Journal des Savants, année 18G7, p. G
« rait appeler le parti libéral européen. Enfin la France, «militaire, aggressive, conquérante, avait inquiété « ses voisins; et son ambition coalisait contre elle les i( princes catholiqui s, que la persécution des protes- « tants et l’interveuLion pour l’autorité absolue au- « raient laissés froids. C’est de cette façon que l’empe- <i reur d’Allemagne, à l’ébahissement de La Bruyère,
« négligeait le Turc pour s’attaquer au roi très-chré- « tien... Cequi surtoutcaractérise et condamne la poli- « tique de Louis XIV, c’est d’avoir été l’ennemie des « grandes idées qui devaient triompher: la liberté « religieuse et la liberté politique. L’Angleterre et la « Hollande prirent la tête du mouvement; et le xviii®
« siècle français, qui devait aller plus loin, demanda « là d’abord des leçons. Les revers définitifs de « Louis XIY assurèrent l’indépendance de l’Europe,
« préparèrent la liberté de conscience, consacrèrent le « droit populaire, et en définitive furent utiles même à (( la France; car ils firent que ce règne, si brillant au « début, si désastreux à la fin, perdit le prestige de la (I force et de la victoire, s’éteignit dans l’impuissance « et dans la ruine, et ne put plus rien empêcher. Il au- « rait fallu d’autres personnages que le régent et « Louis XV pour diriger le torrent qui montait par- « dessus l’obstacle ; et l’on sait par quelles terribles ! « violences l’esprit novateur et la France punirent sur | « les infortunés descendants de Louis XIV le contre- | « sens commis par ce monarque. » I
M. Buckle fait observer avec sagacité et raison que | l’Angleterre a précédé la France dans la voie du déve- j /.oppenient de près d’une génération, et que, clirono- j logiquement parlant, il y eut entre les deux contrées la même proportion que celle qui existe entre Bacon et Descartes. Hooker et Pascal, Shakspearc et Corneille,
EN ANGLETERRE
Mîssinger et Racine, Ben-Johnson et Molière, Harvey ei Pecquet. Il en conclut, d'après les principes les plus ordinaires du raisonnement inductif (t. II, p. 197), que ce retard est causé par le retard dans l’affranchissement de la croyance théologique, et que les Français se développèrent moins parce qu’ils croyaient davantage.
Les principes du raisonnement inductif sont valables, mais à condition qu’ils soient bien appliqués. Ici ils ne le sont pas; car l’énumération des faits sur lesquels l’induction, pour être concluante, doit reposer, est incomplète. Ce n’est pas seulement l’Angleterre qui, à ce moment, précède la France; c’est aussi l’Espagne dont chacun connaît le grand éclat durant le seizième siècle; c’est l’Italie dont même l’antériorité remonte jusqu’au quatorzième siècle. Et pour ces deux contrées, on ne dira pas qu’elles devancèrent la France parce qu’elles croyaient moins. Autre est la cause de l’avancement de l’Italie, de l’Espagne, de l’Angleterre ; il y a longtemps que je Fai indiquée, m’appuyant d’une part sur mes études de moyen âge et d’autre part sur la philosophie positive et sa conception générale de l’histoire. Voici quel a été le développement relatif de ces quatre nations et leur rôle dans l’avancement de la pensée occidentale. Au début du moyen âge et de la période féodale, c’est la France qui tient le premier rang; elle imagine, elle crée, et toute l’Europe reçoit l’inspiration de sa littérature; à cette époque l’Angleterre n’a pas même de langue, son idiome se débattant, pour devenir l’anglais, entre l’anglo-saxon et le français importé par la conquête normande. Mais le quatorzième siècle arrive, la féodalité se décompose, ce qu’elle inspirait déchoit, et la prééminence passe à l’Italie par les mains de Dante, de Pétrarque et de Boccace; elle continue à bïiller dans le quinzième et le seizième
?jl8 DE l’histoire de LA CIVILISATION
siècle; et l’on sait quelle fut avec l’Espagne, au commencement du dix-septième, la maîtresse de l’esprit français. L’Espagne aussi à ce moment, sortie victorieuse de la lutte avec les Maures, s’épanouit et donne au monde les Calderon, les Cervantes, les Lopez de Véga. Enfin l’Angleterre, dont la langue s’est faite durant le XIV® siècle et fortifiée durant le quinzième par Chaucer et par les autres imitateurs des vieilles productions françaises, est prête, au seizième, à prendre un haut rang; et c’est ainsi que Shakspeare précède Corneille; car la France ne rentre qu’au dix-septième siècle dans la grande compétition. Puis il arrive que l’Italie, où le morcellement n’est plus qu’une cause de langueur et d’oppression, s’affaisse, et que l’Espagne est égorgée par ses inquisiteurs et ses rois; alors l’Angleterre reste seule dans sa prééminence; sous cette impulsion, elle fait ses deux révolutions; la France poursuit son dixseptième siècle sans connaître l’Angleterre, ni littérairement (elle ignore l’existence de Shakspeare), ni scientifiquement (elle obéit à Descartes et repousse Newton), ni politiquement (elle s’effraye des nouveautés révolutionnaires) ; mais, le lendemain, c’est-à-dire au siècle suivant, elle prend une initiative philosophique et sociale qui remue profondément l’Europe.
