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De la condition sociologique qui détermine l'évolution

L’exercice, le perfectionnement qui en résulte dans les organes, l’impulsion natui’elle vers une meilleure satisfaction de la vie, suffisent très-bien pour expliquer

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les rudiments de progrès que présentent les sociétés des animaux supérieurs et celle de l’homme à son début. Aussi longtemps que les choses demeui’ent en cet état, la sociologie peut être considérée comme une annexe de la biologie, tant il est facile de déduire l’une de l’autre. Mais peu à peu ces rudiments se corâpliquent; les villes se fondent, les métiers surgissent, les États se gouvernent, les religions interviennent, la poésie et les arts naissent, les sciences pointent, les régimes sociaux se succèdent ; et, dans cette immense évolution, il n'est plus possible de suivre ces factears si apparents au commencement; désormais ils descendent à leur rôle véritable, qui est de servir d'auxiliaires biologiques au mouvement sociologique.

La condition fondamentale qui produit l’évolution du genre humain est la faculté qu'ont les sociétés de créer des ensembles de choses qui peuvent et qui doivent être apprises. La tradition, les monuments et l’écriture sont les serviteurs indispensables de cette faculté; c’est là qu’elle s’incarne.

Pour se représenter ce phénomène, il suffit de passer en revue, dans leur ordre hiérarchique, les quatre grands domaines qui embrassent toute notre activité. D’abord, dans le domaine des besoins, l’homme crée des outils, des armes, des métiers, des abris contre l’intempérie des saisons, des tissus pour se garantir et se parer ; plus tout cela s’accroît et se complique, plus il faut que chaque génération l’enseigne à la suivante; toute l’industrie première naît ainsi et se fortifie ; il n’est pas besoin de la poursuivre plus loin. Le second domaine embrasse les rapports de l’homme avec la famille et la société, et les rapports de l’homme avec les puissances naturelles sous la domination desquelles il est placé; les premiers engendrent le gouvernement

domestique et celui de la tribu, de la cité, de la nation ; les seconds engendrent les religions ou l’idée d’un certain régime de l’univers; on sait avec quel soin les institutions politiques et religieuses furent conservées et transmises; et l’on voit quel immense accroissement reçoit par là le fonds commun. Le troisième domaine, celui de la poésie et des beaux-arts, offre le même spectacle; il s’y forme à la fois des procédés et des modèles; il faut savoir les procédés et il faut étudier les modèles; ainsi s’établit la tradition du beau. Enfin le domaine le plus récent, celui du savoir abstrait, complète cette série et constitue le dernier membre des choses qui peuvent et doivent être apprises.

La création d’un fonds commun de choses à apprendre est purement sociologique, et en même temps, par cela même, est essentiellement évolutive. A cette création est corrélatif un enseignement d’abord instinctif et inconscient, puis déLerminé et conscient, qui ne s’est jamais interrompu. C’est la société seule qui crée ce qui doit être appris, et qui oblige à apprendre ce qui est ainsi créé.

M. Comte attache une grande valeur philosophique à la conception de la série historique, et il a pleinement raison. Cette série est, chez lui, expérimentale en partie, celle-là il la reçoit de l’histoire; rationnelle en partie, celle-là il la forme en prolongeant les civilisations que donne l’histoire et en y ajoutant, comme échelon antérieur, la sauvagerie et le fétichisme. Je crois ce procédé légitime; et, profitant des acquisitions récentes, je tracerais volontiers le diagramme de la sérié ainsi qu’il suit : L’idée biologique qu’on a de l’homme est devenue assez précise pour que l’on construise par la pensée l’état de l’homme physiologique, c’est-à-dire un état où cet être n’avait encore aucune acquisition

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transmissible ; il ne possédait que ce que la nature lui avait départi ; c’est là le premier degré , celui d’où part l’évolution. Un pas se fait, et du progrès accompli nous avons la représentation dans ce qui nous reste de l’bomme préhistorique, l’âge des cavernes, Uâge de pierre, l’âge des outils en pierre et en os. Un troisième degré se montre dans les sauvages, tels que les contrées reculées du globe nous les offrent encore aujourd’hui, divisés en tribus, se bâtissant des cabanes et en possession de certaines armes de guerre. Au quatrième degré appartiennent ceux que les anciens nommaient des barbares; on en a une idée suffisante dans les Celtes, les Germains et les Scythes, tels que les écrivains grecs ou latins nous les peignent. Puis, cinquièmement, apparaît sur la scène l’homme civilisé antique, dont le type est par excellence l’Égyptien; c’est la grande ère de la religion, c’est aussi celle des cités, des castes et d’une singulière perfection des principaux métiers. Enfin, arrive la période de la pensée abstraite et du savoir positif; je l’appellerai la période moderne et la ferai commencer en Grèce. Elle se divise, à ce point de vue, en trois périodes : l’homme moderne polythéiste, l’homme moderne monothéiste et l’homme moderne révolutionnaire.

