Conclusion
Une matière spéciale douée d’une propriété spéciale aussi, la vie; ayant la faculté de se nourrir, de se reproduire et de sentir; se nourrissant par un mécanisme identique dans toute la série des êtres animés, c’est-à dire par un tissu capable d’absorber, de modifier et de rejeter certains éléments ; se reproduisant, dans toute la série aussi, d’une manière analogue, par la scission du jeune d’avec le parent; jouissant, chez les animaux exclusivement, de la sensibilité et de la locomotion à l’aide de deux tissus, la fibre nerveuse et la fibre musculaire; se déployant en une succession de combinaisons depuis la plante jusqu’à l’homme; soumise, dans cette longue chaîne, à des conditions de structure qui
lient le végétal à l’animal, et l’animal inférieur au supérieur; allant dans l’échelle de la vie depuis 1 organisation la plus obscure et la plus simple jusqu’à la plus complexe, etdansl’échelle des âges depuis l’ovule, où tout est indistinct, jusqu’à l’adulte le plus complet, jusqu’à la vieillesse et à la mort ; n’agissant que conformément aux lois qui résultent de la nature de la propriété vitale et de celle des éléments intégrants; produisant des actes d’autant plus nombreux et plus étendus que l’organisme est plus compliqué; en revanche, sujette, en raison même de cette complication, à d’autant plus de dérangements et de maladies; modiliable dans des limites ti’ès-étendues à cause des composés multiples qu’elle emploie; portant l’empreinte des climats, de l’air, de l’eau, du sol, de l’élévation au-dessus des mers, et l’on pourrait dire, si on avait le moyen d’étendre la comparaison jusqu’aux autres corps célestes, de la planète même : tel est l’ensemble, telle est la vue générale de la biologie.
Toute science a sous elle des arts qui en dépendent et qui ne peuvent se passer de ses lumières. De la biologie relèvent, en premier lieu, la médecine; en second lieu, l’art vétérinaire, qui, bien cultivé, doit être d’un si grand secours à la médecine, à cause de la facilité d’expérimenter; en troisième lieu, l’agriculture, l’élève des bestiaux, l’art du forestier, la culture des jardins, lui empruntent des notions essentielles. De plus, ainsi que M. Comte l’a démontré, la biologie est à la science sociale ce que la chimie est à la biologie ellemême : elle fournit les bases et les conditions. J’ai moi-même fait ressortir çà et là, dans le courant de ce travail, quelques points essentiels par où elles sont dépendantes l’une de l’autre. Il n’est pas de science sociale sans une connaissance réelle et profonde de
DE LA PHYSIOLOGIE
l’être humain, de ses tendances nécessaires, des voies qui lui sont ouvertes et de celles qui lui sont fermées. C’est contre ces données fondamentales si souvent méconnues qu’est venu échouer ce qu’il y avait d’impraticable dans chaque système politique, à quelque mobile qu’il se soit adressé. Voilà donc le vaste domaine qu’embrasse la physiologie. Certes, quand, mus par une curiosité instinctive, quelques hommes s’avisèrent de jeter le regard sur l’organisation des animaux, et spéculèrent sur les résultats de leurs observations, il était peu facile de prévoir que d’aussi grands intérêts étaient engagés dans des recherches en apparence frivoles et stériles. C’est une importante leçon donnée par l’histoire ; elle nous apprend que le vrai doit toujours être poursuivi pour lui-même, et que nul ne peut prévoir les services qui seront rendus. Ceci soit dit pour ceux que les applications préoccupent surtout; car, en réalité, une disposition native que nous révèle une étude bien faite delà physiologie. psychiqueentraîne les hommes vers la recherche du vrai en soi, sans aucun souci de l’utile, et est la source d’où ont découlé toutes les sciences.
