant longtemps il fut une prison, et l'on suppose plus volontiers qu'une princesse élégante y coula ses jours. Or, une seule princesse habita ici, non pas Hélène de Luxembourg, femme de Janus de Savoie, qui préféra le château de Duingt, mais à la fin du quinzième siècle, Louise, sa fille, que son cousin François de Luxembourg avait épousée en secondes noces : il est piquant de voir qu'à ce moment les seuls travaux qu'on relève dans les comptes du bâtiment sont des percées de fenêtres; de même, au donjon de Sallenôve, la chambre de la comtesse s'ouvre sur les horizons par deux jolies fenêtres d'angle à meneaux. Aussitôt qu'on a franchi la porte blasonnée des armes d'Emmanuel-Philibert, duc
de Savoie, le Palais de l'Ile, avec ses cachots, ses salles de greffe et d'audience, ses hanches de procureur, ses logements de geôliers, ses grilles à travers lesquelles on conversait avec les prisonniers, ses guichets aux rebords usés par les mains tendues, suggère des idées de torture et de captivité. Il redevient vraiment ce qu'il était d'abord, la demeure du châtelain chargé de la police locale à l'époque du comte de Genève, puis une maison de monnaies — ce qui signifie un agrandissement de la puissance temporelle des comtes — , enfin le siège du conseil judiciaire de la province de Genevois. Les noms qui peuplent ces murs de leur souvenir ne sont pas des noms de femmes, mais des noms de juges, et Louise de Savoie est la seule dont on pourrait mettre le portrait à côté des effigies plus sévères du président Favre, ami de François de Sales, du mage Siniond dont parlent les Confessions, qui tous deux exercèrent ici leur judicature.
On monte au château par un raidillon bordé de masures aux balcons branlants, où sèchent des chiffons, où s'affirme à chaque pas la familiarité pauvre et turbulente des bourgades du Midi. On y peut monter aussi par une rampe difficile d'accès, gagnée sur les escarpements
du roc, d'où Ton découvre peu à peu la mêlée inextricable des toits et des pignons en escaliers, les tuiles aux tons fanés, couvertes de lichen et de mousse comme l'écorce des vieux arbres, l'enchevêtrement baroque des girouettes et des tuyaux de tôle, les plombs violets et les épis de faîtage faisant monter dans le ciel une alouette silencieuse, ici et là une ilèche d'église dominant la campagne et plus loin, dans une brume argentée, le contour délicat du coteau d'Annecy-le-Vieux et son clocher roman; des cheminées à croisillons, qui ont elles-mêmes la forme de petites maisons, la fumée s'échappe, se dissipant dans l'air en spirales, s'efTaçant, étant un peu comme le résumé de la demeure d'où elles s'exhalent, et nous communiquant enfin en disparaissant une impression de départ et de fuite.
Il m'est facile de me figurer ce que fut autrefois le château d'Annecy avec ses sept tours, ses remparts, ses oriflammes claquant au vent, tel qu'on le voit sur les feuilles du Theatrum Sabaudie. Malgré ses toits grossièrement encapuchonnés d'ardoises, ses tours tronquées, les constructions qu'on lui a ajoutées de nos jours, il a grand air et il ne me déplaît pas qu'il soit encore ce qu'il a souvent été, une
demeure de soldats. En effet, quand on le regarde du dehors, il domine et même il écrase la ville de sa masse : les proportions sont presque équivalentes à celles du château de Pierrefonds ; et une jolie légende veut que la tour de la reine ait été bâtie par une princesse de Nemours, qui voulait lui donner une élévation telle qu'on put découvrir du faîte la ville de Lyon. Il y a eu ici des ponts-levis, une herse, des échauguettes, des tourelles à mâchicoulis, des chemins de ronde. On voudrait même y trouver des oubliettes, si l'on ne savait assez que Yiollet-le-Duc, l'infaillible Yiollet-le-Duc, avoue ne connaître en France que deux oubliettes, celles de la Bastille et de Pierrefonds, et que l'imagination populaire a coutume de donner au moyen âge des couleurs atroces et d'accepter volontiers les scènes d'horreur que les romans placent en de semblables lieux.
On s'étonne qu'un appareil aussi formidable n'ait jamais servi qu'à une parade militaire, ni résisté sérieusement aux assauts. On évoque plus justement des souvenirs aimables, celui de la comtesse Mahaut qui fut l'amie de Bonne de Bourbon et qui menait ici, au quatorzième siècle, une vie pareille à celle que l'on menait au château de Ripaille, le cardinal Robert de
Genève, Yolande de France, sœur de Louis XI et duchesse de Savoie, l'arrivée des ambassadeurs des ligues suisses et allemandes en 1477 et surtout, parce qu'elle est plus proche de nous et s'accorde mieux à la nonchalance de cette ville, la lignée des ducs de Genevois-Nemours, cadets de la grande famille de Savoie, qui tenaient depuis 1514, en apanage de la branche aînée, le comté du Genevois, les baronnies de Beaufort et de Faucigny, et depuis 1528, du roi de France, le duché de Nemours, près de Fontainebleau. Sans doute, Messieurs de Nemours, comme on disait à la cour des Valois, ont plus combattu dans l'armée du roi de France que dans celle de Savoie, plus vécu à Paris que dans leur petite capitale d'Annecy; et cependant, à leur manière, ils ont servi notre province, en y apportant des habitudes d'élégance qu'on n'y connaissait pas avant eux. Dans le château même, où ils ne résidaient guère, le logis Nemours contraste avec la masse des tours carrées; les fenêtres à meneaux y sont plus nombreuses que les meurtrières, et il semble que les femmes aient eu plus de part au conseil que les capitaines. A lire les inventaires des meubles qui garnissaient la salle où Monseigneur mange, la chambre où loge Monseigneur et la chambre de Ma-
dame, on comprend que Nemours n'était pas très éloigné de Fontainebleau.
Il semble à les feuilleter qu'on tourne les pages d'un livre d'enluminures et que les noms en soient écrits à la pointe du pinceau, tant ils ont en leur vieille orthographe de grâce pittoresque et naïve. Où nous voyons maintenant des murs badigeonnés à la chaux et des graffiti de soldats, se détachaient autrefois, sur une tenture en cuir argenté, le portrait du Roy François le Grand et le tableau d'une femme tenant une clé en main, appelée Charité, et un autre qui représentait Lucrèce; puis le cabinet des armes avec ses harnois de cuir rouge, ses cuirasses à l'antique, ses éperons de fer, ses sarbacanes venues d'Orient, ses thollaches à devises, ses paggayes à huppes de soie violette et, à côté des engins de guerre et de chasse, les instruments de musique, une guitare, le livre d'Androuët du Cerceau, Les plus excellents bâtiments de France, qui prouvait là que le prince se souvenait délicieusement des châteaux de la Loire ; un livre de parchemin blanc avec les armoiries de Monseigneur, intitulé Les Amours de Cupido; des médailles, une pierre à montre, des fers pour jouer à la pillotte ; enfin un lit de damasquin gris, fait en
broderie de toile d'argent à l'impériale, un autre lit de damasquin vert et jaune changeant, les tapisseries de Bellérophon et des Neuf Preux.
Ce qui me plaît dans cette énumération, c'est qu'à côté de ces raffinements qui arrivaient ici comme un parfum de France et y paraissaient aussi étranges que les tapis de Turquie et les armes mauresques, les princes de Nemours savaient respecter ce qui avait appartenu à leurs ancêtres et gardaient précieusement les objets plus simples et plus familiers, les landiers de fer, les coffrets de noyer, patiemment assemblés par des huchiers de village et magnifiquement polis par le temps, qu'on trouvait dans la plupart des maisons fortes en Savoie.
Nous pouvons aisément, en nous aidant de ces inventaires, imaginer la vie d'autrefois, dans son mélange de rudesse et de recherche, et la grande salle, le pèle avec son merveilleux plafond à septante et deux compartiments, les poutres peintes rappelant les psautiers et les romans de la Table Ronde, les étages que le grand viret reliait entre eux, les bancs de pierre pratiqués dans les embrasures des fenêtres, où les femmes s'asseyaient au crépuscule des jours allongés.
Nous avons coutume d'associer à ces demeures très anciennes, où les années changent moins les choses qu'ailleurs, la mémoire d'un homme qui en résume l'histoire et qui domine, en les effaçant un peu les autres souvenirs. Je songe ici à tous les Nemours, à Philippe qui sut obtenir leur apanage, à son fils Jacques, à ses petits-fils Charles-Emmanuel, que vit mourir Honoré d'Urfé, et Henri, marquis de Saint-Sorlin, qui fut le contemporain de François de Sales et du président Favre, et cependant parmi eux je choisis Jacques de Savoie, celui que Brantôme appelait la fleur de chevalerie, parce qu'à lui seul il résume mieux encore que ceux qui le précédèrent ou le suivirent les qualités de sa race.
Il n'est pas né à Annecy, il a été élevé par sa mère Charlotte d'Orléans à la cour des Valois, il a suivi dans la guerre la fortune du roi de France contre Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, son cousin, lieutenant général des armées de Charles-Quint ; mais sa vie offre un mélange si bien équilibré de bravoure et de prudence, de souplesse et de loyauté, de galanterie et de désinvolture amoureuse, qu'on est bien obligé d'oublier qu'il négligea la Savoie pour la cour, son prince pour son roi. et de croire
qu'il fut réellement duc de Genevois-Nemours. D'ailleurs, s'il a lutté contre Monsieur de Savoye, son adversaire lui a rendu justice, et l'on raconte même que, la paix étant faite, il allait en croupe derrière lui à cheval, et qu'en ses derniers jours il lui donna Moncalieri pour s'y retirer.
Ce beau prince, « de très bonne grâce, brave, vaillant, bien disant, bien écrivant, s'habillant des mieux », avait coutume de dire que la plus propre recette pour jouir de ses amours était la hardiesse, et qui serait bien hardi en sa première pointe, infailliblement il emporterait la forteresse de sa dame ; et qu'il en avait conquis de cette façon plusieurs, et moitié à demi-force et moitié en jouant. Fort aimé des dames, il en a tiré des faveurs plus qu'il n'en voulait et mérité d'être le héros de la Princesse de C lèves, ce roman qui est à VAslrêe ce qu'un sonnet peut être à un poème. Il a dansé avec Marie Stuart, promis le mariage à Françoise de Rohan et pris en attendant, comme dit Saint-Simon, « un pain sur la fournée ». Il a manqué enfin épouser la reine Elisabeth d'Angleterre et, s'il n'a pas réussi, c'est qu'une dame le serrait trop d'amour, une dame que les chroniques désignent sans la nommer, la petite-fille de Lucrèce Borgia, Anne
de Ferra re, duchesse de Guise, qu'il épousa quand elle eut perdu son mari.
Et les voici, le 7 juillet 1566, qui se présentent tous deux en leur bonne ville d'Annecy à la porte de Bœuf, la même où François de Sales, évêque de Genève, fera son entrée, où Jean-Jacques Rousseau adolescent s'inquiétera de la demeure de Mme de Warens. De jeunes femmes, « accoutrées en nymphes de blanc et incarnat », leur présentent les clés de la cité et ils s'en vont tous en cortège vers le château, mais auparavant vers Notre-Dame où l'on a, de Chambéry, apporté le suaire dans lequel Jésus-Christ fut enveloppé par Joseph d'Arimathie, et que le duc de Savoie Emmanuel-Philibert Ier a bien voulu prêter pour la circonstance. Ils passent au carrefour qu'on appelle encore le Puits- Saint-Jean en souvenir du puits que les chevaliers de Jérusalem, suivant la coutume, avaient creusé près de leur chapelle et qui symbolisait à leurs yeux le baptême donné à Jésus par le Précurseur, et ils entrent dans l'église où les cardinaux de Guise et de Lorraine montraient la relique au peuple d'alentour qui s'était rendu à Annecy, « tant pour voir le précieux linge que pour faire révérence à la princesse ».
C'était une belle église ogivale à trois nefs,
dont le chœur à lui seul était aussi grand que le vaisseau d'aujourd'hui, et dont les vitraux maillés de plomb, encadrés dans les baies de style flamboyant, s'armoriaient de pourpre et d'or au soleil. Des souvenirs voltigeaient dans l'ombre des voûtes, et les princes de Nemours y avaient leurs tombeaux entourés d'un balustre de marbre noir. Presque rien ne subsiste de ce qui pouvait plaire à Jacques de Nemours et à la duchesse Anne de Ferrare, mais la petite place qui précède l'entrée est encore un endroit charmant : d'un côté les arcades, de l'autre la Tour des fabriques qui chevillait la seconde enceinte de la ville, ailleurs un joli escalier de pierre, dont la rampe de fer a dû être forgée au dix-huitième siècle par quelque émule de Jean Lamour, enferment le parvis que traverse une silhouette noire de prêtre ou de Visitandine; à l'ombre des arbres, la fontaine, qui n'est pas belle avec ses tortues et son obélisque, dispense l'eau claire avec un bruit de cristal et enfin, dominant cet espace silencieux comme un cloître, le clocher contemporain de l'ancienne basilique, massif comme un donjon de forteresse, laisse envoler à travers ses abat-sons le tintement de la Philothée dont Mme de Gharmoisy fut la marraine.
Une église nous attire par les prières, les implorations, les supplications qu'elle a entendues et par le résumé qu'elle nous offre de la vie humaine dans toutes ses infirmités, ses tourments, ses terreurs, ses tortures, plus encore que par les idées religieuses qu'elle symbolise ou les œuvres d'art qui les expriment. La plus humble comme la plus chargée d'architecture, la plus pauvre comme la plus riche, la plus simple comme la plus ampoulée nous touche moins par ce qu'elle contient de beauté ou de laideur que par ce qu'elle suppose de misère : toutes se transfigurent de l'affliction qu'elles laissent deviner. Celle-ci, qui témoigne d'un goût douteux, est émouvante par les appels qu'elle a entendus. Le jour même où Jacques de Nemours et la nouvelle duchesse de Genevois se prosternaient devant le suaire apporté de Ghambéry, il y avait beaucoup de jeunes femmes que la curiosité attirait dans cette église, et qui se proposaient, en vénérant le suaire, « de faire révérence à la princesse » et de demander à Dieu les satisfactions d'un inonde qu'il nous conseille de mépriser, mais qui nous sollicitent à chaque instant. L'une d'entre elles lui vouait déjà l'enfant qui viendrait à naître : c'était Françoise, fille de Melchior de Syonnaz,
et mariée depuis six ans déjà au seigneur de Sales ; le lendemain, elle rentrait au château de Thorens où, l'année suivante, lui naissait un fils qui fut François de Sales.
Gomme chacune de ses journées se situe dans un décor savoyard, qu'on retrouve sa trace à chaque clocher, à chaque maison et pour ainsi dire à chaque tournant de sentier, que les chemins de Savoie sont les étapes de ses tournées pastorales et les voies de son cœur vers la Providence, je suis bien obligé de croire que sa vie est le commentaire obligé de ce pays et qu'un voyage dans cette Savoie spirituelle et tendre n'est pas une randonnée autour des auberges, mais un pèlerinage salésien.
De tous les endroits où il a passé, de tous ceux auxquels s'attache un épisode de sa vie, Thorens est encore, je crois, le plus significatif et le plus capable de nous initier à cette fréquentation. C'est là qu'il est né, qu'il a passé son enfance, qu'il est revenu chaque été après les années d'études à la Roche, Annecy, Paris et Padoue, de là qu'il est parti, malgré les exhortations de son père, pour évangéliser le Chablais
acquis à la Réforme. C'est là qu'il s'est recueilli avant d'être consacré évêque, qu'il en a reçu les dignités. C'est là, dans sa famille, auprès des siens, qu'il a exercé les premiers actes de son ministère pastoral, baptisant ses frères et sœurs, recevant les aveux, puis le dernier soupir de sa mère. C'est là qu'il se plaisait à revenir aux premiers temps du carême pour vivre quelques jours avec les vivants qu'il affectionnait, et les morts dont il se souvenait, là qu'il conduisit Mme de Chantai et les femmes qui l'aimèrent plus qu'il ne les aima, comme s'il eût voulu se les mieux attacher en leur montrant le paysage où son âme s'était ouverte aux plus délicates sensations ; et, si l'on voit ailleurs la châsse en vermeil qui contient ses restes mortels, c'est là qu'il faut venir chercher l'essence même de sa personnalité.
Le lieu est en accord parfait avec ce qui s'y est déroulé, il nous dispose à mieux comprendre l'origine des raisons qui ont déterminé plus tard François de Sales à agir. Nous y recueillons ses premières curiosités, l'horizon de ses jeux, puis de ses rêveries et, dans la familiarité de la vie rustique, l'éclosion lente de son esprit. C'est une vallée retirée, recueillie, ombreuse, avec des montées et des descentes
dans un déploiement de verdure. De petits sentiers se cachent au creux du ravin en courant le long d'un torrent frais, la Fillière, qui bruit contre des rochers éboulés, se détourne pour passer sous un vieux pont, animer une scierie, baigner une maison, arracher aux vieux arbres la terre qui entoure leurs racines noueuses et tordues. Les digitales pourprées s'élancent audessus des fougères si vertes et si souples, les digitales qui eurent toujours la vertu de modérer les battements du cœur. Toute la vallée est profonde, moussue, et le village y semble perdu et comme écrasé sous les montagnes qui barrent toutes les issues. Il y a tant d'austérité dans les formes naturelles, qu'à les voir on comprend aussitôt pourquoi elles ne pouvaient qu'abriter un monastère ou déterminer la vocation religieuse d'un enfant en l'obligeant à se replier sur lui-même.
Une chapelle s'élève à l'endroit môme où il naquit, sur l'emplacement du château qui appartint dans la suite à son frère et qui fut détruit en 1630 — alors que le cardinal de Richelieu décapitait les donjons — parce que Louis de Sales, commandant la garnison d'Annecy, avait osé résister aux troupes de Louis XIII. Les murs de l'oratoire suivent exactement le contour de
la chambre que sa mère occupait; la sacristie a les mêmes proportions que le boudoir ; le tableau qui représente, au-dessus de l'autel, Dieu le Père sortant des nuages, servait autrefois de ciel de lit, et il se trouve que dans ce lieu un peu de grâce mondaine accompagne le balbutiement des prières.
Au dehors, un pli du terrain, sur les premières pentes de la montagne boisée, indique le profil de l'ancien manoir. Il y a des tilleuls que François de Sales a peut-être plantés luimême et, dans le caveau, dorment tous les siens qui. avant l'année 1789, avaient leur se pulture dans l'église de Thorens. En fouillant la terre, on a trouvé des blocs de pierre, quelques lourdes pentures; et voici qu'à les regarder on rebâtit la cuisine, telle qu'elle est décrite dans le Pourpris historique, avec sa grande croisée, ses portes ouvertes sur la basse-cour, sur le pèle, sur la crédence, sur la laiterie, sa longue table de deux gros ais de noyer, qui servait aux repas des domestiques, une autre table pour les ouvriers, les valets et les métayers, son lavoir, son râtelier pour la vaisselle, son pavé de pierres rondes, son plafond à l'italienne, planté de clous et de crochets où pendaient des salures.
Le village de Sales, qui comptait vingt-sept feux, n'existe plus; mais en contre-bas, dans l'écartement des branches, on aperçoit le château des Compeys, dont la rivalité avec la famille de Sales ne se termina qu'en 1538, à la mort du dernier d'entre eux. C'est alors que leurs biens furent confisqués et vendus à Monsieur de Sales — le père du saint — à qui le duc Emmanuel- Philibert, dans son château de Chambéry, et Jacques de Nemours, dans son château d'Annecy, donnèrent l'investiture par la tradition d'une épée nue.
