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2. L'évolution sociologique est-elle de même condition que l'évolution dans la série organique?

C’est un fait que les différents êtres vivants présentent une série hiérarchique, au bas de laquelle sont ceux dont l’organisation est la plus simple et les fonctions les plus bornées, et au sommet sont ceux dont l’organisation est la plus compliquée et les fonctions les plus étendues. Gela se voit nettement dans les végétaux, dans les animaux inférieurs, dans les animaux supérieurs. A ces différences de complication sont conjointes des différences d’époques , la paléontologie en fournit de nombreux témoignages; et d’ailleurs il est évident que les animaux qui vivent de végétaux n’ont pu venir qu’après les créations végétales, et semblablement les carnassiers sont postérieurs à ceux sans lesquels leur vie ne pourrait se soutenir. Ainsi il y a complication croissante, et cette complication croissante s’est produite dans le temps.

Puisque la contemplation du monde organique nous prouve qu’une idée de développement est inhérente à 1 idee d hiérarchie vivante, il est naturel d’en faire l’application au développement sociologique, et de dire que l’évolution du genre humain est produite par ce même principe agissant sur les sociétés. Mais ce n’est là qu’un aperçu vague; et, quand on essaye de le déterminer, on trouve qu’il ne tient pas la promesse qu’il semble faire. En effet, la hiérarchie vivante peut se représenter, autant qu’il nous suffit ici, par trois degrés enchaînés comme suit : le domaine des végétaux, où il n’y a que les appareils de composition et de décomposition; le domaine des animaux inférieurs,

OÙ à ces appareils se joint le système nerveux gan» glionnaire; enün le domaine des animaux supérieurs, où à ces appareils et à ce système s’ajoute l’axe céré" bro-spinal avec ses nerfs centripètes et centrifuges. De l’un à l’autre on observe complication de texture, complication d’organes, complication de fonctions. Rien de pareil ne se montre dans la série sociologique; et il serait futile d’exposer que l’enchaînement de ces domaines n’y a aucune représentation. D’ailleurs la hiérarchie organique est purement d’ordre biologique, et ici il nous faut quelque chose qui soit purement d’ordre sociologique ; autrement, la démarcation entre la biologie et la sociologie serait tout empirique, c’est-à-dire uniquement fondée sur l’impossibilité de construire la sociologie à l’aide de conséquences biologiques. Je ne dédaigne aucunement cet empirisme, et j’en reconnais la valeur; mais c’est en donner la meilleure justification que de le fonder sur un fait primitif de sociologie.

Je sais bien, à propos du rapport entre la série organique et la série sociologique, que M. Comte a écrit : « La succession nécessaire des divers états sociaux cor- « respond exactement, sous le point de vue scienti- « üque, à la coordination graduelle des divers orga- « nismes eu égard à la différence des deux sciences : « la série sociale, convenablement établie, ne saurait « être certes ni moins l’éelle, ni moins utile que la « série animaleh » (T. IV, p. 467.) Mais il n’y a là rien qui assimile les deux séries; et le passage n’a pour but

1. Au lieu de série animale, il faut mettre «rfrie organique, puisque la hiérarchie comprend les végétaux. Mais ce n’est qu’un lapsus de la plume; et lui -même il dit ailleurs: « En biologie, la série organique, dont la série sociologique constilue l’équivalent philosophique... » (T. IV, p. 380.)

LA SOCIOLOGIE DE LA BIOLOGIE

que d’inculquer cette proposition, que j’accepte pleinement, à savoir que, comme la série organique rend par la comparaison les plus utiles services à la science biologique, semblablement, par la comparaison aussi, la série sociologique offre à l’histoire le fondement de sa vraie philosophie.

A côté de cette vue qui prend la hiérai’chie organique comme un fait, il y en a une autre qui aspire à donner l’interprétation de ce fait, et à passer de l’empirisme à la doctrine : c’est celle de Lamarck et de Darwin. Suivant elle, toutes les espèces, fossiles ou actuelles, proviennent d’organismes les plus simples par voie de perfectionnement successif, grâce à l’exercice de la vie et à la sélection qu’exerce le combat pour la vie entre les bien organisés et les mal organisés. Passant de là à la série sociologique, on pourrait dire que la force qui la perfectionne n’est autre que celle qui a perfectionné la série organique. Mais, sans entrer dans la question de savoir si l’application de l’une à l’autre serait valable, il me suffit de remarquer que la vue de Lamarck et de Darwin n’est pas encore sortie de l’état d’hypothèse et de système, et qu’il n’est pas temps d’en arguer pour édifier quelque chose sur ce fondement.

