Des Aryens et des langues aryennes
Quelque éminents qu’aient été les services rendus par les Sémites à la civilisation générale, toutefois il reste encore, dans le vaste ensemble qu’elle présente, une grande place pour des peuples qu’une destinée favorable ou d’heureuses aptitudes ont élevés à l’honneur suprême d’y laisser une trace profonde; car l’on peut dire des peuples ce que le poète dit des hommes privilégiés ;
Quos æquus amavit
Jupiter, autardens evexit ad æthera virtus.
Jupiter, c’est le concours de conditions bienfaisantes qui activent le développement; Y ardente vertu, c’est la disposition innée qui porte une race vers les hautes parties de l’intelligence ou de la moralité humaine. Plus on examinera le vers de Virgile, plus on verra qu’un grand peuple et un grand homme ont d’évidentes analogies.
Les Aryens forment une famille de nations non moins illustres que les Sémites. Leurs rivaux dans la haute antiquité , ils sont même devenus, dans l’âge moderne, supérieurs, et ont pris la direction de tout le mouvement social. Sortis, selon les vraisemblances, du plateau central de la haute Asie à une époque qui dépasse l’histoire, on les trouve, sitôt que les documents commencent à naître, occupant, sous les noms d’indiens, de Perses, de Thraces, de Grecs, de Latins, de Scythes ou Slaves, de Germains et de Celtes, une zone immense qui s’étend depuis les bords du Gange jusqu’à la Grande-Bretagne. La fortune de ces populations a été très-diverse et l’est encore : les Indiens, arrivés à tout le développement que comportent le régime des castes et le polythéisme, sont, depuis des siècles, arrêtés sur un seuil qu’ils n’ont pu franchir. Les Perses, fondateurs d’un grand empire, disciples de Zoroastre, sont . tombés sous le joug des musulmans, et languissent : dans l’impuissance et le désordre. Les Grecs ont éclairé i le monde de l’éternelle lumière de la philosophie et de ■ la science, et y ont jeté des types immortels de beauté ; qui le charment et l’inspirent. Les Latins, assez bien i doués pour se soumettre à toute la doctrine des Hel-lènes, ont, d’un bras de fer, associé les populations^ civilisées, et en ont fait un corps politique opposé à la barbarie. Les Celtes se sont laissé latiniser et incorpo-rer. Les Germains, plus sauvages, ont menacé un mo-
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ment l’existence de cet admirable organisme; mais, eux aussi, n’ont pas tardé à courber la tète sous l’Occident, qui, depuis lors, est devenu irrésistible. Enfin, les Slaves, frères arriérés, commencent à ressentir puissamment l’attrait delà civilisation occidentale.
Une famille de peuples dispersés sur une aussi vaste étendue et présentant de telles différences n’aurait pas été reconnue (car où serait le signe? ) , s’ils n’avaienf formé une famille de langues. Longtemps leur rapport a été ignoré; mais, soutenue par le développement général dans l’âge moderne, l’érudition aborda ce difficile problème, et elle fut singulièrement secondée par un événement philologique, à savoir, la découverte du sanscrit. Le peu qu’on savait de l’antique histoire de l’Inde n’avait autorisé personne à supposer que la langue sacrée des Indiens, mère de la plupart des idiomes modernes qui se parlent dans cette vaste péninsule, eût le moindre rapport avec les idiomes occidentaux. Aussi ce fut avec un vif étonnement, quand les livres des brahmes vinrent à la connaissance de l’Europe, que l’on aperçut d’incontestables ressemblances avec le grec, avec le latin, avec l’allemand, avec le persan. La curiosité scientifique une fois éveillée, non-seulement on déterminaun très-grand nombre de radicaux essentiels qui se trouvent communs à tous ces idiomes, mais encore la grammaire est fondamentalement la même; l’esprit, ce qui prouve mieux que tout le reste la consanguinité de ces peuples, y a suivi la môme marche pour exprimer les rapports des mots. Cette analyse délicate fut servie grandement par une circonstance particulière : le sanscrit est de toutes les langues aryennes celle qui porte le caractère le plus ancien et les plus visibles traces des procédés primitifs Ce que M. Renan a dit de l’hébreu, qu’il est le type le