L’enchaînement des lois biologiques, les arts mêmes qui en dérivent, la possibilité de modifier à coup sûr les organismes, tout cela définitivement a ruiné la doctrine des causes finales, qui, chassée des autres sciences, prit si longtemps refuge dans la structure des corps vivants. Ne parlons donc pas des explications parfois ridicules où elle conduisit de bons esprits, par exemple celle-ci : un physiologiste renommé dn dix-septième siècle loue la Providence de ce que l’opération de la pierre peut être pratiquée sans que le patient soit rendu imj)uissant; si la Providence est louable en ceci, elle léserait bien davantage d'avoir disposé les
choses de manière à prévenir une opération aussi douloureuse que la taille. Encore une fois, laissons dormir ce passé. C’est une des grandes œuvres de la science positive d’avoir chassé de partout ces. intentions prétendues, et d’avoir .substitué le fait à l’hypothèse.
Une fois que cette notion fondamentale est acquise et que toutes les forces qui meuvent notre monde ont été aperçues, le point de vue change; l’ancien effroi et l’ancienne admiration se dissipent, et l’on juge le spectacle qui nous entoure. Alors il est possible à la critique de passer des travaux et des conceptions humaines à la constitution même du monde. Sans doute, à un certain point de vue, il importe peu que les choses soient disposées d’une façon ou d'une autre ; et, quand la terre tremble, engloutit les villes, lance des laves brûlantes et déplace la mer, il n’y a là, en définitive, que le jeu du calorique, de l’élasticité des gaz et de la pesanteur; mais c’est justement parce que les choses sont ainsi disposées que la critique peut s’appliquer à leur arrangement. Ce qui arrive dans les accidents de chemins defer se reproduit sans cesse dans le conflit des forces cosmiques. L’eau manque, la vapeur fuit, la barre de fer se rompt, le wagon sort des rails, les locomotives se heurtent, l’incendie s’allume, les voyageurs sont écrasés ou brûlés. Tout cela sans doute est l’effet nécessaire des propriétés de la matière; mais certainement le mécanicien serait autrement habile et puissant, s’il lui était donné de rendre impossibles de pareils accidents. Toute perturbation dans un système indique que des propriétés de la matière et non des intentions finales sont enjeu; or, le système du monde est plein de perturbations d'autant plusnombreuses et profondes, que la complication des agents est plus grande. C’est ainsi que les dérangements et les irrégularités, peu cou-
DE LA PHYSIOLOQIE.
sidérables entre les corps célestes, arrivent au plus haut point dans l’organisation des animaux. Tout gît dans les conditions auxquelles les choses sont soumises. Assis quelques moments sur le bord de la mer, on peut voir la vague se soulever, l’eau tomber sur la rive, la barrière de galets s’ébranler, l’écume légère s’en aller en flocons, et tout cela sous l’impulsion du vent qui fraîchit; de même on peut, s’absorbant dans sa pensée, contempler le tumulte éternel des existences sous l’impulsion des forces élémentaires.
Certes, il serait aussi ridicule d’assombrir le tableau de la situation de l’homme que de s’extasier devant la bienveillance de la nature. Le soleil luit et échauffe, la terre est verdoyante et parée; et, quand, descendant avec elle la pente' du soir, vers nous arrivent la nuit sombre et cette scène étoilée toujours nouvelle à voir, alors un esprit contemplatif est saisi d’un ravissement suprême. Mais le soleil brûle et dévore; le sol est sablonneux et stérile, et notre planète ambulante tourne obliquement, mal protégée, comme le prouvent les régions polaires, par son atmosphère et son soleil contre le froid de soixante degrés qui occupe les espaces interplanétaires. En un tel état, ce qui importe, c’est de connaître les conditions du monde pour, suivant l’occurrence, s’y résigner ou s’y accommoder, les atténuer ouïes utiliser. La biologie intervient pour sa part dans cette œuvre; elle dissipe bien des illusions et met à néant bien des sophismes. Elle, qui démontre que la théorie du xv!!!" siècle, touchant la sensation, est fausse en fait, démontre aussi que la théorie de l’intérêt, bien entendu, l’est également. L’être humain porte en soi de.s dispositions morales innées qui règlent le gros de la conduite. Ce sont elles qui, instinctives et inaperçues, ont spontanément fondé el entretenu les sociétés
passées ; ce sont, elles qui, améliorées dans le cours de l’histoire, garantissent, m.*lgré le désarroi des esprits et la ruine de tous les vieux étais, la société présente. En terminant par cette remarque, je ne m’écarte point de mon sujet; car ici je me suis proposé principalement de relever l’importance philosophique de la biologie.