‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 19 sur 75 · l’îiiulerc res .aUa terni et caligine mersas. Æn. VI · texte numérisé non relu

l’îiiulerc res .aUa terni et caligine mersas. Æn. VI

Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains étaient liés par une étroite parenté de langage; et leurs connexions, bien qu elles remontent au delà des temps même traditionnels, n’en sont pas moins attestées d une manière irrécusable par les racines communes de toutes ces langues; témoignages aussi ineffaçables et aussi certains que les ossements découverts par Cuvier; car la structure du langage, et, si je puis ainsi parler, son anatomie, est soumise à des règles aussi invariables que les relations réciproques des parties de l’économie vivante. Enfin, Champollion, abordant les hiéroglyphes, ces énigmes ((ue nous a léguées une antique civilisation, a retrouvé la clef de certains caractères, déchiffré des noms de rois, restauré des dynasties, et arraché quelques-uns de leurs secrets aux quarante siècles des Pyramides.

Certes, l’esprit humain brille d’un grand éclat dans cette découverte de ce qui fut jadis, dans cette divination du passé. Les temps écoulés sont illimités comme l’espace ; et saisir, dans cet abîme qui de jour en jour fuit davantage derrière nous, des points lumineux, quelques-unes des lois qui y régnèrent, et une certaine image des choses ensevelies, c’est rivaliser avec l’astronome qui va chercher jusqu’aux confins du système planétaire, jusqu’aux distances prodigieuses des étoiles, les règles des mouvements célestes.

Des esprits dédaigneux des hautes spéculations dont l’application n’est pas évidente, ni l’utilité immédiatement palpable, demandent parfois à quoi bon consumer tant d’efforts à éclairer le passé ou l’espace, et ils voudraient voir chaque découverte de la science produire une machine nouvelle ou une commodité de plus. Disons-le hardiment ici, tel n’est pas le but de la science. Ce qu’elle poursuit, c’est le vrai; Xutile^ elle n’y arrive

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que par voie indirecte et, en quelque sorte, d’une manière fortuite; comparable en cela aux lettres et aux arts pour qui Vutile n’est qu’un objet secondaire, et dont le beau forme le domaine. Dans l’ordre intellectuel, il faut partout reléguer l’utile à la seconde place, comme dans l’ordre moral le devoir passe avant le soin de l’intérêt personnel. Cette vérité a été sentie par un poëte allemand, Schiller, bien capable d’apprécier aussi la destinée de la science. Il l’a fait ressortir tout entière dans quelques vers qu’il n’est peut-être pas hors du sujet de traduire ici :

« Un jeune homme studieux vint trouver Archimède : « Instruis-moi, lui dit-il, dans la science divine qui a « porté de si beaux fruits pour la patrie, et qui a dé- « fendu nos murailles contre les machines romaines.— « 'fu nommes divine la science. Elle 1 est, répliqua le (( .sage ; mais elle l’était, mon fils, avant d’avoir servi « l’État. Si tu ne veux d’elle que des services, une « science terrestre peut te les rendre ; que celui qui « brigue les faveurs de la déesse ne cherche pas en elle « la mortelle. » Le poëte avait compris la grandeur des résultats scientifiques, indépendamment de leur valeur d’application. On ne s’en étonnera pas si l’on songe qu’arrivés à ces limites, les travaux des Newton, des Cuvier, des Laplace, ont une magnificence manifeste et une véritable poésie.

Tout sur notre terre est assujetti aux changements; et c’est, comme dit Bossuet, la loi du pays que nous habitons. Cette loi est écrite en visibles caractères dans les couches du globe ; et ce monde, en un sens tout littéral, a une figure qui passe et s’évanouit. A diverses reprises, les eaux se sont promenées sur les continents ; et, à diverses reprises aussi, des productions animales et végétales, différentes de celles que nous voyons

