‹ La science au point de vue philosphiqueChapitre 55 sur 75 · Revue des Deux Mondes, juillet t85T · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, juillet t85T

2. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, par M. Ernest Renan, ouvrage couronné par l’Institut.

laisseront, je n’en doute pas, entraîner à l’intérêt que l’auteur y a répandu. M. Renan sait les détails, et, comme on dit, les faits, mais il aime les généralités instructives; il compare les idiomes, mais il a le goût de l’histoire; il cite les textes, mais il les discute avec une clarté qui permet de les embrasser; il a la patience de l’érudit, mais il met l’ordre et la suite partout, et le tableau, visible, naît sous la main qui le trace et sous l’œil qui le suit. Il s’est instruit à force de recherches, mais son instruction est communicative; il traite un sujet grammatical, mais, par ce sujet grammatical, il peut et sait toucher à des problèmes délicats de psychologie et d’origine. Le style, toujours approprié, soutient le lecteur, lui dénoue les difficultés et s’élève avec la pensée, si bien qu’à la tin on se trouve amené sans elfort jusque sur les hauteurs de l’histoire et jusqu’aux contemplations suprêmes.

De fait, la science des langues est d’un secours infini à l’histoire. Platon avait inscrit au frontispice de son école qu’il ne fallait pas y entrer si l’on n’avait reçu l’initiation préalable de la géométrie, faisant entendre que celui qui ne s’était pas familiarisé d’abord avec des spéculations plus simples et moins difficiles n’était pas suffisamment préparé aux spéculations plus ardues de la philosophie. En un autre sens, je dirais que l’on ne peut traiter avec succès bien des questions de l’histoire générale, si l’on n"a pas une connaissance réelle des renseignements fournis par la comparaison des langues. La comparaison des langues est une étude touté moderne. Les anciens ont laissé périr autour d’eux des idiomes considérables, sans nous en transmettre ni un glossaire, ni une grammaire. Les Grecs ne nous ont rien appris sur le langage des Lydiens, des Phrygiens, des Thraces, des Gètes, des Sauromates et

de tant d’autres nations qui les avoisinaient; les Romains, rien sur les Samnites, qui étaient leurs proches parents, rien sur les Étrusques, qui avaient été leurs instituteurs, rien sur les Espagnols, les Gaulois, les Bretons, qu’ils conquirent, rien sur les Germains, qui brisèrent la domination de Rome. On peut le regretter, mais on ne doit pas s’en étonner. Les anciens étaient encore occupés aux parties élémentaires de l’ensemble scientilique, ils ne concevaient l’histoire que comme narrative, ils ne la concevaient pas comme chargée de montrer la chaîne nécessaire du développement humain, et, à ce titre, subordonnée immédiatement à la connaissance du monde organique et de ses lois, et médiatement à celle du monde inorganique et de ses propriétés. Pourquoi auraient-ils amassé des matériaux dont ils ne voyaient aucune utilité, et recueilli les mots d’idiomes barb-ires que leur oreille dédaigneuse repoussait? Mais l’esprit moderne, ayant fondé toutes les doctrines qui préparaient la grande science de l’histoire, sentit que les langues renfermaient les données les plus précieuses; et la philologie, sollicitée par ce besoin qu’on avait d'elle et assurée de sortir enlin des réduits de l’érudition pour se mêler aux plus importantes questions, procura en peu d’années un ensemble de notions positives qu’elle complète tous les jours, mais qui est déjà devenu un indispensable flambeau pour toutes les origines.

On comprendra sans peine comment il en est ainsi. Les choses anciennes ne nous sont connues que par les documents quinousen informent, par les traces qu’elles ont laissées. La tradition, les livres, les monuments, voilà les sources où nous puisons. La tradition orale ne remonte jamais à une suite d’années très-étendue; dès que la série s’allonge, les faits et les temps se cou-

fondent, et ce qui est récent efface successivement ce qui est passé. S’il fallait aujourd’hui, de l’histoire moderne, ne savoir que cq qui est conservé dans la mémoire des hommes actuels indépendamment de toute écriture, les notions n’iraient pas bien haut et seraient trés-confuses, témoin ce que tirent de Charlemagne la légende et la tradition dans les récits de Turpin et de nos trouvères. Aussi les plus vieux souvenirs des générations antiques, d'ailleurs sujets toujours à être remaniés tant qu’ils n’ont pas été consignés dans des ouvrages de date certaine, font bien vite défaut à la recherche ascendante vers les époques primitives.

