Bornes de l’esprit humain
Ce qui vient d’être dit l’a été comme doctrine propre, et sans référence aux déductions. Mais ces déductions ne s’en présentent pas moins avec une grande force, montrant que l’esprit humain est enfermé dans les bornes les plus étroites de la relativité, et que l’expé-
DE QUELQUES POINTS
rience est à l’origine du premier pas qu’il fait pour sortir de l’impression simple et pure.
Qui dit relativité dit limites. L’esprit humain a eu | bien de la peine à comprendre cette position relative i
et limitée qui lui est prescrite par sa propre constitu- I
tion, et aujourd’hui il se laisse aller à penser, ou bien que la matière a partout la même phénoménalité, ou bien qu’une vie universelle semblable à sa vie circule î en toute chose et vient s’épanouir en une pensée suprême qui est la sienne, ou, enfin, que ce qu’il appelle cause est transportable à l’origine et fournit une explication de lui et de son univers. Sous ces trois caractéristiques, je désigne le matérialisme, le panthéisme et le théologisrne.
L’axiome essentiel du matérialisme est l’éternité de la matière, à savoir qu’elle n’a point eu d’origine et qu’elle n’aura point de fin. On sait que telle n’a point toujours été l’opinion des hommes, et qu’on a cru jadis aux créations et aux destructions de substances. Et en efi'et, comment sommes-nous arrivés à cet axiome qui a maintenant un ascendant irrésistible sur notre esprit? par l’expérience, à posteriori. Nos observations les plus délicates et les plus pi’écises ne nous montrent que transformations. Rien ne se crée; tout naît de quelque I chose qui préexiste. Rien ne s’anéantit; tout, après | dissolution, retourne en d’autres combinaisons. Tant 1; que nous nous tenons dans le contingent, dans le relatif, dans l’expérimental, notre certitude est complète, et aucun doute ne peut l’ébranler. Mais si l’on prétend i J aller au delà de cette expérience même et transformer ; 1 un axiome relatif en un axiome absolu, alors on dé- ■j passe la portée de l’esprit humain, et on lui attribue i i une vue de l’éternité et de la substance qu’il ne pos- .sède en aucune façon. i
Quoi donc, me dira-t-on, admettez-vous la création, la production hors du néant? En aucune façon, et même il n’est pas possible de traiter semblablement les deux hypothèses, l’éternité de la matière et sa création. Avant toute expérience, elles avaient un égal droit sur notre intelligence ; mais l’expérience a mis entre elles une différence considérable. Jamais nous n’avons expérimenté qu’aucune substance se produisît du néant, et constamment nous avons expérimenté que toutes les substances persistent, ne faisant que se transformer. Nous n’avons donc aucune raison valable de penser qu’il y ait eu création ; et, au contraire, nous avons toute raison de penser que la matière est permanente. C’est même une certitude pour nous; mais, comme je l’ai dit, certitude seconde, certitude contingente, certitude expérimentale. Nous connaissons la matière comme un phénomène, et non comme une substance. Dès lors comment serions-nous autorisés à parler de l’éternité passée ou de l’éternité future d’une chose dont nous ne saisissons que le côté phénoménal?
On me pressera de nouveau et l’on me dira : il faut pourtant que la matière soit éternelle ou qu’elle soit créée; il n’y a pas d’autre alternative. Je sais, en effet, que pour l’esprit moderne, en son état actuel, il n’y a pas d’autre alternative; mais je n’en récuse pas moins ia fourche caudine de cette dichotomie. Sans rappeler que, dans le cours de son éducation, l’intelligence a successivement admis des choses qui lui parurent longtemps inconcevables, et rejeté des choses qui I lui parurent longtemps seules concevables, je me I fonderai sur l’incapacité psychique. Ajouter l’un à ' l’autre indéfiniment des bouts de temps, restera tou- I jours une chétive image de l’éternité; et notre faculté ! de concevoir est une pauvre garantie pour assurer
DE QUELQUES POINTS
que ces bouts de temps ne pourront jamais faillir.
Je ne saurais trop le répéter, car c’est un des résultats les plus essentiels de la physiologie psychique, ce qui est concevable ou inconcevable n’a d’application que dansnos propres limites. Là, ces termes ont vérité, certitude, sûreté; mais, quand nous essayons delesporter au delà, nous n’avons plus d’assurance qu’ils aient une signiiication quelcom|ue, et ils retombentsurnous comme une arme vainement lancée dans l’espace. On lésait bien, l’esprit humain ne devine pas le monde, il le découvre par l’expérience; et l’expérience, on le sait aussi, n’a prise aucune sur les questions d’essence et d’origine.
Tandis que la doctrine de l’éternité delà matière re- N présente la prédominance exclusive de la notion de y Tobjet qui fait partie intégrante de l’esprit humain, le I panthéisme représente la prédominance exclusive de la H notion de vie et de sensibilité qui forme l’autre partie intégrante de ce même esprit. Comme il ne s’agit point ici de rapporter toutes les formes du panthéisme, je me bornerai à la dernière sous laquelle il s’est montré. Dans cette hypothèse, une autre éternité apparaît, c’est celle de l’esprit. Obscurément confondu dans la masse qu’il anime, il commence à s’en dégager dans les êtres qui sentent, qui veulent, qui pensent, et finalement il arrive à la pleine possession de lui-même, à la pleine conscience de soi dans l’intelligence humaine, qui se • trouve ainsi adéquate à la suprême existence, à la i suprême pensée. Certes, il est loisible à un philosophe ■ qui trouve de la pensée dans l’homme et dans la bête, . d’imaginer que la source en est infuse à toute chose, ett que cet esprit fait éruption par les échappées qu’on nomme des êtres sensibles et vivants, tout comme la chaleur centrale du globe fait éruption au dehors par;
les fissures enflammées des volcans. Mais imaginer n’est pas conclure; et la seule conclusion qui soit permise, c’est que rien ne nous autorise à étendre la théorie psychique de nous et de nos congénères les animaux, à toutes les substances, à tous les temps, à tous les espaces.