aujourd’hui, ont vécu sur les terres ou dans les mers, jusqu’à ce que, de couches en couches, on arrive aux bases et aux assises de la croûte terrestre que nous habitons. Ces assises sont les granits, les gneiss, qui s’enfoncent à des profondeurs que nous ne connaissons pas. Cependant elles ne sont pas d’une excessive épaisseur; caria chaleur intérieure, qui croît d’un degré par trente mètres environ à mesure qu’on s’avance vers les entrailles de la terre, atteint bientôt un point où les roches les plus réfractaires entrent en fusion. Singulière habitation que celle de ce globe roulant qui nous promène autour du soleil 1 Sous nos pieds et à une distance peu considérable, des feux centraux, des fournaises brûlantes ; au-dessus de nos têtes et par delà notre atmosphère, le froid des espaces interplanétaires, qui, quoique traversés sans cesse par les rayons du soleil, n’en sont pas moins à la température glaciale de 60 degrés sous zéro ! Pour nous défendre des ardentes chaleurs, il n’y a qu’une croûte peu épaisse; pour nous protéger contre le froid des espaces célestes, que notre atmosphère, qui, comme une immense cloche de jardinier, conserve à la surface une chaleur suffisante pour l’entretien de l’existence ; tant sont précaires les conditions de la vie sur notre planète souvent bouleversée 1

Cuvier lui-même a consacré dans son ouvrage le moment précis où il eut l’idée première et la conscience des grandes découvertes qui lui étaient réservées. Ce fut en considérant le dessin d’un crâne d’éléphant rapporté par Messerschmidt et inséré dans les Transactions philosophiques, et en y joignant les différences observées déjà par lui sur d’autres fragments du squelette, qu’il fut convaincu que les éléphants fossiles avaient été d’une espèce différente des éléphants des

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Indes. « Cette idée, dit-il, que j'annonçai à l’Institut dès le mois de janvier 1796, m’ouvrit des vues toutes Jiouvelles sur la théorie de la terre; un coup d’œil rapide jeté sur d’autres os fossiles me lit présumer tout ce que j’ai découvert depuis, et me détermina à me consacrer aux longues recherches et aux travaux assidus qui m’ont occupé depuis vingt ans. » Cuvier eut alors une de ces conceptions dont les images sont si nettes qu’on ne peut résister à leur lumière; et bientôt, entré dans cette voie de travail et de découvertes, il dévoila, non pas les révolutions des empires, mais celles qui ont précédé les races humaines elles-mêmes, et les diverses faces des temps antérieurs à notre histoire. Homme d’un ferme génie et d’une égale sûreté de jugement, il a doté la zoologie connue d’une paléontologie inconnue, à laquelle on a ajouté et ajoutera sans cesse, mais qu’on ne déplacera pas.

Quoique les Recherches sur les ossements fossiles ne soient plus un livre nouveau, cependant il ne sera peutêtre pas hors de propos, dans cette Revue, de résumer les résultats généraux de la doctrine de Cuvier, résultats consignés avec clarté dans le discours sur les révolutions du globe qui précède sa description des fossiles.

Toute la sûreté de la méthode réside dans l’anatomie comparée. Cette science a fourni les deux éléments nécessaires à la solution du problème des fossiles. D’abord elle a montré que ces débris enfouis n’appartenaient pas aux espèces actuelles; puis elle a donné le moyen de retrouver le genre de vie, le genre d’alimentation, la forme des animaux auxquels ils ont appartenu, et de les [classer avec certitude dans les cadres zoologiques qui n’avaient été faits que pour y recevoir les espèces vivantes. Il est facile de concevoir comment