plus parfait des idiomes sémitiques, en ce sens (pi’il nous a conservé des traits de la physionomie primordiale que le temps a effacés dans les langues congénères, on peut le dire du sanscrit; la raison des mots y paraît mieux à nu. Ainsi guidé, le scalpel du grammairien a pu pénétrer fort avant, et résoudre en leurs vrais éléments bien des formes, sans risquer de couper des parties véritablement homogènes. Le radical fut séparé des terminaisons, le sens des terminaisons fut assigné, et tout l’ingénieux mécanisme des langues aryennes, malgré sa complication, fut découvert. Là ne s’arrêta pas le succès des recherches où l’on était entré. Un érudit, doué d'une sagacité merveilleuse et qui a été inventeur en tout ce qu’il a touché, Eugène Burnouf, imagina de se servir des affinités du sanscrit pour interpréter le zend, idiome dans lequel est écrit ce qui reste des livres de Zoroastre. Cette langue, qui était jusqu’alors une lettre close, ces livres, que les prêtres des Guèbres n’entendaient pas, et dont ils n’ont que des traductions fautives, s’ouvrirent par cette clé. Enfin, continuant le cours de ses divinations, Burnouf supposa que le zend, ou du moins une langue trèsanalogue, devait être cachée sous les inscripiions cunéiformes de Persépolis; l’heureuse supposition se trouva vraie, le déchiffrement fut conduit avec une incomparable habileté, et l’érudit satisfait put expliquer et traduire les inscriptions tumulaires de Darius et de Xerxès, dernière preuve, s’il en avait fallu, de l’étroite parenté des langues aryennes.
Ayant ainsi deux grandes familles d’idiomes, les sémitiques et les aryens, il fut naturel de les comparer et d’essayer si ce qui avait réussi respectivement dans le domaine de chacun réussirait de même en passant de l’un à l’autre. L’essai a été fait avec toute la dili-
gence qu’inspirait un si curieux sujet, avec toutes les ressources que fournissait la linguistique moderne, si exercée et si habile ; mais les efforts ont été vains, et il a été tout à fait impossible de ramener à une souche' commune ces deux systèmes. Là s’est présentée, sur un autre terrain, la difficulté que, de son côté, la biologie a rencontrée. Les hommes blancs, noirs, jaunes, rouges, et tant de races intermédiaires, proviennent-ils d’un seul tronc? On peut dire maintenant que les recherches ont été impuissantes à faire voir par quels moyens, par quelles influences, par quels climats, en un mot par quelles voies physiologiques les uns auraient donné naissance aux autres; et la biologie, toutes les fois qu’elle veut rester dans son domaine, est obligée de convenir que la dérivation e.st sans aucune preuve, de prendre les faits tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’admettre autant de souches qu’il y a de différences anthropologiques nettement constatées. Tel est aussi le cas de la linguistique : elle ne peut passer d’un système de langues à un autre; les chemins lui sont coupés. D’ailleurs, on le sent, ces deux ordres de faits sont solidaires; si, physiologiquement, il y avait possibilité de passer d’une race à l’autre, il y aurait possibilité de passer d’une famille de langues à une autre.
