‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 32 sur 75 · Des facultés intellectuelles · texte numérisé non relu

Des facultés intellectuelles

C’est avec les facultés intellectuelles, objet du sixième j livre, que M. Millier termine la section Je la sensibilité j ou fonction du système nerveux. Ceci est un dernier terrain que la théologie et la métaphysique disputent à la biologie; elles ont depuis longtemps abandonné les autres postes. L’astronomie a gagné sa dernière victoire lors du procès de Galilée, et elle n’a plus à craindre de retour offensif. La physique a également chassé toutes les notions imaginaires; et la foudre, que ' Boileau croyait encore une dispensation de la Provi- j dence, est un phénomène électrique tellement docile, qu’il se laisse guider par la pointe d’un paratonnerre.

La géologie a reculé indéfiniment l’antiquité du globe; loin d’avoir, comme le physicien florentin, un procès à soutenir et une amende honorable à faire, elle se voit courtisée, et l’on s’efforce d’accommoder ses périodes à un texte dont l’auteur semble avoir voulu prévenir toute interprétation en écrivant à chaque jour : factum est vespere et mane. La chimie a relégué au rang des exercices provisoires de l’esprit l’alchimie, qui en était véritablement la métaphysique. Enfin on renonce aux parties inférieures de la biologie, à la nutrition, aux maladies, même aux maladies mentales; on fait abandon des possédés et des démoniaques. Cette longue retraite de plus en plus ressemble à une déroute; et, comme dans l’histoire de l’expulsion des Maures hors de l’Espagne, la science positive, d’abord faible et cantonnée dans un domaine exigu, étend avec '

lenteur ses conquêtes; puis, quand elle a fini par obtenir une véritable puissance, ses progrès s’accélèrent avec rapidité. Les mathématiques ont été l’étroite localité, la région retirée d’où elle est partie pour gagner les plaines sous-jacentes, et déjà elle accule ses rivales à la mer opposée.

Nous sommes les témoins d’une de ces invasions, la biologie arrivant à réclamer la doctrine des facultés affectives et intellectuelles. Si on lui conteste ce droit, la première réponse qu’elle ait à faire est celle de Diogène aux philosophes qui niaient le mouvement ; Diogène marcha; la biologie traite de l’intelligence et du moral de l’homme; il n’est plus de livre de physiologie qui n’ait une section consacrée à cet objet. Ainsi se trouvent institués sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, deux enseignements radicalement contraires, l’un positif, l’autre théologique ou métaphysique.

C’est sans aucun dessein prémédité que la biologie s’est ainsi étendue. La curiosité scientifique conduisit à agiter ces questions, qu’on voit poindre dès une haute antiquité. Démocrite s’en occupa, et, au dire de La Fontaine,

Hippocrate arriva dans le temps

Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens Cherchait dans l’homme et dans la bête Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.

Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,

Les labyrinthes d’un cerveau L’occupaient

Ce sont, en effet, les labyrinthes du cerveau qui ont amené la physiologie sur le terrain de ce qu’on appelle dans les écoles psychologie. Sans s’inquiéter si la théorie des facultés mentales n’avait pas une solution

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complète dans^les livres des théologiens et des métaphysiciens, sans y songer même, elle a édifié, conduite par le rapport des organes et des fonctions, une doctrine indépendante des doctrines reçues. Trois ordres de faits l’ont mise simultanément dans la voie. En premier lieu, la pathologie est vende apporter son contingent. Les lésions mentales qui suivent les lésions du cerveau, l’alfaiblissement de l’inteiligence dans Tapoplexie même guérie, le délire dans les inflammations des méninges, la stupeur dans la compression, sont des faits perpétuels. Et non-seulement les actions directemein portées sur le cerveau le troublent, mais encore des influences réfléchies, comme on dit en physiologie, vont, des viscères abdominaux par exemple, gagner l’encéphale et déterminer un état mental tout particulier. Enfin différentes substances introduites dans l’économie pervertissent les facultés : tels sont le vin, le haschich, l’opium. En présence de ces observations, force a été à la physiologie de se demander quelles conditions règlent les manifestations du moral et de l’intelligence, et quelles causes y portent le trouble, laissant, bien entendu, la question d’origine et ne pouvant à aucun prix s’engager dans l’hypothèse qui place hors de l’organe la fonction. Une autre voie l’a conduite au même terme, à savoir la comparaison de l’état mental et de l’état du cerveau aux différents âges. Là, en effet, une correspondance se manifeste, du même ordre que la correspondance entre les lésions de l’organe et les lésions des facultés. C’est seulement par degrés que Tentant acquiert les différents pouvoirs qui constituent l’adulte, et par degrés aussi le système nerveux, d’abord confondu sans distinction aucune dans la masse de Tovule, se dégage, se dessine, s’accroît, et enfin se complète. L’âge auquel la formation et

