‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 21 sur 75 · Nati melioribus annis, dit Virgile · texte numérisé non relu

Nati melioribus annis, dit Virgile

vieillit à reporter au temps de la jeunesse la chaleur, le charme et la beauté. Sous cette illusion inévitable se coloi’a l’origine des choses, dans des récits astreints d’ailleurs, par des souvenirs flottants, à quelques conditions communes. L’homme, par la constitution même de ses sens et de son esprit, est mis à toute sorte de faux points de vue, dont le plus vulgaire exemple est la croyance nécessaire au mouvement du soleil et au repos de la terre. De même le faux point de vue intellectuel et moral dont je parle l’obligea spontanément à grandir et à parer le passé. Rechercher dans les narrations antiques, dans les poésies primordiales, ce qui est issu du faux point de vue, et ce qui fut donné par des traditions qui surnageaient, est un travail dont on peut tenter l’ébauche, aujourd’hui que l’on connaît mieux l’état toujours relatif de l’esprit humain et certains vestiges des civilisations rudimentaires.

Il n’y a point, jusqu’à présent du moins, de mesure pour les intervalles du temps écoulé. Entre le moment où l’homme se mit à tailler des cailloux pour se faire des instruments et des armes, jusqu’au moment où vous le trouvez occupé, sur les bords du Nil, à ériger des temples et des pyramides et à y inscrire en hiéroglyphes ses souvenirs, est un très-vaste espace. Cet espace s’accroît encore, s’il faut, comme tout l’indique, le couper par un événement géologique qui sépare l’humanité en deux groupes, l’un plus ancien et plus voisin des rudiments, l’autre plus récent et plus développé. L’empire égyptien se donnait dix mille ans d’existence, lorsque ses prêtres conversaient avec Platon; et la critique actuelle, qui le suit avec toute certitude jusqu’à plus de quarante siècles, ne peut voir en ce dire une simple vanterie. C’est donc à un terme ainsi placé approximativement qu’il faut conduire les popu-

lationsqui peu à peu s’élevèrent, du dénûment primitif, à l’immense et prospère organisation des empires de l’Égypte et de l’Asie. La route est tracée, on voit le point de départ, on connaît le point d’arrivée, des jalons même sont placés çà et là; mais une ignorance profonde cache les difficultés de la frayer, et, partant, les durées des étapes.

Non-seulement la notion d’une marche en une voie déterminée est acquise, mais encore on peut apercevoir avec netteté dans les linéaments généraux de quoi a été rempli l’immense espace parcouru, l’immense durée employée à jeter les fondements d’un édifice dont les proportions futures étaient inconnues. Tous les arts nécessaires et beaucoup des arts utiles commencèrent alors. On fut occupé à donner satisfaction aux besoins les plus pressants de notre nature. C’était à la fois la chose la plus impérieusement commandée et la moins difficilement exécutée. De cette période datent les débuts de l’industrie, d’où émanent ensuite les autres développements. Cet ensemble est la loi même de l’histoire que, dans quelque autre travail, je m’ètforcerai de rattacher à la constitution de l’esprit humain, si bien qu’il a fallu nécessairement que l’évolution fût telle, sans permettre aucune inversion essentielle. Toujours est-il que les recherches nouvelles ont fait faire un grand pas à Thistoire, et ont montré, sinon les événements qui s’étaient passés dans l’espace antéhistorique, du moins la nature des œuvres matérielles et intellectuelles qui s’y étaient accomplies.

Les occupations de Tère primitive étant de la sorte aperçues dans leur généralité, il est deux ordres d’explorations qui peuvent conduire à en reconnaître la succession graduelle et l’enchaînement régulier. Sans doute on ne saura jamais rien sur les événements, alor.s

que les honinies cornbattaient contre les mastodonte?, ou que les peuplades guerroyaient contre les peuplades, ou que les races supérieures commençaient à envahir le sol et à exterminer ou à disperser devant soi les races inférieures : ils sont effacés à jamais de la mémoire. Mais, si nous les connaissions, ils nous présenteraient un tableau très-semblable à celui des guerres entre Mohicans etHurons, et n’auraient d’intérêt qu’autant qu’ils serviraient à contrôler la marche progressive des races vers une civilisation meilleure. Enlisant, par exemple, les débuts de l’histoire de France, on est saisi d’ennui et de dégoût au récit des luttes de ces princes mérovingiens, sortes de loups humains qui ne sont occupés que de guerres, de proies et de partages; mais la véritable grandeur de cette histoire se révèle quand, écartant la monotonie apparente qui la recouvre, on cherche à voir comment les Germains se fondent parmi les Gallo-Romains, comment se transforment les institutions de l’empire, comment la féodalité débute, comment le pouvoir spirituel se dégage, comment les langues néo-latines sont en germe, comment en un mot l’ordre social nouveau sort des ruines de l’ancien. De même ici ce qu’il faut chercher, c’est par quels degrés l’homme primitif et dénué est parvenu, quand l’histoire entrevoit les premiers empires, à fonder de puissantes sociétés munies de toute sorte de ressources et de connaissances. Deux voies d’exploration sont, comme je l’ai dit, ouvertes : l’une est l’étude comparative des sociétés sauvages qui ont existé ou qui existent sur le globe, et leur classement méthodique; l’autre est l’étude des monuments de l’antique industrie, les vestiges de l’antique existence que l’on exhume du sein de la terre. C’est une archéologie qui se recommande aux méditations de l’historien.

La hache en silex, contemporaine des mastodontes, est le témoin le plus ancien. Nous n’avons rien qui soit plus humble que cet essai d’industrie, ni qui remonte plus haut. Se développer d’un germe et passer de phase en phase est le propre de toute vie et de tout ce qui provient de la vie. C’est ainsi que les sociétés, concurremment avec la transformation héréditaire de la vie individuelle, sont assujetties à la loi de développement suivant les conditions de l’existence qui leur est propre. Le génie humain peut se vanter, comme d’une de ses plus belles découvertes, d’avoir déterminé, sur une durée connue qui ne dépasse guère quatre à cinq mille ans, la marche du phénomène et la direction du mouvement. L’astronome, sur un bout de courbe qu’il observe, calcule l’orbite entière d’un astre. C’est, on peut le dire, sur un bout seulement de la série que non pas la courbe (nous ne sommes plus ici en astronomie), mais l’évolution, malgré toutes les perturbations de lieux, d’événements et de races, a été entrevue. Aussitôt une lumière s’est projetée sur le passé; une lumière plus indécise, mais réelle pourtant, s’est projetée sur l’avenir. Quand les races humaines ont débuté sur la terre, il était incertain si l’empire devait leur en appartenir; quand elles ont combattu entre elles pour le sol, pour les eaux, pour la conquête, il était incertain qu’il dût jamais sortir de là que des sociétés partielles, cantonnées et ennemies. Aujourd’hui la terre est conquise, et l’humanité absorbe peu à peu les sociétés partielles et les entraîne vers un but commun.

DE

Un célèbre chimiste, M. Liebig, a publié à peu près sous ce Litre des Lettres où il expose les services que la chimie rend à la physiologie. Ce n’est pas l’objet que je me propose ici : mon but est d’examiner quelles sont les limites entre la chimie et la biologie, entre la science des actions moléculaires et celle des actions vitales. Les terres debatables, pour me servir de l’expression que le grand romancier de l’Écosse a rendue familière même aux oreilles françaises, ne se trouvent pas seulemefit aux frontières entre deux États, elles se trouvent aussi aux frontières entre deux sciences. La chimie s occupe des combinaisons qui s’opèrent entre les substances. Or la vie elle-même est une combinaison

Page 1