Ceci m’achemine directement à ce que j’ai nommé plus haut un nœud dans l’évolution présentement courante. Après avoir déploré que les philosophes du XVIII® siècle, en attaquant le clergé, aient attaqué la religion, essayé de saper les fondements du christianisme et produit un funeste effet sur la France (t. III, p. 120), M. Buckle ajoute : «Nous Anglais, nous ne a voudrions pas, n’oserions pas jouer avec ces grandes « vérités qui sont complètement indépendantes de « cette institution (le clergé); vérités qui consolent l’e.s-
EN ANGLETERRE. 51‘J
« prit de l’homme, qui l’élèvent au-dessus des in- « stincts du moment, et qui font pénétrer en lui ces « hautes aspirations qui, lui l’évélant sa propre im- « mortalité, sont la mesure et le symptôme d une « existence future. » (T. III, p. 122.)
M. Buckle a dit le mot ; les Anglais n’osent pas, ou du moins n’osaient pas naguère encore entrevoir la situation mentale et sociale du pur régime positif; tout au plus allaient-ils à équivoquer entre la religion et le clergé. Il y a quarante ans, le grand livre de M. Comte ne pouvait être ni conçu, ni composé, ni publié en Angleterre. Pour le produire, il fallait le terrain que prépara hardiment la révolution française, inspirée par le souffle de ces philosophes que M. Buckle accuse d’avoir franchi le cercle traditionnel. Tout se tient, et le régime positif n’a d’abord apparu, dans ses linéaments philosophiques, que là où la parole et les faits s’étaient mesurés en plein soleil avec l’antique théologie.
Le régime positif grandit , le régime théologique diminue; voilà qui devient manifeste. Aussi est-ce une pleine méconnaissance de la science, de l’histoire et de la philosophie, que de prétendre arrêter à mi-chemin et cette croissance et cette décroissance; il faut ou aller jusqu’au bout, ou revenir à je ne sais quel point de départ. Il y a deux tendances qui se partagent l’esprit moderne : suivant Tune, les choses sont gouvernées par une providence, laissant de coté comme insoluble la question de l’origine de ces lois; suivant l’autre, elles le sont par les lois naturelles. La conciliation proposée par plusieurs, et entre autres par M. Buckle, est de retenir la providence et de rejeter le miracle. Mais cette conciliation, impliquant deux termes qui ne sont pas de même nature, n’est pas
valable; l’un de ces termes, le rejet du miracle, est expérimental; l’autre, l’admission d’une cause surnatui’elle, est subjectif. Le caractère essentiel, définitif du régime positif, est de laisser aller le subjectif, et d’embrasser l’expérimental.
Après cela, importe-t-il beaucoup d’examiner si c’est en Angleterre que se déroulent mieux la marchenormalede lasociété et les libres opérations des grandes lois qui régissent finalement la fortune du monde (t. 1, p. 266)? « Je veux, dit M. Buckle, raconter, avec tous « les détails complets qu’ils méritent si bien, les hauts (I faits de cette grande et glorieuse nation à laquelle je « me fais gloire d’appartenir. C’est à ce peuple anglais « si libre, si noble, si magnanime, que mes sympathies « se rattachent leplus étroitement; c’est surluiquemes (I affections seconcentrent naturellement; c’estàsa litci térature, à son exemple que je suis redevable de tout H ce que je sais; et le désir le plus ardent, le plus sacré « de mon cœur, c’est de réussir à écrire son histoire, et à « développer les phasessuccessives doson immense carci rière, pendant que j’en suis jn.oqu’à un certain point Ci capable, et avant que mes facultés aient commencé « à s’affaiblir.» (T. V, p.-^c^.) J’approuve l’élan du patriotisme, et je ne voudrais pas retrancher un mot à ce magnifique éloge. Mais je n’en reste pas moins convaincu que le type de la civilisation occidentale n’est point donné par un seul peuple, et qu’il n’existe que dans l’ensemble des nations qui, depuis le moyen âge, gravitent dans la même orbite sociale, politique, morale et intellectuelle. Du reste, cette théorie de la solidarité plus ou moins simultanée des cinq grandes nations occidentales, Allemagne, Angleterre, Espagne, France et Italie (je les nomme dans l’ordre alphabétique), c’est M. Comte qui l’a le premier exprimée.
EN ANGLETERRE
Il est temps de clore ce long travail sur le livre de M. Buckle par un résumé. Le seul qu’il m’importe de donner, c’est de montrer la liaison qui existe entre l’insuffisance de ses vues quant à l’ordre de l’iiistoire et l’insuffisance de ses vues quant à l’ordre du monde. Dès lors que, soit sur la foi de la théologie (malgré l’histoire pour qui toute révélation est une légende), soit sur la foi de la psychologie métaphysique (malgré la biologie qui a mis à néant les idées nécessaires et leurs conséquences ontologiques), dès lors, dis-je, que, mettant, sans justiffcatio;i expérimentale, hors du monde une cause du monde, il fait de cette notion le principe de l’ordre intellectuel et moral et que son esprit ne peut recevoir le régime positif dans sa plénitude, dès lors, inévitablement, il amoindrira les conditions de l’histoire pour les accommoder à la conception mi-partie qui le satisfait. Il voudra des lois en histoire, car il est trop avancé pour n’en vouloir pas; mais il les fera telles quelles ne rencontrent pas le régime positif; car il conserve des notions qui sont en dehors du domaine expérimental ou scientifique; ces termes sont synonymes. Le livre de M. Buckle aurait une grande importance, s’il fût venu avant celui de M. Comte, mais il ne serait pas venu. Il n’en a qu’une secondaire, l’ayant suivi. Je ne fais pas fi des demi-positivismes; ce s )nt des acheminements.
XVJl