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De r Angleterre et de la France quant à l’évolution

sociale.

Dans sa lumineuse et si neuve exposition de la phase révolutionnaire, M. Comte a présenté la France, à partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, I comme le centre de l’ébranlement qui secoue le vieux . ' régime, et de la rénovation qui change la société. L’influence européenne des novateurs français du dix-huitième siècle, la révolution française, que M. Buckle lui-

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même nomme l’événement le plus important, le plus compliqué et le plus glorieux de l’histoire (t. 111, p. 3ü7), et enfin les suites permanentes de cette révolution qui avance souvent et né bat jamais en retraite; tels sont les chefs principaux de l’opinion de M. Comte.

A un autre point de vue, M. Buckle considère l’Angleterre comme offrant le type de l’évolution régulière de la civilisation; bien entendu, il s’agit seulement de la civilisation moderne : « L’Angleterre, dit-il, durant « ces trois derniers siècles, a accompli ce programme « (d’un peuple modèle), d’une manière plus continue « et plus heureuse que toute autre nation. Je ne dirai « rien du nombre de nos découvertes, de l’éclat de « notre littérature ou du succès de nos armes, tous su- « jets qui excitent l’envie; de plus il se peut que d’au- « très nations nous refusent ces mérites que nous « sommes portés à exagérer. Mais je pose simplement « en principe que, de tous les pays de l’Europe, l’An- « gleterre est le seul où, pendant le plus long espace fl de temps, le gouvernement a été le plus passif et le’ « peuple le plus actif; où la liberté de la nation s’est « assise sur les bases les plus larges; où tout homme « peut lemieuxdirece qu’il pense et faire ce qu’il veut;

« où chacun peut suivre son penchant et propager ses « idées; où, les persécutions religieuses étant presque « inconnues, l’on peut clairement distinguer le courant « de l’esprit humain circulant sans ces entraves qui en « arrêtent partout ailleurs la direction; où l’hétéro- « doxie avouée coui’t le moins de danger, et où l’on « compte le plus grand nombre de non-conformistes;

« où les ci’oyances les plus opposées se produisent « l’une à côté de l’autre, surgissent et disparaissent « selon les besoins du peuple, sans causer de troubles, « j.es velléités de l’Église ne pouvant rien contre elles,

« et TÉtat ne s’ingérant en rien dans leurs pratiques; « où toutes les classes, tous les intérêts spirituels et « temporels, sont le plus laissés à eux-mêmes; où cette « doctrine vexatoire qu’on appelle protection reçut « les premiei’s coups, et où seulement elle a succombé; « où, en un mot, ces extrêmes dangereux qui naissent « de l’intervention ayant été évités, le despotisme et « les révolutions sont des accidents rares, et où, les (( concessions formant la base reconnue de toute poli- « tique, les progrès de la nation ont été le moins dé- « tournés par le pouvoir des classes privilégiées, par « l’influence des sectes particulières, ou par la violence « des gouvernements arbitraires. » (T. I, p. 261.)

Ce tableau n’a rien d’exagéré, et il me plaît ; car je suis admirateur de l’Angleterre, de son génie, de ses œuvres et de sa liberté. De leur côté, ni M. Comte, ni M, Buckle ne sont entichés de ce patriotisme ignorant et étroit qui ne connaît que ce qu’il voit, et qui ne glorifie que ce qu’il connaît; et l’un et l’autre a, comme un juré, rendu son verdict, en son âme et conscience historique. Au premier abord, il peut sembler que les deux opinions ne répugnent pas à se côtoyer l’une l’autre sans se heurter; mais un examen fait de plus près ne tarde pas à démontrer qu’en efiét une difficulté gît dans ces deux propositions. Si celle de M. Buckle est vraie, et que l’évolution de l’Angleterre soit le type moderne de civilisation, comment se fait-il, dans la dernière période, qu’elle n’ait pas exercé sur le développement commun l’influence prépondérante? Si, au contraire, il faut croire M. Comte, et admetti’e que dans la dernière période l’influence prépondérante appartient à la France, comment se fait-il que ce ne soit pas elle qui présente le type,- ou du moins que le type qu’elle présente soit si troubjé ?

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Ce nœud de la discussion, je l’aborderai; mais, auparavant, il y a lieu d’examiner d’importantes vues de M. Buclile sur la dernière moitié du dix-septième siècle et sur le règne de Louis XIV.

