La Philosophie positive, janvier
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Plus j’examine la justice, plus il me semble que, loin d’être primordiale, innée, élémentaire, elle est secondaire, acquise et complexe. Je pourrais donc chercher à la décomposer, et m’eiï'orcer, d’analyse en analyse, d’arriver au fait psychique fondamental d’où elle procède. Un psychologiste exercé suivrait cette méthode, qui, pour être convaincante, a besoin de beaucoup de linesse et de sûreté. Les habitudes de mon esprit ne m’y rendent pas propre, et je me méfierais de^hacun des pas que je ferais dans cette voie. En conséquence, au lieu de conduire moi-même cette analyse, j’aime mieux m’adresser à l’expérience et à l’histoire, et, de cette façon, me mettre à l’abri des erreurs de raisonnement en m’appuyant sur les faits par lesquels l’idée de justice s’est manifestée sociologiquement.
La justice, dit le latin, est la vertu par laquelle nous attribuons à chacun ce qui lui revient. Cette définition est suffisante, et je m’en sers comme de point de départ à la discussion. Voyons donc cette idée en fonction dans l’histoire, et recherchons si elle est primitive et réglant les rapports à l’origine historique, ou si, au contraire, elle est secondaire et née du conflit de ces mêmes rapports. Plus les lois et ordonnances sont antiques, plus elles seront pour nous in.structives ; et, en particulier, dans ces lois, la criminalité est un étalon commode à employer pour mesurer le développement de la justice.
Au début, du moins dans les sociétés sauvages qu’il nous est donné d’observer, la criminalité n’existe pas ; ce qui existe, c’est l’offense et la vengeance. L’offenseur a à craindre l’offensé; mais il n’a rien à craindre, si celui-ci ne ressent point Tinjure. Je me rappelle j avoir vu un exemple frappant de cette disposition mo- ; raie, dans un récit qui nous vint, il y a une quinzaine I
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d’années, de Noukahiva, et qui parut dans la Revue des Deux Mondes. Un chef déjà âgé avait, par droit de polygamie, épousé une jeune femme. Celle-ci, jalouse des enfants que son mari avait de ses premiers mariages, se mit à les empoisonner, au su et au vu du père. Il laissa faire, n’apercevant là qu’un accident comme aurait été une fluxion de poitrine ou une fièvre. S’il avait plus aimé ses enfants que sa femme, leur mort aurait été une offense, et il aurait puni ou plutôt se serait vengé ; mais, comme il aimait plus sa femme que ses enfants, il ne reçut aucune offense de leur mort, et l’idée de crime n’intervint pas pour rendrp odieuse la perversité morale. Le père ne se plaignant pas, nul dans la tribu ne se plaignit. Il se voit aussi parmi nous de criminelles connivences pour faire disparaître une femme, un mari, un enfant qui gênent; mais elles se cachent soigneusement devant l’œil d’une opinion morale qui les déteste, d’une justice qui les punit.
Ceux qui ont vécu avec les hommes des civilisations rudimentaires, prétendent que, parmi eux, il n’y a guère moins de violences, de spoliations, de meurtres, qu’il n’y en a chez nous parmi les gens qui viennent figurer devant les cours d’assises. Cependant ce serait une grave erreur sociologique de les assimiler les uns aux autres. Les premiers, ne connaissant pas une moralité qui n’est pas encore née, obéissent aux diverses impulsions qui s’élèvent dans la nature humaine, et, justement dans ce conflit auquel ils sont livrés, ils se prépareraient les idées de justice et d’humanité qui luiraient sur leurs descendants si déjà le travail n’était tout fait dans des civilisations supérieures; les autres, au contraire, sont des misérables déchus les uns par leur faute, les autres par la faute de la société, d’au-
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très, enfin, par le vice d’une organisation malheureuse et imparfaite.
