Comment les idées générales s'introduisent dam la
biologie.
Ceci iiiôine me conduit à considérer ce que je m’étais proposé, c’est-à-dire comment, dans une science telle que la biologie, on était parvenu à former des abstractions suffisamment positives pour servir de base à une doctrine. Il faut bien se représenter les conditions du problème. D’abord, cette science ne pouvait marcher que du composé au simple; ce qu’elle étudia d’abord, c’est le corps organisé dans son ensemble; puis, quand elle essaya de pénétrer dans cet ensemble, elle ne rencontra que des parties fort complexes. Ainsi la moindre portion qui s’olîrait aux anciens anatomistes était, dans la réalité, bien autrement compliquée qu’elle ne paraissait. Un muscle, quel qu’il soit, présente nonseulement la libre 'musculaire qui est tout ce qu’on croit d’abord y trouver, mais un tissu cellulaire, des xrtères, des veines et des nerfs. De la sorte, par une illusion qui est si fréquente dans l’étude de la nature, ce qui était l’élément naturel n’était pas l’élément scientilique, celui qui pouvait fournir l’abstraction, la généralité. La Fontaine a dit :
Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse;
La raison décide en maîtresse ;
Mes yeux, moyennant ce secours.
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
C’est à faire que ce mensonge perpétuel nous trompe de moins en moins que la science travaille.
Quand, en elîet, il est devenu visible que l’élément naturel ne fournit pas des généralités ou n’en fournit
que de lictives, et qui, sans aucune valeur pour la biologie même, n’en ont une certaine qu’à titre d’exercice pour l’esprit humain, c’est l’étude des particularités qui prévaut. Ces particularités n’ont qu’un mérite, c’est d’être réelles ; à part cela, elles ne donnent aucune doctrine qui éclaire et guide dans les ténèbres. Il est vrai qu’il n’en faut pas faire fi, car il viendra un temps où elles prendront corps et vie et entreront, comme autant de particules nécessaires, dans le système; mais, avant ce raoment-là, on conçoit fort bien comment des esprits avides de savoir et impatients du temps et des obstacles ont pu les prendre en dédain et les frapper d’anathème. Tel fut le cas de Platon ; il avait un mépris infini pour tout ce qui portait le caractère du fait particulier, et, comme il disait, de l’empirisme. Il est vrai qu’alors l’empirisme était bien humble, n’ayant fourni de solides déductions qu’en géométrie et en astronomie. Aussi était-ce la période où les conceptions métaphysiques (j’entends par métaphysiques celles qui sont abstraites sans s’appuyer sur la réalité) avaient le plus ample domaine et la fortune la plus haute.
Il n’est pas hors de propos de donner un échantillon des conceptions générales qui se formaient sur ce sujet alors qu’ elles étaient impossibles, dans l’antiquité, par exemple, où l’on était le plus loin du terme. Il y a, dans la collection hippocratique , un livre intitulé : Z)es. Chairs, qui contient une tentative de ce genre. L’auteur, qui n’est pas Hippocrate, mais qui n’en appartient pas moins à une époque très-reculée, essaye d’expliquer la tormation des organes : « Ce que nous appelons le chaud, dit-il, est, à mon avis, immortel, a 1 l’intelligence de tout, voit, entend, connaît tout, le ; présent comme l’avenir; quand toutes choses se con-
fondirent, la plus grande partie du chaud gagna la circonférence supérieure : c’est ce que les anciens me paraissent avoir nommé éther. Le second élément, placé inférieurement, s’appelle la terre, froid, sec et plein de mouvement, et, de fait, il a une grande quantité de chaud. Le troisième élément, qui est l’air, occupe, étant un peu chaud et humide, l’espace intermédiaire. Le quatrième, l’eau, qui est le plus près de la terre, est le plus humide et le plus épais. » Ce sont, pour me servir de l’expression moderne, les principes médiats de l’auteur, principes qui, comme on le voit, ne peuvent servir k rien, puisqu’ils comprennent un agent impondérable, le chaud, l’eau et l’air, qui sont chacun formés de deux gaz, et en lin la terre, qui est un amas de substances diverses. Puis de là il ne passe pas aux principes immédiats, notion qui est, en effet, inaccessible pour lui; mais il passe aux organes mêmes, le cœur, les veines, etc., dont il explique la formation en supposant que les proportions de chaud varient dans les parties de terre. La généralité est ici patente : c’est le chaud, principe actif et intelligent, qui, se mêlant à la terre, l’anime et lui donne toutes les formes vivantes des organes. La généralité, dis-je, est patente; mais la réalité fait défaut; et, puisque de telles spéculations ont paru dignes d’occuper et ceux qui les écrivaient et ceux qui les lisaient, elles témoignent combien toute biologie positive était encore fermée aux esprits les plus actifs.