l’accroissement du cerveau marchent avec le plus de rapidité est l’époque de la vie où la force d impression que possède l’intelligence a le moins de solidité, une assez longue portion de l’existence ne laissant aucune trace dans la mémoire. Aucun effort ne pourrait arracher au petit enfant des actesintellectuelsqui ne seraient pas de l’enfance, et le progrès des facultés est l’aiguille qui indique le progrès de l’organe. A l’enfant succède l’adulte, à l’adulte le vieillard, et alors tout avertit de la décroissance :

Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,

Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d’ouie;

Toute chose pour toi semble être évanouie;

Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus.

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Là encore on a été amené à reconnaître une suite de phases, et dès lors à constater une condition de plus qui coordonne avec l’état physiologique les manifestations mentales. Enfin les études de zoologie comparée ont contribué de leur côté à éclaircir les idées. Pour éviter l’argument inévitable qui se tire de la nature morale et intellectuelle des animaux, il n’aurait fallu rien de moins qu’accepter la fameuse hypothèse de Descartes, qui n’y voulut voir que de pures machines. A ce prix, l’argument tombait; rien n’était à conclure des animaux à l’homme. Mais l’hypothèse cartésienne faisait trop de violence au sens commun pour avoir quelque portée. C’est au nom de ce sens commun quelle s’est attiré la critique de La Fontaine:

L’animal se sent agité De mouvements que le vulgaire appelle

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Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.

Mais ce n’est point cela, ne vous y trompez pas.

Qu’est-ce donc? une montre, lit nous? c’est autre chose. j

Et ailleurs:

Qu’on m’aille soutenir, apres un tel récit.

Que les bêtes n’ont point d’esprit.

Pour moi, si j’en étais le maître,

Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants. >

Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? Quelqu’un peut donc penser, ne se pouvant connaître. j;

ij

L’hypothèse de Descartes n’aurait pas mérité d’étre j' rappelée, si elle ne témoignait quel elFort désespéré ] tenta le grand philosophe pour échapper à la convie- j tion spontanée que fait naître le spectacle de la nature Ij animale. Mais il faut rentrer dans la réalité, et examiner quelles sont les facultés des animaux et quelle est leur organisation nerveuse. Or, de même que la pathologie ^ a témoigné d’une relation entre la lésion organique et j le trouble fonctionnel, de même que les âges ont mon- l tré les facultés se dégageant du sein de la cellule ger- t minale et arrivant par des degrés successifs à l’état [ complet, de même aussi, dans la série des êtres, la na- • ture animale croît et s’étend avec l’organisation. Si on î appliquait à cette série animale le principe de ceux qui i ont voulu faire de l’espèce humaine une catégorie à r part, il n’y aurait aucune raison pour ne pas trouver je ne sais combien de tronçons. En refusant d’admettre | que les parties communes fassent le lien, on sépare, 'jj par exemple, le poisson du mammifère. En effet, la nature est singulièrement brute dans le poisson : rien i ([ue les appétits de la nutrition et le degré d’intelligence fl nécessaire pour les satisfaire. Le besoin même de la fl

reproduction n’entraîne pas les conséquences qu il a dans d’autres êtres, et les petits éclosent d’œuts déposés dans un lieu favorable, sans que les parents en aient connaissance ni souci. Si l’on compare cette nature sauvage et stérile avec un mammitère, avec le chien, quelle différence! Amour de la progéniture, soins pour l’élever, attachement à un maître poussé jusqu’au dévouement le plus absolu, aptitude à s’instruire, mémoire, combinaison d’idées. Ne semble-t-il pas qu’il appartient à une essence supérieure et totalement distincte? Il n’en est rien cependant, et le fond intellectuel et moral du poisson est dans le chien, fond sur lequel se sont édifiées de nouvelles facultés. De même les appétits fondamentaux du poisson, les facultés plus développées du mammitère sont dans l’homme, et en plus une certaine somme d’aptitudes sans analogues dans le bout inférieur de la série vivante. Ajoutons que l’homme offre un cerveau qui est construit fondamentalement sur le type mammifère, mais qui a des parties plus compliquées que dans le reste des animaux.