M. Renan, avec l'érudition solide qu’il possède, avec l’art de la mettre en œuvre qui lui est propre, a discuté la question et mis en relief les raisons décisives qui défendent de rattacher Tun à l’autre le système des langues sémitiques et celui des langues aryennes. Néanmoins, il n’a pas renoncé à chercher une parenté entre les deux races. Sa première raison est tirée du langage, mais du langage considéré, on le comprend, à un point de vue particulier. « Quelque distincts, dit-il, que soient le système sémitique et le système aryen, on
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ne peut nier qu’ils ne reposent sur une manière semblable d’entendre les catégories du langage humain, sur une même psychologie, si j’ose le dire, et que, comparés au chinois, ces deux systèmes ne révèlent une organisation intellectuelle analogue. » En conséquence, il se représente les deux systèmes comme produits par deux tractions d’une môme race, et peut-être avec une certaine conscience réciproque de leur oeuvre. La seconde raison éclaircit ce qu’il entend par une conscience réciproque , c’est-à-dire une élaboration commune dans le sein d’une race qui, de bonne heure, s’est séparée en deux branches. Toutes les recherches s’accordent pour placer l’origine des Aryens dans le plateau central de l’Asie ; c’est de là qu’ils auront marché d’une part sur l’Inde, de l’autre sur l’Occident. C’est donc là, si l’on veut établir l’identité primordiale des deux familles, qu’il faut chercher les traces des Sémites. A la vérité, les Hébreux eux-mêmes .se disent venus d’Ur, en Chaldée, Ur-Kasdim, et leur premier séjour historique paraît être dans les montagnes d’Arménie, entre le cours supérieur du Tigre et de l’Euphrate et le Cyrus; mais cela est loin de' suffire, et il s’agit d’un séjour préhistorique et bien plus oriental. C’est à quoi vient en aide la géographie mythologique de la Genèse au sujet du paradis terrestre ; l’Éden est un jardin de délices situé à l’orient; il en sort un fleuve qui se divise en quatre branches, le Phison, le Gihon, le Tigre et l’Euphrate. M. Renan, observant que le Tigre et l’Euphrate, à nous connus, ont été substitués, par les derniers rédacteurs, à des fleuves plus orientaux, ajoute : « Si nous cherchons à déterminer le pays qui satisfait le mieux au thème géographique des premiers chapitres de la Genèse, il laut avouer que tout nous ramène à la région de l’Imaüs,
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OÙ les plus solides inductions placent le berceau de la race aryenne. Là se trouvent, comme dans le paradis de la Genèse, de l’or, des pierres précieuses, Ce point est peut-être celui du monde où l’on peut dire, avec le plus de vérité, que quatre fleuves sortent d’une même source : quatre immenses courants d’eau, l’Indus, l’Helvend, rOxus, le Jaxarte s’en échappent, et se répandent de là vers les directions les plus opposées. De fortes raisons invitent à identifier lePhison avec le cours supérieur de rindus , et le Gihon est probablement •l’Oxus. » Puis, rapprochant quelques mythes qui semblent communs entre les Sémites et les Aryens, il résume, avec une clarté ingénieuse, son idée en ces mots : H üii pourrait comparer les relations primitives des Sémites et des Aryens à celles de deux jumeaux qui auraient grandi à une petite distance l’un de l’autre, puis se seraient séparés tout à fait vers l’âge de quatre ou cinq ans. En se retrouvant dans leur âge mûr, ils seraient comme étrangers entre eux, et ne porteraient guère d’autre signe de parenté que des analogies imperceptibles dans le langage, quelques idées communes, telles que le souvenir de certaines localités, et, par-dessus tout, un air de famille dans leurs aptitudes essentielles et leurs traits extérieurs. »
Ces inductions, M. Renan les admet avec toute la réserve que naturellement elles comportent; il ne les suit que comme des lueurs projetées dans les ténèbres infinies du temps qui a précédé l’histoire. Moi aussi, je les accepterais comme telles, je m’en aiderais comme : d’une hypothèse qui, conduisant les recherches en une voie déterminée, doit à la longue rencontrer ce qui la j vérifie ou l’annule, si elles ne me paraissaient pas en contradiction avec un fait qui ne permet pas de s’y 1 fier, et qui porte la pensée vers un auti’e aperçu.