Pourtant ces spéculations qui touchent à l’histoire par ce témoignage y touchent aussi par un autre point qui a son importance. L’auteur, sentant qu’il était nécessaire de leur donner une base, avait dit : « Je n’ai besoin de parler des choses célestes qu’autant qu’il iaut pour démontrer quelles parties sont nees et se sont
formées, ce qu’est l’âme, ce qu’est la santé et la maladie, ce qu’est le mal et le bien dans l’homme, et par quelle cause il meurt. » Remarquez quelle est sa base : l’étude des choses célestes, c’est-à-dire l’astronomie. Or l’astronomie était la seule science qui, après les mathématiques, eût à cette époque acquis une certaine consistance. Sa base ne peut être la physique ni la chi«' mie, qui n’existent pas, et qui, cependant, constituent autant de degrés pour monter à la conception de la biologie. Il y a donc un vaste intervalle que l’auteur essaye en vain de franchir et qu’il comble à l’aide d’hypothèses sans autorité et sans valeur. La faiblesse même - de ces hypothèses, la vaste distance à laquelle elles sont de la réalité, donnent la mesure de la difficulté relative du problème, de l’insuffisance provisoire de l’esprit scientilique ; mais n’en considérez pas moins comme un fait très-instructif cette nécessité qui oblige un auteur hippocratique à s’adresser à l’astronomie, pour concevoir la formation des parties vivantes, quand il pourrait, ce semble, se livrer sans contrôle à son imagination. Si l’on demande comment il se fait que les penseurs spéculant sur les êtres organisés prennent cette voie, on comprendra qu’ainsi le voulait l’état général de la science contemporaine, le point du développement simultané.
Encore un exemple (celui-là, je l’emprunte à Galien) de la distance énorme qui se trouvait entre les idées générales de l’antiquité et les phénomènes réels. Cet auteur, dans son opuscule sur les Mœurs de l'Ame, où, s’occupant des facultés intellectuelles, il s’occupe de la partie la plus difficile de la biologie, de celle qui, par conséquent, lui était la plus inaccessible, est d’opinion que plus le tempérament est sec, plus l’âme devient sage. « Lors même, dit-il, qu’on ne voudrait pas
concéder que la sécheresse est une cause d’intelligence, je pourrais du moins invoquer le témoignage d’Héraclite lui-même; car n’a-t-il pas dit : Ame sèche, âme très-sage, pensant que la sécheresse est la cause de l’intelligence? Et il faut croire que cette opinion est la meilleure, si nous songeons que les astres qui sont resplendissants et secs, ont une intelligence parfaite; car, si quel([u’un disait que les astres n’ont point d’intelligence, il paraîtrait ne pas comprendre la puissance des dieux. » Comme toujours, c’est dans l’ensemble cosmique tel qu’il le conçoit, et spécialement dans les astres, que l’auteur va chercher la généralité; comme toujours, cette généralité, qui est ici une assimilation de la sécheresse avec les phénomènes réels, ne se rapporte à l’objet dont il est question que dans l’esprit de celui qui tente de telles combinaisons abstraites. Et si, analysant de plus près ce rapport, on voulait en déterminer la nature, on verrait qu’il n’est pas, comme la conception même, chimérique et illusoire; qu’il est positif en tant qu’historique, dénotant la concordance nécessaire entre toutes les notions. 11 explique d’une manière satisfaisante la singulière aberration qui fait prendre à des hommes, d’ailleurs très-éclairés et trèspénétrants, de vains mots pour des choses. Sans cela, tout est mystère dans les premiers essais de généralisation ; avec cette clé, tout s’éclaircit. Les mots sont vains pour nous qui avons une tout autre conception du monde que n’en avaient nos aïeux ; ils étaient des choses pour eux , qui , ne connaissant pas l’agence intermédiaire de la physique et de la chimie, n’apercevaient, du monde, que les relations de la terre avec le ciel.
Si c’était ici le lieu, je ferais l’énumération des sys- j tèraes de biologie ou de médecine (on peut prendre les
Dans ses rapports avec la chimie. 221
uns pour les autres, longtemps ils se confondirent), et je montrerais comment ils descendent successivement de ces stériles hauteurs pour se rapprocher sans cesse à l’aide des sciences nouvelles qui se constituent. Déjà les systèmes physiques sont plus près de la réalité que ces systèmes de l’antiquité, qui s’appuyaient sur les éléments et sur les astres. Les systèmes chimiques, venus plus avant dans les mouvements intimes de la matière, donnent, sur la vie, des conceptions plus spéciales et qui serrent davantage le problème. On a là un moyen de comprendre et de classer les systèmes de médecine ; ils cessent d’être une aride série, qui, n’offrant point d’enchaînement, n’offre point d’instruction. Liés entre eux par leur rapport constamment historique avec l’ensemble de la connaissance, ils montrent la pensée biologique suivant, comme une aiguille aimantée, toutes les phases du savoir, et se tournant successivement vers celle des sciences qui l’amène à de plus grandes profondeurs, jusqu’à ce qu’enfin, les temps étant accomplis et ces notions préparatoires étant acquises, une illumination se fait dans quelque esprit puissant, et on met délinitivement le pied sur le véritable domaine des idées générales de la biologie et, partant, de la médecine.
