‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 46 sur 75 · La Philosophie positive, ma.TS-a.\nl · texte numérisé non relu

La Philosophie positive, ma.TS-a.\nl

SOCIOLOGIE ET BIOLOGIE. 349

l’intelligence à la fois par leur nouveauté et par leur réalité. Il me souvient qu’assistant, il y a près de cinquante ans, à un cours de M. Biot sur l’électricité, le professeur, après avoir indiqué combien d’objets de recherches l’électrologie offrait à l’homme studieux, ajouta : Il n’y a vraiment qu’à se baisser et à prendre. Ce mot du célèbre physicien, je le fais mien ici; parmi tant de questions de grande importance que suscite le développement de la philosophie positive, il n’y a qu’à se baisser et à prendre. De grande importance, ai-je dit; car quiconque augmente, pour si peu que soit, la somme de la positivité dans les esprits, travaille dans le sens général de la civilisation et rend un service social.

J’ai, en commençant, parlé de la fécondité de la doctrine positive; à quoi correspond, ai-je besoin de l’ajouter? la stérilité de la doctrine métaphysique. Ce n’est pas que je méconnaisse aucunement le point de vue exclusif auquel chaque esprit est placé ; et le métaphysicien est tout aussi disposé à se complaire dans son domaine que je le suis à me complaire dans le mien. Si bien que je n’aurais fait qu’échanger un dire contre un dire, si je ne définissais ce qu’il laut entendre par fécondité et stérilité philosophiques, transportant dès lors le débat sur un point déterminé et soumis au jugement de chacun. Une philosophie est féconde ou stérile, suivant qu’elle entretient ou n’entretient pas avec les sciences par la méthode une relation constante, et suivant encore qu’elle les domine ou ne les domine pas par l’idée générale qui les lie, les coordonne et les hiérarchise. A ces deux titres, la philosophie positive est aussi féconde que la métaphysique est stérile. Une philosophie qui n’a pas la méthode des sciences positives, et qui, justement par ce défaut de conformité es-

senüelle, n’en peut donner le lien et la hiérarchie, est une entité, dont il ne sort plus que des redites, toujours de moins en moins valables et écoutées.

L’œuvre de positivité avance par un progrès que rien n’arrête. Dans la condition présente des esprits, il faut distinguer l’une de l’autre l’œuvre de positivité et la philosophie positive. L’une est le mouvement d’élaboration qui introduit, dans les idées, dans le savoir, dans l’industrie, dans la pratique, dans la politique, toute sorte de faits et de doctrines qui, fondés sur l’expérience et liés par la théorie, tantôt se substituent aux idées fictives de la théologie et de la métaphysique, tantôt les obligent aux plus singuliers compromis : cela se fait tous les jours, en tous lieux, dans tous les domaines; et je n’ai point grossi l’expression quand j’ai parlé d’un progrès que rien n’arrête. L’autre est cette môme œuvre de positivité élevée à la conscience d’elle-même; M. Comte a montré qu’elle pouvait, qu’elle devait devenir la maîtresse universelle des esprits en généralisant la méthode, en coordonnant le savoir, en déterminant le but. Généraliser la méthode, c’est donner à la philosophie la même méthode qu’aux sciences particulières; coordonner le savoir, c’est disposer les sciences suivant leur hiérarchie; et déterminer le but, c’est établir que nous devons à la fois nous soumettre aux lois naturelles avec toute l’humilité qui convient à notre faiblesse, et les faire servir à notre bien avec toute la force intellectuelle qui nous est propre. Maintenant, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, inconsciemment ou consciemment, toute l’œuvre de la positivité marche vers la philosophie positive.

LA SOCIOLOGIE DE LA BIOLOGIE

î. L'évolulion sociologique est-elle de même condition que l'évolution des âges dans l’individuel

M. Comte, qui a fondé la sociologie, a, selon le plan invariable de son grand ouvrage, établi la subordination où est cette science à l’égard de celle qui la précède immédiatement, je veux dire la biologie. Il n’y a pas à revenir sur cette lumineuse discussion : la sociologie doit satisfaire aux conditions biologiques, pour avoir droit de se développer dans son propre domaine. Le sujet en est, il est vrai, la société ; mais cette société est composée d’individus humains, dont la nature réelle n’est pénétrée que par la biologie. C’est là que la positivité sociologique a son premier fondement. Plus on ira, plus l’on sentira que les études biologiques sont l’indispensable préliminaire des études sociologiques ou historiques.