Les éléments de doctrine s’étant ainsi accumulés et convergeant vers une seule et même direction, un homme célèbre entreprit d’en tirer les conséquences qu’ils renfermaient. Gall rendit un éminent service à la physiologie cérébrale, quand il plaça dans le cerveau non-seulement toutes les facultés, mais encore tous les instincts et toutes les passions. Une très-ancienne doctrine, dont Aristote fut le défenseur, attribuait à d’autres organes diverses fonctions de lasensibilité. On avait départi à la poitrine et au ventre une part du moral. Or, rien n’était plus contraire à toute saine notion des tissus et de leurs fonctions, que de placer le siège des passions dans un viscère musculeux comme le cœur.

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et dans des viscères celluleux comme le foie et la rate ; c’était unir des choses incompatibles, conroudie les propriétés, et commettre en physiologie une faute comparable à celle que commettaient en histoire naturelle les peintres et les poètes, quand ils mettaient une tête d’homme sur un corps d’oiseau. Là Gall fut complètement dans le vrai. Quant à la localisation des facultés, c’est autre chose; les faits et la critique n’ont pas été favorables à l’hypothèse, et il n’est pas une seule des localisations de Gall qui ait soutenu l’épreuve. Quelle qu’ait été, à lui, son opinion sur sa propre conception, pour nous ce n’est pas autre chose qu'une supposition indiquant une manière de traiter la physiologie cérébrale. Et déjà des mains plus sûres, poursuivant dans le cerveau le prolongement des nerfs, ont indiqué la région où s’arrêtent les sensations, et réservé d’autres parties aux faculté intellectuelles et affectives, traçant ainsi des localisations qui n’ont plus rien d’hypothétique. Gall a signalé le but, mais ne l’a pas atteint. Ce qu’on peut reprocher à Gall, comme aussi à Broussais avec sa théorie de la gastro- entérite, c’est de n’avoir point eu une vue claire de leurs propres conceptions, et de n’avoir pas donné fermement comme une hypothèse ce qui, dans le fait, n’était qu’une hypothèse. Leur procédé, s’ils l’eussent ainsi conçu, eût été nettement scientifique. Des suppositions susceptibles d’être vérifiées sont toujours légitimes, et, quand | elles résultent, comme celles de Gall et de Broussais, j d’une appréciation exacte du problème, elles inter- I viennent dans la direction des idées, et, bien qu’impro- i ductives par elles-mêmes, elles fécondent pourtant le champ de la science.

PROGRÈS DES ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES. 29o 8. — De la génération.

L’histon C UC la génération clôt l’ou vrage deM. Müller. C’est la fonction par laquelle il y a des espèces, et qui, à côté de l’existence individuelle, étabit une existence collective.Grâce ke\\Q.,stat fortuna dornus,et avi numerantur flcoraw; grâce à elle, la vie soutient sur l’abîme du temps les races animées, comme la gravitation soutient sur l’abîme de l’espace les globes planétaires. C’est dans le temps que se meut la vie ; le végétal, tout immobile qu’il est à sa place, n’en accomplit pas moins son voyage à travers les années et les siècles, et il va, lui aussi, de l’enfance à la décrépitude. Le temps est l’espace, si je puis m’exprimer ainsi, où agit la force vitale. Chaque existence individuelle croît d’abord avec une rapidité inouïe, se l’alentit peu à peu, parvient à son point culminant, puis décroît de plus en plus rapidement, jusqu’à ce quelle rentre dans l’immobilité d’où elle était partie, décrivant ainsi une sorte de parabole dans le temps, comme les projectiles en décrivent une dans l’espace.