Ce fait, à ma connaissance, n’a point été signalé ; mais il mérite d’être utilisé dans la question, car il touche à la doctrine du langage. Le voici. Quand on examine avec soin la distribution des peuples, on n’er. trouve pas qui, ayant même séjour primordial et même race, parlent une langue essentiellement différente les uns des autres : un voisinage de siège primitif est accompagné d’une similitude primitive dans le parler. En effet, quelque idée qu’on se fasse de l’origine du langage, il résulte toujours de deux éléments les aptitudes de l’esprit humain et le spectacle extérieur. Ces deux, éléments sont variables : le premier change suivant les races, le second suivant les localités. Il en résulte que deux groupes d’hommes appartenant à une même race et habitant un même lieu ne peuvent guère avoir un langage de caractèi’e dissemblable, puisque l’aptitude qui perçoit les impressions et les impressions qui mettent en jeu l’aptitude sont identiques. Dans toutes les langues, il y a un fonds dépendant de la nature humaine, puis l’influence de la race et celle de la région : la communauté de la nature humaine produit ce qu’elles ont de commun; la race et la région, ce qu’elles ont de différent.
La conclusion à tirer est directement contraire à l’hypothèse qui place le berceau des Sémites à côté de celui des Aryens. Les Sémites et les Aryens n’ont point de caractères anthropologiques qui les distinguent, cela est incontesté ; de là des analogies entre le système de langues des uns et celui des autres, lesquelles sont dues, comme le dit très-bien M. Renan, à une même psychologie. Si le second terme, l’identité de séjour, coïncidait aussi, on ne verrait aucune raison aux différences ■ fondamentales qui séparent les idiomes sémitiques des ■ idiomes aryens. Les deux frères, pour me servir de sa ■
comparaison, s’ils avaient été élevés aux mêmes lieux, auraient, avec un cerveau semblablement disposé, reçu des impressions semblables d’un même monde extérieur, et leurs langues auraient subi l’action d’un moule commun. Il faut donc admettre, suivant moi, que le séjour des Sémites a été primordialement distinct de celui des Aryens, et, au lieu d’un seul berceau, supposer qu’il y en a eu deux.
Au reste, la biologie et la philologie s’accordent en ceci, qu’elles arrivent toutes deux à des groupes irréductibles qu’elles ne peuvent faire rentrer l’un dans l’autre. La première ne connaît aucune voie scientifique, aucun procédé légitime, aucune théorie à l’épreuve de la critique, pour faire provenir la race blanche de la race nègre, ou la race nègre de la blanche, ou la race jaune de l’une de ces deux-là. La seconde a vainement cherché un point commun de jonction, une série de radicaux qui permissent de rattacher toutes les langues à un même tronc. Ces deux sciences, si diverses, concourent à indiquer une solution semblable; Il faut accepter les faits tels qu’ils se présentent. La seule hypothèse qui s’y accorde (et pour ces origines, soustraites à nos regards, il n’y a que des hypothèses, mais rigoureusement assujetties à l’ensemble des notions), c’est d’admettre un certain nombre de familles primordiales, souches distinctes du genre humain, et produites, comme tout ce qui fut produit, avec des types spéciaux. L’humanité ne fut pas plus la même dans les grands compartiments du globe que n’y furent les mêmes l’animalité et la végétalité. Quelques-unes de ces familles ont probablement péri; toutes ne furent peut-être pas contemporaines; leurs langues, leurs apf titudes, leur théologie, furent différentes, quoique avec 'jf un fonds commun ; leurs rencontres, leurs luttes, leurs
destinées varièrent, jusqu’à ce qu’enlin certaines d’entre elles, devenues les aînées par le droit de la science et de la puissance, prennent souci des familles cadettes, et, dégageant de ses voiles la grande idée d’une humanité mère et protectrice de tous, établissent sur cefonilement la morale du genre humain et la culture du iomaine terrestre.