Passons donc sur la phase rudimentaire, et arrivons fout de suite à des peuplades historiquement connues et nous offrant des documents écrits et certains. Un des premiers exemples qu’on peut citer est celui des Hellènes, au temps de la guerre de Troie. Alors, Homère nous en est témoin, un meurtre était une affaire privée à laquelle la moralité publique n’avait rien à voir; on dédommageait les parents du mort, et l’on allait ensuite partout tête levée. « On reçoit, dit Ajax, « la compensation pour le meurtre d’un frère ou d’un « fils; le meurtrier reste parmi les siens, ayant payé « une large compensation; et l’offensé, ainsi dédom- « magé, s’apaise et renonce à son ressentiment b »
Peine, qui vient du latin pœna, lequel à son tour est le grec Trotvi, employé, comme on voit, dans Homère, ne signifie pas autre chose que compensation pour une offense. Quand Achille égorge douze jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle, c’est comme compensation, Ttotvii, du meurtre de son ami par Hector; et, quand Xerxès demande satisfaction aux Athéniens pour ses hérauts qu’ils avaient mis à mort contre le droit des gens, c’est de ce même mot que se sert Hérodote, vu, 134. On voit déjà là comment, de l’idée de compensation, on est arrivé au sens de justice et de peine : il était juste que les Athéniens fissent réparation de ce crime, et il était juste encore qu’ils souffrissent pour cela quelque dommage. La notion de criminalité et de
1 jcac (xÉv tÎî t£ )ca(7i"cvïiTCio (fovîio;
noivTiv T) ou Traiifôç i^i^aTO TeÔvïiÛTOç’
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Toû JÉ T’ÈpriTÛETatxpa^iïi Kaibujj.b^ à'yrivtüp, noivriv ^£|au.£vou. 11. IX, C32-636.
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justice se perfectionne par le progrès des événements et des institutions.
Elle se perfectionna, en effet, chez les Grecs ; et la composition y lit place à une administration de justice où la punition du méfait devint le point principal, et l’indemnité à celui qui en avait été la victime le point secondaire. Mais les complications historiques tirent qu’environ dix ou douze siècles après Homère cette composition, qui avait disparu du droit des peuples civilisés, se montra tout à coup au milieu d’eux. Ce furent les Germains qui amenèrent ce retour à une antique barbarie. Au moment où ils commencèrent avec les Romains le grand conflit qui flnit par la chute de l’empire, ils étaient à un état de civilisation ne différant pas beaucoup de celui des Hellènes au temps d’Homère et de leurs roitelets. Aussi, au grand scandale du droit romain, la composition prit-elle place dans les codes divers qui servirent de transition et de lien entre les barbares et les civilisés.
Cette coutume, les Germains l’apportaient de la Germanie, antique séjour, où une longue suite de siècles avait passé sur leur tête sans qu’ils eussent rien ajouté aux impulsions aryennes qu’ils avaient apportées. Tacite nous le dit ; « On expie un homicide par un nom- « bre déterminé de boeufs et de moutons, et toute la « famille reçoit la satisfaction^. » Dès lors cela se pratique en Gaule, en Italie, en Espagne, sous les gouvernements germains qui s’y établirent. On n’a qu’à ouvrir les lois et les historiens de ces temps pour voir comment fonctionnait cette justice, dont le principe était : apaiser l’offensé ou ses héritiers à l’aide d’une transac-
1. Luilur homicidium certo armentorum ac pecorum numéro, re« cipilque satisfactionem universa domus, Germa/i. 21.
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tion qui lui procurait une indemnité en argent ou en autre valeur. La transaction opérée, la morale du temps était satisfaite, et on peut entendre, dans Grégoire de Tours, un homme disant à un autre ainsi désintéressé : « Tu me dois rendre beaucoup de grâces de a ce que j’ai tué tes parents; car, par le moyen de la « composition que tu as reçue, Tor et l’argent abondent « en ta maison. » {Hist. VII, 19.)
Dans les sociétés sauvages et barbares, quand Toffense porta, soit sur la tribu collectivement, soit sur les dieux quelle adore, alors il est arrivé souvent qu’aucune compensation ne fut jugée suffisante, et que le coupable expia corporellement son crime. Les relations nous disent que, chez les Américains du Nord, il était souvent infligé une peine au lâche; chez les Germains, on l’étouffait dans la boue d’un marais. On doit penser que c’est par cette voie, l’offense aux êtres vénérés (la tribu ou les divinités), que l’idée de criminalité et de pénalité s’est introduite parmi les hommes; , là, le dédommagement 'prit facilement la forme de châtiment.
Au reste, l’idée de dédommager la divinité de l’offense qu’on lui a faite en transgressant ses ordonnan- ' ces s’est perpétuée dans les religions, jusque dans 1 celles qui sont nos contemporaines. On impose ou on 1 s’impose des pénitences ou inflictions, on fait des offrandes dans l’espoir d’offrir au Dieu vengeur une sorte i f de composition qui apaise sa colère.