« Prendrons-nous, a dit Bonnet dans une de ses « Lettres diverses, notre faible, très-faible connaissance « de la nature pour la mesure des possibilités physi- « ques ? J) Et moi, à mon tour, je dis comme lui : prendrons-nous notre faible, très-faible connaissance de cette même nature pour la mesure des possibilités psychiques ? Nous sommes bornés autant d’un côté comme de l’autre.
La troisième branche du trépied de l’esprit humain, à savoir la volonté, s’est inscrite dans l’histoire sous le nom de théologie. Le vouloir qui est en nous a été transféré de ce domaine intérieur dans le domaine extérieur ; tous les phénomènes ont été considérés comme déterminés par une volonté; tous les événements, comme dirigés par une providence; et, finalement, tout l’univers visible et invisible, comme couronné par une .suprême unité. Quand nous cherchons expérimentalementla volonté, nous ne la trouvons, hors de nous, que chez des animaux qui ont avec nous de grandes analogies de structure. Passé cela, nous ne rencontrons plus que des propriétés et des mouvements; or, de propriétés et de mouvements, conclure à une volonté est une conclusion où aucun lien ne se montre entre la prémisse et la conséquence. Bien loin de là, la seule chose qu’il serait possible d’arguer du spectacle qui est sous nos yeux, serait que la volonté, comme d’ailleurs l’intelligence, va toujours en diminuant à mesure qu’on descend l’échelle organique, s’éteint dans la plante, et va
DE QUELQUES POINTS
se pèrdreavec la vie dans le sein de la masse où régnent les propriétés chimiques et physiques. Aussi, au lieu de descendre l’échelle, les hommes ont-ils essayé de la remonter, concevant des génies, des anges, des démons, intelligences de plus en plus supérieures jusqu’à une intelligence unique. Mais il est bien évident que l’expérience, telle que les modernes la conduisent, n’a pas conlirmé ces conceptions; il n’y a que les légendes où l’on voit les anges et les démons aller et venir du ciel à la terre.
Non que je nie qu’il y ait de l’intelligence ailleurs que sur notre chétive terre. Il est probable que plusieurs des planètes nos sœurs contiennent des êtres vivants. Mais, cette probabilité, telle qu’elle se comporte, étant reconnue, quels sont-ils? Ici, chez nous, pour faire de la vie, il faut fondamentalement une combinaison d’oxygène, d’hydrogène, d’azote et de carbone; qui nous répondra qu’ailleurs, sous des conditions différentes, les autres substances élémentaires ne sont pas capables de fournir une trame organique? et, cela admis, quel serait le mode de sentir et de raisonner avec une trame organique toute dissemblable? Ces ignorances déjà si grandes, quelles proportions ne prennent-elles pas, si, en imagination nous nous transportons dans les autres systèmes solaires? Enfin que deviennent nos hypothèses et nos prétendues nécessités mentales, si, quittant notre nébuleuse, nous nousengageons dans les espaces reculés par delà nos soleils?
« Il est impossible par le devoir de Dieu..., » dit Pascal [Pensées, xxiii, 11, édition Havel). Le devoir de Dieu! Étant admise l’opinion qui pour Pascal était une vérité, à savoir, l’existence d’un souverain maître des choses, par quel moyen pouvait-il savoir quel était le devoir de cet être suprême dont, suivant une vieille définition
qu’il adoptait, le centre est partout et la circonférence nulle part? Ce centre qui est partout et cette circonférence qui n’est nulle part expriment assez bien, sous leur forme métaphysique, la situation de l’homme au sein de la nature; quoi qu’il fasse, il est toujours au centre, et ne peut gagner la circonférence. Aussi tout ce qu’il rêve, imagine, exprime touchant cette circonférence est hypothèse sans vérification et partant illusoire.
Ayant ainsi indiqué les limites qui nous enserrent, il faut aussi indiquer l’étendue dans l’espace et dans le temps qui nous est ouverte. Cette étendue est devenue fort grande, eu égard à notre petitesse et à notre peu de durée. Des attaches prises dans les faits positifs et dans une sage et féconde expérience nous montrent, dans l’espace, une nébuleuse dont nous faisons partie, composée de millions de soleils qui sont séparés les uns des autres par d’énormes distances; dans le temps, un très-lointain passé et un très-lointain avenir. Ceux que l’immensité occupe (et je suis du nombre) ont de quoi se perdre et dans ce temps et dans cet espace. Les astronomes et les physiciens ne doutent pas que le soleil soit une masse enflammée qui s’est allumée il y a des millions de siècles, et qui s’éteindra dans des millions de siècles; car chaque jour il verse dans le froid des espaces une chaleur qu’il ne répare jamais. D’un coin de l’imperceptible planète qui nous porte, la pensée entrevoit le matin et le soir de nos soleils, et s’arrête impuissante et ignorante devant la’ nuit qui précéda et la nuit qui suivra en ce coin d'univers. Ce coin est notre immensité.
DE QUELQUES POINTS