3r Du monothéisme des Hébreu:',
Une des grandes particularités de l’hish are du monde est rétablissement, chez les Hébreux, c”u culte d’un seul Dieu à une époque reculée. En posse ision de cette croyance, Israël la défendit opiniâtrémen * et victorieusement contre les violences étrangères et les faiblesses intérieures. Quand le temps fut venu, son monothéisme poussa, chez les gentils qui marchaient aussi vers un monothéisme avec leur philosophie, un rameau qui devint le christianisme ; et plus tard Mahomet y puisa la source de sa prédication, d’où sortit le groupe musulman. On voit quelle place tient dans l’histoire le développement religieux du peuple hébreu.
M. Renan s’en rend ainsi compte: «Le monothéisme résume et explique tous les caractères de la conscience des Sémites. C’est leur gloire d’avoir atteint, dès leurs premiers jours, la notion de la Divinité que tous les autres peuples devaient adopter à l’exemple d’Israël et sur la foi de sa prédication. Cette race n’a jamais conçu le gouvernement de l’univers que comme une monarchie absolue; sa théodicée n’a pas fait un pas depuis le livre de Job; les grandeurs et les aberrations du polythéisme lui sont toujours restées étrangères. On n’invente pas le monothéisme : l’Inde, qui a pensé avec
tant d’originalité et de profondeur, n’y est pas encore arrivée de nos jours; toute la force de 1 esprit grec n’eùt pas suffi pour y ramener l’humanité sans la coopération des Sémites. On peut affirmer de même que ceux-ci n’eussent jamais compris le dogme de l’unité divine, s’ils ne l’avaient trouvé dans les instincts les plus impérieux de leur esprit et de leur cœur. Les Sémites ne comprirent point en Dieu la variété, la pluralité, le sexe; le mot déesse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. La nature, d’un autre côté, tient peu de place dans les religions sémitiques ; le désert est monothéiste; sublime dans son immense uniformité, il révéla tout d’abord à l’homme l’idée de l’inlini, mais non le sentiment de cette vie incessamment créatrice qu’une nature plus féconde a inspiré à d’autres races. »
Je suis pleinement d’accord avec M. Renan sur le principe qui lui a dicté les lignes précédentes, à savoir que tout, dans l’histoire, est historique, c’est-à-dire que tous les phénomènes sociaux proviennent des forces immanentes à la société et sont dus au développement naturel de l’humanité. Le problème est, en chaque cas, de déterminer par quelle élaboration une idée a surgi, une évolution s’est faite, un progrès s’est accompli, comment, en un mot, la civilisation s’est, de degré en degré, élevée de l’état rudimentaire à ses perfections successives. Cette recherche est souvent fort difficile; et on ne peut l’entreprendre qu’à l’aide d’une théorie historique, ou plutôt (car ce n’est pas assez dire) d’une philosophie dont la théorie historique ne soit qu’une partie, et qui, embrassant l’ensemble des notions spéculatives, leur génération et leur subordination, permette d’entrevoir certains linéaments de l’avenir et du passé.
M. Renan attribue le monothéisme primitif à une disposition innée de la race, à une manière de sentir et de concevoir qui, propre à la famille sémitique, la conduisit tout d’abord à la notion d’un Dieu unique, créateur et maître de la terre et des deux. La rareté des documents sur une aussi lointaine histoire nous dérobe le procédé par lequel les idées et les choses se sont produites dans le développement des peuples, et ne laisse place qu’à des inductions difficiles et peu sûres. L’hypothèse de M. Renan a pour elle le fait : dès une haute antiquité, on voit Israël, qui d’ailleurs ne se distingue pas par une suprématie de science et de civilisation sur ses voisins de Tyr, ou de Sidon, ou de Babylone, trancher fortement, sur tout ce monde païen, par sa croyance en Jéhovah, par sa haine des dieux multiples, par sa ténacité religieuse et par son espérance prophétique de voir un jour les nations venir au monothéisme. Pourtant de grandes difficultés me paraissent s’opposer à cette interprétation du fait historique.