La considération du corps organisé en son ensemble étant beaucoup trop complexe pour suggérer aucune généralisation satisfaisante, et, par suite, la dissection ayant cherché et isolé un nombre infini de parties dans ce tout, il fallut, on le voit, qu’une méthode plus puissante que celles qu’on avait employées jusqu’alors s’appliquât au problème. Cette méthode fut la comparaison. Entre les parties ainsi disséquées et isolées, elle nota des analogies, des ressemblances qui lui permirent d’analyser le corps tout autrement que n’avait fait la sim-
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pie dissection. Au lieu de le partager en organes et en fragments d’organes, elle le partagea en tissus, qui s’étendent sur des groupes d’organes, et qui partout offrent la même disposition, le même arrangement, et, je dois ajouter, les mêmes propriétés. A ce point de vue, le corps ne se présente pas comme une réunion d’organes ayant des configurations spéciales, mais il se présente comme une réunion de tissus ayant chacun sa texture. On peut dire, en se servant du langage mathématique, que la dissection simple est l’anatomie élémentaire, et que la dissection par comparaison est l’anatomie transcendante. C’est par cette voie que s’introduisit finalement l’abstraction ou généralisation dans l’étude de la biologie, qui, dès lors, cola est évident de soi, se trouva constituée comme science. Elle n’eut plus à craindre d’être considérée comme un cas particulier, soit de la physique, soit de la chimie, suivant que prévalaient les doctrines physiques et chimiques. L’esprit scientifique était, par ce dernier échelon, arrivé non-seulement à voir, ainsi que faisaient nos devanciers, la vitalité comme attribut total du corps, attribut que tantôt, cherchant le côté positif, on confondait avec les phénomènes de chaleur, d’électricité, de chimie, et tantôt, cherchant le côté général, on adjugeait à la métaphysique ; mais encore il était arrivé, combinant le côté positif et le côté général, à distinguer certaines textures communes correspondant à certaines propriétés communes aussi.
En effet, c’est uniquement par une vue de l’esprit et pour la facilité de l’étude que l’on sépare l’anatomie de la physiologie, l’état inactif et immobile de l’état mobile et actif. Embrasser simultanément le tissu et sa propriété est ce qui distingue toute spéculation positive de toute spéculation métaphysique ou de toute
jpéculation physique et chimique sui’ la biologie. Quand on ne considère que les propriétés ou facultés sans considérer la texture, on laisse une part du phénomène réel, part qui le limite, le resserre, et le rattache à ses conditions immanentes. Quand, au contraire, on ne voit que la texture et qu’on ne la rapporte pas à ses propriétés, qui sont spéciales, on rétrécit le champ, on abaisse la recherche, et, faisant qu’elle ne porte plus sur le fait total, on ramène une question de vitalité à une question d’électricité ou d’affinité, et cela sans profit, puisque c’est appliquer à la serrure une clé qui ne l’ouvre pas. Mais, remarquez-le bien, la conception des propriétés de tissu, qui est si profonde parce qu’elle est si réelle, ne se rapporte aucunementà ce qu’on appelle usage d’un organe; elle est d’un ordre bien plus relevé. Ainsi le cœur a pour usage de lancer le sang dans les vaisseaux, et cet usage, pour peu qu’il survienne quelque désordre dans la dis])Osition du viscère, éprouve une perturbation correspondante; si quelqu’une des valvules qui ouvrent et ferment les orifices cardiaques est lésée, il y aura trouble dans la circulation, changement dans l’impulsion, altération des bruits qui se produisent dans ce qu’on nomme les battements du cœur. Ce sont là des rapports manifestes et constants entre l’organe et l’usage; il n’en faut pas moins se garder de confondre cet usage (et tout organe a un usage) avec les propriétés primordiales des tissus. Chaque organe remplit des usages spéciaux, mais il les remplit en vertu de ces propriétés mêmes qui lui sont inhérentes par l’intermédiaire des tissus qui le composent.
Ayant ainsi touché les fondements de l’anatomie générale, qui reposent sur une certaine manière de comparer, on peut revenir au mode de comparaison qu’A-
ristote avait institué de si bonne heure. On ne confondra pas ces deux modes; car ils sont essentiellement différents; et au philosophe grec dont le génie a entrevu le premier, le second était interdit par la nature des choses et par l’évolution historique. De même que, voulant écrire son traité de politique, il rassembla toutes les constitutions lui connues, afin de donner une base expérimentale à ses aperçus ; de même, voulant spéculer sur la structure des animaux, il rapprocha les descriptions des parties semblables. Dire comment il s’arrêta dans le chemin de la biologie, c’est dire comment il s’arrêta aussi dans le chemin de l’histoire et de l’organisation sociale; de son temps, rien n’était prêt pour la solution, il ne put que montrer la rectitude de son jugement, la puissance de son esprit, et écrire ce qui, après avoir été un aliment pour tant de générations, a perdu enfin cet office et pris désormais celui de document impérissable de l’histoire scientifique. Le procédé de comparaison employé par Aristote menait, non pas à créer l’anatomie générale, mais à voir comment un même appareil et par suite une même fonction se modifient dans la série vivante pour s’accommoder aux circonstances diverses de l’être. Ainsi, par exemple, c’est la comparaison qui nous apprendra ce que devient l’appareil respiratoire dans les mammifères, dans les oiseaux, dans les reptiles, dans les poissons; en un mot, par elle nous saurons toutes les conditions auxquelles l’organisation est assujettie, comment la vie se fait jour entre les nécessités imposées par les lois du monde inorganique où elle est implantée et par la force qui lui est inhérente, comment, obligée pour durer d’absorber l’oxygène, elle transfor-mei’a l’organe respiratoire, suivant que ce gaz est dans« l’air ou dans l’eau. C’est la comparaison qui, de déduc
DANS SES RAPPORTS AVEC LA CHIMIE. 22ü
tion en déduction, a suggéré la conception de la hiérarchie des êtres vivants; mais, pour porter tous ses fruits, elle avait besoin d’être assise sur Tanatoraie générale, qu'elle ne pouvait fournir. Aussi la tentative d’Aristote, qui, toute grande qu’elle fut, ne dépassait pas les connaissances de son temps, ne devait point avoir de suites immédiates, non plus que la doctrine qu’il établit dans son traité De l'Ame, et où il touche de bien près les propriétés essentielles à la matière vivante. Il ne lui manque qu’une chose pour y arriver ; mais cette chose est justement ce qui devait occuper tant de siècles et demander tant d'acquisitions préparatoires : c’est de rapporter à des éléments déterminés les propriétés qu’il entrevoit. Ne le pouvant, attendu que ces éléments n'étaient pas connus, sa conception, toute réelle qu’elle est, rentre dans ces vues avancées que la science du temps n’a aucun moyen de prouver. C’est ainsi, je le répète, que les savants qui, dans l’antiquité, croyaient que la terre tournait autour du soleil, disaient vrai sans pouvoir prouver et établir ce qu’ils disaient. Par ce coté aussi on aperçoit ce qui est la base de toute biologie positive, à savoir le rapport entre la propriété et la texture. Voyez Aristole : il touche un des cotés, mais l’autre lui demeure inconnu, et par le fait tout lui échappe.