Si les antiques Hellènes s’étaient, par eux-mêmes, ^ élevés au-dessus de la notvi ou composition, à plus i ^ forte raison les populations romaines et chrétiennes ; Il devaient-elles échapper à des législations que leur con- < dition historique repoussait. Le travail d’élimination * se poursuivit sans relâche; et le principe de la pénalité, .1 '
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non de l’indemnité, finit par prévaloir dans tout TOccident, y compris la Germanie elle-même. De sorte que ce qui s’était passé en Grèce, il y avait plus de mille ans, se renouvela parmi les populations mixtes de Germains et de Latins. L’idée de justice suivit son développement; et, malgré l’invasion violente d’un droit propre aux anciens hommes, le droit propre aux hommes modernes ou civilisés reprit le dessus. Commencer par la composition et finir par la pénalité est la marche historique.
Le même phénomène se trouve dans les lois des Indiens. Eux aussi ont eu une période où l’on transigeait pour les méfaits; eux aussi franchirent le pas et s’élevèrent à une notion plus haute et plus compliquée.
J’arrête ici un moment le lecteur pour qu’il saisisse bien la différence morale qui existe entre les deux manières d’administrer la justice. Sous le régime barbare ou de la composition, le meurtrier, le voleur, le ravisseur, l’incendiaire, une fois qu’il avait désintéressé ceux qu’il avait offensés, était quitte, non-seulement pécuniairement, mais aussi moralement. Il rentrait dans la vie commune, sans trouble pour lui comme pour les autres; car il avait affaire, non à une société qui a conçu des notions supérieures de droit, mais à des individus avec lesquels il suffisait de s’arranger pour éteindre la poursuite.
A la composition est alliée un autre ordre de satisfactions dans les méfaits, je veux parler du talion. Le talion est exprimé de la manière la plus nette dans la loi hébraïque; le Lévitique dit : « A celui qui cause « une lésion h son prochain, il sera fait comme il a fait «lui-même: fracture pour fracture, œil pour œil,
« dent pour dent (xxiv, 19,20).» Le talion n’est étranger ni aux lois grecques ni, chez les Romains, à celles des
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Douze Tables. Il est à notei’, comme conception fort naturelle, dans le chemin qu’a parcouru l’idée de justice.
Il faut analyser ces faits antiques, et tâcher de les ramener aux conditions psychiques dont ils sont la représentation. Chez des peuples très-différents, à des époques très-éloignées l’une de Tautre, mais dans un état social suffisamment analogue, ce que nous nommons crime est considéré surtout comme un cas de dédommagement, de réparation, d’indemnité. On évalue le moins mal qu’on peut le dommage causé; et l’offenseur fournit la composition. Même l’irréparable homicide, comme dit Ajax dans le passage que j’ai cité, est l’objet d’une transaction qui apaise la famille du mort et qui décharge le meurtrier. En d’autres termes, l’idée d’une justice punissante n’existe pas encore; il n’existe que l’idée d’une justice indemnisante.
Surtout considéré comme un cas de dédommagement, viens-je de dire, en parlant du crime. Cette restriction est nécessaire ; car, en traitant de choses aussi complexes que les choses sociales, il faut, à chaque instant, faire des abstractions où ensuite il importe de réintégrer la réalité. Cette réalité est ici l’égoïsme et l’altruisme h qui ne pouvaient manquer de jouer leur rôle. De l’égoïsme s’élançait la vengeance; seules, l’impuissance et la faiblesse se résignaient au coup qui les frappait; mais la force, le courage, la ruse, épiaient les moments et combinaient les représailles : le meurtre répondait au meurtre, l’incendie à l’incendie; et, quand les individus n’y suffisaient pas, les familles se transmettaient l’héritage des poursuites acharnées. De son
1. C’est le nom que T|I. Comte donne à 'ensemble des senlimenis bienveillants innés dans l’homme, lesquels se rapportent essenliellement à autrui.
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côté, l’altruisme n’est pas demeuré inactif; son propre est de susciter un sentiment d’aversion pour tout ce qui le blesse, et d’introduire ainsi dans le crime l’idée d’offense à la morale, et, dans la répression du crime, l’idée de répression morale.
Ainsi les populations barbares commencent la justice par le dédommagement, et les peuples civilisés la couronnent par la pénalité. Notre idée de justice est donc une idée complexe née par association, comme toutes les idées complexes. L’histoire en fait ici l’analyse.
Il importe de noter une importante distinction qu’a établie la notion de justice passée de la composition à la pénalité. Chez les populations barbares, les hommes étaient violents, les impulsions soudaines, et les meurtres fréquents; cela arrivait parmi les meilleurs; puis, comme dit Ajax, on composait avec les parents du mort, tout était effacé, et nul n’avait perdu ni son rang, ni sa considération. Mais, sous l’empire de notions de moi’alité qui imposent la pénalité, tout crime emporte la perte de la considération et du rang, de sorte qu’il se concentre dans une sorte de population de criminels placés en dehors de la société.