La plus grave est le paganisme de plusieurs branches sémitiques. Les Sidoniens, les Tyriens, les Carthaginois, les Palmyréniens, les Arabes, tout cela fut païen; et, là, le mot déesse n’est pas un barbarisme. Naturellement M. Renan ne s’est point dissimulé cette objection, et il y répond, quant aux Phéniciens, en disant que, s’ils tombèrent dans le paganisme, ce fut l’effet de migrations et d’influences étrangères qui les firent entrer dans les voies profanes de la civilisation, du commerce et de l’industrie; quant aux Arabes, en disant que ce serait, une erreur d’envisager Mahomet comme ayant fondé le monothéisme chez eux, et que le culled'Allah suprême avait toujours été le fond de la religion de l’Arabie. Toutefois ces dires ne portent pas la conviction dans>-*/^n esprit.
Où est la trace historique que les Tyriens, pour ne parler que d’eux, aient jamais été monothéistes? Où est la preuve que des migrations et des influences étrangères aient altéré leur religion primitive et y aient substitué le culte des dieux multiples? La langue est certainement le meilleur miroir de la pureté d’une race; or à ce titre la langue phénicienne (ce que nous en savons du moins) ne présente aucune marque de ces mélanges, de ces altérations qui, en témoignant de l’action exercée par des populations étrangères, témoigneraient d’un changement, en bien ou en mal, dans les idées et dans les croyances. La réponse relative aux Arabes ne lève pas non plus tous les doutes. Je croirai sans peine, avec M. Renan, que la notion d’Allah suprême est, chez les Arabes, une notion fondamentale; mais cela ne suffit pas pour qu’on puisse en conclure qu’ils furent monothéistes, pas plus qu’on ne serait en droit d’affirmer que les Grecs, parce qu’ils avaient la notion d’un Zm& suprême, père des dieux et des hommes, ou les Latins, parce qu’ils croyaient à un Jupiter très-grand et très-bon, Jupiter optimus maximus, doivent être retranchés du nombre des peuples polythéistes. La conclusion ne me paraît pas s’appliquer davantage aux Arabes; car, si, à côté de cet Allah suprême, il n’y avait pas eu, comme chez les païens incontestés, des divinités multiples, qu’aurait signifié la mission de Mahomet, qui n’eut pas d’autre but et d’autre effet que d’enlever son peuple au paganisme 1 M. Renan, en exposant son hypothèse, a laissé un nuage sur sa pensée, ordinairement si précise et si claire. « Le désert, dit-il, est monothéiste. » Si c’est le désert qui inspira aux Sémites la notion d’un seul Dieu, ils ne la tiennent pas de leur race, ils la tiennent d’une influence extérieure, celle des lieux, du sol et du ciel, influence qui, en effet, est
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ti'ès-considérahle, et qui, combinée avec les aptiturles innées de chaque famille humaine, produit toutes les diversités de notions; mais il s’ensuit qu’ils descendirent polythéistes du plateau de l’Asie, et qu’ils ne devinrent monothéistes que dans le désert où leur émigration les conduisit. Dès lorsleur polythéisme primitif n’en reste pas moins, même au point de vue de M. Renan, une nécessité historique; seulement il est reporté sur un plan plus éloigné.