Je me suis, je pense, expliqué jusqu’à ce moment d’une manière assez précise pour qu’on ne se méprenne pas sur le but de la biologie. Ce but est non pas de montrer ce qu’est la vie en soi, mais de montrer quelles sont les conditions de la vie. Ce sont deux ordres d’idées tout à fait dilférents : le premier appartient à lenlance de la science; le second, à sa maturité. On entend des hommes, môme éclairés, se récrier sur l’imperfection de la médecine, maintes fois confondue avec
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la biologie, et demander qu’elle nous révèle enfin le mysière de l’organisation vivante. A cette question il n’est point de réponse; et, pour cela, la biologie n’est pas moins avancée que ses sœurs; car celles-ci aussi n’ont point de réponse à donner, quand on les interroge sur la notion intime de ce qui fait l’objet de leur étude. Ni l’astronomie ne sait dire ce qu’est en soi la gravitation ; ni la physique, ce qu’est en soi le calorique, l’électricité, la lumière; ni la chimie, ce qu’est en soi la puissance ou propriété de se combiner ou de ne pas se combiner que porte avec lui tel ou tel corps. Rechercher l’essence des choses, les causes premières, les causes finales, appartient à l’esprit humain quand, n’ayant pas encore mesuré ses forces, il suppose accessible ce qui, dans le fait, lui est complètement interdit. Il n’a aucun sens qui lui découvre une trace vers de pareilles régions; il n’a aucun moyen direct ou indirect qui l’y conduise. Toutes les fois qu’il croit avoir trouvé un échelon, cet échelon ou se brise sous lui ou lui ouvre seulement d’autres perspectives, sans que jamais apparaisse la vue dernière qui doit le satisfaire. Aussi, instruit par l’expérience et arrivé à sa maturité, il cesse de poursuivre d’insaisissables objets; il rejette loin de lui les vains désirs qui ne sont pas de sa condition; et c’est alors que sa résignation résolue, portant les plus beaux fruits, lui révèle toutes ces agences qui accomplissent l’œuvre du monde, el qu’il crée l’ensemble des sciences, précieux et puissant intermédiaire entre la pensée (iui contemple et le bras qui agit.
3. Comment la chimie atteint de son côté la biologie. — De la condition supérieure des actes chimiques dans le corps vivant.
Tandis que la biologie parvenait, après un long labeur, à déterminer les parties élémentaires des corps vivants, la chimie les atteignait aussi par une autre voie; mais on touche aussitôt l’extrême différence des deux points de vue biologique et chimique. Dans le premier, ces parties élémentaires sont les plus simples où l’organisme puisse se résoudre; dans le second, elles sont les plus complexes que la chimie ait à étudier. L’alchimie, inconnue à l’antiquité, est une production du moyen âge, et à son tour la chimie est une production de l’alchimie. L’étude chimique des corps organisés, la nature des choses l’indique, dut être postérieure à l’étude chimique des corps bruts; car, c’est la loi générale de l’esprit humain, il va toujours du plus facile au plus diflicile, et, si l’on me permet cette expression, de ce qui est clé à ce qui est serrure. Quand, se fourvoyant, dans son ignorance préliminaire, il entame des études prématurées, il en est puni par des retards qui finissent par tout remettre bout à bout. Or la première clé pour l’analyse des substances organiques est l’analyse même des substances brutes, celleslà ne pouvant exister sans celles-ci (ce qui, par parenthèse, montre la subordination nécessaire du monde animé au monde inanimé). D’abord la chimie traita rudement les matières délicates qui arrivaient dans son laboratoire. Accoutumée à manier les sels et les alcalis, les gaz et les métaux, qui, sublimés par le feu ou dissous dans l’eau, se retrouvent toujourSj elle vit les
agrégats bien plus mobiles et bien plus complexes qui constituent les organismes se dissiper ou se dénaturer sous ces épreuves trop grossières. Mobiles, ils disparaissaient sous ses doigts, ne laissant pour trace de leur existence que ces principes médiats, ces corps indécomposés en lesquels tout se résout; complexes, ils se modifiaient sous l’analyse même, et prenaient des formes et des compositions toutes différentes de ce qu’ils étaient réellement quand ils faisaient partie de la substance vivante. Enfin , sous la direction de l’anatomie, qui voyait de jour en jour plus clairement ce qu’elle avait à demander, la chimie parvint à isoler, sans les altérer, les parties élémentaires, les principes immédiats des animaux.