Maintenant, pour ôter tout caractère arbitraire à l’idée de justice, c’est-à dire pour lui trouver un point primordial, il s’agit de déterminer à quel élément psychique elle correspond. Or, du moment que l’analyse historique, plus visible, à mon gré, que la pure analyse logique, a montré que l’idée primordiale de justice est compensation, dédommagement, indemnité, il n’est pas difficile de discerner l’élément psychique qui lui a donné naissance. C’est celui qui fait que nous reconnaissons intuitivement la ressemblance ou la différence de deux objets. A égale A, ou A diffère de B
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est le dernier terme auquel tous nos raisonnements aboutissent comme futur point de départ. Cette intuition est irréductible; on ne peut pas la dissoudre, l’analyser en d’autres éléments; c’est une des bases de notre système psychique ou logique.
La notion de justice est donc une notion purement intellectuelle portée dans le domaine de l’action et de la morale. Ce transport n’a rien que de naturel et de facile. On sait que, anatomiquement, les facultés intellectuelles et les facultés affectives ont le même siège, et que, par cette disposition, elles agissent les unes sur les autres, de quelque façon que l’on conçoive leur juxta-position, soit que l’on imagine, suivant la doctrine de la spécialité, que les cellules intellectuelles sont distinctes des cellules affectives, soit, au contraire, que, identiques dans leur texture, le fonctionnement n’en diffère que suivant l’impression nerveuse, interne ou externe, qu’elles reçoivent. Quoi qu’il en soit, la notion de justice retient de son origine une impartialité, une froideur, une rigueur qui la caz’actérisent ; fiat justitia, ruât cœlum, dit l’adage latin.
Ici encore je retrouve la doctrine utilitaire, qui s’est I donné pour tâche « d’expliquer d’une manière scien- [
« tifique, c’est-à-dire d appuyer sur des raisonnements I « rigoureux et des faits positifs les idées qui compo- I « sent la morale vulgaire, les solutions auxquelles !
« l’humanité a abouti, guidée parla nature, par l’expé- i ' « rience, par cette sorte d’instinct intellectuel qu’on ' | « appelle le bon sens. » Je me sers des termes de | M. Wiart, l’habile interprète de cette doctrine, dans ■ son Vrai critérium en morale, p. SSL « Tout jugement : ^ « moral, dit-il, vrai ou faux, général ou particulier, se ^ « forme par l’application de ce principe : chacun doit ' ^ K contribuer de son mieux au bien universel, combiné avec
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I « l’observation des faits et l’étude des instincts de tous ) « et de chacun. » Ce principe n’est point évident de
I. soi, cela est incontestable, et M. Wiart en convient lui- I même. Il faut donc le prouver, et on essaye de le prouver, dans la doctrine utilitaire, en montrant qu’un H grand nombre de jugements particuliers et concrets (I que portent à chaque instant les hommes les plus dit- I férents par la culture intellectuelle présupposent ce çi principe et ne peuvent s’expliquer que par lui. A cette i doctrine une objection se présente tout d’abord : il y I a des utilités de bien public qui ne sont ni justes ni inl| justes; comment alors dis:inguera-t-on celles qui ont le I caractère de la justice, puisque être utile au bien public ]] appartient à d’autres choses qu’aux choses justes? Cette
I objection négative suffirait pour faire soupçonner une
II intime difficulté à la confusion entre le juste et l’utile; I mais l’objection positive, qui la remplace par un prini:i cipe psychique direct, et qui voit dans sa forme détinif! tive le produit d’une association d’idées, établit la difài férence essentielle entre l’utile et le juste. Le juste est il: de l’ordre intellectuel, de la nature du vrai, et il est I aussi distinct de l’utile que le vrai l’est lui-même. Au
c. fond, la justice a le même principe que la science; 9l seulement celle-ci est restée dans le domaine objectif, ïi tandis que l’autre est entrée dans le domaine des actes i‘ moraux. Quand nous obéissons à la justice, nous obéisci sons à des convictions très-semblables à celles que J] que nous impose la vue d’une vérité. Des deux côtés, c l’assentiment est commandé : ici il s’appelle déraon-
d. stration; là il s’appelle devoir.