François de Sales en ratifiant l'acte d'achat définitif de la terre et du château des Compeys, Laisse voir que son détachement du monde n'est pas absolu, que le respect de la famille fait partie de sa religion, et montre qu'il est vraiment, comme on l'a appelé, un saint gentilhomme. Dès lors, ce château se blasonne de ses souvenirs. On a diminué l'appareil féodal, comblé les fossés, abattu le pont couvert qui reliait les tourelles de la poterne, découronné le mur crénelé qui protégeait la cour d'honneur, pour que les fenêtres s'ouvrissent désormais sur un horizon de montagnes et que la forteresse devînt une demeure de plaisance, rendu plus accueillante la porte d'entrée, qui semblait se
méfier. Le paysage qu'on entrevoit est resté noble, calme, reposant comme aux premiers jours; seul, le château en son crépi blanc paraît humilié d'avoir l'air si neuf au milieu des verdures qui ne sont jamais sorties du domaine. A l'ombre des vieux murs qui se sont éclairés, fleurit encore un jardin où les colombes roucoulent, où les saintes primevères, les lis surnaturels et les roses mystiques s'épanouissent entre les bordures de buis. Chaque fois qu'il revenait à Thorens, François de Sales devait y cheminer et songeait sans doute aux matins de son adolescence, où toutes ses pensées fleurissaient en images, où rêvant, cherchant, méditant, son intelligence devenait vraiment comme une ruche quand vient l'heure pour les abeilles d'aller butiner; alors, à son insu, il prenait une attitude grave et charmante, et paraissait attendre qu'un archange, s'abattant auprès d'un if sombre, dans un bruit d'ailes et de branches froissées, vint lui offrir une fleur.
Il faut pénétrer dans la demeure elle-même pour juger à quel point elle pouvait l'attirer sans cesse, le retenir et l'emporter en séduction sur l'ivresse des renoncements, pour toucher
du doigt en quelque manière les liens qui l'attachaient à son passé. On voit, dès l'entrée, un tableau qui représente la généalogie de sa famille. Les portraits de ses membres et de leurs manoirs y sont rangés avec symétrie dans un ordre méticuleux et naïf qui rappelle la prose des vieux chroniqueurs, et précisément le Pourpris historique de la maison de Sales, imprimé en 1659 chez Jacques Clerc, rue Mercière, à Lyon, et qui était divisé comme une maison en quatre pans, chaque pan en dixtoises et chaque toise en dix pieds. Peut-être le peintre, en ajoutant des tours, en élargissant les domaines, a-t-il agi comme à l'égard d'une femme qui veut qu'on la montre en beau d'abord, ensuite en vrai. Tel qu'il est cependant, cet arbre de vie nous fait comprendre à quel point cette famille a mérité d'occuper cette demeure, sans qu'il soit nécessaire pour elle de remonter aux Francs Saliens ou de chercher son origine dans l'antiquité romaine.
On reconnaît la baronnie de Sales dominant la terre de Compeys ; la première est assise « en une petite planure, sur les racines du Mont- Térée, de figure carrée, finissant en pointe obtuse ». Voici, dans la branche cadette — celle de Brens — , Louis Ier qui fut le confi-
dent d'Emmanuel-Philibert et négocia son mariage avec Marguerite de France. Voici, dans la branche aînée — celle de Thorens — , François, fils de Jean, seigneur de Sales, de Boysi, de Ballayson et de Villaroget, et Françoise, sa femme, fille de Melchior de Syonnaz, seigneur de la Thuille et de Vallières ; leurs enfants, celui qui fut saint François, et Jean, évoque de Chalcédoine, et Louis, qui épousa Philiberte de Pingon et, en secondes noces, à défaut de Jacqueline Fabre, entrée au couvent de la Visitation, Madeleine Rouër de Saint-Séverin; puis le fils de Louis, Charles-Auguste, qui écrivit la vie de son oncle, évêque et prince de Genève, en vue de sa prochaine canonisation. Voici enfin, plus tard, aux jours proches de la Révolution et de l'exil, Joséphine qui épousa le marquis de Cavour, et Benoît qui épousa la fille de Mme de Grollier, le peintre des bouquets de fleurs, la délicieuse amie de Mine Vigée-Lebrun... Il y a des évêques, des guerriers, des ambassadeurs. Les uns combattent avec la plume, les autres avec l'épée, d'autres avec la parole. La longue lignée qui commence avec un saint finit avec un Cavour, adversaire acharné des prêtres. Le tronc robuste, planté par un soldat, s'épanouit en fieur.
Rien qu'avec leur parenté, on pourrait composer un armoriai de la province, et leurs contrats de mariage en nomment presque tous les châteaux: Brens, Fésigny, la Thuille, Cusy, Trésun, le Val d'Isère, Duingt, Héré et Groisy, dont les tourelles surveillent le Faucigny, le Chablais, le Genevois et même la Tarentaise. Leur histoire s'enchevêtre à celle de ces petits États ; on croit y relever des incohérences, des contradictions, on s'égare dans des luttes pour et contre le roi de France, pour et contre le duc de Savoie, et les événements s'enveloppent d'une obscurité semblable à la nuit qui tombe de ces montagnes ; mais tous ces portraits, qui résument des vies dispersées de-ci de-là, se groupent autour du même blason. Le frontispice vous présente un écu d'azur à deux fasces d'or vuidées de gueules, au croissant montant d'or en chef, et deux étoiles de même, l'une au milieu et Vautre en pointe. Trois sauvages, ceints et couronnés de lierre et armés de massue, gardent cet écu, deux d'entre eux le tenant par les angles de dessus à droite et à gauche, et le troisième sortant d'un timbre taré de front ouvert à cinq griffes avec son bourrelet et lambrequins des livrées d'or, d'azur et de gueules, et cette devise : NY PLUSNY MOINS.
La clarté se fait clans notre esprit. La tradition, qui paraissait absurde, ballottée au gré des caprices et des intérêts, s'ordonne comme un beau fleuve tranquille, et l'eau qui se répand dans la plaine est aussi limpide que celle qui coulait à la source. On discerne le fait qui domine tous les autres : la famille de Sales tient son fief de Nemours et, dès ce moment, chacun des membres, en restant fidèle à son origine, suit la fortune de son prince envers et contre tous. Jacques de Nemours prend comme aide de camp le père de François de Sales. Il combat avec lui à la bataille de Saint-Quentin contre Emmanuel-Philibert, duc de Savoie ; il paie sa rançon. Plus tard, Louis de Sales résiste avec la garnison d'Annecy contre les troupes de Louis XIII qui envahissent la ville des Nemours. François lui-même, en négligeant les sollicitations pressantes de la cour de France, entend rester fidèle au diocèse qui se confond un peu avec le domaine de Nemours. De même que leurs portraits se groupent autour d'un écusson, de même ils prennent le prénom qui fleurit entre leurs créneaux comme un rosier mystique et se recommandent de celui qui à leurs yeux a le plus approché du but qu'ils s'étaient désigné : peut-être n'auraient-ils pas choisi ce
patron, s'ils n'avaient reconnu clans ses actes l'empreinte ineffaçable d'un commandement exercé par tant de générations, l'aisance souveraine d'un homme qui entre de plain-pied dans les honneurs les plus enviés, et si François de Sales, en devenant un saint, avait complètement dépouillé le gentilhomme.
Le tableau généalogique a quelque chose de rigide, d'arbitraire, sa ligne se poursuit inflexible à travers les âges ; nous voudrions qu'elle eût des courbes, se perdit en s'infléchissant comme les sentiers dans les bois, et fit un peu l'école buissonnière. Si l'on se met à errer dans les appartements, il semble que les visages gourmés se mettent à sourire, que leurs traits se détendent ; c'est que là ils n'existent pas seulement d'une existence abstraite, commune à toutes les générations, mais tâchent d'atteindre à un bonheur immédiat suivant le godt de leur époque, chacun laissant après sa mort, dans la même demeure, ce qui semblait beau à son père, à lui-même et aux hommes de son temps. Des tentures de Flandre, un bahut de la Renaissance avec ses mosaïques à l'italienne, un miroir de Venise sur un cuir de Cordoue, un lustre de cuivre jaune sous un plafond à solives, d'amples fauteuils Louis XIII
recouverts en tapisserie au petit point, une bergère à oreillettes, une harpe qui s'est tue auprès d'un clavecin, me font mieux sentir qu'une date sous une effigie la persistance du passé dans le présent, et ceux qui les respectent enrichissent leurs jours de tous les jours abolis.
Une légende Scandinave veut qu'à la faveur de la nuit, les objets restés seuls se mettent à parler; ici cependant, ils ne doivent que chuchoter. Sans rien abdiquer de leur beauté, ils se font plus discrets, s'effacent un peu, rentrent dans l'ombre, afin qu'opère plus sûrement le sortilège d'une belle âme. On oublie vite leur séduction éphémère, les gantelets, les cris de guerre, les ariettes du bon vieux temps, les volutes, les proses rythmées, les robes des aïeules, les bouquets desséchés, on va invinciblement aux reliques qui matérialisent le charme divin. Le diplôme de docteur, qui rappelle les années vécues à Paris, puis à Padoue; un cachet de cire rouge sur un parchemin ivoire; la mitre enchâssant des perles en forme de larmes, une mitre orfévréc comme le coffret de mariage d'Anne d'Autriche; la crosse d'argent, cette houlette du pasteur, qui enferme dans sa courbe, afin qu'il Tait présente à ses yeux, l'effigie du
Christ ayant autour du cou la brebis qu'il ramène au bercail; puis un bréviaire très vieux, non plus un livre bardé de fer comme un coffret, mais un livre pareil au saint, accueillant comme lui, aimable, plein d'une douce aménité; les fleurettes qui servaient de signets n'y sont plus, mais pour avoir séjourné entre les feuillets, elles ont laissé leur empreinte et gonflé la reliure...; le calice..., la patène..., les burettes d'argent..., la chasuble qui a dû être rouge, car le rose n'existe pas dans la symbolique des ornements religieux, la chasuble devenue rose, où les guirlandes de petites perles, de paillettes aussi finement ouvrées qu'une damasquinure d'or sur un vieux miroir, s'enroulent autour de lettres symboliques sur un fond de soie rose comme la fleur d'oléandre...
Tout à l'heure, au bord des ruisseaux, à la basse-cour, sous les tilleuls, au pied des escarpements boisés d'où l'on découvre la vallée de la Fillière, devant un fer rouillé, un bloc de pierre, dans le jardin à la française, je retrouvais l'attachement au pays natal, l'ambition confondue avec celle des ancêtres, le parentage héroïque, le saint sous l'enveloppe d'un homme,
et celui-ci cachant un peu celui-là. Maintenant au contraire, au lieu d'un enfant perdu dans la contemplation de la nature, cueillant des fleurs et des fruits au bord des champs, d'un étudiant qui pense à son village en suivant les cours de son université, je revois le prélat nouvellement consacré dans l'église paroissiale de Thorens, revenant à sa gentilhommière, chargé, presque accablé des insignes de son épiscopat, un peu inquiet, non pas confus, heureux de donner ses premières bénédictions de jeune évêque en ce lieu qu'il aime et pour lequel ses renoncements ne sauraient exister. Déjà il se transfigure; les buissons des chemins familiers ont pour lui dans leurs branches des rumeurs d'hosanna, et quelques gouttes d'eau, perlant sur la soie de son caniaii d'un violet sombre, semblent entre deux haies un parterre de violettes où seraient tombés les pleurs du soir; mais il entend aussi le mélancolique appel de ce village qui le supplie de rester. Les routes qui s'en éloignent comme les branches d'une étoile lui remémorent ses départs, ses abandons, et que de nouveau il faut partir.
Il se rappelle les premières années, La Roche, les rudiments de la grammaire; puis Annecy, le collège fondé par Eustache Ghapuis, docteur
de Louvain, le banc où, à côté de ses cousins de Brens, il a suivant l'usage de l'époque appris « les lettres humaines, la rhétorique et la philosophie »; Paris et le collège des Jésuites; l'Université de Padoue enfin, et les retours joyeux, chaque été; les vacances passées dans les châteaux voisins, à Monthoux, chez sa marraine de Chivron-Villette, la dame aux quatre maris, à la Thuille, sur les bords du lac d'Annecy, peut-être à Duingt, à Héré,à Brens, près de son oncle, à Thorens, auprès de sa mère qui lui faisait joindre les mains pour une oraison, de son père qui s'amusait à le percher sur un grand cheval. Chacune des étapes parcourues lui revient à l'esprit avec son cortège de petits faits insignifiants; comme il arrive aux moments de crise, sa vie tout entière lui apparaît avec une incroyable netteté, des détails puérils surnagent, qu'il croyait ensevelis dans la mémoire. Il n'a pas peur, il ne connaît pas la timidité, l'inquiétude plébéienne; mais, mesurant ses responsabilités, il n'accepte la charge dont on vient de l'investir qu'après avoir demandé conseil à la terre natale et à la mystérieuse suggestion des ancêtres.
Voilà pourquoi lui, coadjuteur, depuis longtemps désigné par ses études, par sa noblesse,
par ses missions, par son activité, pour remplacer l'évêque d'Annecy, il vient à Thorens pour faire ce qu'en religion on appelle une retraite, mais que nous pratiquons tous à propos des événements de notre vie, avant de prendre une décision, nous retirant en nousmêmes, sinon en Dieu, pour penser à ce que l'on nous propose. Il se demande si les études qu'il a faites le préparent suffisamment à sa nouvelle dignité. Il pèse dans son esprit, après avoir pesé dans son âme. Le paysage de Thorens, ce grand rocher qui surplombe et qui enserre la vallée, l'ont voué à la contemplation ; les jésuites lui ont communiqué, avec la connaissance des lettres humaines, le goût d'agir en se mêlant au monde ; les maîtres padouans, avec la science du droit, la subtilité dans la discussion et le don d'argumenter ; son père, qui le destinait à la longue robe rouge, l'a familiarisé avec les exercices de la noblesse française, la danse, les armes, le cheval ; les préférences maternelles ont attendri, équilibré ces connaissances acquises ; il a du sang de soldat dans les veines, l'amour de la lutte et, se souvenant qu'en Ghablais il a trouvé cent catholiques, laissé cent huguenots, il sait qu'en lui-même il a une force de persuasion capable d'entraîner
ceux qui l'entourent et de redresser les volontés qui trébuchent.
Et tout de suite, sans s'attarder au passé qui l'émeut, il échafaude, avec une précision qui tient à la fois du visionnaire et du jurisconsulte, le plan des jours futurs. Et d'abord il n'oubliera jamais qu'il est évêque et prince de Genève, il signera toujours, de sa petite écriture fine, régulière, alerte : Francisais episcopus Gebennensis; chaque année il célébrera dans l'église cathédrale la fête de Saint-Pierre-aux- Liens et, se regardant comme un évêque injustement dépossédé de sa cathédrale, il ne perdra pas un instant l'espoir d'y rentrer quelque jour. Il a un ennemi, la Réforme. Il est l'élève des jésuites ; il veut, comme eux, comme le concile de Trente, faire la Contre-Réforme. Il connaît aussi bien que Farel, que Calvin, les excès commis ; il passera sa vie à les corriger, à conseiller les prêtres, à les instruire, à les rendre plus dignes de leurs soutanes, moins exposés aux critiques faciles, aux plaisanteries douteuses.
C'est dans cet état d'âme qu'il arrive en sa bonne ville d' Année v, à l'endroit même où
Jacques de Nemours, le suzerain de son père, a fait son entrée. Il est escorté comme lui des nobles de la contrée, il est accueilli des mêmes honneurs. Il passe devant l'église où sa mère a eu la muette annonciation de sa naissance, où plus tard il fera l'éloge funèbre de la duchesse Anne de Ferrare. Il reconnaît dans la foule qui le salue d'anciens camarades du collège, il distingue parmi les cloches celles de Saint-Maurice, de Saint-François, de Notre-Dame : elles le circonviennent, l'enveloppent; leurs tintements égrenés, qui passent dans l'air sonore comme des âmes en peine, ont commandé autrefois ses génuflexions, elles appellent maintenant sa parole. Son visage, immatérialisé par un songe intérieur, parait surnaturel à ceux qui l'entourent et qui ne savent peut-être pas assez combien la pensée est capable d'exalter une physionomie. Tandis que les autres subissent malgré eux le prestige de l'heure présente, s'émeuvent du son des cloches, du fracas des arquebusades, des beaux discours, des chapes et des surplis, du parfum de l'encens, lui marche, séparé du reste du monde par l'espace que marquent les bâtons du dais, et ne regarde en arrière que pour voir si on le suit. Ces prêtres, ces moines qui l'entourent, ce sont les dominicains de
Plainpalais, les cordeliers de Rive, les chanoines de Saint-Pierre, tous nobles ou docteurs en Sorbonne, chassés de Genève : au milieu du triomphe, il ressent l'injure ; il a reconquis le Ghablais, non Genève, la province et non la citadelle ; il n'a pas terminé son apostolat... A peine a-t-il entendu les harangues et dépouillé les ornements qui pourraient l'égarer, que tout de suite, avec l'esprit de décision qu'un capitaine apporterait sur le champ de bataille, il choisit son quartier général.
Il adopte comme premier évêché la demeure qu'un chanoine de Genève, Pierre Lambert, avait fait construire de ses deniers, en même temps que l'église qui servait de cathédrale. Cette maison, dont le rez-de-chaussée n'est percé que d'une porte à fronton triangulaire et qui répète à chacun de ses deux étages une rangée de doubles fenêtres à meneaux, a le rythme un peu sévère des hôtels du seizième siècle, qui tâchaient à sourire en se souvenant des châteaux forts. Elle n'a pas changé, l'atmosphère est restée la même ; il semble vraiment qu'il y ait introduit la vie dévote telle qu'il l'a comprise et souvent définie. Dans les embrasures des fenêtres, qui s'encadrent de rideaux blancs, on aperçoit la cornette en au-
vent et le drap gris couleur de cendre des religieuses qui aujourd'hui habitent ici. On les voit aller et venir derrière les pots de fleurs, glisser en apparitions discrètes, sortir furtivement pour aller vers les malades, traverser la rue pour entrer à l'église et passer ainsi de la vie active à la contemplation. Elles font chaque jour le même trajet que François de Sales, elles continuent son allure et restent comme la vivante image de son idéal, sans être des Yisitandines.
Je les ai donc suivies, je suis entré comme elles à l'église. J'ai lu au frontispice la dédicace : Saluiiferœ Cvaci ac Divo Lambertorum propago dicavit, 1535. Les pilastres, l'entablement, les portes à fronton me rappellent cette môme époque de la Renaissance. L'intérieur, au contraire, est encore dans le style ogival. Dirai-je, par analogie, que cette église ressemble au prélat qui propageait, sous la forme élégante d'un style fleuri, une religion pareille à celle de François d'Assise et des grands fondateurs d'ordres? On montrait encore, il y a quelques années, à gauche, près de l'entrée, le confessionnal où il avait dirigé les âmes de son siècle. Je me suis laissé dire que les pénitents, pour emporter chez eux, en manière de re-
licjue, un peu de leur saint préféré, ont taillé à coups de canif ce sanctuaire de la confidence. Qu'on m'en indique la place, du côté de l'évangile, voilà qui me suffit. De môme, je n'ai pas besoin qu'on me désigne la chaire où il est monté : ce serait pratiquer un de ces cultes de dulie auxquels j'imagine que, dans son esprit, il a toujours été rebelle, et qu'il a dû considérer comme un pis-aller pour les âmes médiocres, un entraînement à la dévotion ; ne précisons pas trop l'endroit où il a réalisé sa pensée.