Les livres sont à la fois plus sûrs et plus amples; mais, à mesure que l’on s’enfonce dans l’antiquité, ils deviennent rares d’une façon singulièrement rapide; et, quand on atteint des temps qui ne sont pas pourtant bien anciens, par exemple l’âge d’Homère ou de Moïse, deZoroastre ou desVédas, on n’a plus qu’un seul livre, unique témoin qui nous soit parvenu, unique flambeau pour ce qui a précédé. Et cependant il est bien sûr qu’un immense passé a seul pu préparer la naissance de ces livres, en préparant des sociétés comme celles de la Judée, de la Perse, de la Grèce et de l’Inde, où les religions, les gouvernements, les arts, l’écriture, s'étaient déjà développés. Les monuments vont plus haut que les livres. Ainsi, quand la Genèse a été écrite, quand Homère a chanté ses poèmes, quand Zoroastre a composé sa loi, quand les hymnes védiques sont venus présider au foyer domestique du père de famille aryen, il y avait longtemps que les énormes pyramides, les temples de l’Égypte et les palais de ses rois bordaient, comme une allée gigantesque, les rives du Nil, merveilleux et fécondant; mais, ainsi que les livres, ces monuments témoignent d’une longue antiquité, plus

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vieille qu’eux, et dans laquelle le regard ne peut pénétrer. Traditions, livres, monuments s’arrêtent, chacun suivant sa nature, à une certaine étape dans le chemin de l’histoire.

Il est un élément qui remonte plus haut que tout cela, ce sont les langues. Les langues que nous parlons, les mots que nous prononçons, ne sont pas nés d’hier; chose singulière, ces vocables qu’on croirait une simple vibration de Tair sonore, et qui semblent si fugitifs et si précaires, ont des racines qui s’enfoncent profondément dans le sol, et que des fouilles bien conduites poursuivent fort loin. Le français, nous le savons, est dérivé du latin; mais le latin n’est point indigène dans les Gaules : il y rencontra le celtique, et y fut heurté aussi par l’allemand, que la conquête y amenait. Ce celtique, ce latin, ce tudesque, que les événements mettaient ainsi en présence, et qui n’avaient aucun moyen de se reconnaître alors, étaient pourtant des langues soeurs dont la linguistique a retrouvé les généalogies et les titres de famille. De plus, elles étaient toutes les trois étrangères et envahissantes sur le sol qu’elles occupaient; elles se rattachaient à des contrées lointaines, elles avaient traversé de vastes espaces, et indiquaient toutes les trois l’Asie comme leur berceau. En effet, elles y avaient et y ont encore des idiomes fraternels, le persan et le sanscrit. Ainsi, par de là tous les livres, par de là tous les monuments, les langues signalent des consanguinités, des migrations, des origines sur lesquelles rien autre ne peut nous éclairer. Elles sont pour les âges préhistoriques ce que sont les fossiles pour les âges anté-diluviens : les restes permanents des choses qui furent, des documents difhciles à interpréter, mais dont une critique sagace et sévère peut tirer des notions aussi certaines qu’inattendues.

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Ceci est la famille des populations aryennes. C’est d’une autre famille de langues, d’un autre monde philologique, que s’est occupé M. Renan. Les Arabes tiennent une place considérable dans l’histoire du monde: Mahomet est leur prophète, Tislam est leur religion, et, sous l’impulsion religieuse et guerrière qu’ils reçurent, ils portèrent bien loin leurs armes et leurs idiomes. Il fut un temps où l’on parlait arabe en Es- ‘ pagne et en Sicile. Depuis longtemps, le torrent débordé est rentré dans son lit. Toutefois l’arabe, outre , la péninsule arabique, est demeuré le parler du Maroc, de l’Algérie, de Tunis, de Tripoli, de la Syrie et de j l’Égypte. Laissant de coté l’Africiue, où il a succédé au grec, au latin, sans détrôner le berbère, toutes langues ' qui n’ont rien de commun avec lui; laissant de côté aussi l’Égypte, où le copte, également étranger à : l’arabe, a disparu, il a remplacé en Syrie le syriaque ou araméen, dont il est le frère. Ce syriaque était de- j venu la langue commune de la Syrie à l’époque de 1 rétablissement du christianisme. Il avait servi de propagateur à la nouvelle religion, et plus tard d’in termé- ! diaire entre la science grecque et les Arabes, devenus musulmans, puissants et désireux de cultiver les hautes connaissances. Les œuvres des philosophes, des mathématiciens, des astronomes, des médecins de la Grèce, furent traduites en syriaque et de là en arabe; mais ce syriaque même, plus ancien que l’arabe, du moins en tant que langue cultivée, était bien plus récent sur le sol qu’il occupait que d’autres idiomes auxquels il avait t succédé, à savoir ceux des Hébreux, des Tyriens et . peut-être aussi (du moins bien des signes paraissent : l’annoncer) de Babylone et de NiniveL Toutelois la

1. Ce qui était alors une conjecture est devenu une certitude: une langue sémitique est écrite en caractères cunéiformes.

chaîne n’est pas interrompue, et du syriaque à l’hébreu la communauté radicale est incontestée.