En soutenant de cette manière la distinction entre El' l’utile et le juste, je suis bien éloigné de prétendre que U l’utile n’occupe pas une place considérable dans le 3j droit. A chaque instant on l’y rencontre. Qu’est, pour
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citer du moins un exemple, la prescription autre chose sinon une mesure d’utilité? Même elle est contraire à la justice; car ne seinble-t-il pas qu’une dette, qu’un crime, qu’une possession illégitime ne doivent pas se prescrire? Oui, sans doute, et c’est ce que dit au premier abord le sens intime de la justice tel qu’il s’est développé en nous. Mais une longue expérience a démontré aux législateurs qu’il y avait moins d’inconvénients, dans certains cas, à laisser dormir les règles de la justice absolue, qu’à troubler la sécurité des transactions et des personnes. Le moindre inconvénient a paru, à bon titre, une raison suffisante; et c’est ainsi que la prescription s’est établie.
Deux principes, cela est manifeste, pénètrent tout le droit : l’un est le juste, l’autre est l’utile. Le premier est fondamental, le second est accessoire et agit comme modificateur des règles du premier. La doctrine utilitaire les confond en un seul, celui de l’utilité publique; mais c’est au détriment de la rigueur des notions et de la clarté des choses.
L’idée d’égalité de deux termes amène l’idée de dédommagement; l’idée de droit au dédommagement amène l’idée du droit de punir, conféré à la société, soit que l’on considère qu’elle le tient du consentement des membres qui la composent, soit que l’on fasse intervenir un principe d’utilité pour cette fonction, vu que la société a plus de lumièi’es, de régularité, de modération que les individus n’en auraient dans leurs causes particulières.
La société, ainsi substituée au lieu et place de la partie lésée, arbitre la peine, qui perd le caractère de dédommagement, et prend celui de châtiment. Dans cet arbitrage de la peine, la société elle-même n’a été ni toujours sage, ni toujours juste; et, à chaque degré
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de civilisation, il importe d’examiner ce qui convient aux conditions de la masse criminelle et aux lumières de la puissance publique. Mais, en définitive, le droit de punir provient originellement du dommage à réparer; la justice voulant que tout dommage soit réparé, même quand il a été causé involontairement et sans aucune criminalité.
Mauvaise comparaison, me dira-t-on; car, dans le cas du dommage involontaire, il n’y a infliction d’aucune peine, et toute la condamnation porte sur la quotité de l’indemnité. Oui, sans doute; mais, dans le méfait, comme je l’ai dit, l’idée de dédommagement s’est associée d’une part avec le besoin de vengeance, et d'autre part avec l’aversion qu’inspire l’immoralité. On se tromperait beaucoup en croyant que l’idée de la vengeance privée a complètement disparu de la justice moderne; et, si la société ne prenait pas fait et cause pour les victimes de meurtres, de guets-apens, de rapts, d’incendies, de vols, je ne sais si on ne verrait pas apparaître des représailles. Quant à l’immoralité, elle est spontanément haïe ou méprisée; mais, seule et par soi, elle n’attire pas le châtiment; il n’en est plus de même quand elle est jointe au dommage, alors la réparation prend le caractère de la pénalité.
La question de justice ne peut pas se poser sans éveiller celle de libre arbitre. Quoi qu’on en pense, soit qu’on admette la liberté métaphysique, soit qu’on se range du côté du déterminisme, toujours est-il que, de par la constitution de l’esprit humain, la société a droit sur le malfaiteur. Elle l’a, comme je l’ai dit, en vertu de deux principes primordiaux, celui de dédommagement ou de justice, celui de vengeance ou de talion. C’est à elle à aviser à ce qu’elle fera, d’abord pour elle, puis pour ce malheureux, ainsi tombé en
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forfaiture. A ce double point de vue, la pénalité acquiert un caractère de généralité qui la rend susceptible de discussions, de théories et d’accommodations successives à la mesure des degrés de civilisation. Ainsi munie, la société poursuit deux buts accessoires, mais importants : d’abord, en ôtant tantôt la liberté, tantôt la vie aux malfaiteurs, elle met fin aux dommages qu’ils causent, et procure à chacun une sûreté relative d’après la vigilance et la bonne gestion des magistrats de judicature et de police. Ensuite, par la crainte, elle arrête un certain nombre de gens en qui la tentation au mal est vaincue par la peur du châtiment. Nier la réalité de cette action serait nier les faits les plus vulgaires et les plus constants qui, chez l’homme et chez les animaux, particulièrement dans l’éducation, attestent l’influence, pour modifier l’individu, de la peine et de la récompense; mais dire que cette influence est absolue et quelle n’a point de limites, c’est commettre une non moins grande erreur. Les statistiques de la criminalité, en nous montrant que, tant que les conditions sociales restent les mêmes, le nombre des offenses varie très-peu, prouvent surabondamment que la crainte des châtiments est soumise, dans son efficacité répressive, à des conditions dépendantes de la nature des choses. Cela apparaît d’ui>\} façon remarquable en ce fait que, à mesure que la civilisation se développe, on diminue les peines sans que pour cela la criminalité augmente.