Et de fait je ne crois pas qu’on puisse en aucune circonstance échapper à la nécessité de retrouver le polythéisme sur le fond de l’histoire; et, si la première raison, tirée du paganisme de tant de peuples sémitiques, me touche beaucoup, cette seconde ne me touche pas moins. Quelque loin que l’on pousse les inspirations fournies à une race primitive par l’uniformité sévère d’un immense désert d’Asie ou d’Afrique, on n’arrivera jamais à en faire sortir l’ensemble de notions générales et élevées qui forment le fond de la croyance des Hébreux. Elles dépassent de beaucoup les intuitions simples et primordiales; car on y trouve un Dieu créateur ou tout au moins formateur unique de l’univers, — la production successive des choses et des êtres vivants, — deux opinions d’ailleurs inconciliables sur la formation de l’homme, qui, dans l’une, est représenté comme androgyne, tandis que, dans l’autre. Dieu enlève une côte pour faire la femme, — la science du bien et du mal symbolisée dans l’arbre planté au centre de l’Éden, — enfin une explication de l’origine du mal en un monde d’où la main souveraine l’avait originairement banni. Il est impossible, ce me semble, de méconnaître en tout ceci une élaboration fort avancée d’idées métaphysiques dont on saisit sans grande peine l’enchaînement. Dès lors nous sommes reportés bien loin d’un
monothéisme spontané qui proviendrait des aptitudes inhérentes à une race ou des impressions données par les lieux habités. Nous n’avons là rien de primitif; bien au contraire, nous avons un résultat de conceptions profondes et abstraites et de méditations sur l’ensemble des choses et sur la destinée humaine. Tout y porte le caractère, non d’une religion remontant aux premières inspirations, mais d’une religion nouvelle qui se fait place dans le monde. Les traditions égyptiennes qui nous ont été transmises par Manéthon et d’autres, non moins que les récits bibliques, nous représentent ce grand événement comme un déchirement, comme le point de départ d’hostilités réciproques entre les croyances anciennes, qui se sentaient méprisées, et la croyance nouvelle, qui eut constamment, môme aux jours du plus grand abaissement, conscience de sa supériorité.
Ainsi écarté de l’opinion de M. Renan, qui rattache le monothéisme à l’origine de l’humanité, au moins par une des familles humaines, je reviens à celle qui le regarde comme précédé naturellement par le polythéisme et comme né du développement historique des sociétés et de leurs croyances. Sans doute, à une aussi haute antiquité, bien des traces sont effacées, bien des documents ont disparu, qui rendraient plus faciles l’interprétation des faits et l’enchaînement des idées; mais peut-être l’obstacle serait-il insurmontable, peut-être serait-on réduit à des considérations indirectes suggérées par les linéaments généraux du développement social, linéaments qui assujettissent les périodes mal connues comme les périodes bien connues à la loi de filiation et de gradation, si les annales des temps reculés ne présentaient des mutations religieuses qui sont congénères. Or dans toute science (et l’his-
toire, je ne cesserai de le répéter, est, non pas une érudition qui recherche et enregistre les choses particulières, mais une science qui a, comme les autres, ses généralités et ses lois), un fait, quand il est rapproché de faits semblables, a, par le rapprochement seul, reçu un commencement d’explication effective.
A une époque mal déterminée, mais certainement très-ancienne, il y a eu, chez un peuple de race aryenne, une révolution religieuse qui a joué un rôle considérable. Le magisme a régné pendant des siècles sur les Perses et sur la plupart des nations voisines; il a communiqué aux Hébreux quelques-unes de ses conceptions; il a, au commencement du christianisme, inspiré la célèbre hérésie de Manès; enfin, persécuté à outrance comme une idolâtrie par les musulmans vain- ({ueurs, il a disparu du pays des Sassanides, sans pouvoir cependant être anéanti d’une façon complète. Quelques fugitifs ont emporté dans l’Inde leur foi ; et, sous le nom de guèbres, leurs descendants y suivent encore le culte de leurs aïeux. Zoroastre fut le promoteur de ce grand mouvement, le législateur de cette nouvelle croyance. Nous avons son livre écrit en zend, langue depuis longtemps disparue, qui avait déjà vieilli quand Darius et Xerxès faisaient inscrire sur les monuments leurs victoires ou leurs épitaphes, et qui tient par les liens les plus étroits au sanscrit et, par des relations moins prochaines, au grec, au latin, à l’allemand. Sur un fond théologique qui a des analogies profondes avec le système polythéistique des principales populations aryennes, Zoroastre a établi une religion qui s’en détache fortement. Indépendamment d’une moralité précise et pure qu’il n’importe pas de considérer ici, ce qui va directement à mon but, c’est que la conception fondamentale destinée à expliquer
le bien et le mal dans le monde admet Texistence de deux principes opposés. Qui ne voit ici le résultat d’un travail métaphysique de la pensée?