Si l’on considère ces langues dans le temps, voici comment elles se présentent : elles sont sans doute les unes et les autres également anciennes, mais elles ont commencé à jouer un rôle littéraire à des époques trèséloignées. L’arabe, à ce titre, est le plus moderne; il n’a commencé à être écrit que par Mahomet et après Mahomet. On ne possède, du temps qui précéda immédiatement le prophète, que quelques pièces de poésie; mais il est très-certain qu’on parlait arabe en Arabie, et quand la domination romaine et grecque occupait les contrées limitrophes, et quand Jérusalem, Tyr et Sidon llorissaient, c’est-à-dire depuis l’époque inconnue où les premiers pères des habitants de cette vaste contrée vinrent s’y fixer. Toutefois, pendant une longue antiquité, il ne se fit aucun mouvement dans cette langue, et après une torpeur de beaucoup de siècles, un éveil survenant, les Arabes entrèrent dans le cercle des peuples qui imaginent, pensent et écrivent. Je fais cette remarque, afin de noter qu’une population, même douée heureusement, peut rester, pendant un temps indéfini, dans l’immobilité d’esprit, si quelque chose d’intérieur ou d’extérieur surgissant n’y décide ce que j’appellerais volontiers la fermentation intellectuelle. Ainsi, quand, les documents faisant défaut, nous arrivons à un point de l’histoire où la route est coupée, il ne faut pas croire que cette limite apparente soit voisine de l’origine; un nombre immense d’années ont pu s’écouler pendant lesquelles cet état, qui nous paraît primordial, et qui sans doute Test à un certain point de vue, n’a pas varié. Dans les époques primitives, il y a peu ou point d’histoire, c’est à-dire que le mouvement d’ascension de l’humanité n’y est pas marqué,

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ou bien y est peu marqué. En d’autres termes, les périodes initiales ou préhistoriques n’ont aucune proportion connue avec les périodes du développement historique. La péninsule arabique nous en olfre un exemple.

Comme l’arabe, le syriaque remonte, en tant que langue parlée, aux siècles les plus lointains; mais, en tant que langue écrite, s’il a le pas sur l’idiome sacré de l’islamisme, il n'a pourtant pas droit à une trèshaute antiquité; il appartient à une époque intermédiaire. Les monuments qui nous en restent sont surtout relatifs au christianisme. La Syrie fut chrétienne jusqu’à l’invasion des Arabes, qui firent prévaloir leur religion; mais jusque-là elle avait fourni un notable contingent de docteurs et d’écrivains qui propagèrent et défendirent la foi inaugurée par Jésus. Le syriaque s’était effacé quand l’arabe avait pris le premier rang; de même, quand le syriaque arriva sur la scène littéraire, l’hébreu avait cessé d’être une langue vivante et productive. C’est lui en effet, puisque nous n’avons conservé aucun livre de Sidon ou de Tyr, c’est lui à qui revient, dans cette série, le droit d’antiquité. Les livres des Hébreux sont les plus lointains documents écrits que nous possédions pour tout cet ensemble de peuples; par delà, il n’y a plus que des légendes, des traditions, des conjectures. La langue hébraïque est la forme la plus ancienne que nous connaissions de ces langues unies entre elles par des liens étroits^.