Ces vues, je suis d’autant mieux préparé à les exposer, que je les partage, et qu’en différentes circonstances j’en ai énoncé le principe*. Elles consistent en ceci, qu’au lieu de considérer le règne de Louis XIV comme une grande ère glorieusement favorable à l’avancement de la France et à l’évolution générale de la civilisation, il faut y voir le passage d’un monarque qui, toujours despote et finalement bigot, imprima à son gouvernement un caractère malheureusement rétrograde.

Telle n’est pas, on le sait, l’opinion de Voltaire. Lui qui, philosophiquement, était si étranger à l’esprit de ce siècle, en était littérairement l’adorateur; et il pardonna tout à l’époque en faveur de l’éclat des lettres. Cet éclat fut grand, et, à plusieurs égards, très-mérité. Voyez les circonstances. L’Espagne et l’Italie, dont les littératures avaient été les maîtresses de la France, étaient tombées l’une dans l’épuisement, l’autre dans la médiocrité; l’Allemagne n’avait point donné de manifestations de ses œuvres; etShakspeare et Milton n’étaient point encore sortis de leur île pour faire le tour de l’Europe. A ce moment se lève l’astre de la littérature française, qui rayonna longtemps sans rival. Au dix-huitième siècle, quel fut l’homme qui ne s’imagina que, dans l’âge précédent, le type de toute beauté classique avait été atteint? Néanmoins, pour tout apprécier, il faut aller plus loin, avec la marche des choses. La réaction vint; le génie de Shakspeare ne fut

1. Voyez particulièrement un article du Journal des Savants, novembre 1867.

plus inconnu, et l’Allemagne commença de paraître. Cette extension du point de vue suffit pour réduire à néant les lamentations de Voltaire sur la décadence du goût et des lettres, et pour annoncer à l’art français du dix-septième siècle une place relative et non, comme on croyait, absolue.

Louis XIV met lin aux états généraux, et inaugure la monarchie absolue en France. Il aime en même temps la guerre et les conquêtes. D’abord, selon l’impulsion de la politique antérieure à son règne, il guerroya contre l’Espagne; mais bientôt son instinct le porta contre la Hollande protestante et républicaine; ce fut le même instinct qui le lit protecteur de Jacques If, et ennemi du prince d’Orange et du peuple anglais, protestant aussi et luttant contre le pouvoir absolu. Enfin, ses propensions politiquement mal faisantes s’aggravant par la vieillesse, il en vint à ne plus vouloir qu’on pensât autrement que lui sur la religion en son royaume; et il frappa de l’exil, de la confiscation, des galères, du gibét, ceux des protestants qui refusaient d’abjurer leur foi au commandement de leur prince.

Suivant M. Buckle, ce règne n’a pu peser sur la nation sans en opprimer et retarder l’esprit ; et c’est ce qu’il s’efforce de mettre en lumière : « L’impulsion « immense donnée par les administrations de Riche- « lieu et de Mazarin aux branches les plus élevées de « la science fut subitement arrêtée. En \ 665, Louis XIV « prit les rênes du gouvernement, et, de ce moment «jusqu’à sa mort, en 1715, l’iiistoire de France, au « point de vue des découvertes, est nulle dans les an- « nales de l’Europe. Écartant toute idée préconçue sur « la gloire supposée de ce siècle, et mettant toute sin- « cérité dans notre examen, nous trouvons partout dire sette de penseurs originaux. Il y avait abondance de