Si l'on garde le souvenir de Notre-Dame de Chartres, de la Bible d'Amiens, de Santa Maria Novella, et que l'on croie rencontrer dans les églises d'Annecy un équilibre parfait entre la pensée religieuse que l'on y vient chercher et l'architecture qui la traduit, on risque d'éprouver une désillusion. Elles sont presque toutes d'un pays où l'art italien compromet celui de la Bourgogne : l'enjolivement y tient autant de place que la netteté du dessin et l'on ne craint pas d'atténuer les lignes sévères par des parures trop riches. Je pourrais, sans me lasser, répéter les lamentations que m'inspirait l'abbaye d'Abondance : les prêtres d'aujourd'hui ne savent rien des cathédrales du moyen
âge ; ils ne sont pas préparés à en comprendre l'essentielle beauté.
Il me convient qu'on n'ait pas commis l'erreur de dégager Saint-Maurice des demeures qui s'y appuient; je reconnais là un aspect d'autrefois, au temps où les hommes ne se croyaient jamais assez près de l'église ; mais à l'intérieur, une décoration de guinguette recouvre les murs qu'il suffisait de respecter en les étayant. Nous ne prêtons qu'une attention distraite aux armes du cardinal de Brogny, qui nous rappellent que Jean Fraczon avait édifié cette église en même temps que la chapelle des Macchabées, aux armes des nobles de Ternier, de Menthon, de Richard-Montpon, de Lambert et de Luxembourg-Martigues qui avaient complété son œuvre, aux insignes des corporations de tailleurs, de cordonniers, de corroyeurs qui armoriaient les croisées d'ogive, et nous n'éprouvons plus les impressions que François de Sales pouvait ressentir ici et qui l'inspiraient sans qu'il eût besoin de se les formuler à luimême.
Si l'on me déclare simplement : ici même, il a prêché l'Avent, le Carême; en bas, dans l'assemblée, Mme de Charmoisy, Mme de Chantai buvaient ses mots. Alors le badigeon s'efface,
les pierres s'illuminent, prennent un sens, s'animent d'un reproche, d'un encouragement, d'une vertu, la plus humble paroisse emprunte à sa parole une beauté morale, de même qu'un nom de village mentionné dans son journal devient presque un nom de grande cité. Il en est de tout ce qu'// a touché comme de ces meubles de famille que l'on conserve malgré leur laideur ; chaque jour, en les voyant, on hausse un peu les épaules... et l'on ajoute : « Mon père, ma mère, un tel aimaient ce meuble »; chaque jour on fait le même geste, on répète les mêmes mots... et l'on garde le meuble jusqu'à la fin de sa vie. Je puis relire les homélies à la place même où elles ont été entendues ; mais, pour saisir l'insaisissable, il faudrait qu'en ouvrant la page, je continue à la fois le rythme de la pensée et le rêve de ceux à qui elle s'adressait, que je voie le visage, le geste large des mains blanches, telles des mains de justice en ivoire, que j'entende le son de la voix tombant dans un auditoire troublé et ravi. Le visage, réduit dans le néant d'une châsse, est revenu à la ressemblance commune de tous les hommes ; les portraits, tous médiocres, sont impuissants à le faire surgir de l'ombre, à lui donner l'incarnat des lèvres, la pâleur des joues, le flou
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des cheveux ; le dernier écho de la voix s'est dissipé depuis longtemps.
Du haut de la chaire, il voyait le visage des femmes émergeant de la fraise empesée comme la tête de saint Jean-Baptiste sur un plat, et les hommes, à la moustache relevée en pointe, à la barbe bien peignée, aux cheveux crêpés, une main posée sur le pommeau de leur rapière, l'autre main retenant le grand chapeau mousquetaire. Il parlait lentement, avec gravité, peut-être par une disposition naturelle, sans doute aussi pour se mieux faire écouter. Il disait des choses très simples avec une simplicité harmonieuse ; et par là, voulant éviter l'applaudissement des hommes, il déplut tout d'abord aux gens de la cour, habitués à l'obscure grandiloquence des prédicateurs. Il prêchait comme il voulait qu'on priât, en peu de mots, comme il désirait qu'on s'abandonnât à la volonté de Dieu, sans si, sans mais. Il faisait allusion à des scandales récents, aux fêtes, aux usages de la ville, et on l'écoutait un peu comme on lit dans une gazette l'opinion d'un homme considérable sur des événements déjà connus de tout le monde. Ainsi, au temps du Carnaval, il s'élevait contre la coutume suivant laquelle des jeunes gens allaient par les rues, distribuant aux
hommes et aux femmes des bulles de papier, d'armezin ou de satin, où Ton avait écrit les noms des hommes et des femmes, que cellesci appelaient leurs Yalentins, et ceux-là leurs Valentines, qu'ils devaient conduire au bal et servir particulièrement le reste de Tannée. Pour traiter de ces sujets profanes, il se plaisait à user de comparaisons familières et, comme il disait, à faire l'enfant avec les enfants. Il racontait par exemple qu'il avait vu des pigeons partageant leurs grains avec les pauvres oisillons du voisinage, que le roi des avettes ne se met point aux champs qu'il ne soit environné de tout son peuple ; il disait des araignées qu'elles ne tuent pas les abeilles, mais gâtent leur miel et embarrassent leurs rayons des toiles qu'elles y font, des petits rossignols qu'ils apprennent à chanter avec les grands, des bambins qu'ils courent après les papillons, du Sauveur qu'il fut sur le mont du Calvaire comme le pélican, dans une pauvre étable comme le hibou dans la masure, et au jour de son ascension comme le passereau se retirant et volant au ciel, semblable lui-même au toit du monde. Quelquefois — rarement — une image fabuleuse passait dans ses apologues comme un souvenir des années vécues au Collège de Clermont
ou à l'Université de Pacloue : c'était la fontaine d'Aréthuse, ou l'arbre de Tylos qui tient closes à la nuit ses belles fleurs incarnates et ne les ouvre qu'au soleil levant. Volontiers, il remontait plus haut dans le passé, jusqu'aux impressions d'enfance, recueillies à Thorens, au milieu de la basse-cour ou du jardin planté d'ifs. Le chien gambadant autour d'un cavalier devenait à ses yeux le levraut qui se cache, poursuivi par la meute, sous le cheval de saint Anselme, archevêque de Ganterbury ; il retenait, comme une jolie légende entendue sous le manteau de la cheminée, l'histoire des lièvres qui deviennent blancs l'hiver parce qu'ils ne voient ni ne mangent que la neige. Les comparaisons coulaient si claires, qu'à entendre l'un des termes on devait conclure à l'autre, le plus souvent demandées à la vie rustique qu'il avait observée dans l'idylle bocagère et la brutalité des accouplements.
Il plaisait aux femmes que l'odeur d'une prairie se mêlât ainsi au parfum de l'encens et que la vie pénétrât dans l'église, comme les bruits du dehors y arrivent, par bouffées, tandis qu'un nouveau fidèle pousse la porte. Je crois cependant que si elles l'écoutaient, tendues vers lui, c'est que sa parole était l'écho de leurs révéla-
tions. Le prédicateur se souvenait de ce qu'avait entendu le confesseur, et il s'efforçait de tirer d'un aveu singulier une leçon universelle. Une jolie femme est plus jolie quand elle s'habille pour plaire à quelqu'un et non à tout le inonde. De même, il devenait plus éloquent quand il se disait, avant de monter en chaire: « Je prêcherai pour tout le monde, mais il y aura des choses que telle de mes pénitentes entendra particulièrement. » Elles se sentaient émues, davantage enchaînées au drame qui se jouait en elles, il les révélait à elles-mêmes et dans le jardin secret de leur âme, il faisait fleurir des dévouements. A ces moments de sensualité douloureuse, elles le magnifiaient de toutes leurs larmes. Il suffisait alors, pour qu'un miracle se produisît, qu'une ondée de lumière fit resplendir un vitrail ou bien qu'une colombe toute blanche entrât par une fenêtre laissée ouverte et vînt se reposer sur son épaule ; et toutes de murmurer en s'agenouillant : « Notre évêque est un saint »; et lui de louer la colombe toute belle en laquelle il n'y a pas la moindre tache.
Les plus belles âmes qu'il ait moissonnées furent aussi les plus douloureuses. Un jour qu'il
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prêchait à la cathédrale sur le martyre de Timothée, Mme de Charmoisy prit la résolution de se donner à Dieu sans réserve. J'ai cherché ce qui l'avait particulièrement émue dans la vie de Timothée, et, j'ai cru comprendre, en lisant qu'une femme nommée Théone avait demandé à l'ensevelir elle-même dans son jaidin, à côté du lieu où reposait l'apôtre Paul, que Mme de Charmoisy subit l'ascendant personnel de l'évoque, et qu'à l'aventure de Timothée se mêla quelque peu dans son cœur l'impression vive que lui produisait la parole décisive du prédicateur. Louise Duchâtel, originaire de Normandie, élevée à la cour, demoiselle d'honneur de Catherine de Clèves, duchesse de Guise, avait épousé un gentilhomme attaché au duc de Nemours, M. de Charmoisy, dont la famille possédait en Savoie de nombreux domaines, le château de Marclaz près de Thonon, le château du Folliet sur la route qui va d'Annecy à Thônes, le château de Yilly près de Contamine et, dans la rue Sainte-Claire, à Annecy, un hôtel dont on ne voit plus que la cour d'honneur et la porte où s'effrite un blason. Elle avait suivi son mari en province, à Marclaz où elle avait eu un enfant, et puis au Folliet. qu'elle quitta — car elle y prenait quelque mélancolie
— pour venir à Annecy, où la société était plus nombreuse et plus animée.
Elle perdit subitement ce mari qu'elle aimait d'amour, et ce fut François de Sales qui lui apprit la nouvelle et qui tâcha de la consoler. Tout de suile, avec son habituelle décision d'esprit, il l'avait reconnue comme étant sienne et dès lors elle fut pour lui cette tendre Philothée, tâchant d'oublier dans le commerce des saints les années fiévreuses et d'arriver, naturellement pacifiée, reposée, au doux revoir qu'elle espérait. Il baptisa son enfant, lui dont le père et la mère avaient signé leur contrat de mariage en l'hôtel de Charmoisy, et il lui soigna le corps et l'âme, lui envoyant des médecins ou passant les montagnes, l'hiver, quand elle était malade, lui écrivant au jour le jour, au hasard des voyages, des tracas, les lettres qui réunies ont formé Y Introduction à la Vie dévote. Ce livre, en réalité, il l'a écrit un peu partout. On en retrouve l'inspiration disséminée dans les bois, les vallons, les prairies de son diocèse, à travers les paroisses qu'il a parcourues. C'est à la maison Lambert, si l'on veut, qu'il paracheva sa pensée, c'est là qu'il relut les billets qu'il avait envoyés à Mme de Charmoisy entre deux bénédictions, deux procès ou deux confessions, là qu'il « re-
trancha, adjouta, embellit, distribua », et qu'en Tannée 1G08, sortit en lumière le livre tout d'or, voyre plus précieux que l'or et le topaze, que la reyne mère du roy très chrétien avait envoyé, pour le présent des étrennes, tout relié en pierreries et en diamants à Jacques Ier d'Angleterre, et que celui-ci, « quoiqu'hérétique et schismatique », avait porté fort longtemps en sa pochette.
Dans les homélies qui s'adressaient à tous, François de Sales aimait à tirer un enseignement de la vie campagnarde. Dans ce livre qui s'adressait à une femme, il lui disait, comme le bienheureux d'Assise à sainte Claire, combien l'eau limpide et courante, le matin, le soleil sont de belles choses; il lui parlait de ceux qui se promènent en un beau jardin et n'en sortent pas volontiers sans prendre en leurs mains quatre ou cinq fleurs pour les odorer et tenir le long de la journée; de même, il lui conseillait de choisir dans sa méditation deux ou trois points et de les odorer spirituellement; il lui persuadait d'imiter les brodeurs qui sur divers fonds couchent en belle variété les soies, l'or et l'argent, et de faire ainsi paraître son esprit
En son beau vêtement de drap d'or recamé Et d'ouvrages divers à l'aiguille semé.
Ce livre est un bouquet spirituel; il semble que François de Sales l'ait eueilli dans les haies d'aubépines qui bordent les sentiers, et qu'il l'ait composé au retour, dans une atmosphère de repos, d'abandon, de détente. Sa pensée s'y lit toute en nuances, en demi-teintes; au moment où il écrivait, un jour particulièrement délicat devait éclairer ses pages. En face, de l'autre cùlé de la rue, l'église où il prêchait, où il avait son confessionnal, bornait son horizon; au frontispice, il pouvait lire les lettres capitales que Pierre Lambert, chanoine de Genève, avait fait graver dans la pierre, et qui lui rappelaient que sa cathédrale n'était qu'une cathédrale provisoire; mais il voyait aussi les pots de fleurs sur le bord de la fenêtre; il n'avait qu'à étendre la main pour les toucher et transporter dans son œuvre leur âme parfumée.
Mme de Chantai vint à lui, de même que Mme de Charmoisy. Elle aussi, elle avait fait un mariage d'amour et vécu huit années heureuses, organisant son existence comme si elle et les siens ne devaient jamais mourir. Le dernier de ses six enfants avait à peine quinze jours, quand elle perdit brusquement son mari,
tué à la chasse par son ami, M. d'Anlezy, dans un mouvement de maladresse et d'inadvertance. Il faut aller à Bourbilly, près de Dijon, pour interpréter le château de Thorens; il faut voir la traitée retirée, mais non rétréôie, la demeure nobiliaire avec ses grandes salles, ses vastes cheminées, ses larges croisées, la chapelle qui sert aujourd'hui de grange, le petit bois où le baron de Chantai tomba mort, les allées où sa femme se promenait dans son costume de veuve, où elle revenait chaque année pour pleurer. Le lieu nous explique le néant des espoirs fondés sur le monde; le deuil en fait une vallée de larmes qui nous aide à discerner pourquoi Mme de Chantai, déçue dans son ardente sensualité, se tournait vers une tendresse mystique; comment son âme blessée appelait un directeur qui sût à la fois bander les plaies et parler un langage de fermeté; comment cette femme, habituée à pencher la tête sur l'épaule de son mari, était désemparée et prête à reconnaître celui que ses visions lui désignaient déjà.
Il prêchait le carême à Dijon, dans la Sainte- Chapelle, en l'année 1604, lorsqu'elle l'entendit pour la première fois. Il prenait comme thème des thèmes communs à tous les prédicateurs, choisissant comme eux dans l'Évangile une
phrase qu'il développait ensuite, et sachant de reste que chaque mot des Écritures est assez riche pour prêter un sens à toutes les broderies spirituelles ; mais on n'ignore pas que le sujet importe peu, et que seule la manière dont on le traite en fait l'originalité. La manière ou le tour d'esprit de François de Sales séduisit à ce point les habitants de Dijon qu'à son départ, ils lui offrirent un grand bassin d'argent doré et une bague d'or émaillé de blanc, avec un grand et large saphir. Il refusa ces présents : il était assez riche, ayant glané une âme.
A Bourbilly, dans le domaine où Marie de Rabutin-Chantal, sa petite-fille, passerait sa jeunesse, datant déjà de si jolies lettres avant de devenir Mme de Sévigné, la baronne de Chantai avait jadis partagé son temps entre son mari et la dévotion, priant comme on aime, égrenant les heures avec fièvre, comme pour les précipiter, quand il était à l'armée, récitant pour l'absent un chapelet où les Ave se doublaient d'un aveu, puis laissant écouler doucement les heures qu'elle avait tant désirées, les trouvant trop brèves, essayant d'en prolonger le charme « quand il estoit auprès d'elle ».
Maintenant elle allait se réfugier en Dieu, s'élever à la contemplation, de même que l'aube
en s'élevant ne chasse pas les ténèbres en un instant, mais petit à petit. Elle écrirait chaque jour à l'évêque de Genève ses méditations; il lui donnait rendez-vous, quelques mois plus tard, au tombeau de saint Claude, où il devait aller avec sa mère en pèlerinage et mêler ainsi à sa piété un peu de lui-même. La baronne de Chantai sympathiserait avec Mme de Sales, elle irait à Thorens, elle emmènerait avec elle la plus jeune sœur de l'évêque, Jeanne de Sales, à son frère Bernard elle donnerait la main d'une de ses filles et, connaissant tout de son confesseur, sa famille, sa terre natale, tout ce qui pouvait retenir l'homme à la vie, elle pourrait mesurer la distance qui sépare le monde des renoncements, et mieux se confier. Il obtiendrait d'elle tous les sacrifices: qu'en signe de pardon et de paix, non seulement elle revit M. d'Anlezy, meurtrier du baron de Chantai, mais qu'elle fût en état de prendre assez sur elle-même pour être la marraine de son enfant. Certain alors du détachement de la victime, l'évêque aurait pour elle d'autres visées et, tandis qu'à l'intention de Philothée, il conciliait l'union avec Dieu et le mariage humain, il méditait à l'usage de Jeanne Frémiot, baronne de Chantai, les règles d'un culte plus pur et plus exclusif.
Depuis longtemps, il savait combien la discipline régulière était abâtardie clans les monastères : Sixt, Abondance, Saint-Jean-d'Aulps échappaient à ses remontrances ; les femmes pénétraient dans les cloîtres; les religieux ne mangeaient plus à la table commune ; à Talloires, ils accueillaient à coups de pistolet le prieur que François de Sales leur avait designé. Il s'en affectait d'autant plus, qu'il voyait clairement, lui, théologien, jurisconsulte, tout le parti que les ministres réformés pouvaient tirer de ces scandales et, las de les combattre, peut-être se disait-il qu'il vaut mieux faire maison neuve que restaurer une ruine et puisque les femmes désemparées appelaient sa domination, fonder un nouvel ordre de femmes.
Les Visitandines ont occupé dans Annecy plusieurs couvents; les pèlerins vont à celui qui contient la châsse en vermeil de saint François de Sales et de Jeanne de Chantai. Ses marbres, ses stucs, ses mosaïques, son luxe exagéré faussent l'image que nous nous formions de l'évoque de Genève et s'opposent brutalement à notre initiation spirituelle. Combien je leur préfère la simplicité austère et sou-
riante de la maison qui fut, suivant un mot banal, mais qui exprime d'une manière charmante les balbutiements d'un rêve d'amitié tendre, le berceau de l'ordre ! Revenons à cette place au Bois, près de l'embarcadère, d'où l'on a comme un résumé du passé, et suivons une petite rue qui elle aussi porte un joli nom, doux et désarmé, la rue de la Providence, et qui répète à quelques pas la courbe que fait la rive du lac.
