SCÈNE ONZIÈME
siècles, pour m'apporter la grâce, la beauté et la candeur d'un temps disparu?. . . (Christiana va prendre sur le banc de mousse, l'empreinte de fougère, et la présente à sir Evaus.) Fougère? Tu t'appelles Fougère? Ah! je comprends maintenant le secret de la mystérieuse sympathie qui ni'attirait vers cette plante délicate et gracieuse. Fougère!... le joli nom!... Et quel âge avais-tu, lorsque tu as été ensevelie dans ce tonabeau, que les glaces ont recouvert? (Christiana lève dix doigts en l'air, puis huit.) Dix-huit ans ! L'âge où le cœur s'éveille. Veux-tu faire revivre à mes yeux une journée de tes dix-huit ans? (Christiana fait un signe affirmatif.) (Il tire de sa poche un petit miroir, et le Jui présente.) Regarde-toi d'abord. . . (Souriant.) Tu ne t'es jamais vue, peut-être? (Christiana repous e doucement le miroir, prend sir Evans par la main, et se penche avec lui, sur le ruisseau, en lui montrant leurs images.) Le ruisseau te servait de miroir? (Re^'ardaut dans le ruisseau.) Ton image et la mienne confondues dans le même reflet... Ah! Fougère, ce ruisseau n'a-t-il pas déjà reproduit, avec ton visage, un autre visage que le mien? (Christiana fait ui signe aflinnatif.) Celui d'un fiancé peut-être ? (Signe affirmaif de Christiana.) Eh bien ! maintenant que de longs siècles te séparent de lui, ne veux-tu pas recommencer, avec moi, une nouvelle vie d'espérance, de jeunesse et d'amour?.,. Fougère, ma Fougère bien-aimée, passons tous deux cette journée, comme tu la passais il y a cinquante mille ans, avec celui que tu aimais. Je serai obéissant et soumis, je te le jure... Tiens, je vais m'asseoir là-bas, pour te voir tout à mon aise, sans troubler tes souvenirs. (Il s'assied sur le banc de mousse.) Voyons, le soleil envoie sur la terre ses premiers rayons : il fait jour. Tu te réveilles et tu t'habilles... (Christiana fait le geste de se réveiller, dj s'habiller ; puis elle se
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met à genoux, les yeux fixés au ciel.) Tu adresses ta prière au soleil... Oui, l'astre qui nous donne la chaleur, la lumière et la vie, est le premier Dieu que les hommes aient adoré. . . fChristiana se relève, va prendre dans le tombeau une gerbe de lin séché et un fuseau en pi rre. Elle enroule ce lin autour du tronc de mélèze, qui est devant la chaumière, saisit un des brins de lin, et se met à filer , en chantant un air sans paroles, d'un rythme très lent et très doux.) Le travail commençait ta journée?... Ah! temps heureux et simple!... Et ton fiancé, que faisait-il, pendant que tu filais le lin, de tes doigts agiles?... (Christiana prend, dans le tombeau, un filet, et le montre à sir Evans, en lui faisant comprendre que son fiancé péchait du poisson dans la rivière, avec ce filet.) Ton fil de lin te servait à faire des filets de pêche, et ton fiancé péchait, avec ces filets, du poisson dans la rivière? (Christiana fait un signe affirmitif.) Mais, j'y pense, tu dois avoir faim, ma pauvre Fougère ? (Il se lève.) Que pourrais-je t'olTrir? Du laitage, des gâteaux? (Christiana fait un signe négatif, court au tombeiu, prend des os, des coquillages et de grandes feuilles de noyer.) Des OS, des coquillages? Oui la moelle des os et la chair des coquillages étaient le régal des gourmets des temps primitifs. Mais il faudrait faire cuire tout cela. , . Je vais chercher du feu. . . (Christiana le retient, lui fait signe d'entasser du bois, et elle frotte lun contre l'autre deux morceaux de l*ois secs. Une fiamme jaillit, et à l'aide de cette flamme, elle allume le bois mort, que sr Evans avait arrangé sur le sol; puis elle met l'os et la coquille sur les charbons.) Et les assiettes? (Christiana mintre les feuillages de noyer.) Des feuilles? C'est de plus en plus primitif... Là! c'est à point. (Il met 1 os et la coquille sur deux grandes feuilles, et porte les feuilles sur le hanic de mousse — Il éteint le feu. puis il pi end son marteau à sa ceinture, casse l'os à coups de marteau, en retire la moelle, et e i donne la moitié, dans une