Toutefois, laissant de côté la permutation graduelle des espèces, on peut, pour expliquer le progrès des sociétés, invoquer le bénéfice de l’exercice et l’hérédité qui le fixe dans les races. C’est ce qu’a fait M. Comte dans ce remarquable passage : « Quant à une certaine « amélioration graduelle et fort lente de la nature hu- « maine. entre des limites très-étroites, mais ultérieu- « rement appréciables, quoique peu connues jusqu’à « présent, il me semble rationnellement impossible, a (lu point de vue de la vraie philosophie biologique, « de ne point admettre ici, jusqu’à un certain degré,

3fi4 CONDITION ESSENTIELLE QÜI SÉPARE

ft le principe irrécusable de l’illustre Lamarck, malgré « ses immenses et évidentes exagérations, sur l’in- « fluence nécessaire d’un exercice homogène et conte tinu pour produire, dans tout organisme animal et « surtout chez l'homme, un perfectionnement orga- « nique, susceptible d’être graduellement fixé dans la « race, après une persistance suffisamment prolongée. « En considérant surtout, pour une question aussi dé- « licate, le cas le mieux caractérisé, c’est-à-dire celui « du développement intellectuel, on ne peut, ce me « semble, refuser d’admettre, sans que toutefois l’ex- « périence ait encore suffisamment prononcé, une plus « grande aptitude naturelle aux combinaisons d’esprit « chez les peuples très-civilisés, indépendamment de « toute culture quelconque, ou, ce qui est équivalent, « une moindre aptitude chez les nations peu avancées, (( pourvu que la comparaison soit toujours établie, au- « tant que possible, entre des individus d’un orga- (( nisme cérébral analogue, et surtout, par exemple, « chez les intelligences moyennes. Quoique les facultés « intellectuelles doivent être, sans doute, principale- « ment modifiées par l’évolution sociale, cependant « leur moindre intensité relative dans la constitution « fondamentale de l’homme me semble autoriser à « conclure, en quelque sorte à fortiori, de leur amé- « lioration supposée, au perfectionnement proportion- « nel des aptitudes plus prononcées et non moins « exercées, sauf toutefois l’éventuelle révision ulté- « rieure d’un tel aperçu philosophique, d’après la con- (( venable exécution directe d’un indispensable examen (( scientifique. Sous le rapport moral surtout, il me K paraît incontestable que le développement graduel « de l’humanité tend à déterminer constamment, et (( réalise en effet, à un certain degré, une prépondé-

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« rance croissante des plus nobles penchants de notre « nature. Quoique les plus mauvais instincts continuent « nécessairement à subsister, en modifiant seulement « leurs manifestations, cependant un exercice moins « soutenu et plus comprimé doit tendre à les amortir « graduellement; et leur régularisation croissante finit « certainement par les faire concourir involontaire- « ment au maintien de la bonne économie sociale, « surtoutdans les organismes peu prononcés, qui con- « stituent l’immense majorité. » (T. IV, p. 383.)

Cette théorie est complètement en dehors de l’hypothèse de Lamarck et de Darwin, et, par conséquent, pourrait sans difficulté être employée comme fondement de déductions positives. Mais elle est sujette à une autre objection, c’est qu’elle appartient non à l’ordre sociologique, mais à l’ordre biologique. Le développement par l’exercice et la fixation par l’hérédité, sont des phénomènes purement physiologiques. Sans doute, le principe, quel qu’il soit, que nous cherchons, s’appuiera sur une base biologique; vu la subordination de la sociologie à la biologie, cela ne peut pas être autrement; mais en même temps il en sera distinct. Je me ferai nettement comprendre par un exemple, et cet exemple m’est fourni par M. Comte lui-même, qui, dans un autre passage, signale « le phénomène « principal de la sociologie, celui qui établit avec la « plus haute évidence son originalité scientifique, « c’est-à-dire l’inlluence graduelle et continue des gé- « nérations humaines les unes sur les autres. » (T. IV, p. 483.) Voilà un principe purement sociologique; c’est celui-là qu’il fallait mettre en avant, puis chercher dans la physiologie les racines de ce principe qui sont, sans doute, l’exercice et l’hérédité. Je rapproche ce qui est fort séparé dans le livre de M. Comte, et, par ce

rapprochement je fais toucher du doigt ce qui est de la biologie et ce qui est de la sociologie.

Je n’ai aucune objection au sujet de cette influence graduelle des générations les unes sur les autres. Mais l’expression n’est pas déterminée, et il reste toujours à chercher quel est le mode de cette influence. Aussi M. Comte a-t-il essayé de développer sa pensée, et do donner une notion plus précise : « Analyser les impul- « sions individuelles qui deviennent les éléments pro- « près de cette force progressive de l’espèce humaine, « en les rapportant à cet instinct fondamental, résultat « éminemment complexe du concours nécessaire de « toutes nos tendances naturelles, qui pousse directe- « ment l’homme à améliorer sans cesse, sous tous les « rapports, sa condition quelconque, ou, en termes « plus rationnels, mais équivalents, à toujours déve- « lopper, à tous égards, l’ensemble de sa vie physique, « morale et intellectuelle, autant que le comporte alors « le système des circonstances où il se trouve placé. » (T. IV, p. 366.) Dans ce passage, l’accumulation de l’influence des générations les unes sur les autres est expliquée par l’amélioration progressive de la vie physique, morale et intellectuelle de l’homme; je n’y contredis pas. Mais la question que j’ai faite au sujet de l’accumulation, je la répète au sujet de l’amélioration, et je demande quel en est le mode sociologique.

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