Un mur tout nu, percé de trois petites ouvertures, une rampe pavée, une porte pleine sans guichet, une inscription clouée dans le bois : Chapelle de la Galerie. C'est là. Il faut le silence des vieilles demeures pour goûter vraiment la sonorité particulière de tous les bruits. Je tire un fil de laiton auquel pend un pied debiche, une cloche retentit d'une manière un peu étrange, un écho résonne, et je distingue, dès qu'il s'est apaisé, une porte qui se referme, des pas qui glissent plutôt qu'ils ne frappent le sol, un grincement de verrou, et l'attente, en imposant à mon oreille ces rumeurs, prépare mon esprit à je ne sais quoi de mystérieux, d'un peu mort, qui continuerait à vivre avec des mouvements presque figés. Une religieuse entr'ouvre la porte. Son costume ressemble à
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celui que devait porter la sœur Jeanne de Chantai; le corps a disparu dans une robe noire, le buste dans une guimpe blanche rigide, et le visage paraît plus mat et prend des carnations de cire au milieu du serre-tête aux ailes retombantes, d'un blanc si éclatant, sous le grand voile de mousseline noire ; un chapelet enfilant par les orbites une petite tête de mort en ivoire, comme on le ferait d'une perle, pend lourdement au côté du tablier noir, et le Christ en argent sur sa croix d'ébène se détache en vigueur sur la guimpe empesée. De beaux yeux sombres, volontairement éteints, les joues pâles qui révèlent une existence claustrale, une voix douce, égale, monotone trahissent à peine le sourd battement de la vie. La Visitandine qui me parle est si effacée, si lointaine, qu'il me semble l'entendre sans lavoir. Elle m'introduit à gauche de l'entrée, dans le petit oratoire où, le 6 juin de l'année 1610, l'amie et la pénitente de François de Sales entra pour faire probation de la vie religieuse. Avec des gestes discrètement onctueux, elle me désigne le bénitier creusé dans le mur, les marches qui descendent au niveau de la nef, un plafond de bois à poutres saillantes, le tapis qui recouvre le roc, — le même roc sur lequel est bâti le château
des Nemours, — les trois fenêtres en forme de bonnet d'évêque qui dispensent ici une lumière grise, comme d'une lampe qui s'éteint. De cette pauvreté voulue se dégage un souci d'impersonnalité, une recherche d'abnégation, et l'irrémédiable se manifeste à l'esprit du profane à tel point qu'il finit par en ressentir une involontaire résignation et qu'une paix tombale presque douce, même consolante, finit par l'envelopper. Rien de particulier tout d'abord dans cette chapelle. Cependant les murs très épais, tapissés d'une cretonne à fleurettes, rappellent la pauvreté des premières Visilandines qui tendaient leurs murs de toile blanche, y attachant des bouquets de roses; un tableau protégé de deux cadres, qui représente François de Sales et derrière lui, agenouillées, Charlotte Bréchard et Jacqueline Favre, demandant la guérison de Mme de Chantai dont elles furent les premières compagnes, évoque les angoisses terrestres qui se mêlaient à ces affinités idéales. Avec les bouquets nés des larmes on entre dans la légende dorée, l'ex-voto nous fait pénétrer dans l'intimité d'un monde où les souffrances n'excluent pas toutes les joies. Puis-je reconnaître dans l'une de ces femmes prosternées, enveloppées de noir, la fille préférée du
président Favre, cette jeune fille belle, grave, modeste, pareille « à la plante angélique dont la racine et la lige sont aussi odorantes que la fleur », qui avait refusé la main de Louis de Sales, le frère de François de Sales, pour se vouer à la vie religieuse et pour être, comme on disait au vieux temps, « le solitaire plaisir de Dieu » ?
On imagine la scène qui dut se passer entre eux. Qui sait ?x\u fond de leur cœur, de grandes palpitations se font entendre, et les paroles expirent avant de passer par les lèvres. Ils sont ensemble, et le silence tombe sur cet instant décisif, qui sera peut-être impossible à ressaisir. Les parentés religieuses qui sommeillent en lui finissent par l'emplir d'une soumission inattendue; il pense aux croix qu'il rencontrait le soir le long des chemins de Savoie; en regardant sa fiancée d'hier il pressent la religieuse de demain, embéguinée, qui baisse un peu les yeux comme pour s'interdire des pensées qu'elle ne se permet pas d'avoir. On les voit... elle, refusant, devant la fenêtre ouverte sur les choses de son enfance, qui gardent leur air de sécurité confiante et candide. Les violences se taisent, les ardeurs sont refoulées. Jacqueline est là, près de celui qui L'aime, si svelte a côté de lui, qu'on
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dirait quelque Vierge en un tableau d'église. Elle le regarde d'infiniment loin, comme derrière une grille; ses yeux indiquent qu'elle est absente, déjà...; il y brille une lueur, la même qui pousse les uns vers les aventures, qui incline les autres vers l'anéantissement. Le vêtement noir, comme une gaine, descendra sur elle en plis rigides, n'enfermant plus rien de charnel. Elle vivra entre les murs d'un couvent, tantôt ici, tantôt ailleurs, sans trop s'attacher, se souvenant que sur cette terre elle ne doit rien posséder. Mystère inintelligible pour les uns, si clair pour les autres !
Voila pourquoi mon attente de tout à l'heure n'est pas déçue et pourquoi cette chapelle perdue dans une rue quelconque d'une ville de province se caractérise à mes yeux ; c'est que la cérémonie qui s'est passée là, le 6 juin 1610, dissimule mal un drame poignant, que chacune des femmes sur qui tombe un suaire a dans son passé un roman d'amour, deviné ou consenti. que chacune des personnes qui assistent à cette prise de voile, comparant ce qui est avec ce qui aurait pu être, entend en elle-même l'écho humain des prières et, tout en se résignant à l'inévitable, regretle et pleure dans son cœur. Et cela se passe un dimanche de la Trinité ; des
frémissements de cloches, un chant de batelier perdu au loin, des effluves venus du lac et passant dans les acacias en fleurs apportent dans le petit couvent des sollicitations printanières. Il y a là l'évêque François de Sales qui, dans la même année, a fermé les yeux de sa mère, ses trois frères, Louis, Gallois et Bernard, le gendre de Mme de Chantai, son ami le président Favre, au désespoir de quitter sa fille, Jacqueline Favre, Charlotte de Bréchard, et celle qui est encore à peine la baronne de Chantai et qui ne sera plus tout à l'heure que sœur Jeanne, ne gardant dans la paix du cloître que le nom des intimités de jadis, et Jacqueline Coste enfin, une pauvre femme qui se propose de les servir : un ami qui voit son ami malheureux, un homme qui perd sa fiancée, un père qui se sépare de sa fille, une veuve qui regrette et pleure son mari, tels sont les protagonistes de cette tragédie profondément humaine, et il est remarquable qu'un ordre fondé pour la consolation soit né du désespoir. Tous, ils ont pris en commun, comme les premiers chrétiens, comme les gentilshommes d'autrefois, le repas du soir, le dernier repas qui puisse encore leur suggérer un rêve de prédilection mortelle, et ensuite, descendant dans la chapelle par les
trois marches que j'ai franchies moi-même tout à l'heure, les trois frères de I'évêque, Louis donnant le bras cà Mme de Chantai, Gallois à Jacqueline Favre, Bernard à Charlotte de Bréchard, les ont conduites au mariage mystique d'où elles ne devaient plus s'évader que pour offrir aux malades un dévouement terrestre.
Voici que les murs de la chapelle semblent s'élargir, s'agrandir de toute la souffrance qu'ils ont contenue, une adorable lumière jaillit de ces renoncements, et les femmes, amenées ici par des infortunes violentes, se rapprochent et s'apaisent au calme de cette retraite. Leur mission est faite de pitié, en harmonie avec leurs cœurs blessés, et Mme de Chantai, apprenant la mort de M. de Charmoisy, écrit à sa veuve ce mot qui contient tout : « Je suis tendre à votre cher cœur. »
On aime à revivre l'existence qu'elles menaient entre elles, le commerce ingénu de leur amitié, les entrevues, les soupirs, les larmes et les réunions autour de I'évêque, qui venait au milieu des premières Visitandines, entre deux tournées pastorales. Assez maître de lui pour pouvoir exprimer sa pensée en de fraîches images, doux, touchant, suavement invincible, il les conduisait peu à peu au havre de grâce et
de consolation, par des chemins qu'il était seul à connaître, ordonnant les longues heures de leur nouvelle vie, s'ingéniant à les remplir de méditations, d'offices et d'oraisons, à diriger leur ardeur vers les dévouements qu'exige le service des malades, à faire en sorte que ces femmes, vraiment visitées de Dieu, fussent les visiteuses attendries et presque surnaturelles des souffrances humaines. S'attachant d'ailleurs à l'essence même plutôt qu'aux formes de la vertu, voulant qu'aucune minute ne s'enfuît sans laisser derrière elle un sillage de candeur, un bienfait accompli, que chaque instant fût occupé et profondément vécu, il révélait aux premières Visitandines le sens caché des choses au milieu desquelles elles vivaient, il les exaltait de toute la tendresse obscurément enfouie en elles-mêmes, et qu'à leur insu elles allaient déverser, comme François d'Assise, sur les objets inanimés, sur les plantes, surtout ce qui les entourait.
Il arrivait par la ruelle de la Providence, de son pas lent et pesant, droit et robuste dans sa haute stature, dans ses épaules larges et, comme il était toujours attendu, il n'attendait jamais longtemps à la porte. Quand il faisait beau, il allait s'asseoir dans le verger de la fon-
taine, sous la treille, du côté de l'escalier qui mène au jardin et, quand la pluie survenait, on le conduisait dans une galerie supérieure. De là, il voyait les arbres, ces arbres qui dans les couvents relient la terre au ciel ; et, dégrafant l'améthyste qui retenait son manteau, posant sur ses genoux son bonnet carré et, dans un geste de bénédiction, étendant les mains vers les Yisitandines qui l'écoutaient assises autour de lui, il leur expliquait que les « robes de layne représentent patience et douceur d'agneaux... blanches guimpes, pureté de conscience... voiles noirs, mort au monde... et cheveux coupés, qu'il n'y faut plus penser ». Il les initiait à la symbolique des couleurs, leur disant que le jaune d'or signifie le Saint-Esprit, que le blanc appartient aux fêtes de la Vierge, le violet au carême, le vert aux jours qui ne se recommandent d'aucun mémorial, le rouge et l'amarante aux triomphes et aux adorations, et le noir aux sépultures. Il composait avec elles le chant que les religieuses psalmodient encore aujourd'hui, les préparait doucement à fonder de nouveaux ordres, au premier beau temps, accueillait les novices, Marie-Aimée de Blonay, Adrienne Fichet, Marie du Chastel, leur donnait l'habit de veuve, les provoquait à des exer-
cices de piété et organisait avec méthode le rayonnement de son idée dans la France catholique, à Lyon, Moulins, Grenoble, Chambéry, Nevers, Paris, Bourges, Dijon.
Il apportait malgré lui dans ses yeux un reflet du monde et répandait en ses entretiens un peu de la préciosité contemporaine, effeuillant avec les premières Visitandines les bouquets que Mme de Gharmoisy avait déjà cueillis. Par exemple, désirant les entraîner à la vie dévote, il leur lançait des cartels de défi et décrivait des armoiries à leur intention: un cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, et servant dans la clavure à une croix qui le surmontera, et gravé des noms de Jésus et de Marie. Les heures s'écoulaient très douces, répétant les mêmes gestes, rappelant les mêmes pensées, et il semblait aux femmes réunies autour de l'évêque, qu'elles continuassent la conversation de la veille, qu'un souvenir de la Chambre Bleue passât dans la galerie et qu'il y eût des trophées sur les murs tendus de cretonne à fleurettes, tant les propos contenaient d'aménité fleurie.
11 advint qu'un soir d'Epiphanie, comme elles avaient tiré le gâteau des Rois et réservé une part au fondateur de leur ordre, la fève
lui échut : « Je suis roi de bon jeu en votre maison », écrivit-il à la mère de Chantai. Et vraiment, il était le roi de cette maison. Elles s'exaltaient à l'entendre, voulaient faire de grandes choses, des choses disproportionnées ; mais lui, en souriant, les ramenait toujours à la mesure de ce qu'elles pouvaient faire. Elles se confessaient souvent, trop souvent, « aimant mieux dire du mal d'ellesmêmes que de n'en point parler », transformant la tendresse de leurs cœurs en songes inexprimés, et gravitant autour de lui à la manière de sainte Claire ou de sainte Thérèse autour de François d'Assise et d'Ignace de Loyola. De même que sainte Claire aimait à s'appeler la petite plante du bienheureux d'Assise et brodait pour lui des nappes d'autel, Jeanne de Chantai filait à l'usage de François de Sales une mitre d'or. C'est à ce sentiment extrêmement délicat que la petite-fille de la baronne de Chantai, Mme de Sévigné, faisait allusion quand elle écrivait à sa fille, Mme de Grignan : « Ma grand'mère et l'amour de Dieu de notre grand-père saint François de Sales étaient aussi spirituels que sainte Thérèse... »
Lui, cependant, qu'un désir naturel de plaire amenait à raffiner davantage les spéculations
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ihéologiques et à parler un langage d'une spiritualité trop précieuse, il s'étonnait et s'attristait que ces femmes, qui autrefois avaient fait des victimes, fussent maintenant ses captives, et qu'aux instants de la prière elles parussent soulevées par de puissantes ailes. ïl se méfiait beaucoup de leur attachement, qui va toujours à l'homme plus qu'à l'œuvre, qui les conduit à chercher l'apparence ptrysique d'un écrivain ou d'un prêtre à travers le rideau bien trompeur du livre et, je n'ose dire, du sermon.
Pendant sa retraite au château de Thorens, avant sa consécration épiscopale, il s'était tracé à lui-même un règlement de vie et n'avait eu garde de négliger les moindres détails du costume ; il s'appliquait maintenant à mettre ses habitudes en conformité de ses principes, et il évitait de ressembler à ces prélats qui, revêtant des habits de soie, des escarpins, des gants parfumés, des manchons fourrés, dissimulant leur tonsure, portant la barbe pointue et les moustaches effilées, entraient dans leur église comme un mousquetaire dans un salon. Autant il voulait de pompe pour les cérémonies religieuses, estimant qu'alors il s'agissait de Dieu, non du prélat, autant il voulait pour lui de forte et décente simplicité. Le même sentiment de pudeur et de
réserve l'empêchait de se livrer aux peintres de portraits, et c'est pour cette raison que nous n'avons pas une belle effigie de cet homme, qui vécut au temps de Porbus et des jolis crayons à la sanguine de l'Ecole de Clouet. S'il avait pu, il aurait abrité son pauvre repas, comme François d'Assise, dans un tombeau étrusque. Un jour de l'automne qui précéda sa mort, il se rendit à l'ermitage de Saint-Germain, au-dessus de l'abbaye de Talloires ; et de là, découvrant Annecy, les Bauges, le Jura, les châtaigneraies, les eaux bleues, les sentiers qui avaient guidé sa course solitaire, les maisons tournées vers le lac, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Que ne sommes-nous pour ne plus partir de ce lieu ! » Il marquait ainsi qu'il éprouvait quelque lassitude et qu'il désirait trouver une retraite où désormais oublie, silencieux, il eût établi les dernières années de sa vie dans la sérénité ; et, se rappelant que saint Germain, ayant fiché sa canne en terre pour faire oraison, avait oublié de la reprendre et retrouvé, le lendemain, à la même place, un bel aubépin, il songeait que certaines pensées ne peuvent éclore que loin du monde et que la solitude est propice à de tels épanouissements...
Tâchant à concilier son mysticisme et son besoin d'activité, il restait un peu malgré lui l'homme de son temps et apportait, même dans les habitudes du monastère qu'il voulait édifier, le goût de son siècle. Il suffit, pour le bien comprendre, d'aller de cette chapelle de la Galerie à la maison qu'il occupa dans la rue Sainte-Claire, quand il eut quitté l'hôtel Lambert, de l'année 1610 jusqu'à sa mort. Le nom même de la rue nous rappelle l'admirable femme dont François d'Assise s'était conquis le cœur, et qui avait réalisé mieux que personne l'idéal conçu par cet homme ; il nous rappelle aussi l'exode des Glarisses qui avaient leur couvent à quelques pas de là...
Cette nouvelle demeure, entourée d'un halo mystique, était bien faite elle-même pour plaire à François de Sales... Elle infléchit un peu sa lourde façade, en suivant la courbe de la rue et, comme les demeures voisines, elle s'appuie à des arches qu'elle déroule pesamment. Rien dans l'apparence ne nous fait pressentir les curiosités d'esprit, la recherche délicate et quintessenciée qui étaient en honneur à la fin du seizième siècle, et je m'étonne que cette maison ait pu être bâtie par Gallois Regard, évèque de Bajmorea. chanoine de Saint-Pierre de Rome
et que, revenu dans son pays natal pour y vivre « le reste de son âge », il n'ait pas rapporté de l'Italie des raffinements comme on en voyait au château qu'il s'était fait construire à la même époque, à Clerniont, près de Frangy.
Dans la cour, des colonnes cannelées, un fronton triangulaire encadrent l'entrée d'un escalier voûté en croisée d'ogives, qui monte jusqu'au premier étage et nous conduit à une nouvelle porte, surmontée d'un entablement que soutiennent de part et d'autre deux colonnes. C'est là que le président Favre a vécu de 1608 à 1610, qu'il a composé le Code Fabrien, que sa fille a refusé la main de Louis de Sales, que s'est réunie l'Académie florimontane, que François de Sales a écrit le Traité de l'amour de Dieu, qu'ont été débattus et résolus les démêlés judiciaires, religieux et littéraires du dix-septième siècle, que plus tard est mort l'évoque RossillondeBernex, l'ami de Mme de Warens : leurs allées et venues ont peuplé le silence de cette cour, retenti dans l'escalier que je viens de gravir.
Le jurisconsulte Favre, dont le code fait encore autorité en matière de droit sarde, devait naturellement se lier avec François de Sales, que ses études à Padoue destinaient, lui aussi,
à la magistrature. Chargés l'un et l'autre, et souvent ensemble, de missions délicates par leurs souverains temporels, envoyés de concert à la cour de Paris ou du Piémont, liés aux ducs de Nemours et de Savoie par la reconnaissance, à la noblesse des environs par leur parenté, tous deux adversaires résolus du protestantisme, humanistes passionnément épris de culture classique, ils allaient invinciblement l'un vers l'autre et s'appuyaient l'un sur l'autre. Les multiples séparations provoquées entre eux par les tracas habituels d'une existence bien remplie, en leur étant insupportables, affermirent sans doute cette amitié. Ils s'écrivaient alors de préférence en latin, qu'ils possédaient parfaitement, en français quelquefois, où ils étaient passés maîtres. Les anniversaires de leur première rencontre, le retour des fêtes qui leur donnaient l'occasion de se réunir, les affaires qui les intéressaient étaient les prétextes de ces épîtres limpides, clairvoyantes, où les pointes d'esprit font au milieu des périodes cadencées comme les (leurs au milieu d'une prairie dans un tableau de primitif. On pourrait dire que, s'affligeant des mêmes inquiétudes, ils souffraient presque des mêmes maladies. François de Sales, convalescent, écrivait à son ami Favre : « Je re-
grotte que vous ayez tant soufiert de ma pelile fièvre, j'allais presque dire notre fièvre comme s'il y avait entre nous communauté de maux et de biens. » A eus paroles charmantes, qui décelant des inquiétudes partagées, une intimité subtile, la résonance attendrie d'une souffrance humaine dans une autre sensibilité, on croirait lire Mme de Sévigné écrivant à sa fille : « Ma chère enfant, j'ai mal à votre poitrine. »
Gomme s'il eût voulu marquer avec plus de force ce qu'il y avait d'exquis et de rare dans ces échos d'amitié, il ajoutait : « Elles passent donc ces années temporelles, monsieur mon frère, leurs mois se réduisent en semaines, les semaines en jours, les jours en heures et les heures en moments, qui sont les seuls biens que nous possédions... mais nous ne les possédons qu'à mesure qu'ils périssent. » Ainsi, sa puissance d'aimer, déviée sous l'influence de la religion, se transformait en tendresses amicales, charitables ou amoureuses, les unes se disputant un peu les autres.
