Retour sur la philosophie positive
M. Cousin fut un éminent philosophe parmi les siens; je le prends pour exemple, parce que son nom retentit encore autour de nous; il publia des livres, il occupa des fchaires, il eut un grand enseignement. Et pourtant il était d’une profonde ignorance dans toutes les sciences positives, la plus simple comme la plus compliquée. Au sein du positivisme, cela l’eût absolument empêché de prétendre à la philosophie; mais, au sein de la métaphysique, il put se mouvoir librement et produire une philosophie dite éclectisme qu’il appuya sur Descartes, et qui, du moins en l’esprit du maître et de la plupart de ses élèves, inclina de plus en plus vers les doctrines théologiques. D’où vient cette différence si grande que, dans un camp, il occupe un rang distingué, et que, dans l’autre, il ne serait même pas admis comme écolier? Cela tient au point de départ. Suivant que l’on procède de la psychologie ou de l’étude du monde extérieur, on aborde la philosophie soit de plain-pied et sans autres préliminaires que des notions prises dans le moi, soit après s’être façonné aux méthodes positives dans l’étude des sciences particulières.
Tant que la psychologie est restée rudimentaire, elle a fourni tout ce qu’on voulait à l’édification de la métaphysique, et l’on a puisé sans défiance et sans réserve à cette source à la fois peu profonde et peu fidèle. Mais, aujourd’hui que, grâce aux travaux des biologistes et des disciples de Locke, la psychologie est devenue positive, et qu’il s’est publié, sur la doctrine de l’esprit, des livres comme ceux deM. Bain, en Angle- i
terre, par exemple, tous les hommes qui se tiennent au courant se détournent des vieilles conceptions d’idées innées, d’idées nécessaires, et commencent à interpréter, par les procédés de l’élaboration psychique, les notions complexes qui se forment dans l’intelligence de l’homme.
Mais, s’il est vrai que la vieille psychologie ne peut pas servir de fondement à la philosophie, est-il vrai aussi que la nouvelle psychologie, la psychologie positive, ne puisse pas remplir cet office? La solution de cette question ne va pas de soi ; car, manifestement, aujourd’hui les études psychiques flottent indécises entre la science particulière de la biologie et la philosophie proprement dite. Et cela se conçoit; car, de quelque côté que l’on se tourne, l’esprit est toujours à la lois étudiant et étudié.
Il est une science où, en partant de quelques faits très-simples d’observation, nommés axiomes, on arrive par un long enchaînement à des résultats merveilleux et puissants. C’est la mathématique. Est-il possible d’agir de même avec l’étude psychique, et renfermet-elle des données fondamentales dont on puisse tirer par déduction toute une philosophie? Examinant donc l’esprit à ce point de vue, les seules données fondamentales qu’on puisse considérer comme afférentes à l’objet dont il s’agit, sont celles qui concernent la théorie de la connaissance ou formes logiques. Mais de ces formes, aucune voie ne conduit à la philosophie ou science des principes généraux, et elles restent vides si on ne les remplit.
Où donc irons-nous prendre les bases de la philosophie, puisque, d’une part, la psychologie positive ne peut les fournir, et que, d’autre part, sont écartés les êtres de raison produits par l’école ? Nous les pren-
(irons dans la coordination du savoir, c’est-à-dire dans les s(nences positives soumises à une élaboration cjui i
en mette en lumière les principes généraux, et qui dis- j
pose ces principes généraux en une série cohérente. 1 C’est dans cette série que l’esprit, montant de degré en degré, arrive à se rencontrer lui-même, soit comme esprit individuel dans la biologie, soit comme esprit collectif dans la sociologie, A la fois étudiant et étudié, ai-je dit tout à l’heure: quand il se met en route pour suivre cette longue et lumineuse série, il est étudiant; i quand il arrive à ce double sommet, individuel et collectif, il est étudié. ;|
Ç’a été un trait de lumière et un sensible progrès, ' quand, dans les sciences expérimentales, il a été reconnu que les instruments les plus délicats avaient leurs erreurs; bien plus, il fallut se mettre en garde contre l’œil et sa manière de voir, contre l’observateur et son mode d’attention. L’esprit aussi est un instrument. A ce titre, il importe grandement de connaître la mesure de son exactitude, la nature et la portée de ses erreurs. C’est l’analyse psychique qui remplit cet office de vérification.
Au xviii® siècle, l’idéologie se nommait métaphysique ; de nos jours, en Angleterre, la psychologie reçoit souvent ce même nom : et, dans l’esprit de ceux qui se servent de cette appellation, métaphysique est synonyme de philosophie. Mais ni la théorie des idées ni la théorie de l’esprit ne constituent la philosophie; c’est, pour une part, un élément de la philosophie j totale ou positive, laquelle, mettant chaque chose à son rang, donne à chaque chose sa portée et sa ! valeur.
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