Ce diagramme est, comme je viens de le dire, en partie un fait, en partie une induction, en partie réel, en partie hypothétique. 11 est parfaitement établi de l’ère moderne au moyen âge, du moyen âge à Rome et à la Grèce, de la Grèce à Babylone et à Tyr, de la Syrie à l’Égypte. Mais là il s’arrête; l’histoire fait défaut, et tout le reste est arrangement systématique. Je me trompe : un point est connu au delà de l’histoire; c’est l’homme géologique. Il précède d’un temps immense les plus anciens temps de la civilisation égyptienne, et il se

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trouve justement comme la théorie le demande, c’est-àdire aussi dénué au physique et au moral qu’une époque si lointaine le veut. Voilà deux termes fixes, l’époque I de l’humanité fossile et celle de la première histoire j sur les bords du Nil; mais l’intervalle est tout à tait ! vide. Les trois grandes races qui ont rendu le plus de services à la civilisation, celles qui l’ont véritablement I fondée, sont les Chamites ou Égyptiens, les Sémites, I les Aryens, et, à ce qu’il paraît d’après les nouvelles recherches assyriologiques, les Touraniens ou Scythes. Mais il est bien certain qu’en ceci l’Égypte a la | primauté; car c’est elle qui a enseigné à tout le genre t humain l’art d’écrire, et sans doute aussi de mesu- [ rer et de peser. Tandis (jue l’Égypte ne se montre à l| nous que civilisée, avec ses pharaons, ses prêtres, ses .• hiéroglyphes et ses monuments, sans période connue de barbarie ou de sauvagerie, les Aryens ne se montrent, à l’origine, qu’à l’état de barbarie, sans période ! sauvage antécédente; pour eux aussi, il y a un intervalle vide, c’est l’intervalle entre l’homme fossile et i l’homme barbai’e. Ces remarques ont pour but de faire 3 voir que, dans les époques antiques, la série historique n’est encore qu’ébauchée; que seulement deux points s fixes y sont connus : l’homme fossile et l’Égyptien pha- | raonique, et que c’est à l’examen des monuments, des langues et des mythologies de déterminer quelques ja- }■ Ions dans ce vaste passé. 11 n’est pas de plus belle étude. . ' C’est ici, pour achever de faire bien comprendre la !■ marche de mes idées, l’occasion de comparer le pro- j cédé biologique et le procédé .sociologique pour le per- f fectionnement d’une race. Le procédé biologique cousiste, comme on sait, dans la sélection. L’éleveur choisit des mâles et des femelles doués de certaines qualités qu’il recherche; aux nroduits qu’il obtient il 1

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interdit semblablement les accouplements vulgaires; et, par un soin analogue suffisamment prolongé, il lixe, grâce à l’hérédité, les qualités voulues dans la race artilicielle qu’il a formée. Voilà le procédé biologique; mais, sans compter que pour l’espèce humaine il n’y avait point d’éleveur qui fit la sélection, cette sélection, si on la supposait, que donnerait-elle? Elle produirait des races douées de certaines aptitudes physiques ou morales déterminées; mais elle ne produirait rien de ce qui fait l’évolution ; tout au plus rendrait-elle plus propre à l’évolution quand l’évolution se manifesterait. Le procédé sociologique, justement parce qu’il n’est pas biologique, n’a rien de commun avec la sélection. Gréer ce qui doit s’apprendre est son office, et rien dans la biologie ne peut le suppléer. Aussi, en vertu des propriétés inhérentes aux sociétéa humaines, s’est-il organisé de lui-même, et a-t-il opéré les grands changements qui signalent Thistoire. Les sociétés sont stationnaires quand la somme de ce qui doit être appris reste la même; elles réfrogradent quand cette somme diminue; elles avancent quand cette somme grossit.

11 faut remarquer que le procédé biologique n’est pas applicable à l’espèce humaine; et, inversement, le procédé sociologique ne l’est pas aux animaux. Cela nous permet de donner la caractéristique qui distingue l’une de l’autre la raison humaine et la raison animale (car qu’il y ait une raison animale ne peut être douteux pour un biologiste). La raison animale n’est capable que d’être au service des besoins organiques et d’un certain nombre de besoins moraux. La raison humaine, qui, elle aussi, est au service des mêmes besoins, est en outre capable de s’exercer gratuitement pour la seule satisfaction de ce

qui fait son objet supérieur, connaître et savoir.

Rien n’empêche maintenant de déterminer la part qui affère à l’exercice produisant une amélioration et à l’hérédité la fixant. Ni l’exercice ni l’hérédité ne peuvent soit créer le mouvement d’évolution, soit lui donner une direction qui marche toujours en un même sens. Mais, quand une fois l’évolution est commencée et à mesure qu’elle se déroule, Texercice qu’elle provoque améliore les organes qui y servent, et l’hérédité intervient pour fixer dans les races les aptitudes dérivées que je nommerai des aptitudes çle civilisation. Ainsi se trouve marqué le rôle important, mais secondaire, que la biologie joue dans le fait fondamental de la sociologie.

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