L'hôtel Favre l'attirait autant que la Galerie et la demeure de Mme de Charmoisy. Jacqueline Favre, avant qu'elle ne fût entrée à la Visitation, l'accueillait, grave et belle comme une muse de la Renaissance, et le conduisait à son
père qui ressemblait, au milieu de ses livres, avec sa grande barbe et sa robe, à quelque alchimiste en méditation. Ils s'occupaient de controverses ou, discutant de leurs affaires, ils préparaient et favorisaient en secret le mariage de Louis de Sales avec Jacqueline Favre, ayant deviné l'idylle. Le marteau de la porte retentissait encore, et d'autres arrivaient, peut-être les deux fils du président, René, juge-mage d'Annecy, et Claude, sieur de Yaugelas, qui bientôt fixerait l'usage de la langue française, le frère de l'évêque, Louis de Sales, occupé de son amour, Alphonse del Bene, abbé de Hautecombe, Honoré d'Urfé, qui venait de Chambéry, Camus, évoque de Belley, amenant avec eux leurs amis, tous éloquents, diserts, portant le bonnet ou l'anneau des docteurs en droit ou en théologie. Je suppose volontiers que, pour les affiner et les assouplir encore, s'il était possible, il se mêlait à eux quelques femmes et que, devenant un peu les dames de leurs pensées, elles apportaient un élément de merveilleux dans ce cénacle.
François de Sales et le président Favre, désireux de rapprocher davantage tous ces beaux esprits, peut-être même de les discipliner à des idées qui s'imposaient à eux-mêmes avec tant de force, eurent la pensée de les réunir en une
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Académie dont l'emblème serait un oranger, la devise Fleurs et fruits, et qui, en dispensant à la fois des leçons utiles et agréables, s'appellerait précisément l'Académie florimontane. Il en est un peu de cette compagnie comme des trois chambres de rhétorique à Anvers, qu'on nommait la Giroflée, le Souci, la Branche d'Olivier ; elle s'apparente à cette académie de Clémence Isaure à Toulouse, dont les « serviteurs » recevaient des couronnes d'amarantes, d'églantines, de violettes, des guirlandes tressées avec des soucis d'or et d'argent. On y controversait de théologie, de jurisprudence, de science et de belles-lettres, mais surtout on y faisait échange, en prose et en vers, de beau langage.
De même qu'une gerbe de fleurs nouée par la bouquetière Glycera introduit à la Vie dévote, de même la porte de l'hôtel Favre, avec ses colonnes et son fronton, en s'ouvrant sur cette académie que la blanche fleur de cire emplit d'un parfum de gloire, paraît s'ouvrir sur un jardin de la Renaissance où des bergers soupirent sous le feuillage sombre en cueillant des fleurs et des fruits. C'est un parterre entouré de galeries en charpentes, de berceaux en treillis ; les broderies de la pierre se retrou-
vent dans les broderies contournées des buis et se déploient comme les ornements sur une pièce de damas ; les fleurons, les rinceaux et les palmettes s'entre-croisent au travers des guillochés et des frises, et parfois s'enchevêtrent et s'embrouillent à dessein, pareils aux labyrinthes qu'on voyait au moyen âge dans le chœur des églises, et que suivaient à genoux ceux qui ne pouvaient aller en Terre Sainte... Au delà du potager en miniature, le verger d'amour, un endroit verdoyant, ombragé, semé de « ne m'oubliez my, de marguerites et de mélancolie », la gloriette au treillis garni de chèvrefeuille et de vigne, favorable aux confidences comme l'échauguette était propice aux guets, conduit les promeneurs au vertugadin cintré, ourlé de gazon, qui s'interpose comme un écran entre eux et le reste du monde.
Ils errent à l'aventure dans ces jardins inspirés du Songe de Polyphile et mystérieux en effet comme un rêve d'Armide : jardins mesurés qui se suffisent à eux-mêmes, où l'espace est compté comme une matière précieuse et le plus souvent gagné sur un ancien rempart, ou limité par les arches d'un cloître. Les plats en trompe-l'œil de Bernard Palissy étalent leur faune parmi le feuillage sombre des buis; au
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milieu des platos-bandes, il y a une pièce d'eau avec des poissons et des cygnes, et les paons se pavanent, faisant la roue de leurs belles queues déployées en éventail. Les cavaliers et les daines cheminent au gré des allées régulières, les daines s'inspirant des parterres pour les dessins de leur broderie, les cavaliers se baissant pour cueillir les fleurs prédestinées à l'amour, qui ont des noms tendres, caressants pour l'oreille comme pour le cœur, la pervenche, l'églantine, le chèvrefeuille, l'aubépine, la collerette de la Vierge, l'ancolie qui agite au vent ses bonnets de folie, la pâquerette, l'œillet du poète, la petite pensée sauvage, la marjolaine, l'amarante qui surpasse le velours, la rose trémière rapportée d'Orient et pareille à la canne enrubannée d'un pèlerin, la rose d'automne, pleine de langueur et souvent mal défendue.
Ils retrouvent dehors, sous le ciel bleu, une parure de préciosité en harmonie avec leur demeure et, tandis qu'ils égaientleur maison d'une fleur choisie, le jardinier pour eux transporte dans la nature un peu de l'idéal qui flotte dans les romans et les livres... Bientôt les Précieuses, au sortir de la Chambre Bleue d'Arthénice, iront dans ces parterres galants, devisant, pre-
liant parti pour un sonnet ou contant fleurette en tressant la guirlande de Julie. Bientôt, le jardin Conrart de Clélie sera l'Académie française; le verger des trouvères, une saulaie pour les troubadours; lagloriette, un bosquet touffu, désordonné où Jean-Jacques voudra égarer Mme de Warens, une charmille où Lamartine conduira les pas chancelants d'Elvire.
François de Sales, en fréquentant à l'Académie florimontane, se créait ainsi un jardin imaginaire, à l'unisson de ses tendances, et pareil au héros du Roman de la fiose, il venait cueillir dans un verger la fleur que défendent les abstractions. Ce fut pour l'Académie florimontane et pour lui un véritable deuil quand, le 6 juillet de l'année 1610, le président Favre quitta l'hôtel de la rue Sainte-Claire pour aller à Chambéry, où le duc Charles-Emmanuel Ier venait de le nommer président du Sénat de Savoie. L'évèque d'Annecy voulut l'accompagner à cheval, de même qu'au jour des Rameaux il avait été à la rencontre de Mme de Chantai, à la tête d'une escorte de vingt-cinq cavaliers ; et, sur la même route, songeant que « partir, c'est un peu mourir », et que tous ces départs conduisent à l'adieu suprême, ils en vinrent à se séparer, se retournant encore sur leur monture pour se
faire un geste d'au revoir... François de Sales revint seul cette fois, pensant que dans la même année ses meilleures affections lui avaient été dérobées, que nous payons chaque enthousiasme, chaque sentiment d'une douleur, et que pour ne pas souffrir il faudrait rester indifférent. De même que les pensées heureuses se recherchent et se groupent à la moindre joie, de même les tristesses et les peines se donnèrent rendez-vous ce soir-là dans son âme.
Le président Favre, en le quittant, lui avait laissé en manière de souvenir l'hôtel qu'il avait acheté lui-même du neveu de Gallois Regard, et François de Sales, jusqu'à ses derniers jours, allait vivre dans une atmosphère qui lui était familière et s'attacher davantage à une demeure où le retenaient tant de liens. Pour se distraire de ses préoccupations, il se mit à travailler à son Traité de V amour de Dieu, « dans un style non seulement instructif, mais affectif », essayant, disait-il, d'en écrire autant sur son cœur comme il le faisait sur le papier. D'ailleurs, la séparation n'était pas absolue et, jusqu'à la fin de sa vie, il ne devait jamais négliger ses amis, le président lui-même, qu'il reverrait à Chambéry, au cours des carêmes qu'il y prêcherait, et son fils René, et Camus, évêque de
Belley, et Honoré d'Urfé, qui habitait alors à Virieu-le-Grand.
René Favre s'était fait construire à Promeiry un château où Ton reconnaît le sillage de cette Renaissance allégorique et parfumée. Un ravin boisé le sépare de Monthoux, qui appartenait à la marraine de François de Sales, et les deux gentilhommières, dressées sur une esplanade, sont tournées vers la plaine des Fins, au delà de laquelle on aperçoit Annecy et le Semnoz. On traverse un petit village, tranquille, boiteux et fantaisiste à souhait, et l'on arrive dans une cour de ferme plantée de beaux platanes. Une porte en auvent s'ouvre sur un petit jardin fouillis, un vrai jardin de curé, où les fleurs et les fruits se mêlent comme dans la devise de l'Académie florimontane : des poiriers, des pommiers alternent avec le feuillage pourpre d'un prunier de pissard ; un arceau de roses se courbe vers un buisson de phlox et, dans le feuillage léger d'un acacia, monte le plomb d'un épi de faîtage. C'est une antichambre de silence et de fraîcheur : le château, comme les habitants, ne se livrait pas au premier venu; il
fallait, pour arriver jusqu'à lui, franchir deux cours que séparaient trois enceintes fortifiées, et l'on se trouvait enfin, comme aujourd'hui, devant une porté ménagée comme les autres dans une tournclle. niais plus hospitalière, plus élégante aussi avec son entablement, ses pilastres, ouverte sur la cour d'honneur. Une devise gravée au-dessus du fronton marque bien que l'accueil sera aussi expansif que l'abord réservé :
Qui veut entrer céans sera le bienvenu Quant il sera du maître ami vrai reconnu.
Le château lui-même a été restauré, entendez qu'on L'a dépouillé du vêtement que les années lui avaient jeté sur les épaules et qui semblaient l'habiller à la mode du bon vieux temps, badigeonné les murs dorés par le soleil, jeté «à bas les tuiles moussues qui mêlaient leur velours au feuillage, coiffé les tours de lucarnes à la Viollet-lc-Duc, et répandu sur les charpentes du faîte un triste manteau d'ardoises couleur de pluie.
Cependant ce qui reste du temps où il fut bâti s'accorde parfaitement avec l'image que nous en avons formée. A l'intérieur, le carrelage rouge reproduit exactement en son dessin le pavé de l'hôtel Favre à la rue Sainte-Claire.
Sous les arcs d'un escalier qui monte avec des détours pleins de noblesse, sous les nervures ogivales des galeries qui courent en perspective à chaque étage le long de la façade, dans les tours en saillie qui répètent les unes audessus des autres les mêmes chambres voûtées et carrelées, grandes comme des boudoirs, ici et là, dans les salles, sous les plafonds à caissons, entre les solives, au-dessus des portes, d'une fenêtre à l'autre, des traces de peinture, des fragments de rinceaux souples et nerveux, des arabesques enlacées autour d'une initiale se joignent aux souvenirs de l'antiquité, effigies d'empereurs, épisodes de la fable. Le peintre assemble autour du propriétaire du château les images qui lui sont chères ; il groupe sur chaque mur, suivant son orientation, les silhouettes des gentilhommières connues, les collines verdoyantes coupées des cultures variées de leurs domaines, les guirlandes de fruits savoureux que produisent leurs jardins, toutes les gaîtés, tous les parfums de la nature, et, au centre de son œuvre, il met des portraits : le président Favre, ses deux fils, le juge-mage René et Claude de Vaugelas, qui vécut plus volontiers à la cour de France qu'à celle de Savoie, et leurs armes parlantes, d'argent au chevron d'azur
accompagné de trois têtes de Maures, liées ou tortillées d'argent, deux en chef, ïaulre en pointe. Il y a une naïveté et une tendresse charmantes à réunir ainsi les gens au milieu de ce qu'ils aimaient. Les attributs et les usages de Promeiry ont quelque chose de galant et de poétique ; les figures se profilent parmi les myrtes et les lauriers avec des airs d'allégorie païenne ; elles font songer au mysticisme fabuleux du Songe de Polyphile, aux sentimentalités de Pétrarque, et sont comme les derniers soupirs des cours d'amour, canzone harmonieuse des eaux de Vaucluse.
Partout des devises en latin, en français, résument en quelque manière l'existence que menaient alors nos héros de prédilection. A l'entrée du cabinet de travail, cette parole destinée aux importuns :
Alias aliis — Ailleurs aux autres.
Hic mini — Ici à moi.
A quelques pas :
Les amis «le l'heure présente Sont du naturel du melon ; Il en faut bien chercher cinquante Avant que d'en treuver un bon.
Plus loin
Une femme bonne
Vaut une couronne :
Mais c'est bien fortune;
D'en treuver une
A la cuisine :
Ut in urbe jus conditum me sorbet, Hic jus conditum sorbeo.
Ce qui veut dire, à peu près :
A la ville, le droit m'absorbe ; Ici, j'absorbe du jus consommé.
Encore :
Il n'y a autre noblesse Que celle que vertu laisse.
Puis, non loin du grenier :
Tu prétends estre gentilhomme Par la faveur du parchemin:
Qu'un rat se treuve en ton chemin, Tu seras puis simplement homme.
Au-dessus d'une porte :
A cette porte bat l'ami Et y est battu l'ennemi.
Ces devises ressemblent aux exemples de grammaires, qui prétendent apprendre aux en-
fants tout à la fois la morale et la syntaxe, et, sous une forme plus précieuse, aux proverbes que répètent volontiers les bonnes femmes, dont on rit quand on est jeune, et qu'on vérifie à la longue, à ses dépens, quitte à leur prêter un sens trop profond, après des épreuves subies, et que nous croyons avoir été les seuls à subir.
llone l'avre, qui avait l'habitude professionnelle de résumer ses jugements en attendus, avait tiré la plupart de ces inscriptions des livres de Claude Mermet. C'était un notaire de Chambéry, qui était né à Sainl-Ptainberl en Bugey, au temps où cette province, voisine de la Savoie, appartenait encore à son duc. Le président Favre qui, lui aussi, était né dans le Bugey, avait dû renouer à Chambéry une amitié d'enfance, et l'on comprend que son fils René, en faisant peindre des devises sur les murs de Promeiry, ait pensé à les choisir dans les livres que Claude Mermet, poète à ses heures, avait fait imprimer, à ses frais probablement, en 1585, à Lyon, et qui portaient des titres très longs, comme on les voulait alors : Le temps passe, de Claude Mermet, de Saint- Bambert en Savoie, œuvre poétique, sentencieuse et morale, pour donner profiiablemenl récréa-
lion à tous les gens aimant la vertu ; et un autre recueil, paru plus tard, La pierre de touche du vray ami.
L'amitié de ces hommes se resserre dans l'horizon de leur enfance, la courbe du sentiment qui les unit ne se développe pas au delà des paysages de Savoie : Thorens, Annecy, Monthoux, Promeiry, sont les anneaux de cette chaîne; il faut y ajouter, au delà du Rhône, dont le cours limitait leur province, Virieu-le- Grand, Belley, peut-être parce qu'à un moment ces petites villes en faisaient partie, peut-être parce que de leurs remparts on voyait les mêmes montagnes et que s'y poursuivait le même commerce d'amitié spirituelle.
Je suis allé à Virieu1... Sur une colline dominant un torrent, je n'ai vu que des pierres habillées de mousse, envahies par les herbes des champs, ruines fleuries du château où Honoré d'Urfé passa les dernières années de sa vie, occupé à faire renaître en V Astrée les printemps du Forez. C'est là qu'il l'écrit, au milieu de ses livres, ayant la fenêtre ouverte sur la campagne
1. Petite bourgade du Valromey, non loin de Belley, ancienne capitale du Bugey.
comme pour amener à lui tout le paysage, celui qu'il contemple, celui surtout qui demeure en lui et qu'il projette sur les vingt paroisses de son marquisat de Yalromey, dont le titre fastueux ne lui fait pas oublier la simplicité bocagère des rives du Lignon. L'horizon qu'il découvre aurait sans doute ravi les héros de son roman: les montagnes du Colombier descendent par petits coteaux jusque dans la plaine, montrent leur croupe enrichie de vignobles et plus haut, de grands bois de haute futaie; ensuite la plaine va s'étendant jusqu'à Culoz, et les délectables collines s'élargissent du côté de Belley, « avec tant d'incidents, que la vue ainsi diversifiée est beaucoup plus plaisante ». C'est là sa demeure de prédilection, celle qu'il a choisie pour se reposer de la fatigue des combats, non plus une forteresse féodale, mais un refuge qu'habiteront pour un temps les illusions et les souvenirs de la jeunesse et qui, représentant ce qu'il y a de plus fugitif en la vie de chacun, gardera toujours un air d'immortalité.
En dédiant son Astrée à Etienne Pasquier, il avouait que l'histoire de cette bergère n'était véritablement que l'histoire de sa jeunesse et que, sous le couvert de cette allégorie, il avait voulu représenter les passions ou les folies qui
l'avaient tourmenté l'espace de cinq ou six ans. N'était-ce pas avouer que chaque écrivain cherche dans sa vie la substance de ses livres et préluder— discrètement — aux effusions sentimentales de Saint-Preux, d'Obermann et d'Adolphe ? Céladon et Astrée sont des gens du monde qui ne jouent aux pastoureaux que pour se mieux aimer en quelque site paisible et délicieux, près de la fontaine de vérité et d'amour. Ils font semblant de garder les brebis et n'ont pris celte condition que « pour vivre plus doucement ». Ils errent à l'aventure, et ne cherchent dans les paysages nouveaux qu'à reconnaître un peu d'eux-mêmes, et ne regardent les maisons que pour y établir la demeure de leurs amours. D'ailleurs, pour tous ceux qui ont en eux-mêmes de quoi prêter une beauté à un site quelconque, qu'importe le caractère parti* culier d'un décor naturel qu'ils voient avec les yeux de leur âme, et dans lequel ils choisissent toujours un détail en accord avec leurs secrètes préoccupations, quitte à le grandir pour se grandir eux-mêmes! Leurs plaisirs sont plus en l'imagination qu'en la chose même. Et déjà s'ébauche le rêve champêtre du dix-huitième siècle, les amants soupirent après une chaumière et un cœur, cherchent des retraites, vi-
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vent de laitage et de fruits, gravent leur désespoir sur l'écorce des saules, élèvent des autels rustiques et des temples de feuillage où sont suspendues les Tables des lois d'Amour. La pastorale annonce et prépare les paysanneries du dix-huitième siècle, à tel point que l'on pourrait presque illustrer l'une avec les descriptions des autres, tant les détails pittoresques se ressemblent, tant la nature décrite garde le nom des amants et se fait leur complice.
Ainsi Honoré d'Urfé, Favre et François de Sales, en dominant leurs contemporains, en exprimant avec plénitude un idéal qui les surpassait, leur échappaient en quelque manière et appartenaient déjà un peu aux hommes des temps à venir. C'est ce qu'entendait le bon Camus, évèque de Belley, qui réunissait chaque année ses trois amis autour de sa table, quand il disait que chacun d'eux avait peint pour l'éternité et fait un livre singulier qui ne périrait point : François de Sales la Philothée, qui était le livre de tous les dévots, Favre le Code Fabrien, qui était le livre de tous les barreaux, et Honoré d'Urfé VAslrée, qui était le bréviaire de tous les courtisans.