Maintenant, ces parties élémentaires, ces principes immédiats étant ainsi isolés, à qui en revient l’étude? Est-ce à la chimie? est-ce à la biologie? Laquelle des deux doit en poursuivre les actions, en déterminer les combinaisons, en rechercher les propriétés? A la vérité, il est bien manifeste que, sans la chimie, la biologie n’en aurait jamais obtenu la notion; on n’a qu’à se représenter où elle en était là-dessus à l’époque où, nulle chimie n’existant, on essayait cependant de pénétrer dans la science de la vie. L’intervention de la chimie est donc ici nécessaire; elle indique d’une manière patente la subordination hiérarchique de la biologie, c’est-à-dire que celle-ci ne peut cheminer sans celle-là. Mais de cette intervention, toute nécessaire qu’elle est, il ne suit pas que les principes immédiats, en tant que parties du corps vivant, n’obéissent qu’aux lois chimiques et ne soient pas soumis à d’autres puissances que celles qui règlent les combinaisons et décombinaisons des corps inorganiques. En d’autres termes, ou bien il serait possible que la chi--
mie fût ici un instrument sans doute indispensable, sans lequel l’exploration serait stérile et n’avancerait pas, mais pourtant un simple instrument, dont le rôle ne saurait être interverti sans dommage; ou bien, au contraire, il serait possible qu’à cette extrémité de l’analyse anatomique, quand on touche aux éléments et aux principes, la biologie perdît ses droits, et qu’à ces confins de l’ordre organique et de l’ordre inorganique les affinités fussent ce qui prédominât uniquement.
Ce débat est très-loin d’être simplement un débat d’attributions, en ce sens qu’il soit peu important de décider à laquelle des deux sciences l’étude des principes immédiats sera dévolue, étant de nature à être aussi bien traitée par l’une que par l’autre. Non, la solution sera toute différente suivant la juridiction devant laquelle la cause sera portée. En effet, si les principes immédiats relèvent de la chimie, comme en définitive c’est dans leur enchevêtrement que se passent les phénomènes essentiels à toute vitalité, à savoir ceux de la nutrition, il faudra bien convenir que ces phénomènes appartiennent à cette science. Dès lors la nutrition devient un cas chimique; il y a empiétement d’une science inférieure dans une science supérieure, introduction de lois relativement plus grossières en des phénomènes relativement plus délicats et plus compliqués. Si la chose est possible, c’est un bien ; car on réduira les difficultés, la chimie étant une science plus simple que la biologie. Si, au contraire, la chose est impossible, les efforts seront sans doute en pure perte, mais fourvoieront pour un temps les esprits, et, pour ce temps, abaisseront la dignité de la science. Je m’explique; car je ne voudrais pas qu’on vît dans cette expression une intention de rehausser une science aux dépens d une autre; elles se valent toutes, et dans leur
ensemble hiérarcliique elles forment un tout parfait où Ton ne peut ôter une pierre sans ruiner l’édifice, qui est le système de la vraie philosophie. Mais dans ce système, justement parce qu’il est hiérarchique, parce que les sciences se supposent l’une l’autre, ne pouvant se développer que l’une après l’autre, le plus grand méfait théorique que l’on puisse commettre, c’est d’importer la méthode de la science inférieure dans la science supérieure. On prendra, si l’on veut, pour exemple cette tentative qui n’est pas loin de nous, et par laquelle on assimilait le principe de vie au principe électrique, l’électricité devenant dans le corps vivant un prétendu üuide nerveux qui n’est pas suffisamment expulsé et qui hante encore plus d’une intelligence. De la sorte, un agent aussi universel que l’électricité, dont aucune particule de matière n’est privée, se trouverait, par surcroît, limité au service d’une substance aussi circonscrite dans sa masse que l’est la substance organique I Un agent aussi simple dans son opération produirait les phénomènes si compliqués de la vie 1 Un agent, si visiblement physique en ses effets, pourrait assez se transformer pour animer le corps vivant d'instincts, de sensations, de passions, d’intelligence! Il J a constamment eu des protestations contre de pareilles conséquences. Importer les procédés d’une science inférieure dans une science supérieure séduit toujours quelques esprits par une apparence positive, attendu qu'on applique ce qu’on sait mieux à ce qu’on sait moins; mais ce n’est qu’une apparence; car là est un hiatus dont on ne tient pas compte, et l’on saute d’un ordre de phénomènes dans un autre. Aussi ce vice de logique était-il senti instinctivement par les gens qui, sans pouvoir le démontrer, refusaient leur assentiment, et se jetaient dans l excès contraire de
i’abstraction nuageuse et de la métaphysique sans consistance; mais la conciliation est obtenue, la satisfaction est donnée aux deux besoins essentiels de l’esprit : avoir une doctrine qui soit à la fois positive et au niveau de l’ordre des phénomènes, puisque la biologie a ses lois propres dont la complication supérieure constitue le caractère.