Plus la sociologie a de liens avec la biologie, plus il importe d’en marquer nettement l’indépendance. M. Comte n’a pas failli à cette tâche, qu’il a remplie avec sa sûreté ordinaire. Il suffit ici de rappeler sa proposition conclusive, à savoir qu’il est impossible de tirer des lois biologiques, par voie de déduction, les lois sociologiques, lesquelles doivent être observées directement dans les sociétés. Ceux qui pensent que la biologie ou la psychologie sont capables de fournir, de conséquence en conséquence, l’enchaînement des faits sociaux, se trompent. La sociologie n’est point une science de déduction ; c’est une science d’observation, et, si l’on prend les phénomènes historiques pour des expériences, une science d’expérimentation.

Le fait fondamental de la sociologie est l’évolution. Et qu’on ne dise pas que l’état évolutif est primé par l’état statique, puisqu’il faut que la société existe pour qu’elle puisse avoir une évolution. De ces deux propositions, la seconde est vraie sans doute, mais n’infirme en rien la première; et là se montre une des différences essentielles entre la sociologie et la biologie, dans laquelle l’état statique ou anatomique est le fondement de l’état fonctionnel. En effet, si l'évolution ne se produisait pas, si l’association humaine ne dépassait pas ce degré qui appartient aux sociétés animales ou même, si l’on veut, aux tribus sauvages, il n’y aurait pas de science sociologique, aussi bien parce que ce premier rudiment ne dépasserait pas la valeur d’un fait biologique, que parce que nulle intelligence ne serait là pour l’observer, l’intelligence humaine n’étant devenue apte à la science sociologique, comme du reste à toutes les sciences, que par l’évolution elle-même.

Du moment que l’évolution est conçue comme l’élément premier, essentiel, de la sociologie, il est évident que l’idée de l’histoire se transforme, ne pouvant plus rester ce quelle aété pour nos prédécesseurs. Depuis que les hommes savent écrire, ils se sont complu à transmettre à leur postérité le récit du passé et du présent ; et, depuis qu’ils savent lire, ils se sont complu à compulser les annales dont chaque siècle fournit les matériaux. Tout cela a toujours été singulièrement curieux et grandement utile : utile par la tradition qui est si importante pour lier les générations les unes aux autres ; curieux par le drame de cette scène que les cités, les nations, les empires, personnages du spectacle, ne laissent jamais vide. Plus d’une main habile, chez les différents peuples et aux différentes époques, s est appliquée à retracer les événements; et le génie de la nar-

LA SOCIOLOGIE DE LA BIOLOGIE

ration a su inscrire les faits et leurs chroniques en des pages qui nous captivent. Mais, laissant de côté la juste curiosité du passé et le charme des beaux récits, les sages se sont demandé quelle était l’utilité précise de cette connaissance, et ils se sont répondu que l’histoire était la conseillère des peuples et des princes, enseignant par l’expérience du passé à se conduire dans les occurrences à venir. Jamais réponse n’a été plus insuflisante. En effet, ce qui fait que l’histoire ne peut être la conseillère des princes ou des peuples au sens que les sages y attachaient, c’est que l’évolution, inaperçue sans doute, mais toujours agissante, dérobe incessamment le terrain sous les pieds des acteurs historiques. A quoi la connaissance du régime républicain et polythéistique de la Grèce et de Tltalie pouvait-elle servir à la politique de l’Occident chrétien et féodal? Puis, derechef, en quoi la connaissance de ce moyen-âge étaitelle capable de guider les homme de la réforme protestante et des monarchies modernes, où la foi catholique était ébranlée et la féodalité détruite? Et, pour continuer la comparaison même en un fait plus particulier, de quel enseignement la tempête religieuse qui sévit sur la France durant le xvi® siècle, a-t-elle été pour la tempête révolutionnaire qui y éclata à la fin du xviii® siècle? Évidemment, les siècles sont trop dissemblables pour que l’utilité imaginée par les sages ait une véritable et féconde application.

Tout change quand la notion de l’évolution pénètre dans le domaine de l’histoire. Non pas qu’il faille dédaigner le génie de la narration et déchoir des grands modèles; maisquelque chose de plus est imposé à l’historien; et, soit qu’il refasse pour notre usage les antitiques annales, soit qu’il nous raconte les événements de notre temps, l’évolution doit se montrer, l’évolution

3'i4 CONDITION ESSENTIELLE QUI SÉPARE

qui substitue un régime à un autre; l’évolution qui marche dans un sens déterminé par la croissance du savoir positif; l’évolution qui est la cause, l’explication, la lumière de l’histoire. Qui ne voit, en effet, aussitôt apparaître la grande et profonde utilité qui lui est inhérente? Non, elle ne sert pas à fournir, par les cas semblables, des exemples de conduite à tenir; mais elle enseigne quel est le sens des inévitables mutations; et, par la prévision, suprême honneur de toute science positive, elle indique aux peuples et aux princes (je reprends la vieille formule pour un nouvel usage) le cours des choses, l’impossibilité de le remonter, le danger de se méprendre sur sa direction, et les ouvertures progressives qu’il importe de lui préparer, non sans de justes ménagements pour le passé, qui a contracté de si intimes adhérences avec les générations successives.