Tous trois, par une dernière entente mystérieuse , devaient se suivre dans la mort comme
ils s'étaient cherchés dans la vie. Favre s'éteignit doucement au milieu de ses livres; Honoré d'Urfé mourut comme un soldat d'une blessure; François de Sales, par une coïncidence harmonieuse, rendit le dernier soupir à Lyon, dans la loge du jardinier, chez les Visitandines qu'il avait une dernière fois visitées ; se retirant sans fracas, en silence, voulant que son suprême désir fût un élan de renoncement, il donna en agonisant le plus grand exemple de sa vie... Quand le cortège funèbre se rendit de Lyon à Annecy, Honoré d'Urfé, marquis de Valromey, chevalier de l'Annonciade, fit quelques lieues en poste pour aller au-devant, jusqu'à Saint-Rambert en Bugey, et là « il fléchit les genoux au milieu d'un bourbier, arrosa la châsse du défunt prélat de larmes très amères, et fit à haute voix des prières à sa bienheureuse mémoire ».
Un symbolique rappel de la floraison intellectuelle qui s'épanouissait à l'hôtel Favre, c'est-à dire à l'Académie florimontane, et de l'amitié qui unissait tous ces hommes, se retrouve dans Annecy même, à l'hôtel de Sales qui appartenait à la famille de l'évêque. Je n'ignore pas
qu'il a été construit longtemps après sa mort, mais en province et en Savoie particulièrement, les formes de l'architecture et du costume variaient si peu et duraient avec une telle persistance, que Ton est autorisé à considérer comme étant de la même année des choses qui sont du même siècle. Les bustes des quatre saisons qui décorent la façade, plongés dans la méditation des jours qui passent, le portail avec ses guirlandes de fleurs et de fruits qui paraissent venus de la terre de Chanaan ou échappés d'une corne d'abondance, annoncent déjà quelque chose de généreux et de prolifique qui se développait pleinement autrefois dans une chambre qu'on a transportée depuis quelques années au château de Thorens. Imaginez des troncs de palmiers or et blanc montant jusqu'à la corniche entre les pilastres ; les fûts de ces arbres — qui avec le laurier, le myrte et l'oranger font partie de la famille des feuillages solennels, réservés, de ceux avec lesquels on tresse des couronnes — semblent opprimés, surchargés de palmes qui se recourbent et enlacent le ciel en d'étroits panneaux. Aucune dorure n'est éteinte, aucune apothéose pâlie, la fraîcheur de ton, la vivacité des couleurs nous surprend.
Il arrive ainsi que découvrant une de ces belles choses pour lesquelles on n'a plus aucun goût depuis si longtemps, nous soyons stupéfaits que cette chose ancienne, même transplantée, modifiée, arrive à exhaler sa propre beauté, à nous émouvoir. Comment '.' de la belle architecture, de la belle peinture, à cette époque ? Il y a des siècles ? ce n'est pas croyable ! Mais oui, ces belles choses existaient, elles renaissaient de l'antiquité, comme elles ont leur résurrection aujourd'hui. Nous croyons qu'elles sont tombées dans une défaveur méritée, parce qu'elles ne possédaient pas les qualités nécessaires pour durer; mais c'est nous qui les méprisons, et le temps les laisse se faner et périr. Jadis plies remplirent de tendresse des cœurs qui certes valaient bien les nôtres et qui étaient d'une grâce et d'une malice charmantes. Les fines broderies, les riches ajustements n'enlevaient rien à leur foi, et leur enthousiasme s'harmonisait merveilleusement avec les ciselures et les ors des chapelles : un chant non embelli, de môme qu'une église sans émaux, sans fleurs, leur paraissait une grande cellule de prisonnier. Nous affublons tous ces hommes du passé d'une longue barbe de patriarche, et nous ne pouvons voir dans notre esprit la tradition qu'affli-
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gée de vieillesse, avec une démarche toujours grave et traînante; mais ces hommes, qui parlaient un langage élégant, ne dédaignaient pas les familiarités qui sont Comme la détente du beau style; ils savaient aux heures graves penser avec gravité, et rire aussi quand le danger était passé, d'un rire facile de gens robustes, qui aiment les saillies après un repas frugal et le repas frugal après une marche au grand air.
Ils écrivaient leurs traités de dévotion, de galanterie ou de droit, non pas enfermés dans une tour d'ivoire, mais la porte ouverte, sollicités sans cesse par les bruits familiers des champs et les rumeurs de la ville, se levant à chaque instant pour écouter une requête, pour aller vers leur* maître, pour faire en toute conviction, sans soupirer, leur devoir de gentilhomme, pour expliquer aux fidèles, aux plaideurs, aux soldats les messages de leur prince, pour transmettre au prince les messages de son peuple. Leur renommée dépasse les frontières de leur petit pays, mais leur dévouement se réclame des mêmes principes et s'attache au même souverain. Favre, Honoré d'Urfé, François de Sales se souviendront toute leur vie qu'ils ont été les élèves des jésuites. Favre
n'est pas seulement un studieux jurisconsulte, mais l'agent politique et le conseiller du duc de Savoie. Honoré d'Urfé n'est pas seulement l'auteur de l'Astrée, mais le lieutenant de Charles-Emmanuel; comme Céladon, il sait quitter la houlette pour prendre l'épée, sans jamais oublier qu'il y a une croix dans les armes de son prince.
Un jour qu'il se trouve à Thônes, non loin du verger où Jean-Jacques Rousseau plus tard ira cueillir des cerises, il apprend qu'à deux ou trois lieues, au hameau du Villaret, entre Saint- Jean-de-Sixt et le Grand-Bornand, près du monastère d'Entremont, on a bâti une chapelle sur l'emplacement de la maison où est né Pierre Lefebvre, premier compagnon d'Ignace de Loyola et premier prêtre de la compagnie de Jésus, et que cette chapelle a été consacrée par François de Sales, qui en parle précisément dans Y Introduction à la Vie dévoie. Honoré d'Urfé, se souvenant qu'il a passé sa jeunesse chez les jésuites, va au Villaret le 5 janvier, la veille du jour des Rois, avec le curé de Thônes, et dès lors conquis par ce souvenir, il adopte cette chapelle, l'embellit, la décore de ses armes, d'un tableau qui représente une vision du Bienheureux, et d'une inscription dans
laquelle les jeux de mots se mêlent à la piété la plus déférente :
Celle-ci autrefois des Favre fut V humble maison. Maintenant c'est la très sainte maison de Dieu. Ne f 'étonne pas, voyageur. Déjà elle était la demeure très sacrée de Dieu quand Pierre Favre y naquit, ce Favre, dirais-je, qui non seulement fut le premier des compagnons d'Ignace de Loyola, mais aussi le premier théologien, le premier prêtre et le premier prédicateur, en sorte que ce Pierre Favre x peut vraiment être appelé et la pierre et V artisan de la société de Jésus.
De même dans la vie de François de Sales, à côté de jeux de mots, de pointes d'esprit, de séductions presque féminines, il y a des accents de force. Cet homme, qui est mort au milieu des Yisitandines, qui a écrit des pages empreintes du plus délicat mysticisme, n'a jamais rien abandonné de ses droits, toujours actif au
1. Ici, Honoré d'Urfé joue sur le mot faber, artisan, forgeron, qui, traduit en français, a donné indifféremment Febvre, Favre ou Faure. De même dans les armoiries des Favre, au château de Promeiry, les trois tèles de Maures ne sont pas autre chose que des tètes de forgerons brunies par le feu de la forge et faisant allusion au premier métier de la famille Favre.
point que ses affaires, suivant son expression, « le tiennent à la gorge » et que, dans un diocèse qui contient cinq cents paroisses, il n'en est pas une qu'il n'ait traversée, battant les champs, passant les montagnes en hiver, reprenant le train de son existence coutumière au lendemain d'un deuil, écrivant des lettres de consolation alors qu'il a besoin d'être consolé lui-même.
Et qu'on ne dise pas : « Il est une exception, un isolé dans votre province ; vous n'avez que lui à nous proposer en exemple; la floraison de l'Académie florimontane est unique dans notre histoire. » Il fait partie d'une longue tradition, il a des tenants et des aboutissants; il suffit de lire le journal qu'on a composé de son épiscopat pour voir qu'à chaque ligne il se réclame d'un Ponce de Faucigny, d'un saint Guérin, d'un Jean Fraczon, d'un Pierre Lefebvre, d'un Claude Granier, dont il a été le successeur non impatient, mais soumis. Il va en pèlerinage au tombeau de Borromée, à Milan, parce que Borromée personnifie à ses yeux l'ordre des jésuites; à Novare, au tombeau de saint Bernard de Menthon, parce que saint Bernard est né au château de Menthon, sur le lac d'Annecy, dans son diocèse ; à l'ermitage de saint Germain.
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maître et ami de saint Bernard; à Verceil, au tombeau d'Amédée VIII, parce qu'Amédée VIII résume les tendances religieuses et politiques de la maison de Savoie : dans la vie des saints, il voit comme dans un miroir le portrait de la vie chrétienne.
Il faut étudier l'histoire religieuse decette province, où les grands hommes ne pouvaient être que des prêtres, pour bien comprendre à quel point son exemple a pu inspirer un d'Arenthon, né sur les bords du Fier, au château d'Alex, subissant malgré lui l'ascendant de Mme Guyon, acquis par elle aux doctrines du quiétisme, un Rossillon de Bernex, séduit aussi par une femme, Mme de \Ararens, un Biord, adversaire de Voltaire, et surtout un Dupanloup, né à Saint-Félix, près d'Annecy, où son cœur repose, et cherchant partout sur la terre natale, qu'il aime ainsi doublement, la trace de François de Sales.
Les circonstances, une volonté supérieure, des qualités plus brillantes l'ont peut-être mieux servi ; mais comme il a recherché le même idéal, qu'il en a le plus approché, qu'il n'a pas un instant perdu de vue l'horizon familier, malgré qu'on ait cherché à le tenter, à l'éblouir, à le compromettre dans des intrigues ou des arnbi-
tions, il explique à lui seul l'âme de notre pays, mieux encore que tous les écrivains à qui cette nature a révélé leur personnalité, mieux encore que Jean-Jacques Rousseau, Lamartine et tous ceux dont la mémoire est attachée à ce coin de terre. Devançant le précepte chrétien du peu chrétien Candide, il a « cultivé son jardin », et il y a entre lui et son jardin tant d'affinités, qu'on ne sait lequel emprunte le plus à l'autre. Il semble véritablement que sa personnalité se soit projetée comme une ombre légère et transparente sur le pays où il est né; de môme que Véronique avait jadis déplié son voile pour accueillir le visage du Christ, de même la Savoie a si merveilleusement reflété l'âme de François de Sales, qu'elle en reste le portrait inoral attendri, comme si son moi véritable était sur les paysages savoisiens et non plus en lui-môme.
C'est dans ces paysages, tout parfumés de bénédictions et d'encens, tout résonnants de cloches que Jean-Jacques Rousseau vint promener à l'ombre des églises ses rêveries solitaires. Il venait de Genève, dont les portes s'étaient refermées sur lui comme elles s'étaient refermées jadis sur les évoques chassés par les Réformateurs. J'ai cherché en vain dans les Confessions le nom des hameaux où il avait erré, passant de l'un à l'autre entre deux haies d'aubépines, se reposant au pied des cerisiers en fleurs, cherchant à allonger une aventure qu'il n'était pas pressé de voir finir et qui, en le guidant à travers un verger continuel, semblait l'égarer, alors qu'elle ne l'attardait que pour le mieux conduire, lui faisant admirer la
campagne, la lui faisant surtout sentir, belle, parce, blanche comme un bouquet de noces, le prédisposant à l'entrée romanesque qu'elle lui ménageait à Annecy, au premier jour du printemps.
C'est par les sentiers de Fécole buissonnière que, soupirant des aubades aux fenêtres des châtelaines, il reprit contact avec la nature s; voisienne si familière aux Genevois, se laissant aller aux songeries que la vie champêtre faisait germer en lui, pensant au presbytère de Bossey en arrivant à la cure de Gonfignon, mêlant ses souvenirs de joie enfantine à ses impressions d'adolescent, et remontant de la sorte au premier éveil d'une imagination qui vaguait déjà, pressentant que pour elle les heures se parfumeraient des choses. Il faut savoir gré à Rousseau d'avoir ainsi transformé les jardins en états d'âme, et lui pardonner de ne pas nous avoir donné toutes les étapes de son itinéraire. Cette incertitude nous laisse libres de supposer qu'il a passé partout où nous avons passé nousmêmes, qu'il a suivi les chemins que nous avons suivis, que son rêve correspond au nôtre, et qu'il suffit qu'une chose soit jolie pour qu'elle lui ait plu.
Pour éprouver le charme que la vie à la
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campagne dut exercer sur lui « qui n'avait eu sous les yeux que les toits ou le gris des rues », il faut aller dans la banlieue de Genève, au presbytère de Bossey où il passa deux ame de son enfance. Le village est bâti sur les premiers escarpements du Salève qui le domine avec ses étages de falaises séparés par des bandeaux de verdure : de vieilles maisons à la mode savoyarde, couvertes de tuiles recourbées, avec des balcons de bois sous d'étroites fenêtres où, pour tromper l'attente du printemps, on écoute pendant les longs hivers le dialogue de la rose de Noël et de la perce-neige, qui essaient en fleurissant la jardinière de transformer décembre en mai. Ces maisons tapies sous leurs toits, Jean-Jacques a dû les voir; point n'est besoin de les questionner sur leur âge, ce sont des centenaires qui connurent les plaisirs du petit Genevois, en la simplicité de la vie champêtre, et voici que, flânant devant ces demeures, j'aperçois, surmontant une gerbe de blé, la date de 1548, qui s'étale en gros chiffres au-dessus d'une porte étoilée de clous. C'est la doyenne des maisons de Bossey, celle que l'on remarque avant d'arriver à la petite place où les platanes, les acacias et les ormeaux entourent la fontaine.
Voici l'église, avec le jardin des tombes, le presbytère, avec son jardin de curé, et voici la terrasse où le pasteur avait planté un noyer, où Jean-Jacques avait fait un aqueduc. Le prêtre, qui semble médiocrement séduit par les souvenirs que je viens chercher ici, me montre comme à regret le placard de la salle à manger où Mlle Lambercier — dont les châtiments troublaient si fort la sensualité précoce de Jean- Jacques — faisait sécher ses peignes. La salle à manger est toujours la même et les arbrisseaux qui se balancent devant la fenêtre ouverte, frôlant les vitres de leurs branches, semblent aujourd'hui sollicités par le coucou qui compte les heures dans son chalet découpé, comme autrefois les framboisiers venaient ombrager la fenêtre et distraire les écoliers.
L'essentiel est dans le paysage que l'on découvre des fenêtres et qui, en se reflétant dans ses yeux, entrait dans l'âme de l'enfant. Il voyait, en de larges et vaporeuses échappées, Genève et la flèche de Saint-Pierre ; plus loin, dans une brume qui voilait délicatement les contours, le coteau de Vandœuvres, la colline de Ballayson, tout à l'ait sur la droite, la tour de Langin couronnant le dernier rehaut des Voirons, donnant un air de paysage italien aux rives du Léman,
comme Virgile et Pétrarque fréquenteront aux endroits les plus pathétiques de la Nouvelle Héloïse..., enfin au dernier plan, dans ce que l'on devine, de l'autre côté de ce lac où Saint- Preux ira cherchei' Julie, les pentes du Jura.
C'est encore non loin de Genève, à Confignon que Jean-Jacques retrouva la nature de Savoie et, par une coïncidence singulière, c'est encore chez un prêtre, M. de Pontverre, qu'il eut la révélation de ce qui l'avait déjà charmé. Le rôle qu'il prête à M. de Pontverre, cherchant, selon lui, à attirer les enfants et à les arracher à l'hérésie par toutes sortes de promesses, prouve bien l'opinion qu'on avait alors à Genève des prêtres catholiques, puisque Jean- Jacques, abandonné, livré à sa fantaisie, cherchant un gite, n'hésita pas à le demander au curé de Confignon, qui au surplus était un cadet de grande famille. Toujours est-il que M. de Pontverre, au lieu de renvoyer Jean- Jacques à sa famille comme il devait le faire, l'adressa à Mme de Warens, nouvelle convertie, « que les bienfaits du roi mettaient en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle était sortie elle-même ».
Jean-Jacques Rousseau courut pour la suivre..., la vit..., l'atteignit, lui parla pour la pre-
mière fois, le dimanche des Rameaux, jour de Pâques fleuries, qui se trouvait être, cette année, le premier jour du printemps. Une estampe de Steuben, postérieure à cet épisode, donne cependant une idée très juste de ce que fut cette première entrevue. On les voit, elle, prête à entrer par la porte qui conduisait à l'église des Cordeliers, et le portrait qu'en a donné l'artiste correspond bien à celui que tracent les Confessions. Et lui, il est bien l'adolescent prêt à aimer, évadé comme elle d'un pays trop austère, entrant dans une ville joyeuse, qui fait à ses dix-huit ans une arrivée chimérique de conte bleu: la figure prématurément pensive, le front puissant, les yeux câlins contrastent avec le bas du visage, le menton massif, la bouche sensuelle, et l'on dirait que le graveur a bien compris ce qu'il y a de complexe dans cette personnalité où se rencontrent un charme irrésistible et des vulgarités de laquais. Ils sont là tous deux, un peu interdits, l'un en face de l'autre, et n'est-ce pas une indication sur leur caractère que ce premier moment, que cette première entrevue déjà passionnée ? C'est un petit passage pavé, qui s'entr'ouvre sur une église, et qui s'élargit d'un horizon d'arbres et de montagnes ; la fumée
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s'élève d'une cheminée; là-bas, à mi-côte, on voit une maison blanche, et dans ce carré de papier se trouve réalisé le rêve que Jean-Jacques désirait vivre, et résumées les diverses influences qui se sont di puté on esprit el son cœur. Aussi voulait-il entourer d'un balustre d'or ce coin de terre où il croyait avoir trouvé l'unique bonheur de son existence et qui par un hasard ironique se trouve être le même où François de [Sales a écrit, pour la tondre Philothée, Y Introduction à la \ ie dévote.
C'est dans un presbytère que Jean-Jacques a demeuré enfant à Bossey, c'est dans la cure de Gonfignon qu'il a décide du geste qui devait l'éloigner de Genève, et c'est dans une maison d'Annecy, qui semble la sacristie de la cathédrale tant elle en est proche, qu'il demeure avec Mme de Warens ; c'est au séminaire, à côté du château de Trésun, qu'il a passe quelques mois, tandis qu'on voulait l'aire de lui un curé de village; c'est dans la maison voisine de l'hôtel Lambert qu'il a habité, faisant partie de la maîtrise. De même qu'il grandit à l'ombre îles églises, il a comme familiers des eccle tiques : à côté de ceux qu'il a rendus ridicules en faisant d'eux, au lieu d'un portrait, une caricature, à côté de M. de Pontveire. de M. Gros,
lazariste, qui laçait le corset de Mme de Warens, à côté de tous ceux pour qui l'essentiel n'est pas « défaire, mais de croire », il y a l'abbé Gaime, rencontré à Turin, et l'abbé Gâtier, jeune prêtre faucigneran, connu au séminaire d'Annecy, blond, rêveur, cachant sous une enveloppe rude une âme sensible, et laissant passer dans ses yeux bleus un reflet à la fois tendre et triste. Ce qui a rapproché ces deux prêtres de Jean-Jacques, c'est précisément ce qui les éloignait un peu de leur temps, et si Rousseau a composé avec eux son type du Vicaire savoyard, c'est que, peut-être, ils se trouvaient plus proches d'une religion presque sévère et qu'en s'éloignant des abbés de cour, ils se rapprochaient de François de Sales.