MM. Robin et Verdeil ont consacré de longs prolégomènes au débat dont il s’agit ici : « Il sera impossible, disent-ils, de parvenir à la solution des grandes questions d’anatomie générale, de physiologie et de pathologie, tant que l’on ne saura pas de quelle manière les principes immédiats sont unis les uns aux autres pour former la substance organisée; tant que l’on ne saura pas comment ceux d’origine minérale sont unis à ceux qui, cristallisant aussi, ne se trouvent pourtant que dans les corps organisés; tant qu’on ne saura pas comment ces derniers se réunissent ensemble, en toutes proportions, pour former un troisième groupe de principes non cr'.-tallisables; comment enfin les principes des trois Classes ci-dessus s’unissent ensemble pour former la matière organisée susceptible de vivre, c’est-à-dire de renouveler incessamment ses matériaux par un double acte de combinaison et de décombinaison. Tant que ces questions ne seront pas traitées à fond, nous continuerons à rester dans une stérile agitation ou dans la torpeur, agitation prise pour le progrès, torpeur prise pour la stabilité. Depuis l’étude des principes jusqu’à celle des humeurs et des tissus, c’est en vain que vous demanderez à la chimie ou à la physique de résoudre les questions qui s y rapportent; car elles sont anatomiques et physiologiques : anatomiques en elles-mêmes, physiologiques quant aux actes ou aux propriétés que ma-
de la science de la vie
nifestent ces corps. C’est à nous-mêmes, anatomistes et médecins, de les poser, à nous qui manifestons notre impuissance en réclamant de la chimie ce qu’elle ne peut nous donner, et qui nous plaignons à tort de ce qu’elle brûle ce qu’elle devrait nous décrire, lorsque c’est à nous qu’en revient la description. Cette étude, il est vrai, nous la devons faire à l’aide des instruments de la chimie, mais indépendamment des hypothèses chimiques. »
Dans la série d’arguments que les deux savants auteurs ont développés avec soin, je n’en choisirai qu’un, le jugeant à la fois le plus capable de décider la controverse et de figurer dans cette Revve. Toute substance vivante, végétale ou animale, est caractérisée par une propriété essentielle qui ne fait jamais défaut et qui est le fondement de toute vie, à savoir, la nutrition. Cette nutrition, à son tour, est caractérisée par un double mouvement de composition et de décomposition, c'està-dire qu’à chaque moment des particules qui sont usées et qui ne peuvent plus être utiles, sont disjointes et entraînées au dehors par les émonctoires qui servent d’issue, tandis que d’autres particules introduites par la respiration et par l’alimentation prennent les aptitudes nécessaires pour entrer dans la trame organisée, et viennent quotidiennement remplacer les pertes quotidiennes. La nutrition, telle que les physiologistes l’entendent, est, on le voit, différente de l’alimentation ; celle-ci n’est qu’un acte préparatoire ; celle-là, se passant dans l’intimité des tissus, est l’acte définitif; mais cet acte définitif n’est pas seulement une incorporation de ce qui arrive, c’est aussi l’élimination de ce qui n’a plus d’office. Ces deux phénomènes sont connexes et inséparables; et la vie ne serait pas plus possible si les matières nouvelles cessaient d’arriver que
si les matières anciennes cessaient de s’en aller. Le sang est le réservoir commun des unes et des autres ; tout ce qui doit être assimilé vient par lui, tout ce qui est désassimilé s’en va par lui. Il n’y a point de vie sans ce double mouvement; et, réciproquement, ce double mouvement n’est que dans la substance vivante. Il faut donc, sous un repos apparent, concevoir la composition et la décomposition incessantes. Mais que parlé-je de repos apparent? le cœur bat, le sang circule à flots pressés, le diaphragme s’élève et s’abaisse, tout se meut suivant un mécanisme régulier dont la fin est la nutrition, c’est-à-dire admission et expulsion simultanées de particules matérielles.
Qu’on le remarque bien toutefois, les lois chimiques ne sont ni suspendues ni interverties. Tout, à part ce double mouvement que je viens de caractériser, tout se passe comme les choses se passeraient si les substances n’étaient pas au milieu de ce conflit qu’on appelle la vie. L’oxygène se dissout dans le sang; les acides se combinent avec les bases, les sels se décomposent réciproquement suivant la loi de double décomposition. Des substances étrangères s’introduisentelles dans l’organisme soit comme médicaments, soit par voie d’empoisonnement, elles vont s’unir molécule à molécule avec les tissus selon les conditions chimiques, et, les changeant àinsi dans leur état et leur r composition, elles les changent aussi dans leurs propriétés; ce qui se manifeste par des phénomènes spéciaux de solution, de crise, de retour à la santé, si le médicament, appliqué à propos, réussit; de douleurs, de souffrances, de troubles mortels, si le poison triom- I phe des ressources de la nature. Dans tout ceci règne ) la chimie; et, quand on se représente ce grand pliénoï mène, cette persévérance des lois chimiques dans l’in-
térieur de l’économie végétale ou animale, on comprend (je ne saurais trop insister sur ce point, qui est capital dans l’hisioire des sciences) comment la biologie est subordonnée à la chimie, comment il était indispensable que celle-ci se développât pour que celle-là prît de la consistance. On a sous les yeux tout le travail de la nutrition, tous les phénomènes qui dépendent de l’introduction des médicaments et des poisons, et l’on y voit régulièrement prévaloir les lois chimiques : elles commandent dans le domaine qui leur est laissé, domaine subalterne, il est vrai, puisqu’une condition supérieure, celle du double mouvement, les domine elles-mêmes, mais qui n’en est pas moins fondamental et tel que, sans lui, le reste ne peut plus se concevoir. C’est là une grande part, mais ce n’est qu’une part. Les faits biologiques doivent d’abord satisfaire aux lois chimiques; à cela est tenue toute bonne interprétation ; mais la réciproque n’est pas vraie, et le fait chimique ne satisfait pas aux lois biologiques, manquant de ce quelque chose qui est le caractère de k vie.