Quelque divers que soient les procédés de la génération, ils équivalent tous, en définitive, à une véritable scission. Ce qui arrive lorsqu’on plante un scion d’un arbre arrive aussi lorsque dans un animal un nouvel être se produit. C’est toujours la séparation d’une substance animée portant en elle la faculté de croître conformément au type de l’espèce. Ce caractère, digne de la plus sérieuse attention, est un de ceux qui appartiennent essentiellement à la vie, et qui la distinguent profondément de toutes les autres propriétés de la matière. L’organisme n’a pas seulement la faculté de s’entretenir jusqu’au terme fi.xé par les conditions indivi-

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duelles; niais il a aussi celle de déposer dans une partie de lui-même, bourgeon ou ovule, une aptitude à se développer. La fécondation, dans le règne vivant, n’est qu’un cas particulier. Chez les végétaux, et même chez certains animaux, les bourgeons ont la vertu de reproduire le type de l’espèce aussi bien que l’ovule fécondé. Le bourgeon et l’ovule ne sont que des cellules primitives, et, pour complément d’analogie, ces deux modes marchent d’un pas égal : dès que la plante pousse un rejeton, les germes des bourgeons prochains surgissent, et à côté de ceux de l’année présente on voit poindre ceux de l’année qui vient; de même on trouve déjà dans l’ovaire de l’enfant les germes d’une nouvelle génération.

A la reproduction se rattache l’hérédité, faculté importante à connaître, importante à consulter. Jusqu’à présent elle n’est guère intervenue dans les relations des hommes; seulement les médecins ont élevé la voix pour faire comprendre quelques-unes des conséquences qu’elle entraîne. De fait aussi, le sujet est peu étudié, et les principes en sont épars. On peut le recommander sans crainte à la méditation des biologistes; certainement ils y trouveront de quoi récompenser leurs efforts.

L’hérédité se meut constamment entre deux influences, l’une qui tend à conserver le type de l’espèce, l’autre qui tend à le modifier. La première est la force déposée par l’organisme dans le germe; la seconde se compose de toutes les conditions éventuelles qui agissent sur l’individu. Que l’on suppose des blancs s’établissant parmi une population noire, ou des noirs parmi une population blanche, et se croisant par les mariages. Au bout d’un certain temps plus ou moins long, les étrangers n’auront laissé aucune trace de leur

passage, et cela se conçoit : le croisement dès la neuvième génération impliquera 256 individus, de sorte que le nègre ou le blanc qui aura mêlé son sang ne sera plus, au neuvième degré, que pour un 256“®. Telle est la force que la tendance héréditaire à reproduire l’espèce possède pour effacer les variétés individuelles. C’est par là qu’un peuple, malgré le mélange des étrangers, garde son caractère national tant au physique qu’au moral; au bout d’un certain intervalle, ces étrangers, quelque type qu’ils aient apporté, se sont fondus dans la masse commune, et cessent d’y être reconnaissables. Il faudrait que l’immigration fût très-considérable, pour qu’il se formât un type conservant des caractères apparents d'hybridité.

D’un autre côté, le croisement des races, les conditions du sol, le genre de nourriture, les professions, en un mot les mille accidents de la vie, créent des variétés qui, à leur tour, ont de la tendance â se perpétuer par la génération. La cause qui les fait disparaître indique » suffisamment quelle sera la cause qui les fixera. Si en se croisant elles se résolvent nécessairement et s’effacent, en ne se croisant pas elles se maintiendront et finiront par devenir permanentes. Ainsi on a fixé des variétés végétales qui s’étaient produites; ainsi on a obtenu des moutons et des bœufs pourvus de qualités spéciales; ainsi, enfin, on a établi le cheval anglais. Il suffit de clore le cercle des alliances pour donner de la permanence à des états qui autrement seraient transitoires et disparaîtraient à la seconde ou à la troisième génération; il suffirait, pour les détruire, d’ouvrir le cercle fermé, et d’introduire cette sorte de peuplade étrangère dans le sein du reste de la population ; elle s’y tondrait bientôt, et toute trace en serait effacée, car c’est à grand labeur que l’homme maintient les créa-

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tions de son industrie contre les tendances puissantes des agents généraux, toujours prêts à reprendre le dessus; situation comparée admirablement par Virgile à celle du marinier qui remonte le courant d’un fleuve: pour peu qu’il se relâche et suspende ses efforts, l’onde qui suit sa pente emporte la nacelle.