Jean-Jacques a-t-il lu lui-même les œuvres de François de Sales ? Il ne le dit pas expressément, mais l'aveu lui en échappe dans les Confessions, où il lui compare le bon évêque de Bernex, toutefois en accordant à celui-ci moins d'esprit, et en rapprochant — ce qui est tout à fait déplacé — Mme de Warens, queRossillon de Bernex avait catéchisée et qu'il appelait « sa fille », de Mme de Chantai... Mme de Warens, qui avait abjuré le protestantisme devant la châsse de saint François de Sales et devant
celle de Mme de Chantai, si elle n'a pas ressemblé tout à fait à Mme de Chantai et si son goût l'a détournée de « l'oisiveté d'un couvent », a certainement dû prêter au jeune néophyte, en même temps que les Cantates de Clérambault, V Introduction à la Vie dévole et le Traité de V Amour de Dieu. L'abbé Gaime et l'abbé Gàtier, tous deux prêtres savoyards, par conséquent d'un pays où François de Sales était canonisé et entouré d'une auréole de sainteté, ont certainement dû parler à leur compagnon de hasard de cet homme pour qui l'essentiel n'était pas de croire, mais de faire.
Mais nous n'avons pas besoin de cet aveu, car cet aveu se trouve entre les lignes, et c'est peut-être ce que Jean-Jacques a cru dissimuler que nous lisons le mieux dans chacune de ses ouvres. Lui qui aimait tant à herboriser et qu'on a représenté le plus volontiers se promenant dans la campagne avec un bâton taillé dans une branche, et tenant une fleur entre les doigts, et qui a cherché sur les montagnes de Vevey, au sommet des rochers de Meillerie, sur les sentiers des Gharmettes, à la Grande-Chartreuse et jusqu'en Angleterre, à Wooton, les plantes d'un herbier idéal, a toujours regardé ces plantes moins en elles-mêmes que comme des
êtres un peu obscurs que nous méconnaissons,
et qui sont tendres, mystérieux, que Ton caresse de la main, comme si Ton voulait faire passer en eux toute la sensibilité dont nous sommes capables. Il a compose, lui aussi, un bouquet spirituel, et les légendes de son herbier sont des devises de morale. Chaque jour plus persuadé « que les loisirs livrés à la contemplation de la nature sont les moments de la vie où l'on jouit le plus délicieusement de soi », il s'adonnait chaque jour davantage à la botanique, détournant sa puissance d'aimer des hommes vers les arbres et les plantes, n'étudiant la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer et de reconnaître en elle le triomphe d'un être supérieurement organisé. Et surtout, dans presque tous ses écrits, il a exprimé un rêve qui se confond avec le rêve de François d'Assise et de François de Sales. Il n'a, lui aussi, regardé les maisons et les coins de nature que pour y placer en pensée sa vie telle qu'il la comprenait; il les a d'autant plus considérés qu'ils étaient plus isolés; sa misanthropie n'est pas autre chose qu'un désir de solitude; toujours il a voulu se construire ce qu'on appelait au dix-huitième siècle un ermitage, et la maison des Charmettes, la ca-
bane d'Ermenonville lui sont un peu ce que la retraite de Saint-Germain pouvait être à Févêque d'Annecy.
Je ne veux pas trancher en quelques mots d'obscurs problèmes de filiation mentale, mais je suppose volontiers que le catholicisme, vu à travers les livres que l'évêque Rossillon de Bernex n'avait pas manqué de prêter à « sa fille » et, par contre-coup, à Jean- Jacques Rousseau, lui ont révélé à lui-même ses prédilections obscures, et qu'en les rythmant plus tard sur un mode sonore et passionné, il se souviendra des causeries de l'abbé Gaime et de l'abbé Gâtier et semblera créer ce qu'il aura simplement imité en se ressouvenant.
Il venait d'un christianisme austère, qui semble avoir la pudeur de sa solennité; il allait au catholicisme, qui est une religion plus tendre, plus proche du cœur humain et qui, elle aussi, a des raisons que la raison ne connaît pas. Il y allait un peu comme en enfant privé de sa mère il était allé vers Mme de Warens, sur qu'une « religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis », et il y avait dans sa nouvelle croyance, comme dans son nouvel amour, un mélange incestueux de raison et de sensualité. De même que le joli
couplet de Tircis, chanté sur l'accompagnement du théorbe, avait alarmé ses premiers rêves, de même une hymne religieuse, entendue le jour de Pâques fleuries, dans le moment que Mme de Warens allait entrer à l'église, l'y avait entraîné à sa suite. Affecté par le son des cloches, par un regard de femme, par une campanule qui se balance au bord d'un chemin, entraîné par sa sensibilité dans des désordres qui ne font que prouver sa sensibilité, ballotté par la vie, sevré des tendresses maternelles, rapidement oublié par son père, affolé par la crainte du lendemain, violent et sensuel à cause de sa timidité même, comme les peureux sont téméraires par accès, il incline naturellement son cœur vers ces troubles, ces alarmes qui sont inséparables de la dévotion; mais, se prêtant mal aux visées qu'on a pour lui, à tout projet d'éducation suivie, il se refuse à devenir un curé de village pour n'être plus qu'un chanteur de lutrin, et il quitte avec joie le séminaire pour entrer à la maîtrise.
J'ai fait comme lui, je suis allé au séminaire, où l'on m'a montré la cellule qu'il avait occupée et qui a longtemps servi de réduit poussiéreux aux livres peu canoniques, entachés d'hérésie, jusqu'à la petite rue qu'ont animée tour à tour
les allées et venues de François de Sales et de Jean-Jacques, et qui est si intimement liée à leur souvenir que les habitants d'Annecy, ne sachant à quel saint se vouer, l'ont désignée tour à tour du nom de François de Sales, puis de Rousseau, puis de François de Sales, puis de Rousseau, selon qu'il était bienséant d'adopter l'un ou l'autre comme héros de prédilection. Cette rue n'a pas beaucoup changé d'aspect : elle ne se termine plus en cul-de-sac comme autrefois ; la maison de Mme de Warens a fait place a l'évêché, construit dans le goût classique de la fin du dix-huitième siècle; mais on voit encore la maison de la maîtrise appuyée à la maison Lambert, plus loin, précédée d'une cour et d'un joli perron, la maison des nobles de Boège, de qui dépendait celle de Mme de Warens, et surtout c'est la même atmosphère tranquille, le même silence, troublé seulement par le passage d'un char sur les pavés, par les cris d'enfants, par un envol de moineaux nichés dans la rosace. La rue est si étroite, que les demeures qui se trouvent devant la façade de l'église sont comme agenouillées, inclinées devant elle, et que des fenêtres de la maîtrise Jean-Jacques aurait pu suivre les offices, de même que François de Sales, en écrivant le
bréviaire de Philothée, regardait au fronton les oiseaux rayant de leur vol la dédicace à saint François d'Assise.
C'est ainsi qu'un dimanche de l'Avent, Jean- Jacques fut réveillé par un certain air du Condilor aime siderum, qu'on chantait pour annoncer le jour, sur le perron de la cathédrale, et qui emplissait la quiétude de cette ruelle de province d'un rythme majestueux et lent, pareil à celui qui avait dû hanter le même jour, à la même heure, il y a bien des années, l'esprit de François de Sales. Et, se penchant au dehors, il voyait les chanteurs en surplis, dans la froide clarté d'un matin d'hiver, et il apercevait à vingt pas la vieille maison de Maman... M. Le Maître, le chef de la symphonie, faisait retentir son criquet, et les enfants, deux par deux, traversaient la rue, gravissaient les marches du perron, où ils jouaient à la marelle entre les offices, et pénétrant sous les voûtes ogivales de l'église, montaient à la tribune par un escalier qui élevait jusqu'au baluslre de marbre la double courbe de ses degrés, se grouper autour des musiciens qui les attendaient en accordant leurs instruments. Tandis que le maître de chapelle distribuait les rouleaux de partition manuscrite, Jean-Jacques, du haut de cette tribune qui ressemblait à un
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balcon, regardait en bas, dans l'assemblée, pour voir si Mme de Warens était déjà là; quand il avait reconnu son visage pétri de grâces, le fichu menteur se croisant au nœud du parfait contentement, instinctivement il se redressait dans son habit à la française, donnait une chiquenaude à son jabot plissé, à ses cheveux bouclés et, jetant un regard plein de langueur sur la porte dérobée qui le conduirait tout à l'heure chez Maman, il attendait avec impatience l'instant de jouer le bout de récitatif que M. Le Maitre avait composé pour lui.
De cette musique, M. Le Maitre aurait pu dire ce que Lulli disait d'un air très tendre qu'il avait fait pour une courtisane aimée, et qu'on chantait à la messe : « Seigneur, je vous demande pardon, je ne l'avais pas fait pour vous ! » Qu'importe ! un parfum évaporé d'encens se mêlait au retour passionné d'une phrase, et Jean-Jacques reconnaissait en elle ce qui l'avait ému dans le recueil de Clérambault, que Maman lui avait prêté, et dans la cantate à'Alphée et Aréthuse, qu'il préférait à toute autre. Un chœur murmurant l'enveloppait de ses ondes sonores ; dans cette église déjà vieille, il ne tombait pas dans la dévotion, mais dans un mysticisme d'imagination et d'art. Les sons de l'orgue
agissaient sur lui en sourdine ; plus leur mélodie était douce, plus elle faisait éclore son rêve profane et vibrer sa sensibilité. A la grave réplique du plain-chant répondait la tendre mélodie de Chérubin; elles balançaient leurs notes profondes et douces, arrêtant la double cantilène sur un ton de question. Ainsi Rousseau apparaissait comme le bel adolescent du Concert de Giorgione, et rien ne le peut mieux définir que ce tableau qui, vrai en Italie au seizième siècle, vrai à Annecy au dix-huitième, est d'une humanité générale : un moine, tout de noir vêtu, joue du clavicorde; mais en promenant ses doigts sur le clavier, il tourne son visage pâle, émacié, vers un homme chauve, en camail sombre, en rochet blanc, qui d'une main s'appuie sur son épaule, et de l'autre tient le manche recourbé d'un luth ; ils semblent absorbés par une inspiration surnaturelle, mais à côté d'eux, bien en vue, un page habillé à l'espagnole, portant sur ses cheveux bouclés une toque à plumes blanches, subit l'ascendant de la musique religieuse qui ravit le moine, apaise le joueur de luth, et, troublé, il paraît contempler un être visible pour lui seul. Cet adolescent, à qui la musique révèle sa puissance de tendresse, et qui se complaît en l'écoutant à sa volupté intérieure, n'est-ce pas tout
Jean-Jacques, vivant à l'ombre des cathédrales, subissant l'influence mystique, évoluant parmi les prêtres, des vieux, des jeunes, juxtaposant les élans les plus profanes et les extases lés plus divines? Il semble que la poésie de ces préludes ait répandu sur toute sa vie sentimentale un jour plus fin et plus suave, et qu'elle n'ait été que l'accompagnement des notes magiques qui exprimaient son ravissement intérieur.
Mme de Warens avait coutume de réunir chaque semaine, chez elle, les musiciens de la cathédrale... Il y avait là, entourant M. Le Maître au clavecin, Jean-Jacques, avec sa petite flûte à bec, le vieux charpentier, assis devant sa contrebasse, le petit abbé blondin accordant son violon, et debout, prête à chanter, Eléonore de Warens... C'étaient des arpèges légers, bruissants, doux et fluides, et soutenant de leur sonorité fragile la chaude mélodie d'une voix de femme, la phrase passionnée du violon, les accents graves de la contrebasse, la douceur pastorale du hautbois comme un treillis supporte et dirige l'exubérante floraison d'un rosier touflu et ardent. Sur le couvercle et sur les bords du clavecin, né pour des airs que l'on soupire, se déroulaient les scènes blondes de
l'automne effeuillant les bosquets ; un Amour, le doigt sur la bouche, imposait le silence aux couples qui erraient, se taisant, à la veille de ne plus s'aimer ; l'andante gracieux et mélancolique passait sur le bois satiné, jetant ses notes comme une guirlande d'une branche à l'autre et se frayant dans les sous-bois fleuris un chemin jalonné de rubans oubliés par les bergères. Sur les trumeaux, au-dessus des portes, les attributs de Céladon se mêlaient aux attributs d'Astrée, et le grand chapeau de paille recouvrait à moitié les pipeaux, la musette, l'arrosoir, le râteau, que traversait de part en part la houlette du berger. Le feu rougeoyait dans Fâtre, jetant des clartés vives sur les boiseries grises, allumant des incendies dans les regards, sur les glaces, apportant dans ce petit salon, qui réunissait l'hiver quelques amis, le souffle de la poésie printanière. L'imagination de Jean-Jacques, emportée par la fantaisie légère, l'élégance folle, la grâce heureuse de ces airs d'antan s'inclinait maintenant vers un songe pastoral, comme attirée par la gravité des hymnes elle avait penché vers un songe franciscain de tendresse mystique. Les fenêtres de cette vieille maison savoyarde s'ouvraient dès lors, bien au delà des ruisseaux et des jar-
dins, sur la campagne, les lacs tranquilles au
clair de lune, les pâturages animés des sonneries des troupeaux, les forêts emplies d'un murmure de cascades, et déjà il respirait les herbes et les fleurs dont il emprisonnerait le parfum entre les feuilles de son herbier, et il suffisait que les modulations se précipitassent en précisant leur mesure, en accentuant leur ïambes, pour qu'il vît évoluer au milieu d'une prairie une ronde de pâtres.
Ainsi la musique lui révélait la nature, de même qu'elle lui avait révélé sa tendresse, et ce qui naissait en lui, ce n'était pas un désir de la connaître dans ses contours précis, dans ses linéaments robustes, mais de la reculer à l'infini dans une vapeur bleuâtre de champs élyséens et de l'accorder toujours à ses états d'âme. Il était prêt à l'aimer comme à aimer n'importe quelle femme, à la goûter dans ses parfums, son atmosphère, sensible à une impression fugitive, ému par un oiseau qui passe, une odeur de foin, une planche jetée sur un ruisseau, un saule crevassé, un sentier dans un taillis, et considérant toujours cette nature comme Hubert-Robert et Mme Vigée-Lebmn la peindront d'après lui, sinon en larges coups de pinceau, du moins en touches légères.
Il devait chercher dans les campagnes de Savoie la trace d'Honoré d'Urfé, et c'est précisément sur la route que suivait Honoré d'Urfé, quand il allait en pèlerinage au Villaret, à la chapelle du bienheureux Lefebvre, qu'il a placé la scène du cerisier. Sylvandre, lui aussi, était monté sur un cerisier et il avait jeté des rameaux chargés de fruits aux jeunes femmes assises sur l'herbe, près d'un petit ruisseau coulant sur le gravier; mais tandis que Sylvandre, descendu de l'arbre, avait offert à Diane les plus beaux fruits, galamment, en lui baisant la main, Rousseau, perché sur les branches comme un bellâtre, les avait jetés à Mlle Galley, dans le creux du fichu, au long du « venez -y voir », et lui avait crié en riant : « Que mes lèvres ne sontelles des cerises ! » Non content du décor champêtre, des ruisseaux limpides, des sentiers fleuris de pervenches, des cerises rouges qui tombent sur la mousse, il avait ajouté à la révérence du berger un détail graveleux dans le goût de son temps.
Le rêve pastoral ébauché près de Thônes, il semble bien que Jean-Jacques l'ait réalisé aux
Charmettes, dans les environs de Chambéry,et qu'il ait trouvé sur les bords de la Leysse ce que Sylvandre cherchait aux rives du Lignon. Là encore, on dirait que les heureux amants, destinés à vivre des Astrées dévotes, les aient vécues à l'ombre des grands souvenirs du siècle passé. En efïét, cette terre où Mme de Warens était venue à la fin de l'année 1736, le président Favre l'avait achetée en 1596 de Messire Emmanuel de Gorrevod, et j'ai lu dans sa Correspondance une lettre adressée à François de Sales et datée des Charmettes1. Mme de Warens qui, à la prière de L'évêque Rossillon de Bernex, avait été accueillie, à son arrivée à Annecy, par une arrière-petite-nièce du président Favre, supérieure des Visitandines, et hospitalisée dans ce couvent pendant les quelques jours qui pré-
l.La seigneurie des Charmettes, au moment où elle fut achetée par le président Favre, dépendait de la paroisse Saint-Léger à Chambéry. Elle comprenait douze maisons et, à travers les vicissitudes des années et des successions, Tune d'elles était venue à M. Noëray (sic), qui la loua à Mme de Warens, et une autre à M. Conzié qui, ayant abandonné le service en 1733, vint s'y fixer près de sa mère, Louise Favre de Félicia des Charmettes, dont la sœur était précisément la supérieure de la Visitation qui, à la prière de l'évêque Rossillon de Bernex, reçut Mme de Warens à son arrivée à Annecy et l'hospitalisa au moment de son abjuration (août-septembre 1726). M. de Conzié fut le familier de Mme de Warens et l'ami de Jean-Jacques Rousseau.
cédèrent son abjuration, parut encore, en venant aux Charmettes, rester fidèle à je ne sais quelle obscure prédilection. Son premier geste, en arrivant, fut de transporter à côté de sa chambre à coucher un oratoire qui se trouvait en dehors de la maison, sur le bord de la route, et de le consacrer à Notre-Dame des Ermites. En rapprochant ses dévotions de ses intimités, si près que la chapelle semblait être le boudoir de la chambre, ne continuait-elle pas à vivre dans un doux halo mystique ? Fétichisme de bourgeoise galante plutôt que dévotion de femme vraiment pieuse, mais ce fétiche n'était-il pas le vrai et le seul vocable sous lequel on pût placer cette demeure ? N'était-elle pas un ermitage, et Mme de Warens et Jean-Jacques, en y venant, ne cherchaient-ils pas ce que nous cherchons tous pour prier, aimer ou étudier, et que nous appelons une retraite parce que nous nous retirons en nous-mêmes pour mieux poursuivre un idéal de contemplation, d'amour ou de travail ? A quoi bon raconter de nouveau cet épisode de la vie de Jean-Jacques ? Le cachet de Mme de Warens représentait un Amour, tenant un doigt sur la bouche, avec ces mots en exergue : Muet mais toujours tendre. Elle pressentait sans doute que Jean-Jacques n'obéirait pas
toujours au geste de silence que font les moines de Fra Angelico, et que répètent les amoureuses, en disant: « Au moins, soyez, discret! » Les Confessions ressemblent, avec leur mélange de gravelure et de moralisation, à ces estampes du dix-huitième siècle, où l'on voit une jeune femme en chemise dans un lit en désordre et, au bas de la planche, les armes du seigneur et tous les titres de noblesse du grave personnage à qui elle est dédiée.
A quoi bon décrire les Charmettes, que Jean- Jacques a si bien décrites ? Pourquoi ajouter un témoignage à tant d'autres ? Évidemment, il faut examiner ce roman, non pas dans sa secrète et modeste réalité, mais dans l'auréole qu'il a projetée. Tous nous avons fait le pèlerinage ; nous nous sommes levés nous aussi avant le soleil, et nous avons monté par un verger à mi-côte, et nous avons tressailli au détour d'un sentier, quand nous avons vu pour la première fois, entre les branches, les volets entr'ouverts de la chambre de Maman. Nous avons fait ce pèlerinage à chaque saison de l'année : nous avons vu la neige rose tomber en avril des cerisiers, les glycines jeter en juin leurs grappes mauves sur les vieux murs, les chrysanthèmes, en automne, couvrir les plates-bandes de leurs
couleurs désenchantées, la neige tomber l'hiver sur les montagnes comme sur les cheveux de Mme de YVarens; et, de même qu'ayant nommé les mois avec une fleur, comme Fabre d'Églantine, nous avons choisi le printemps pour essayer de revivre par la pensée ce roman printanier, de même nous avons choisi, entre toutes les heures, celle du couchant, parce qu'elle exprimait mieux que toute autre le charme volatil de cette aventure, où des éclats juvéniles se mêlent à une tranquillité un peu lasse. A cette heure, en effet, Jean- Jacques regardait au loin la silhouette du château de Chambéry, comme autrefois de Bossey il regardait la flèche de Saint-Pierre. Et de même qu'à Bossey il voyait le Salève, il apercevait maintenant les montagnes des Bauges, étageant pareillement leurs falaises, séparées par des bandeaux de verdure; à mesure que le soleil déclinait, les falaises grises, dont il avait fait des gradins de feux, s'éteignaient une à une, et bientôt la plus élevée étant revenue elle aussi au gris d'ardoise, il n'y avait plus tout au sommet qu'une petite échancrure dentelée, qui brillait encore quelques instants d'un incendie plus précieux, parce que plus rare, et finissait par s'apaiser dans le crépuscule.