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* ce qui est élégant, attrayant. Les sens des hommes K étaient flattés, charmés par les créations de l’art : des « tableaux, des palais, de la poésie; mais c’est à peine « si quelque chose d’important fut ajouté à la somme « des connaissances humaines. Il est universellement « admis que ceux qui ont cultivé les mathématiques et « ces sciences mixtes auxquelles elles s’adaptent, avec « le plus de succès en France, pendant le xvii® siècle, « furent Descartes, Pascal, Fermât, Gassendi, Mersenne; « mais il s’en faut de beaucoup que Louis XIV soit « pour quelque chose dans l’honneur qui leur l’evient; a ces hommes éminents avaient commencé leurs dé- « couvertes scientifiques quand le roi était encore « dans son berceau, et ils achevèrent leurs travaux « avant qu’il eût pris le pouvoir. » (T. III, p. 49.) Et plus loin : « Dans la physiologie, l’anatomie, la « médecine, nous cherchons en vain (sous Louis XIV) « des hommes à la hauteur de ceux qui, dans les siècles « précédents, avaient fait honneur à la France. La plus « grande découverte qui ait alors été faite par un « Français est celle du réservoir du chyle, découverte « qui, si nous nous en rapportons à une grande auto- « rité médicale (Sprengel), n’est pas inférieure à celle « de la circulation du sang par Harvey. Mais ce pas « important, que l’on se plaît à faire remonter au siècle « de Louis XIV, n’est point dû à sa gracieuse bonté; il « serait même difficile de dire en quoi elle pouvait y « être pour quelque chose ; car cette découverte fut « faite par Pecquet, en 1647, quand le grand roi n’a-

« vait que neuf ans Il y eut alors un temps d’arrêt;

« et, pendant trois générations, les Français ne s’occu- « pèrent plus de ces grands objets. Ils n’écrivirent plus « aucun ouvrage que l’on puisse lire de nos jours; ils « ne firent aucune découverte, et ils semblent avoir

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« perdu tout courage, jusqu’à la renaissance des scien- « ces qui eut lieu en France dans le milieu du xviii® « siècle. » (T. III, p. 55.)

Cet aperçu, bon pour inculquer que, en France, le XYir siècle est, pour les sciences et la philosophie, une époque féconde avant Louis XIV, stérile après lui, tombe en un excès qu’il faut rectifier. Car si la pensée, la science et la philosophie avaient été étouffées autant que cela est dit, comment se serait-il fait que, si peu de temps après la mort de l’orgueilleux monarque, la France eût pris cette position éminente qui en fit le centre de l’esprit philosophique et novateur?

M. Buckle rappelle qu’à Paris, au xviii® siècle, une foule énorme se portait aux réunions scientifiques; les salles et les amphithéâtres où l’on exposait les grandes vérités de la nature ne suffisant plus à contenir leur auditoire (t. III, p. 291). Cela est vrai, mais ne veut pas dire que le xvii® siècle ait été indifférent aux études scientifiques; le monde, le beau monde s’y intéressait vivement. Boileau nous peint :

cette savante

Qu’estime Roberval, et que Sauveur fréquente.

D’où vient qu’elle a l’œil trouble et le teint si terni C’est que sur un calcul, dit-on, de Cassini,

Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,

A suivre Jupiter passé la nuit entière.

Gardons de la troubler. Sa science, je croi,

Aura pour l’occuper ce jour plus d’un emploi :

D’un nouveau microscope on doit, en sa présence. Tantôt chez Dalancé faire l’expérience,

Puis d’une femme morte avec son embryon,

Il faut chez du Verney voir la dissection.

Boileau n’exagère rien; du Verney était un célèbre anatomiste qu’un certain nombre de dames, dit Fonte-

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nelle, furent elles-mêmes curieuses d’entendre. «A me- « sure, continue l’auteur de tant d’ingénieux, d’admi- « râbles Éloges, qu’il parvenait à être plus à la mode, « il y mettait l’anatomie, qui, renfermée jusque-là dans « les écoles de médecine ou à Saint- Corne, osa se pro- « duire dans le beau monde, présentée de sa main. Je « me souviens d’avoir vu des gens de ce monde-là qui (( portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui, « pour avoir le plaisir de les montrer dans les compa- « gnies, surtout celles qui appartenaient aux sujets les (' plus intéressants. Les sciences ne demandent pas à <1 conquérir l’univers, ellesnele peuvent ni ne ledoi vent; « elles sont à leur plus haut point de gloire, quand « ceux qui ne s’y attachent pas les connaissent assez « pour en sentir le prix et l’importance. » Et plus loin : « Lorsque ceux qui étaient chargés de l’éducation de <( M. le Dauphin songèrent à lui donner des connais- (I sances de physique , on lit l’honneur à l’Académie (( de tirer de son corps ceux qui auraient cette fonction, « et ce furent M. Roemer pour les expériences géné- « raies, et M. du Verney pour l’anatomie. Celui-ci pré- « parait les parties à Paris, et les transportait à Saint- « Germain ou à Versailles. Là, il trouvait un auditoire <( redoutable : le Dauphin, environné de M. le duc de « Montausier, de M. l’évêque de Meaux, de M. Huet, de- « puis évêque d’Avranches,deM. deCordemoi,quitous,