D’ailleurs, la société n’est pas responsable (je dirai tout à l’heure où commence sa responsabilité) des conditions fondamentales de son existence. Elle ne les a pas faites, elle les reçoit. Ce n’est pas elle qui est cau.se que les hommes sont ignorants, passionnés, faciles aux tentations et au mal. Loin de là, c’est sous son égide
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qu’ils deviennent progressivement moins ignorants et, partant, plus humains dans le sens noble de ce mot. Un élément irréductible qui est dans l’esprit de l’homme le soumet à l’idée de justice, et cette idée lui sert à régler les rapports sociaux, si compliqués et si délicats. L’irréductibilité est ce qui fait qu’un principe s’impose; en d’autres termes, elle constitue l’évidence primitive, d’où résultent toutes les évidences secondaires que la marche de la civilisation amène au jour. La justice, ainsi établie et exercée, est purement relative et ne sort pas des relations des hommes entre eux, et, jusqu’à un certain point, des hommes avec les animaux placés au-dessous de l’humanité.
Voilà le côté irresponsable de la société; en voici le côté responsable : L’analyse expérimentale de la volonté a montré qu’il n’y avait d’autre action sur elle que l’action des motifs, et qu’au moment de la décision, c’était le plus fort qui l’emportait. Tel est le déterminisme naturel, celui que la nature a établi. Mais, à côté de ce déterminisme brut, il en est un perfectionné par l’homme et meilleur, comme à côté des lois naturelles dont l’empire s’exerce rigoureusement, il est des modifications que la science humaine leur impose en les opposant l’une à l’autre. La liberté de l’homme ne consiste pas en ce qu’un motif plus faible l’emporte sur' un plus fort ; cela est impossible : elle consiste à augmenter le nombre des motifs dans l’esprit de l’individu, afin que leur conflit l’éclaire et le soustraie à la toutepuissance d’un motif unique. Plus un être vivant est bas dans l’échelle zoologique, plus un être humain est bas dans l’échelle psychique, moins il a de motifs à sa disposition, et plus il est exposé à être la proie d’un seul, qui, s’il est mauvais, l’enti'aînera à tout mal Or, le moyen capital d’augmenter pour chacun la somme
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des molifs est réducation. Non que ce soit une pana- > cée infaillible et universelle ; il n’y a pas plus de pana-
cée en sociologie qu’en médecine; mais elle guérit beaucoup de maux, si elle ne les guérit pas tous, imprimant au déterminisme naturel une profonde modification, et créant un déterminisme mobile et progressif, où les motifs éclairés et bons gagnent de la puissance sur les motifs ignorants et mauvais. La société fait peu pour l’éducation; et pourtant il est ^ vrai de dire qu’elle ne pourrait jamais faire assez. A
ce devoir il en faut ajouter un autre, essentiel aussi, c’est celui de diminuer la force et le nombre des mauvais motifs en réglant mieux la répartition de l’avoir commun, en établissant la plus stricte justice entre les classes, en donnant la prérogative au travail, et en la retirant au parasitisme,
» J’arrête ici ces quelques pages sur la justice. J’ai tenu
à n’en faire que peu, écartant les développements et mettant en saillie les seuls linéaments. Mon but a été de ramener l’idée de justice à un fait psychique irréductible. Je dis, irréductible; tous les autres principes, soit celui de l’idéalisme ou sens intime, soit celui de l’utilité, ne portent pas le caractère de l’irréductibilité, et sont, à cause de cela, des témoins reprochables dans le débat. J’ai essayé de montrer que, parmi les hommes, l’idée de justice n’est pas autre chose que la dérivation d’un fait purement intellectuel, e.xtrêinement simple, véritablement intuitif, celui qui constate l’identité de deux objets. C’est de la même façon que, dans un précédent travail j’avais essayé de montrer que toute la morale est une dérivation de deux impulsions, l’égoïsme et l’altruisme, qui eux-mêmes proviennent : l’un de la