A une époque moins reculée, mais pourtant fort haute encore, puisqu’elle appartient au sixième siècle avant l’ère chrétienne, une autre population aryenne, une autre religion aryenne furent soumises à l’épreuve d’un déchirement de croyances. Les Indiens (j’entends par là des gens parlant le sanscrit) avaient apporté de l’Asie leur polythéisme. Soutenu par les Védas, qu’une caste sacerdotale, les brahmanes, interprétait, il avait présidé au développement antique de cette race ; mais un temps vint, où le brahmanisme ne satisfit plus à toutes les exigences de la conscience indienne. Un réformateur, un homme privilégié, Bouddha, fut l’interprète de la nouvelle direction des idées. Obéissant à la pente qui avait dirigé le brahmanisme vers le panthéisme, il fit définitivement, de l’absorption dans le grand tout, le but des efforts de l’activité et la l'écompense de la vertu : des métempsycoses éternellement successives attendent l’individu une fois engagé dans l’engrenage de la vie; la sainteté et la pénitence suprêmes rompent cet enchaînement fatal, et anéantissent l’individualité dans la substance infinie qui la rappelle à soi.
Pour pénétrer dans ces antiques révolutions de la pensée et de la croyance, nous avons plus que des inductions, nous avons un fait historique qui montre quel en a été le levier. C’est le bouddhisme qui le fournit. Le brahmanisme, directeur suprême d’une nombreuse et intelligente population, n’était point resté immobile ; il avait suscité dans son propre sein un travail mental qui, partant des livres sacrés et de la foi commune, avait tiré de ces prémisses des conséquences
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très-diverses. Plusieurs systèmes métaphysiques s’étaient formés, et, vivant à l’ombre de la religion qui leur avait permis de naître et de croître, contenaient plus ou moins implicitement des germes de désaccord avec elle. Tel était 1 état des espi'its cpiand le bouddhisme vint s’emparer de ces matériaux accumulés. Les questions de cause, d’origine et de tinalité étaient discutées dans l’Inde, et lui servirent comme d’un instrument tout préparé. Toutefois ce serait avoir une idée bien insuffisante de ces grandes rénovations des opinions et des mœurs que d’y voir le^ .^wnple effet de spéculations ab.straites et d’investigations philosophiques : le cœur, les sentiments, la np^'^Jei, y jouent un rôle prééminent; pourtant l’esprit y a sa grande part. L’élément intellectuel, quoique moins apparent, y agit d’une façon décisive; c’est ainsi, en effet, qu’elles prennent toute leur influence. Si, supérieures moralement, elles étaient inférieures intellectuellement, elles ne renouvelleraient pas, comme elles font, la société entière,
La similitude des effets permet de conclure la similitude des causes. Bouddha, Zoroastre et Moïse ont dû à la pensée collective et à leur génie individuel rillumination qui a éclairé et fécondé tant de siècles et tant de peuples. Les grandes sociétés des bords du Nil, de l’Euphrate, du Tigre et du Gange étaient solidement assises; des gouvernements puissants les régissaient; un sacerdoce qui avait le dépôt des hautes connaissances y représentait le pouvoir spirituel. Les arts industriels avaient fait de grands progrès, les beaux-arts étaient cultivés; on écrivait, on lisait, comme le prouvent de plus en plus tous les débris qu’on exhume de ces temps reculés. Gomment donc en ces circonstances la pensée serait-elle restée inerte et inactive? Aussi ne le fut-elle
pas, et naturellement elle s’exerça sur les questions qui émanaient directement des religions préexistantes. L’érudition peut chercher avec confiance : elle trouvera dans cette antiquité, vers qui elle s’ouvre des voies ignorées jusqu’alors, la trace du travail mental qui agita et renouvela les sociétés.