‹ La science au tháâtre; comédiesChapitre 42 sur 259 · SCÈNE TI · texte numérisé non relu

SCÈNE TI

Illettré en pratique le système de Linné, qui classe les plantes par le nombre desétamines.

BA UNE VILLE

Eh! mais ! ce n'est déjà pas si facile de compter les étamines !... Je n'ai jamais pu en venir à bout, moi ! Mais ce gaillard de Gilbert ! Il vous prend une tleur : une; deux, trois, quatre, cinq étamines!... C'est comme s'il comptait les doigts de la main!... Et crac ! il la met dans la classe à laquelle elle appartient... Là sont les Monandries, les Diandries, les Tétrandries ; ici les Pentandries, les îcosandries .. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais tous ces mots grecs, écrits par Gilbert, sur de petits carrés de fer blanc, suspendus devant chaque plante, ça fait très bien dans le jardin.

LOUISE

Il vaudrait mieux moins de mois grecs et plus de Connaissance de la nature.. ^ Et M. Gilbert au lieu de compter passivement les étamines d'une tleur, ferait mieux d'étudier les plantes, pour les classer d'après leurs caractères.

13ARNEVILLE

Ouais ! pour perdre son temps, comme le fait ce rêveur de Bernard... Le système de M. Linné est le meilleur, ma iille, jt Gilbert fait fort bien de s'y conformer.

LOUISE

Oui, jusqu'à ce qu'une bonne méthode naturelle

vienne reniphicer h; sy;?lèiue de Linné, comme le système de Linné a remplacé celui de ïuurnefort.

BARNEVILLE

• En attendant, Gilbert continuerfi à compter ses étamines et vous, vous serez Mme Gilbert (A Louise, qui pleure.) Voyons, ne pleure pas ma Louise, tu seras heureuse, j'en réponds !

LOUISE Et moi, je vous réponds du contraire

BARNEVILLE

Or, çà, ma lille, vous fa.idrait-il un prince, i our mari ?

LOUISE, soupirant

Non, mon père, il me faudrait tout simplement, eeliii que j'aime.

BARNEVILLE

Parleriez -VOUS de ce paresseux de Bernard?

LOUISE

M. Bernard (\e Jussieu n'est point un paresseux, c'est un chercheur. 11 cherche une méthode nouvelle, qui puisse simplilier l'étude des plantes. Celte recherche constante est la cause de ses rêveries, de ses préoccupations. Attendez encore et vous le verrez toucher au but de ses travaux.

BARNEVILLE

Allons donc ! que pourrait-il sortir de cette folle cervelle f... Voilà un an que Bernard est ici, et ses

SGEXE yi ^ "^i

plates bandes sont toujours sans dessus dessous!... J'ai vu des pieds-d'allouette les racines en l'air'!. . .

LOUISE Il faut bien découvrir Its racines, pour les étudier î

liA.RNEVILLE

Etud.er les^ racines ! Et pourquoi faire, grand Dieu? Les plantes de Gilbert n'ont pas les racines en l'air, que je sache, et ndle pari on ne peut en trou\er de plus belles... Va voir sa collection de pavots : il y en a de rouges, de blancs, de rose-s, dr violets, de panachés. C'est un coup d'œil superbe.

LOUISE

Vous, mon père, vous ne voyez dans les tleurs que l'ornement des jardins : Gilbert y trouve le pain de chaque jour ; ma tante, un élément de commerce : Suzette les cueille pour régaler ses moutons; M. Buziquet les- range parmi les drogues (souriant, en montrant les rteurs (le sa coiffui-e) et moi, j'en fais ma parure.. Mais pour M. Bernard de Jussieu. la plante est une créature qui respire, qui vit, qui soulfre, qui meurt et qui renaît. Or, toute créature appartient à une famille, et M. Bernard de Jussieu veut donner une famille à chaque plante !

BARNEVILLE

Rêves et balivernes, ma fille !

LOUISE

M . Bernard assure que ce n'est qu'une question de temps et d'observation. -

BARNEVILLE

Taratata ! Ecoute bien, Louise. Gilbert a toutes les qualités que je désire rencontrer dans mon gendre. Bernard, au contraire, est un utopiste, qui, parmi ses nombreux torts, a celui de t'avolr farci la tête d'idées inutiles et ridicules.

LOUISE

Je vous assure, mon père...

BARhTEVILLE

Qu'il ne soit plus question de Bernard, je vous prie. Ne m'en reparlez jamais, jamais, entendez-vous!,.. Et pour en linir, je vais annoncer à Gilbert qu'il sera mon gendre...

Mon père j.

LOUISE, pleurant

BARNEVILLE

Le beau malheur, vraiment, que d'épouser un jeune homme bien fait de sa personne, gai, aimable, et qui plaît à tout le monde !

LOUISE, pleurant Excepté à moi !

BARNEVILLE, paternellement

Allons! ma fille, séchez vis larmes, et tenez-vous prête à nous rendre chez le notaire, (il sort par la gauche).

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