En pathologie, l’hérédité transmet les dispositions maladives, et c’est de la sorte quêtant de maux passent des parents aux entants. Parmi les douloureux spectacles que le monde présente, un des plus pénibles est celui de ces petits êtres entrés dans la vie pour devenir la proie des plaies, des distorsions et des mille tortures qu’infligent les scrofules et la phthisie héréditaires. A la vue des cruautés humaines qui s’étendent jusf|ue sur renfance, l’auteur de la Pharsale s’est écrié : Crimine quo parvi cœdem potuere mereri ; et après lui un harmonieux écho a répété :

Hélas ! si jeune encore,

Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

Vaine enquête, plainte inutile! Les combinaisons qui règlent les affinités dans les corps vivants ont voulu que, sous l’influence d’une mauvaise nourriture, d’une habitation humide, d’un travail forcé et parfois aussi de conditions inconnues, l’affection tuberculeuse ou scrofuleuse se développât chez les parents. De là les souffrances des enfants, voilà le m'mequi leur vaut une existence courte et douloureuse. Telle est 1 ignorance, que ce danger si grand, qui compromet à chaque instant les familles, n’est l’objet d’aucune précaution. Ni les institutions publiques, ni la prudence particulière n’interviennent pour prévenir tant de maux. Je sais tout ce que commandent de réserve les sentiments

PROGRES DES ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES. 291) humains ;jesaisqu’unepareille question nepeutpasêtre •

traitée au point de vue purement médical. Cependant, quand on considère avec quelle attention les intérêts pécuniaires sont consultés dans les unions, on peut croire que des intérêts encore plus grands, ceux de la santé, ne le seraient pas moins, si la fatalité cruelle qui s’attache à I hérédité était mieux appréciée.

La transmission héréditaire des dispositions acquises est un fait qui éclaire, sinon la question des races humaines, au moins le problème des populations qui demeurèrent longtemps ou qui demeurent encore inférieures et arriérées. L’hérédité joue dans ce phénomène historique un rôle qui ne doit pas être méconnu. Il fut un temps, qui même n’est pas très reculé, où les aïeux des Allemands, des Français, des Anglais, vivaient dans une condition à demi sauvage. Combien cet état dura-t-il? l’histoire ne le dit pas; mais certes bien des siècles s’écoulèrent, sans que rien vînt modilier l’uniformité des mœurs et la monotonie des forêts primitives. La masse de populations répandues depuis le Volga jusqu’aux Alpes, jusqu’aux Pyrénées, jusqu’aux Iles Britanniques, demeura immobile des milliers d’années; et peut-être encore aujourd’hui les druides sacritieraient des hommes et cueilleraient en grande pompe le gui dans les bois consacrés du pays chartrain, si la conquête romaine n’était venue changer l’avenir de ces peuples. Néanmoins la transition ne fut pas subite. Il fallut des siècles pour transformer des Gaulois et des Bretons en Romains; et, quand les Germains se furent répandus sur l’empire, il fallut des siècles encore pour qu’ils fussent absorbés par la vie civilisée. De même, les populations sauvages du nouveau monde et de l’Océanie se sont montrées longtemps rebelles aux tentatives civilisatrices, ne gagnant que peu

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à peu l’aptitude à s’approprier des idées générales et abstraites; de même encore, les nègres, dans les possessions européennes, commencent (et sousquel régime s’est faite leur éducation !) agrandir dans l’humanité, et la république qu’ils ont fondée, n’allant pas bien, ne va pas beaucoup plus mal que tel État du nouveau monde. Aristote disait, il y a près de vingt-deux siècles, que certaines populations ont la destination de fournir des esclaves, étant dépourvues des qualités supérieures qui font l’homme libre et propre à se gouverner lui-même. Ces populations de race pour lui naturellement servile étaient les Scythes et les Celtes, c’est-à-dire les ancêtres des nations aujourd’hui les plus cultivées. Le temps a cassé l’arrêt du précepteur d’Alexandre, et déjà le temps casse l’arrêt de ceux qui ont frappé d’autres races d'une incapacité absolue, et leur ont dénié un perfectionnement relatif.

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