e ia maladie. — Conclusion
Il est, dans cette chimie organique, deux grands phénomènes qui, placés pour ainsi dire sur la limite de la vie, peuvent par cela même servir à mieux déterminer cette limite : ce sont la putréfaction et la fermentation. Quand des substances qui ont été vivantes se trouvent soumises à un degré convenable de chaleur et d’humidité, elles sont bientôt saisies d’un mouvement intestin, qui, tout en donnant des émanations odieuses et souvent malfaisantes, tout en étalant à l’œil humain un repoussant spectacle, accomplit l’office incessant de dissocier les éléments organiques et de les rendre à la terre, à l’air et à l’eau. De même encore, si à ces substances qui ont été vivantes on mêle un ferment, vous les verrez reprendre une sorte de vie, s’échauffer, fumer, bouillir et développer des produits spéciaux, tels que le vin, des acides, etc. Remarquez-le, ces substances, qui tombent si facilement sous l’empire de la putréfaction et de la fermentation, n’y sont aucunement sujettes tant qu’elles font partie
du corps vivant, où cependant existent et la chaleur et l’humidité nécessaires. Toutefois il arrivera, dansdes cas où la vie aura reçu quelque atteinte menaçante, où se sera introduit dans ses profondeurs quelque principe délétère, que, sa force se relâchant, les liquides et les solides auront tendance, sinon à se corrompre et à fermenter, du moins à s’altérer, à se gâter de proche en proche et tinalement dans leur masse, comme il arrive justement dans la fermentation et la putréfaction. Ces lièvres de mauvaise nature, connues sous le nom de typhus, de fièvre typhoïde, de variole, de peste, n’ont pas d’autre origine; et alors, chose digne de toute l’attention, une quantité très-petite de matière altérée, putride, virulente, une simple particule suffit pour communiquer ces graves affections, graves par cela surtout qu’elles sont, suivant le langage des médecins, générales, c’est-à-dire que ces matières altérées, putrides, virulentes, ont la funeste vertu de susciter dans les parties vivantes un état semblable au leur, ou, si Ton veut, que les parties vivantes ne sont pas douées de manière à résister à cette action funeste. Sous cette influence à laquelle ils répondent chacun à sa façon, les principes immédiats changent dans leur constitution, et partout leurs propriétés se modifient; modifications qui, sous un autre nom, sont les symptômes. Ainsi se propage la morve chevaline de cheval à cheval, de cheval à homme, et d’homme à homme; ainsi se prend la rage par la salive empoisonnée du chien malade; ainsi s’inocule le bienfaisant vaccin qui substitue une attection bénigne à la redoutable variole; ainsi meurt plus d’un étudiant en médecine qu’une piqûre putride livre à la fièvre suppurative, si rapidement dangereuse; ainsi s’engendrent les mauvaises fièvres dans les hôpitaux, dans les prisons encombrées; ainsi
vole la contagion sur ses ailes agiles et meurtrières.
Toutes ces causes morbiüques si dillèrentes ont aussi des expressions différentes et un enchaînement de phénomènes qui varie de l’une à l’autre, et qui est caractéristique de chacune. Ce qu’on nomme une maladie a sa marche naturelle quand elle est abandonnée à ellemême, ses modifications artificielles quand elle est susceptible d’être modifiée par un traitement, en un mot ses phases, dont la prévision, au dire d’Hippocrate, était la grande preuve du savoir médical. Et en ceci le médecin grec fait éclater sa rare sagacité et admirer la profondeur de ses aperçus ; il a saisi ce qu’il yaspéculativeinent de capital dansla maladie, àsavoir; sa régularité. Si chaque maladie a son évolution propre, il faut bien que cela tienne à des conditions permanentes, qui sont: la cause morbifique, la substance organique et la perturbation qui en naît; et, pour que la perturbation en naisse toujours la même, il faut bien que la substance organique se modifie toujours de même sous la cause morbifique. Ce seul point, poursuivi dans toute sa portée, suffirait à fonder 1e vrai rapport entre la pathologie et la physiologie.