Nous venons aux Charmettes, non pour y
chercher la genèse d'un traité de politique ou
d'éducation, mais pour cueillir au bord des
chemins la pervenche que Jean-Jacques a
offerte à Mme de Warens. Etrange prestige des
sentiments sur le cœur humain ! Nous serons
toujours plus sensibles à une aventure d'amour,
même la plus banale et la plus frelatée, qu'à la
plus belle spéculation d'idées. Jean-Jacques est
célèbre, non pas à cause de son « intelligence
commune », mais de « son cœur inimitable »;
ce qui le réhabilite à nos yeux, et précisément
ce qui a dressé contre lui les bureaux d'esprit,
c'est d'avoir eu la faiblesse de se répandre en
ses livres, au lieu de se raidir contre l'émotion
de sa vie. Nous venons aux Charmettes, parce
qu'elles rappellent sa liaison avec la femme qui,
entre toutes celles qu'il a connues, lui a laissé
les souvenirs les plus persistants. Elle a été
son premier amour et, tandis que l'acacia d'Eau-
bonne s'est flétri, la pervenche qu'elle lui a
montrée dans la haie ne s'est jamais fanée;
tandis que nous avons presque oublié les noms
d'Épinay et d'Houdetot, nous retenons celui de
Warens. Toute sa vie Jean-Jacques a pensé à
cette femme, même quand elle n'avait plus
toute sa jeunesse ; toujours il a revu les cheveux
blonds, les abeilles, le verger cher à son cœur. En écrivant les Confessions, la Nouvelle Héloïse, l'amant était désenchanté de la femme, mais le poète adorait et adora jusqu'à la fin la Julie idéale, qui lui avait donné son âme rêveuse et sa tendresse pour la nature, la Julie qu'il avait rencontrée, comme Pétrarque avait rencontré Laure, au seuil d'une église; et, de même que Pétrarque avait fermé les yeux en écrivant un sonnet pour Laure, il voulut, au déclin de sa vie, revoir la tombe de Mme de Warens, à l'église du Lémenc, et il pensait encore à elle en écrivant, un mois avant sa mort, sa dernière rêverie d'un promeneur solitaire.
Nous venons aussi aux Charmettes, parce que Jean-Jacques y a trouvé l'expression heureuse de la pastorale rêvée et jouée par son temps, et confondu le décor particulier de ses amours avec le décor champêtre qui avait plu à tout le dix-huitième siècle. Sans doute on aimait la nature avant Rousseau, et le succès de l'Astrée, l'abondance des comparaisons rustiques dans François de Sales, les réunions de ses amis au milieu des champs prouvent bien que les bergers étaient à la mode en France avant les paysans. Bien avant Rousseau, dans le même horizon que l'on découvre des Charmettes,
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dans la belle vallée qui se déroule comme un torrent de verdure entre le lac du Bourget et la forteresse de Montmélian, il y avait eu des Sylvandres, des paniers, des houlettes et des trophées rustiques. Dans tous les châteaux, dont les tours se passaient la nuit comme un flambeau les signaux de feu, et qui prenaient leur cri de ralliement au donjon de Ghambéry, se continuait depuis longtemps, à l'ombre des courtines, le même échange de rendez-vous, de repas sur l'herbe et de délassements.
Les seigneurs qui les habitaient renouvelaient chez eux les tournois, les cours d'amour que leur suzerain, le comte de Savoie, organisait à Chambéry, et presque tous, en souvenir de leurs exploits chevaleresques, ils avaient leur devise et leur blason peints à la clef de voûte de la cathédrale, autour de ceux d'Amédée VI, le comte Vert, qui avait paru aux joutes avec un cheval tout caparaçonné de vert et une suite de gens en livrée verte.
Déjà un poète, qui fut l'ami de Ronsard, le familier d'Emmanuel-Philibert et de sa femme, Marguerite de France, s'était retiré sur la colline de T resserve, et il avait chanté, lui aussi, le lac du Bourget, les amis qui se réunissaient chez lui et, pareils aux jeunes seigneurs du
Décaméron, occupaient leurs journées loin de la ville, que cependant on découvrait en bas dans la plaine, à des entretiens dignes de Boccace... Marc-Claude de Buttet avait célébré le mariage de sa souveraine dans son Épiihalame, ce qui veut dire qu'il avait vécu à la cour, mais il avait aussi chanté son Amalthée, de même que Ronsard avait rimé pour Cassandre et du Bellay pour Olive.
Rousseau n'a donc pas inventé le sentiment de la nature, mais par lui ce goût devint un culte et, de môme que les moines autrefois avaient établi leurs couvents, leurs chapelles dans les sites les plus romanesques, de même dans les endroits qui auraient pu abriter des monastères on éleva des temples à la nature, des autels à la rêverie, et les idylles s'allongèrent en sermons. Il y a dans une religion des heures consacrées au recueillement, qui n'excluent pas les heures réservées au train coutumier de la vie; il y eut dans les jardins un bosquet pour causer et des allées solitaires pour se recueillir; et si, à la Malmaison, Delille écrivit son poème des Jardins sur la bande de papier où se déroulait le tracé de la dentelle que brodait Mme Lecoulteux du Moley, il était convenu que ceux qui voulaient rêver et ne pas
s'aborder tiendraient une branche de verdure à la main.
Il se trouve ainsi que la Savoie, dans sa nature comme dans ses églises et son doux mysticisme, fut en quelque manière l'inspiratrice et la muse du « citoven de Genève ». Celui-ci, d'ailleurs, le lui a bien rendu. Dans les vingt ou trente gentilhommières que l'on découvrait du donjon de Chambéry, on se prit à vivre comme on vivait dans la Nouvelle Héloïse, et cela fut d'autant plus aisé à leurs habitants que maintenant ils étaient moins enchaînés à leur souverain, puisque le duc de Savoie était roi de Sardaigne et que, depuis le commencement du siècle, il avait quitté sa capitale de Chambéry pour celle de Turin. De la colline de Tresserve jusqu'aux tours de Chignin, les châtelains de Buisson-Rond, de la Bâtie, de Monterminod, de Bressien, de la Croix, de Chaffardon, de Montagny, de Candie, de Pingon, de Bissy, de Servolex, de la Serraz, du Bourget, des Marches, du Bourdeau, qui autrefois avaient les yeux fixés sur leur duc, tournèrent leurs regards vers l'image du philosophe qui herborisait et se penchait vers les plantes. Autrefois, il y a bien longtemps, ils observaient du haut de leurs tours les oriflammes qui flottaient sur le châ-
tcau du Bourget ; plus tard, après le treizième siècle, quand les comtes de Savoie eurent quitté le Bourget pour Chambéry, ils vinrent chercher leur mot d'ordre dans ce nouveau château. Maintenant, un peu détachés de la cour, ils s'efforçaient, non pas de ressembler à ces seigneurs de Versailles qui portaient leurs moulins sur leurs épaules, mais de vivre sur les genoux de la nature.
On s'acharne aujourd'hui, dans les systèmes politiques et les gros manuels de « littérature », à opposer à Rousseau ceux qu'on est convenu d'appeler les hommes de l'ancien régime. Persister dans cette distinction, c'est se figurer ce dix-huitième siècle, où tout respirait le bonheur de vivre, sous les couleurs tragiquement outrées qu'on donne d'habitude au moyen âge, c'est mettre des oubliettes dans les châteaux fleuris de « ne m'oubliez-my », c'est méconnaître li charme de ces gentilshommes d'autrefois, qu vivaient à la campagne entourés de leurs familiers, c'est enfin négliger que tous ces hommes, en un temps où l'on avait mis l'athéisme à la mode, avaient pris comme dieu Jean-Jacques Rousseau. Familles de soldats, de parlementaires, où l'on se léguait de père en fils les vieux livres, les épées à poignées d'argent, où
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tous les enfants faisaient leurs éludes chez les jésuites, « ces grands modeleurs dames », et recevaient une culture forte, antique, dans la tradition du seizième siècle, et qui conservaient chacune, dans un grand salon aux boiseries claires, les œuvres de Jean-Jacques posées sur les rayons d'un bonheur-du-jour. Même chez les de Maistre, qui mettaient leurs portraits de sénateurs en robe noire, à manches rouges, à côté de celui du président Favre, on savait par cœur des passages de la Xouvelle Héloïse.
Voilà pourquoi Lamartine, élevé chez les jésuites de Belley, se rapprocha tout de suite de Louis do Vignet, son camarade de classe, le neveu de Joseph de Maistre. C'est qu'en se promenant dans la charmille du collège, il se rappelait qu'à Milly il y avait dans la chambre de sa mère un petit clavecin avec les feuillets épars du Devin du Village, c'est que le dimanche, en allant à la cathédrale, il se souvenait que dans cette église où François de Sales avait consacré Camus évêque de Belley, Rousseau, portant la caisse à musique de M. Le Maître, était venu chanter aux fêtes de Pâques ; c'est
qu'en cheminant dans la campagne il apercevait la Tour Ranquin où Camus avait coutume de réunir Honoré d'Urfé, François de Sales et le président Favre, et que là-bas, derrière les montagnes, il pressentait le lac et la langueur d'Elvire.
Lui aussi alla aux Charmettes, il y alla avec son ami Louis de Yignet, qui lui apparaissait, dans son habit noir, dans sa démarche lente et recueillie, comme le Vicaire savoyard. Il y alla enfin avec Mme Charles, celle qui allait être Elvire. Le jardin des Charmettes était fleuri de roses d'automne. Elvire en cueillit une, la baisa et dit à Lamartine : « Prenez et gardez cette rose en souvenir de cette journée et mettez-la dans votre exemplaire des Confessions. » Elle dit : « Je vous donne cette rose », comme Eléonore de Warens avait dit à Rousseau : « Je vous donne cette pervenche », dans le même jardin, en la même saison. Ils allèrent de pièce en pièce, cherchant dans la chambre à coucher, dans l'oratoire, devant le clavecin, les portraits, l'âme évaporée des amants d'autrefois ; ils s'accoudèrent à la fenêtre et, comme le soir descendait sur eux avec ses suggestions troublantes et toute sa ferveur crépusculaire, Elvire dit à Lamartine : « Allons-nous-en, j'ai froid, ce
lieu n'est pas bon pour nous », de même que la Julie de la Nouvelle Héloïse, attardée sur les rives de Meillerie, avait dit à Saint-Preux, d'une voix émue : « Allons-nous-en, mon ami, l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Ainsi, à des années, à des siècles de distance, ils répétaient les mêmes plaintes, les mêmes soupirs, et le paysage les emplissait des mêmes alarmes.
Ils allèrent partout où Jean-Jacques avait passé, répétant les mêmes gestes, les mêmes phrases comme un rite amoureux. Ainsi d'obscurs villages savoyards se rapprochent dans notre mémoire par la double aventure d'Éléonore et d'Elvire, et leurs noms, jadis ignorés, sont devenus célèbres par le prestige délicat d'un amour partagé : Montagnole et la cascade de Couz nous sont désormais aussi familiers qu'Ermenonville et la fontaine de Vaucluse. Ce qui distingue chacun de ces coins de nature, ce n'est pas l'architecture des montagnes qui les dominent ; il n'y a pas qu'en Savoie une belle vallée se déroulant entre deux chaînes de montagnes comme un fleuve entre deux rangées d'arbres, et Chateaubriand, qui préférait le miel de Ghamonix au miel de l'Hy mette, pouvait comparer la vallée de Chambéry à la vallée de l'Eurotas, la ligne sévère des Bauges aux purs som-
mots du Taygète. Ce qui les distingue et prouve bien qu'à l'ombre des mômes murailles Une fleur différente peut éclore, cyclamen ou lis bleu, c'est que là des amants s'étaient passé le flambeau d'amoui\ comme autrefois les tours des châteaux se renvoyaient les signaux de feu.
De même que Lamartine, était allé en pèlerinage aux lieux qu'habitait l'ombre d'Eléonore, de même que George Sand * avait rendu aux Gharmettes la visite que Rousseau avait faite, un siècle plus tôt, à son aïeule et conservait à Nohant l'herbier cueilli dans le verger de Maman, ainsi nous allons aux lieux où semble s'exhaler encore, comme un parfum d'immortelles, la personnalité tendre et délicate de Raphaël et d'Elvire. Nous allons des paysages romanesques de Chambéry aux paysages romantiques du Bourget. Après les Gharmettes, nous voulons voir à Aix la pension du docteur Terrier, où la chambre de Mme Charles voisi-
1. Elle séjourna au château de Ronjoux : c'est là que Buloz, fondateur de la Revue des Deux Mondes, né à Vulbens ll.nite-Savoie) en 1803, mort à Paris en 1877, passait tous ses étés. Il est infininiment remarquable que | la demeure de prédilection de l'homme qui sut discerner avec un goût très <nr \c mérite des écrivains romantiques soit précisé' metil entourée ilo- grahdfl paysages l'oimmliques
J.li POLRTRAICT DK VILLE !
nait avec celle de Lamartine; après les bords de la Leysse, les rives du Lac.
Ici encore, la nature se fait la complice de l'amour, le contraste entre les deux rives dont l'une semble replier la pensée sur elle-même en l'enveloppant de la grande ombre d'une muraille, et l'autre au contraire où tout se courbe, se penche, ondule avec une certaine langueur, devait s'accorder merveilleusement avec la chimère que poursuivaient les hommes d'une génération née au milieu des drames et naturellement prédisposée à la nostalgie, aux plaintes imprécises qui sont comme l'écho des angoisses ressenties par d'autres.
Dans la pastorale de Jean-Jacques, il y avait de jolis ruisseaux gazouillant sur les cailloux, des cerisiers en fleurs, des passerelles jetées sur un étang; dans l'idylle de Lamartine, il y eut des cèdres, des saules qui laissaient tomber dans l'eau leur chevelure désespérée, et des ruines, beaucoup de ruines. Un orage lointain mêla ses foudres aux bruissements des roseaux, le vent fredonna en sourdine les romances qu'enfermait le clavecin. Les femmes qui mettaient du rouge sur leurs joues, qui avivaient l'éclat de leur regard d'une mouche friponne et marchaient dans un fracas de satins bruyamment
froissés, de couleurs vives et de gaieté un peu insolente, quittèrent leurs paniers raides pour les robes souples et les longues écharpes, les fauteuils pour les ottomanes, les coiffures étagées et poudrées pour les chignons lâches et presque dénoués. Quelle distance il y a de ces femmes emprisonnant leur buste dans un corps baleiné, cachant un billet doux, une rose mal défendue ou ranimant un oiseau dans l'entre-bâillement du corsage, à Elvire, toujours enveloppée de mousseline de laine blanche, ramenant sur ses épaules, d'un geste défaillant, le châle des Indes et se donnant l'air d'une petite chose lasse et fripée, les yeux embellis de larmes qui ne tombaient pas, mais endiamantaient ses prunelles assombries!
Ces tristes amants étaient prédestinés aux tristes pèlerinages. Ils erraient autour de leur lac, non plus comme Jean-Jacques, joyeux, revenant avant l'aube, en suivant le coteau des Gharmettes, mais comme des âmes en peine, qui s'accommodent du crépuscule et du clair de lune plutôt que du matin et des midis ensoleillés. Châtillon, profilant sur une colline sa silhouette moyenâgeuse, l'abbaye de Hautecombe, démantelée, ruinée, le château du Bourdeau ont dû plaire à ces êtres qui n'avaient pas
d'aptitude au bonheur. Je les vois volontiers assis sous le tympan fleuronné d'une porte gothique encadrée de feuillages, s'accoudant aux baies trilobées des cloîtres, épelant sur les vieux murs du château du Bourget les fresques pâles de Giorgio di Aquila, un élève de Giotto, écoutant leurs paroles résonner sous les voûtes, cueillant des violettes et des pervenches pour en faire des hiéroglyphes.
Pour mieux pénétrer le mystère de leur mélancolie, je les ai suivis pas à pas dans la dernière promenade qu'ils avaient faite, à l'automne, avant de se quitter, cherchant à retrouver les abris de leur bonheur déchirant... Ils voient en passant de beaux jardins, où ils n'entrent pas, mais où ils devinent que tout doit être heureux. Ils montent, lentement, à travers les vignes, vers la colline de Tresserve, où Claude de Buttet se souvenait d'Amalthée, où Lamartine, plus tard, reviendra sous les ombreuses charmilles se rappeler Elvire. Ils entrent dans l'église, dont le clocher s'élève parmi les arbres, ils descendent par une pente rapide au château de Bon-Port, puis, contournant la maison du Diable, ils s'en vont vers la cascade de Grésy : les roches s'avancent, l'eau verte est transparente comme un bloc d'émeraude, le soleil met une
frange d'or aux mousses dont les parois sont tapissées, aux cordons de lierre qui ondulent en un mouvement de barcarolle, la gorge de plus en plus profonde se resserre, et tout à coup la cascade, droite, claire, scintillante, tombe dans un bassin creusé par elle et enfoui sous les lianes. Ils s'attendrissent devant le tombeau romantique de la maréchale Broc, la jeune amie de la reine Hortense, et revenant, un peu plus mélancoliques, jusqu'au petit village de Saint-Innocent, ils s'attardent pour contempler en un dernier regard les rives du lac où ils se sont aimés.
Là-bas, en face d'eux, une maison reste blanche dans le crépuscule : c'est la cabane de pêcheur, au pied del'abbayed'Hautecombe, c'est là qu'ils ont trouvé un refuge et qu'ils se sont fait leurs premières confidences. Elle lui dit : « Jurez-moi de confondre dans votre mémoire ce ciel, cette rive, ce lac, ces montagnes avec mon souvenir... » Et, en lui-même, il entend sourdre lé rythme d'une œuvre qui confond la nature avec les états d'âme, et transforme les aveux en poèmes... A cette heure grave, qui les laisse attendris, accablés, tandis que la nuit crayonne de fusain le creux des vallons , les pentes des montngnes, la lune roule furtivement
son disque argenté dans le ciel, où traîne encore un dernier reflet mauve. Elle effleure les formes de la terre, les arrondit mollement, se pose à peine sur elles, répand sur les sentiers une cendre bleue, fait paraître les peupliers plus grands et projette sur les prés leur ombre immense. Elle ouvre sur l'eau des avenues de clarté, recule éperdument l'horizon des méditations, et pendant que Lamartine, aux côtés d'Elvirc, écoute monter à lui, avec le clapotis des lames courtes dans les buées blanches, le rêve très doux qu'il faut célébrer par le silence, Là-bas, aux rives lointaines d'Italie, Shelley s'abandonne aux soirs où la musique, le clair de lune et la femme ne font qu'un.
Annemasse, 1909-1910.