Quelle est donc la condition sociologique de ce beau phénomène de l’histoire qui rend les individus solidaires des nations, et les nations solidaires de l’huraanité? La biologie est si près de la sociologie, qu’il a été naturel de prendre dans l’une le type de l’autre, et de comparer la série de l’évolution collective à la série des âges, qui forme l’évolution individuelle. C’est à cette idée que M. Comte fait allusion dans ce passage : « Cette « grande notion de la série sociale retrouve, soit pour « la science, ou même pour la seule méthode, son vé- « ritable équivalent en biologie, non do, ns l'analyse des « âges,, mais uniquement dans la conception de la série « organique fondamentale. » {Cours de Philosophie positive, t. IV, p. 368, édition.) Comme on voit, il la condamne, et avec raison. En effet, ce qui rend tout à fait inapplicable la série des âges à la série sociologique, c’est que, dans la première, l’individu arrive à un point

LA SOCIOLOGIE DE LA BIOLOGIE

culminant, d’où il décline jusqu’à la vieillesse et à la mort; au lieu que, dansl'évolution sociologique, il n’y a ni vieillesse ni mort. A la vérité, l’on objectera que, en parlant ainsi, je préjuge une grave question, et que peut-être l’avenir est destiné à voir l’évolution historique diminuer, déchoir et s’éteindre. A une pareille hypothèse, ne sachant pas si elle est impossible, je n’ai rien autre chose à répondre, sinon quejusqu’à présent les faits sont contre elle, et que, depuis le millier de siècles qu’a duré le genre humain (car les nouvelles découvertes sur la préhistoire obligent déjà à multiplier par quelque nombre de ce genre les années de la légende théologique), rien de pareil ne s’est manifesté. Cette réponse est valable, puisqu’elle ne pourrait être réfutée que par une expérience qui ne s’est pas encore produite. Et pourquoi n’est-il pas permis d’arguer de l’âge individuel au progrès collectif? C’est que l’évolution est, non un fait biologique, mais un fait sociologique, et dès lors dépendant de toute autre chose que de la vitalité. Sans doute un temps a été où les conditions du globe ne permettaient pas la vie; et l’on peut penser qu’un temps sera où il ne les permettra plus; mais la marche évolutive des sociétés durera autant que ces conditions dureront.

Le phénomène de la mort a beaucoup préoccupé les physiologistes; je dis de la mort naturelle. En effet, chacun comprend, sans difficulté, que, si le cerveau est déchiré par une apoplexie ou une blessure, si le poumon est détruit par des tubercules, si les valvules du cœur sont envahies par des ossifications, la vie cesse d’être possible, par défaut des instruments chargés de l’entretenir. On a quelquefois objecté qu’il n’y a pas de mort naturelle, et que les vieillesses sont, comme les I jeunesses, tranchées par des maladies intercurrente.^.

3ü6 CONDITION ESSENTIELLE QUI SÉPARE

Cela est vrai, sans doute, et le cas le plus fréquent. Pourtant il y a certainement des morts naturelles, c’està-dire par simple épuisement, témoin Fontenelle qui, mourant à quatre-vingt-dix-neuf ans et interrogé sur ce qu’il éprouvait, répondit : Une difficulté d’être. Puis, même dans les morts par accident, chez les vieilles gens, tout annonce la décadence, l’usure et la fm prochaine ; et le fabuliste a été un fidèle interprète de la nature, quand la Mort dit au centenaire mourant ces vers qui sont connus de tous, et que j’ai cités plus haut h

La mort naturelle est donc un fait certain, conséquence inévitable de l'affaiblissement sénile. Mais par quelle cause, passé un certain moment de la vie, cet épuisement progressif commence-t-il, pour se terminer en une totale extinction ? Stahl {Theoria medica vera, Halle, 1737, p. 434) a consacré à cette question un chapitre dont on voit l’idée par le litre : « Qu’il ne peut « être rendu raison de la nécessité naturelle de la « mort. » Tout le fondement de son argumentation est dans ce passage : « Aucune raison physique prise soit « à la matière, soit aux mouvements selon la matière, « n’explique non-seulement pourquoi ces mouvements « cessent dans un espace de temps limité, mais même « pourquoi ils cessent jamais. Non-seulement le mou- « vement lui-même , mais encore la disposition des « parties aussi bien dans leur substance que pour ces « mouvements vitaux, dépendent manifestement de « ce môme principe qui s’oppose simplement à la cor- « ruptibilité matérielle du corps. C’est donc un lait « certain que tout ce qui pourrait se perdre de cette « disposition matérielle nécessaire à un mouvement

Page 1