Cet ensemble de peuples a tenu un très-haut rang, et leur part a été grande dans l'histoire de l’humanité. Les Arabes ont fait d’immenses conquêtes; ils ont créé

1. Il faut maintenant faire entrer en ligne de compte les textes cunéiformes de Babylone et de Ninive, dont quelques-uns sont plus anciens que la Bible»

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une religion qui, après avoir suivi la fortune de leurs armes et s’être étendue ou avoir reculé suivant la chance de la guerre, a perdu, il est vrai, depuis longtemps toute force expansive du côté de l’Occident, mais n’en exerce pas moins encore aujourd’hui un prosélytisme actif vers l’intérieur de l’Afrique. Il a été un temps, la première période du moyen âge, où, les Occidentaux n'ayant plus du grec qu’une connaissance petite et par intermédiaire, les Arabes, qui s’étaient fait traduire les principaux livres de science, eurent une prééminence, si bien que ce fut une révolution dans les écoles latines quand les livres arabes, traduits à leur tour, y apparurent. Les Tyriens ont été le peuple navigateur par excellence dans l’antiquité; ils ont jeté de nombreuses colonies sur toutes les côtes fréquentées par leurs vaisseaux; Carthage, une des villes fondées par eux, a disputé l’empire du monde à Rome, et, ce qui est plus que les plus grandes conquêtes, ils ont découvert l’écriture alphabétique (s’il faut en croire l’antiquité, qui tout d’une voix leur accorde cet honneur). Enfin les Hébreux, peuple qui n’eut pas un caractère militaire très-marqué, bien qu’on ne puisse assez admirer l’indomptable courage avec lequel ils défendirent Jérusalem contre les Romains, ainsi que leur lutte victorieuse contre les Grecs de Syrie, ont les premiers inauguré le monothéisme parmi les nations, monothéisme d’où sont sortis le christianisme d’abord, puis le mahométisme. C’est chez eux qu’est née la Bible, livre duquel, indépendamment de l’intérêt religieux qu’il a pour les Juifs et les chrétiens, indépendamment des documents inappréciables qu’y trouve l’historien, on doit dire avec M. Renan : « Si nous envisageons dans son ensemble le développement de l’esprit hébreu, nous sommes frappés de ce haut

caractère de perfection absolue qui donne à ses œuvres le droit d’être regardées comme classiques, au même sens que les productions de la Grèce, de Rome et des peuples latins. Seul entre tous les peuples d’Orient, Israël a eu le don d’écrire pour le monde entier. Les autres littératures de l’Orient ne sauraient être lues et appréciées que des savants; la littérature hébraïque est la Bible, le livre par excellence, la lecture universelle; des millions d’hommes, répandus sur le monde entier, ne connaissent pas d’autre poésie. Il faut faire sans doute, dans cette étonnante destinée, la part des révolutions religieuses qui, depuis le xvi= siècle surtout, ont fait envisager les livres hébreux comme la source de toute révélation; mais on peut affirmer que, si ces livres n’avaient pas renfermé quelque chose de profondément universel, ils ne fussent jamais arrivés à cette fortune. Israël eut, comme la Grèce, le don de dégager parfaitement son idée, de l’exprimer dans un cadre réduit et achevé; la proportion, la mesure, le goût, furent en Orient le privilège exclusif du peuple hébreu, et c’est par là qu’il réussit à donner à la poésie et au sentiment une forme générale et acceptable pour tout le genre humain. »

Ces peuples ont parlé ou parlent des langues qui ont entre elles d’étroites affinités par la grammaire et par les radicaux, et qui se distinguent profondément des autres idiomes par les radicaux et par la grammaire : c’est là ce qui forme une famille de langues. A celle-ci, les érudits ont donné le nom de sémitique. Cette dénomination dérive de Sem, fils de Noé; mais, comme le remarque M. Renan, elle est défectueuse, puisque, tirée de la Bible, elle n’est pas en concordance avec le document qui l’a fournie. Ainsi lesÉlamites, qui d’après la Genèse sont des Sémites, ne parlaient pas une langue

sémitique, et au contraire une langue sémitique était parlée par les Phéniciens et par des Arabes de diverses tribus qui, d'après la Genèse, étaient issus de Cham. On a dit que les Phéniciens, bien que se servant d’une langue sémitique, n’en étaient pas moins des Chaniites qui s’étaient approprié une langue étrangère ; mais cela ne peut se soutenir. L’histoire montre les Phéniciens, les Sidoniens, en un mot les Chananéens établis de toute antiquité dans le pays qu’ils occupaient; et ce que nous savons de leur idiome prouve qu’il était aussi pur qu’aucun des autres idiomes syroarabes, ce qui ne serait pas s’ils étaient des étrangers ayant appris, on ne sait comment, la langue de leurs voisins. Aussi d’ordinaire on interprète le texte de la Genèse, et on voit une désignation géographique dans la dénomination de fils de Sem. Quoi qu’il en soit, l’érudition donne à sémitique un sens ethnographique, et appelle ainsi un groupe de peuple qui parlent des langues construites sur un même type et ayant entre elles des analogies comparables à. celles qu’ont entre eux le français, l’italien et l’espagnol.

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