« en ne comptant pour rien les titres, quoiqu’ils fas- « sent toujours leur impression, étaient fort savants et « fort capables de juger même de ce qui leur était nou- « veau... Ce qui avait été fait là se recommençait chez « M. de Meaux avec plus d’étendue et de détail. Il s’y « assemblait de nouveaux auditeurs, tels que M. le duc « de Chevreuse, le P. de la Chaise, M. Dodart, tous « ceux que leur goût y attirait, et qui se sentaient

« (lignes d’y paraître. M. du Verney fut de cette sorte, « pendant près d’un an, l’anatomiste des courtisans, « connu de tous, et presque ami de ceux qui avaient le (( plus de mérite. »

Donc, je pense que M. Buckle force les faits et les influences, quand il accuse le règne de Louis XIV d’avoir déprimé l’essor scientilique; et, si, en France, la seconde moitié du xvii“ siècle est en ce genre moins brillante que la première, et si elle n’a personne à mettre sur le rang de Descartes, de Fermât et de Pascal, l’on peut voir, dans ces Éloges de Fontenelle que je viens de citer, une suite de noms fort honorables, sinon éclatants, qui maintiennent fermement la forte tradition de la science.

Non que je nie l’action délétère du double despotisme politique et religieux combiné pour comprimer l’essor moderne de l’esprit humain ; témoin l’Espagne. Suivant M. Buckle, là, cette combinaison des deux despotismes fut non pas la cause de l’oppression mentale, mais l’efl'et d’une condition des esprits qui la rendit possible. Telle n’est pas mon opinion. La bataille de Villalar, qui, en 1321 , écrasa les communes et détruisit les libertés espagnoles, devint un malheur irréparable sous le sceptre habile et terrible de Charles-Quint et de Philippe II ; au lieu que la réunion des deux despotismes dans la main vieillissante de Louis XIV dura à peine une trentaine d’années. D’ailleurs nous étions à la fin du xvii' siècle, à une époque où la pensée et la science, s’étant singulièrement fortifiées, étaient bien plus capables de tenir tête aux orages que cent ans auparavant. Si l’Espagne avait eu pour elle ces cent ans de développement, elle n’aurait pas plus que la France succombé sous l’alliance meurtrière du trône et de l’inquisition.

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J’ai ailleurs ‘ exposé quel genre de blessure Louis XIV infligea à la France, et comment il se blessa lui-même dans sa dynastie et dans la personne de ses descendants. Celte exposition vient ici à point. Après avoir rappelé la célèbre invective de La Bruyère contre le prince d’Orange détrônant Jacques II, et son étonnement de voir les États de l’Europe se liguer, non contre l’usurpateur, mais contre Louis XIV, défenseur du prince légitime, je continuais : «Ce que, à ce mo- « mentdu règne de Louis X IV, ni La Bruyère, ni, on peut « le dire, aucun de ses compatriotes n’étaient en état « (le concevoir, il faut l’éclaircir et montrer que tout « fut non-seulement naturel et explicable, mais encore « juste, de cette justice que les fautes grandes et accu- (( mulées finissent d’ordinaire par provoquer. La <( France persécutait jusqu’à l’extermination le protes- « tantisme chez elle, et s’en déclarait l’adversaire en Eu- (( rope, renonçant à la seule politiqueà lafois raisonna- « bleet humaine, celle de Henri IV, qui donnait l’édit « de Nantes, celle de Bichelieu, qui, après avoir vaincu « des rebelles, ne troublait pas les consciences, celle de « Mazarin, qui, au besoin, mettait des chefs calvinistes à « la tête des armées. Aussi, tout le protestantisme était « soulevé contre Louis XIV, et le spectacle lamentable « de tant de réfugiés , avec les récits encore plus « lamentables d’une impitoyable persécution, portait «à la plus grande violence l’opinion protestante. La « France prenait le parti de Jacques II, déniait aux « peuples le droit de changer leurs gouvernements, in- « tervenait en Angleterre pour soutenir l’autorité ab- « solue, et par cette conduite irritait contre elle l’Ante gleterre et tout ce que, devançant le temps, on pour-

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