Ce quelque chose est la mobilité du composé vivant, l’instabilité des molécules qui le forment. Là, la lixité est absente; et, quand, d’une manière relative du moins, elle commence à s’établir, c’est que l’énergie vitale diminue : la vieillesse s’achemine, et bientôt, la moindre circonstance venant à contrarier un mouvement qui de lui-même tend à s’arrêter, la mort survient. A peine est-elle survenue, que la chimie, délivrée du contrôle, rentre dans tous ses droits, dissocie les éléments suivant les combinaisons stables qui lui sont propres, et rend au fonds commun les matériaux qui avaient été prêtés pour un moment à l’individu. Au contraire, quand la lixité est à son moindre degré.
quand la combinaison et la décombinaison sont livrées à un flux rapide, alors l’être vivant, dans la plénitude de son essor, passe de l’état de graine ou d’ovule, où il est à. peine perceptible, à celui où, devenu chêne, éléphant, baleine, homme, il n’a plus qu’à s’accroître et à vieillir. Les parties les plus dures participent, seulement avec plus de lenteur, à l’incessante rénovation des particules matérielles; et l’on peut, à l’aide d’aliments appropriés qui laissent sur les os une trace colorée, suivre pas à pas dans ces organes, qui semblent si immobiles, le flux et le reflux. Rien, dans le corps, n’est ni longtemps liquide, ni longtemps solide; les liquides se solidifient et vont, suivant la place, se transformer en os, en muscles, en nerfs; les solides se fluidifient, et de chaque os, de chaque muscle, de chaque nerf sortent des particules qui entrent dans le sang veineux. De l-’arsenic a-t-il été avalé, si le patient résiste aux accidents qui ne manquent pas de survenir, on verra bientôt, à mesure que la guérison fera des progrès, la substance vénéneuse sortir chaque jour peu à peu des organes où elle s’était fixée : le mouvement d’assimilation, agissant ici en aveugle et devenu funeste, avait porté le poison jusque dans les plus profondes retraites de la vie; le mouvement de désassimilation, non moins aveugle, mais ici salutaire, l’arrache de ces retraites et le chasse de la même façon qu’il avait été introduit. Ainsi toutes ces combinaisons que nous avons dit faire le fondement de la vie sont instables et mobiles; elles sont, il est vrai, chimiques dans leur forme et dans leur condition, mais ellgs se pressent, elles se changent, elles se font et se défont par une cause supérieure qui n’est pas la chimie.
C’est dans cette cause supérieure qu’est le point inac-
cessible à la chimie. En vain réussirait-elle (et elle n’y réussit que dans des cas excessivement rares et excessivement simples) à reproduire de toute pièce dans son creuset les substances organiques : elle ne pourrait pas pour cela les animer, c’est-à-dire y susciter le mouvement qui sans cesse les combine et les décombine. Moins heureuse que le Salmonée de Virgile, qui, se complaisant au vain bruit imitateur du tonnerre,
nimbos et non imilabile fulmen
/Ere et cornipedum pulsu simulai’at equorum,
elle ne peut ni faire ni se faire aucune illusion sur la nature de ses produits. Au-dessus d’elle se passe le courant de toutes ces transformations. Elle est la servante industrieuse qui compose et décompose selon, il est vrai, des règles qui lui sont propres, mais d’après une impulsion qui lui est tout à fait étrangère. Abandonnée à elle-même, elle arriverait bientôt au terme, et ne tarderait pas à changer tous ces composés mobiles, qui sont ceux de la vie, en composés fixes, qui sont les siens à elle. Chaque fois d’ailleurs que, voulant mettre sa marque et son titre, elle manie tous les principes immédiats dont la réunion constitue le corps, elle les voit échapper de ses mains impuissantes à les retenir. Elle serait tentée de leur reprocher cette fuite rapide, et de leur demander pourquoi ils s’empressent tellement de se fondre, de se liquéfier, de se solidifier, sans qu’elle ait le temps de leur assigner ces proportions définies, ces quantités bien limitées qui sont son triomphe et sa gloire dans le règne inorganique. Avezvous jamais vu un enfant dont le doigt indisc^et, maniant un baromètre, a cassé le tube et laissé échapper le mercure? Désireux de réparer hâtivement sa faute,
il s’empresse après le métal qui s’est répandu ; mais vaine poursuite ! il le saisit, le serre entre les doigts et espère le rapporter peu à peu dans le réservoir; à chaque fois il n’a fait que le partager en globules plus petits et plus roulants, jusqu’à ce qu’enfin, désespérant de réussir, il en considère d’un œil dépité la fuite et la dispersion. Il faut comparer aux efforts de cet enfant tous les efforts qu’a faits ou que ferait encore la chimie pour s’élever hors de son niveau, pour sortir de son domaine. Là où elle commande légitimement et où son autorité est réelle, les particules matérielles ne trompent pas sa vigilance; elle mesure, elle pèse, elle connaît les proportions, elle prévoit les combinaisons qui se font et celles qui vont se défaire; sa vue est nette, sa main est sûre, son empire est déterminé. Mais, dans le milieu vivant, toutes ces qualités qu’elle possède à un degré si éminent tournent contre elle : ce quelle veut mesurer ou peser n’est ni mesurable ni pondérable; ce qu’elle veut assujettir à des proportions a pour caractère d’en changer sous les moindres influences; ce qu’elle veut prévoir n’est pas susceptible de prévision par le côté chimique. Et si l’on veut prévoir, mais alors prévoir avec moins de sûreté et d’étendue que ne fait la chimie dans son domaine, attendu qu’il s’agit de choses plus compliquées que les choses chimiques, c’est à la biologie qu’il faut s’adresser.