Il y a dans la maladie, non pas apparition de lois nou'^elles, mais perversion et dérangement des lois préexistantes. En d’autres termes, elle n’est qu’un cas particulier de la physiologie, seulement un cas plus compliqué; car, outre la condition physiologique, qui doit être connue, il faut connaître le mode que détermine la cause morbifique par son action. Dans les temps anciens, les hommes, à l’aspect des phénomènes inattendus, étranges, menaçants, que présente la maladie, crurent qu'elle provenait soit de la colère des puissances célestes, soit de la méchanceté d’êtres surnaturels et malfaisants. A ce point de vue, la maladie
était, dans son essence, aussi éloignée que possible du corps qu’elle frappait, dépendant, non pas du travail qui se passait en ce corps, mais.de volontés extérieures et supérieures. Plus tard, l’étude des choses faisant des progrès, les idées se modiüèrent, et Hippocrate fut un de ceux qui, dans l’antiquité, s’efforcèrent le plus de faire prévaloir l’opinion que toutes les maladies sont de cause naturelle; mais, tout en se rapprochant ainsi de la vérité, comme au fond on n’avait pas encore la connaissance des lois physiologiques, on avait encore moins celle des lois pathologiques qui en dérivent, et la maladie fut considérée comme quelque chose d’essentiel n’ayant rien de commun avec les condiCtons mêmes de la santé. Enlin un pas de plus a conduit au fait réel, qui est que, dans la maladie, il n’y a rien d’essentiel, rien de créé à nouveau, et que tout y est encore dû aux propriétés inhérentes à l’organisme, mais alors sollicitées par des causes hétérogènes, nuisibles, délétères.
Aussi est-ce la fin des systèmes en médecine. Les systèmes, je l’ai dit plus haut, ne furent rien d’arbitraire et de capricieux, vu que ce qui les suggérait, c’était l’ensemble du savoir contemporain ; mais il n’en est pas moins vrai qu’au fond, tout en prétendant ou résumer ou diriger la médecine, ils ne lui appartenaient vraiment pas, vu qu’ils provenaient de toute autre source que la source biologique. Ils étaient donc facilement périssables, se succédant les uns aux autres selon des conditions toutes provisoires. Présentement ils sont écartés d’une façon définitive; car la médecine ne dépend plus, justement dans la partie théorique, qui est celle des systèmes, que de la biologie. Le lien de la subordination entre les deux est indissoluble désormais. La médecine ne peut rien tenter dans la voie
spéculative sans se retourner aussitôt et demander si ce qu’elle propose est d’accord avec les lois biologiques. Autrefois, au contraire, le champ de la spéculation était pour elle bien autrement vaste; elle pouvait, suivant les temps et les influences mentales, s’adresser à la physique, à la chimie, à la métaphysique. C’est grâce â cette obligation de satisfaire aux lois de la biologie qu’on ne voit plus parmi les médecins ces discordances d’opinions qui jetaient toujours un certain discrédit sur leur art, quoiqu’elles provinssent naturellement de l’absence d’un point de départ commun. Aujourd’hui ce point de départ commun est trouvé; et, à part les cas exceptionnels, difficiles, obscurs, les médecins suffisamment éclairés tombent d’accord sur le diagnostic et sur les principaux moyens à employer. J’ajouterai que, quand une notion générale de biologie entrera, comme il faut l’espérer, dans l’éducation des gens du monde, ils auront en cela la meilleure pierre de touche pour juger les conceptions illusoires qui se donnent pour des systèmes, et secoueront , loin d’eux tant de superstitions médicales qui les assié- ■ gent.
J’ai conduit mon lecteur sur les régions ardues de* la biologie. Les hauteurs de la pensée sont comme s les hauteurs de la terre : on y arrive par une ascension i laborieuse, on y respire non sans quelque gêne; mais> de ces sommités sereines où s’élève la doctrine des sages, , selon l’expression du grand poëte précurseur de Vir-gile [édita doctrina sapienlum teinpla serena), s’aperçoit l un horizon sans borne de pure lumière, et descendent i mille ruisseaux qui vont porter leur tribut fécondant à toutes les choses utiles de la vie.
DE
LA PHYSIOLOGIE