on obtient la solution d’une difficulté qui, au premier abord, paraît insurmontable. Tout se tient dans l’organisation des êtres animés ; une partie détermine une autre partie ; une fonction détermine une autre fonction. Ces rapports nécessaires se découvrent de deux manières : par le raisonnement ou par l’observation. Ainsi il est évident qu’un animal carnassier aura des dents faites pour déchirer sa proie, des ongles pour la saisir, des muscles puissants pour mouvoir les mâchoires et les membres, etc. On voit bien encore que tous les animaux à sabots doivent être herbivores, parce qu’ils n’ont aucun moyen de saisir une proie. Mais ce qu’on n’aurait pas deviné et ce que l’observation empirique a seule appris, c’est, par exemple, que les ruminants auraient tous le pied fourchu, qu’ils seraient les .seuls qui l’auraient, qu’on ne trouverait de cornes au front que dans cette seule classe. Des observations nombreuses ont fourni des lois empiriques dont la certitude est presque aussi grande que celle des lois rationnelles; et ce sont elles qui, en donnant un caractère déterminé de classe, d’ordre, de genre, d’espèce, à des facettes d’os, à des apophyses, à des mâchoires et à des dents, ont permis d’obtenir, dans la reconstruction des animaux actuels ou fossiles, une précision de détails faite pour étonner. Cela posé, les os fossiles ont été examinés à la clarté de ce flambeau ; et Ton a reconnu d’abord qu’ils n’appartenaient à aucune race actuellement vivante, ensuite que les animaux dont on retrouvait ces vieux débris étaient ou des mammifères, ou des reptiles, ou des poissons; qu’ils broutaient 1 herbe ou se nourrissaient de chair; qu’ils respiraient Tair en nature ou qu’ils vivaient sous l’eau. De telle sorte qu’il a été possible de rendre à la lumière et de taire, pour ainsi dire, reparaître à la surface du monde

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et à la clarté du soleil ces populations d’êtres divers enfouies successivement dans des couches de plus en plus profondes. *

Veut-on voir comment on arrive à la détermination d’une espèce fossile ? Prenons l’éléphant pour exemple. C’est un des animaux dont on trouve les restes le plus généralement répandus. Il est en quantité immense dans les pays du Nord et en Sibérie. Là même (c’est un fait dont on avait douté d’abord, mais qui est aujourd’hui incontestable) on en a rencontré des cadavres tellement bien conservés au milieu des glaces, que des chiens et des animaux sauvages ont pu se nourrir de cette chair qui avait été animée avant l’âge présent de la terre. L’on a apporté, dans les cabinets d’histoire naturelle, des lambeaux de leur peau et des touffes de leur poil. L’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, en recèlent d’innombrables débris; l’Amérique n’est pas moins riche en dépouilles de ce genre, et tout récemment on vient d’en découvrir dans les défrichements de la Nouvelle-Hollande. Ce sont ces ossements gigantesques qui, rencontrés à diverses époques, ont été jadis donnés pour des os de géants; et le fémur du prétendu Teutobochus, roi des Suèves, long de cinq pieds, appartenait à un éléphant de quatorze pieds de haut.

Aujourd’hui il n’existe que deux espèces d’éléphants. L’une, éléphant d’Afrique, a le crâne arrondi, les dents mâchelières marquées de losanges sur leurs couronnes ; l’autre, éléphant des Indes, a le crâne allongé, le front concave, les mâchelières marquées de rubans ondoyants. Or, l’éléphant fossile (mammouth) a le crâne allongé, le front concave, de très-longs alvéoles pour les défenses, la mâchoire inférieure obtuse, les mâchelières nlus larges, parai-

lèles, marquées de rubans plus serrés. Il est évident que l’animal fossile, sans avoir d’analogue exact dans les espèces vivantes, se rapproche plus de l’espèce des Indes que de celle d’Afrique. La longueur des alvéoles des défenses devait modifier singulièrement la figure et l’organisation de la trompe, et lui donner une physionomie beaucoup plus différente de celle de l’espèce des Indes qu’on n’aurait dû s’y attendre d’après la ressemblance du reste de leurs os. Il en différait plus que l’âne ne diffère du cheval, ou le chacal du loup. Sa taille n’était pas beaucoup au-dessus de celle à laquelle l’éléphant des Indes peut atteindre. Il paraît avoir eu des formes, en général, encore plus trapues. Les qualités conservatrices des glaces de Sibérie ont permis de reconnaître qu’au moins une partie des individus portaient deux sortes de poils, savoir ; une laine rousse, grossière et touffue, et des crins raides et noirs, qui, sur le cou et l’épine du dos, devenaient assez longs pour former une espèce de crinière.

Ses os se trouvent, pour l’ordinaire, dans les cou- I elles meubles et superficielles de la terre, et le plus I souvent dans les terrains d'alluvion qui remplissent 1 le fond des vallées ou qui bordent les lits des ri- I vières.