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feaille,.à Christiana.XUs mangent.) Jamais je n'ai fait un meilleur repas ! Ah! ma jolie Fougère!... (Christiana étend la main comme s'il pleuvait.) Il pleut? Mais non! (Christiana va prendre dans le tombeau une peau de renne et quatre pieux. Elle enfonce les quatre pieux aux quatre angles du banc de mousse, et étend la peau de renne sur les pieux* comme un toit, puis elle reprend sa place sur le banc de mousse.) Ah! je comprends, quand il pleuvait, vous vous mettiez à l'abri sous une peau de renne?... (Christiana fait un sgne affirmatif, puis elle se blottit tout près de sir Evans.) Ah ! qu'on est bien ainsi, ma douce fiancée 1 (Christiana prête l'oreille, d'un air inquiet, se lève avec effroi, et fait comprendre qu'ils sont assaillis par des bêles féroces.) Tu te souviens des bêles féroces qui, bondissant lout-à-coup, venaient cruellement interrompre vos doux entretiens? (Christiana fait un 8'gne affirmatif. Elle prend dans sa ceinture sa hache de silex, fait le geste de frapper à droi:e et à gauche; puis, se redressant fièrement, elle fait comprendre que les animaux ^nt étenlus morts à ses pieds.) (Regardant la hache de silex.) Ah! vaillante petite hache! Il y a des milliers de ces haches de pierre au musée de Saint-Germain, mais aucune ne vaut celle dont tu te sers avec tant d'adresse... Veux-tu me donner cette hache, plus précieuse pour moi qu'un bijou? (Christiana fait un geste négatif, et remet la hache à sa ceinture.) Mais, dis-moi, quand ce n'était pas seulement deux ou trois bêtes féroces qui venaient vous assaillir, mais des troupeaux de loups, d'hyènes et d'ours terribles, comment faisiez-vous pour échapper à leurs griffes et à leurs dents ? (Christiana prend dans le tombeau an petit canot creusé dans un tronc d'arbre, et le met sur le ruisseau; le canot glisse rapidement et disparait, et elle fait signe qu'il les emporLiit bien loin.) Ah ! seul avec toi, dans un petit canot, que je voudrais pouvoir fuir.
et remonter le cours du passé!... (Ghristiana regarde avec désappointement une grande déchirure, qu'elle a faite à sa tunique.) Tu as déchiré ia tunique?... (Christiana hausse les épaules gaiement, prend dans un petit sac de peau de renne suspendu à sa ceinture, une aiguille formée d'une arrête de poisson, du fil, s'assied et coud sa tunique.) Une aiguille en arête de poisson?... J'en ai trouvé bien souvent dans ces parages, mais je n'avais jamais espéré en voir courir une sous les doigts charmants d'une couturière d'avant le déluge! (Christiana, après avoir recousu la tunique, prend dans le tombeau, des colliers, des bracelets en grains rouges, les passe à son cou, àses bras, et fait comprendre qu'il y a beaucoup de monde autour d'eux.) Tu me fais signe qu'il y avait, ce jour-là, beaucoup de monde autour de vous? (Signe affirmatif de Christiana. Elle fait mettre à sir Evans la main sur son cœur, et elle met la main sur le sien, en regardant autour d'elle, comme si elle prenait à témoin de nombreuses personnes.) Et devant tous, tu acceptas pour époux celui que tu aimais ? (Christiana fait un signe affirmatif. — Elle prend le bras de sir Evans, et marche avec lui.) (Inquiet.) Et il te conduisit dans sa demeure? (Christiana fait un signe négatif, chancelle et s'affaisse près du banc de mousse ; puis elle se relève et fait signe qu'on l'ensevelit dans le tombeau.) Tu tombas en léthargie, on te crut morte, et on t'ensevelit, le jour même de ton mariage? (Signe affirmatif Je Christiana. — La prenant dans ses bras.) Mais tu es réveillée, tu es vivante, je t'aime!... et je remplacerai l'épou.x auquel le destin t'a si vite arrachée !...