De déduction en déduction le lecteur est arrivé au point où il touche du doigt la différence radicale entre la matière brute et la matière vivante. La matière brute est inanimée, en ce sens qu’aucun flux intestin ne s’y manifeste et que rien ne s’y rend et rien n’en sort, molécule à molécule. La matière organique £st animée, en ce sens que les particules en sont sou-
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mises à un flux incessant, que l’une arrive et l’autre s’en va par un travail simultané qui est à la fois composant et décomposant, ou, comme on dit dans le langage technique, assimilant etdésassimilant. C’est là la propriété qui caractérise toute vie et qui en est le fondement ; mais, bien entendu, cette propriété est inconnue dans son essence; car, je l’ai déjà dit et ne crains pas de le redire, tant la chose me paraît philosophiquement importante, la science, arrivée à l’âge adulte, renonce à toute enquête sur l’intimité de cette propriété, qui est pour elle une cause première, au môme titre que la gravitation l’est pour l’astronome, le calorique pour le physicien, l’aflinilé pour le chimiste. Justement môme, en raison de cette sage renonciation qui abandonne les nuages pour les réalités, elle pénètre avec ardeur et succès dans les conditions de chacune de ces forces de la nature, en détermine les modes, les réduit en théorie, et les livre, ainsi théorisées, à tous les besoins des arts et de l’industrie. On remarquera que la substance vivante, douée de cette propriété qui l’anime, se présente avec une constitution qui lui est propre et qui ne se trouve en nulle autre; car ces deux choses sont ici connexes : la propriété et la constitution. Ainsi, avec la forme de tissu végétatif (donnant ce nom à ce qui n’est ni muscle ni nerf), une seule propriété se manifeste, c’est celle de la nutrition (la génération n’en est qu’un cas particulier). Avec une forme dilférente, la nutrition restant toujours active (c’est, je l’ai dit, la base de tout le reste), apparaît le tissu musculaire, dont la libre est contractile et cause le mouvement. Enfin avec une troisième forme se montre le tissu nerveux, qui transmet les impressions, communique les volontés aux muscles, établit le consentement et l’association entre toutes les
parties, et se concentre en organe de la pensée dans le cerveau. Ce sont là les trois conditions primordiales de la vie telle qu’elle se manifeste dans les végétaux et les animaux: une propriété de nutrition, une propriété de mouvement, une propriété de sensibilité, et, en regard, l’élément végétatif, l’élément musculaire et l’élément nerveux.
Tout le monde sait qu’il y a une chimie organique, c’est-à-dire une chimie qui s’occupe des substances organisées. Il faut bien s’entendre sur ce terme. Si l’on veut dire par là que les phénomènes organiques, en tant que soumis à la loi de composition et de décomposition simultanées, relèvent de la chimie, que les substances qui sont actuellement en proie à ce double mouvement sont des substances chimiques, que les actes par lesquels elles se maintiennent entre la combinaison et la décombinaison continues sont des actes chimiques, on se trompe, et on a une fausse vue aussi bien de la chimie que de la biologie. Il n’y a point de chimie organique en ce sens; il y a des propriétés supérieures, une constitution moléculaire supérieure qui, tout en dépendant, pour exister, des actes chimiques, n’en est en aucune façon la conséquence, c’est-à-dire que vainement on supposerait une extension quelconque des phénomènes chimiques; à quelque limite idéale qu’on les portât, ils ne se changeraient jamais en phénomènes vitaux. Si, au contraire. Ton veut dire que, une fois tirées du corps et privées de vie, c’est-àdire ne présentant plus le flux moléculaire, les substances organiques, végétales et animales, n’offrent plus, rien qui ne rentre dans le domaine chimique, on a raison, en ce sens il y a une chimie organique, pleine de difficulté et d’intérêt. C’est la mort qui les transporte d’un domaine à l’autre; mais la vie^ tant qu’elle
a fait sentir son souffle, a créti, justement parce qu’elle est d’un ordre supérieur, des combinaisons d’une complication supérieure aussi et dépassant à cet égard tout ce qui se voit ailleurs. Elle a donc élaboré d’avance un champ tout prêt pour la chimie, un champ qui la force à se replier sur elle-même et à tenter toutes sortes de voies pour conduire ses théories à travers ce dédale. Ainsi se fait le partage entre la chimie et la biologie : la substance organique morte appartient à la première; la substance organique vivante appartient à la seconde.