Quand on considère que cette espèce est aujourd’hui V complètement anéantie, et que les débris en sont répan- |l dus sur presque toute la surface du globe, on est forcé 1 d’admettre que c’est une grande cause physique qui a I pu ainsi effacer, sans qu’elle laissât de descendants,

I une population animale, et la coucher sur les champs I où elle avait vécu. Or, en examinant les bancs qui con- ; tiennent ces débris et ceux qui sont au-dessus d’eux, on reconnaît que les eaux les ont recouverts; et dans 1 beaucoup d’endroits ces eaux étaient à peu près les

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mêmes que celles de la mer d’aujourd’hui, puisqu’elles nourrissaient des êtres à peu près semblables.

La mer a jadis promené en liberté ses vagues audessous de ce sol que nous habitons, où nous respirons, et qui n’existait pas. Un autre monde se fit, et sans doute le gigantesque mammouth et tous les animaux terrestres contemporains ne purent s’accommoder aux nouvelles circonstances. Car les débris des éléphants fossiles ne sont presque jamais seuls dans les couches qui les renferment. Us sont confondus avec les os d’autres quadrupèdes, le dinothérium, grand comme un éléphant et portant deux énormes défenses à la mâchoire inférieure, le mégathérium et le mégalonyx, beaucoup plus longs que l’iiippopotame et armés d’ongles elfroyahles, enfin de plusieurs autres qui appartiennent à des genres connus, mais à des espèces perdues (rhinocéros, bœufs, antilopes, chevaux, etc.).

Nous touchons ici à la seconde face du grand travail de Cuvier, à l’application qu’il en a faite à la géologie. Jusque-là, l’anatomie comparée a été le guide de ses recherches, et la zoologie en a profité pour s’enrichir d’une façon tout imprévue. Mais, à son tour, cette faculté de discerner les genres et les espèces animales, leur vie aquatique ou terrestre, va indiquer , entre les terrains, des différences qui n’y avaient point été aperçues encore. On connaissait leurs qualités physiques et leur composition chimique ; mais ces notions n’apprenaient rien sur l’ordre de succession de ces terrains, ni sur l’antériorité des uns et des autres. Cuvier, en distinguant à diverses profondeurs un règne animal divers, a retrouvé le caractère du terrain et, si je puis ainsi parler, la fonction qu’il a remplie dans les âges du monde. Il a donné une chronologie de ces âges, non absolue, mais relative; et le chaos qu’au premier coup

d’œil semblent présenter les couches super ticielles se change en un ordre régulier, soumis à des lois reconnaissables : lois immenses, qui ont déplacé les mers, noyé ou découvert les continents, éteint les races vivantes, et posé d’époque en époque les assises portant aujourd’hui les cités des hommes.

Saint Grégoire de Nazianze dit dans une de ses homélies ' : « Les traditions des hommes parlent de nombreux déluges, de nombreux incendies, de bouleversements de la terre en ébullition, d’abîmes ouverts et de bêtes monstrueuses et singulièrement conformées que la nature produisit d’une façon nouvelle. » Ces paroles de l’orateur chrétien, qui était ici l’interprète de croyances vagues et populaires, auraient pu servir d’épigraphe à l’ouvrage de Cuvier. En effet, en nous enfonçant plus avant dans le globe, nous allons retrouver la trace de ces révolutions, de ces alternances et de ces animaux, étranges enfantements d’une antique nature. Sous la couche qui recèle les éléphants, les rhinocéros, les mastodontes fossiles, appartenant tous à des genres connus ou à des genres voisins de ceux que nous connaissons, se présentent une foule d’autres, d’un âge plus ancien et de genres tout à fait dissemblables. Parmi les mammifères, ces genres sont le palæotherium, le lophiodori, l’anoplotherium , l’anthracotherium, le chœropotameet l’adapis. Ces genres, qui appartiennent aux pachydermes, offrent près de quarante espèces aujourd’hui éteintes entièrement, avec des tailles et des formes auxquelles le règne animal actuel n’offre de comparable que trois tapirs et un daman. Avec eux vivaient quelques carnassiers, des poissons d’eau douce, non moins différents des nôtres; de telle sorte que

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