SCENE IV
HONORÉ, CARSALA, en habit de cour, ALMANZOR en riche livrée.
Ils entrent par le fond.
CARSALA, (accent italien] (d'un air hypocrite.)
Est-ce moi qui mets en fuite, M. François Huber?... J'en serais vraiment désolé !
HONORÉ
Veuillez excuser mon frère. Il est aveugle ; il ne savait pas que vous étiez la.
ALMANZOR, à lui-même.
Ouais, les aveugles, c'est comme les chiens, ça a du nez. (A Carsala.) Le vieux nous a flairés.
CARSALA, bas, à Almanzor.
Tais-toi donc.
ALMANZOR
Je ne parle pas. (Avec jactance. Haut.) Je pense... HONORÉ, à part.
Il pense !... (Haut, à Carsala.) Vous avez élevé votre valet au rang de secrétaire ?
ALMANZOR
Oui! je garde les secrets, et je sais me taire... jd suis donc secrétaire.
CARS AL A, bas, à Almanzor.
Imbécile! bavard ! butor 1
HONORÉ
Eh bien! mon cher chevalier, avez-vous reçu la réponse que vous attendiez de Paris?
CARSALA, sans lécouter, gronde tout bas Almanzor. (Haus. sant les épaules.)
Secrétaire?... (A Honoré.) Almanzor n'est qu'un laquais, un simple laquais, mon cher M. Honoré. Et si je le garde toujours près de moi, ce n'est point que j'aie besoin de lui, c'est tout simplement pour obéir aux habitudes que j'ai contractées à la cour de Palerme.
ALMANZOR, à part.
La cour?... Heu !... la basse cour...
CARSALA, à Honoré.
Un homme de qualité ne doit jamais rester seul. Qu'il s'habille ou qu'il se déshabille, qu'il s'amuse ou- qu'il s'ennuie, il faut qu'il ait près de lui un laquais, pour l'aider h s'habiller ou à se déshabiller, pour le regarder rire ou bailler... Le nombre des laquais augmente en proportion du rang. Si j'étais à Palerme, ce n'est pas un Almanzor, c'est une douzaine d'Almanzors que j'aurais près de ma personne... Tenez, il y en aurait un de chaque côté de cette porte, un ici, un là, sans compter ceux qui attendraient mes ordres dans le jardin... (Soupirant.) Mais je ne suis pas à Palerme!... (Changeant de ton.) C'est à vous cette bicoque?...
Il lorgne autour de lui.
SGÈNR QUATRIÈME 2t]
HONORÉ
Non; nous sommes chez mon frère. Mon père lions avait laissé une maison et un jardin... François s'est ctiargé du jardin, où il a fait bâtir ce pavillon ; moi, j'ai gardé la maison.
ALMANZOR, à part.
Le gros lot.
HONORÉ, à GarGala, qui lorgne toujour.-.
Eh! dites-moi, mon cher M. Garsala, on a dû vous écrire de Paris?...
CARSALA, sans l'écouter.
Dans mon château, à Palerme, d'admirables peintures ; ici, des insectes piqués sur les murs !... Non, je rie pourrai jamais me faire aux demeures rustiques de la Suisse !
HONORÉ, un peu impatienté.
Et la lettre de Paris, vous l'avez reçue?. . .
GARSALA.
Pourquoi cette question? N'auri€z-vous pas confiance en moi? Douteriez-vous de ma parole? En ce cas, mon cher M. Honoré, bonjour... Viens Almanzor ! . . .
HONORÉ, le ramenant.
Mais, je vous assure...
GARSALA, sans l'écouter.
Oh! on m'avait'bien dit que les bourgeois^ de Genève sontméfiants!... (Il tire une lettie de sa poche.) Certes, oui, j'ai reçu la réponse de Paris, et une réponse
inespérée. Mais, puisque vous doutez de mon crédit, de ma bienveillance, de ma sincérité... eh bien! d'autres profiteront de cette aubaine. (Il remet la lettre dans Son habit). (A Almanzor.)Allons, Almanzor!
HONORÉ
Ah! chevalier! je vous en prie, conservez-moi votre protection, et je vous le jure, vous n'aurez pas obligé un ingrat.
GARSALA.
Enfin! voilà qui est parlé!... Faisons la paix. (Il lui tend la main et reprend la lettre dans son habit.) et écoutez ceci. (Haut.) « Paris, ce 8 prairial, an III. « Mon cher ami, vous me demandez quelle serait « la spéculation la plus sûre et la plus prompte « pour enrichir un honnête homme, auquel vous « vous intéressez. 11 y a une spéculation toute « simple : c'est d'acheter des assignats. Maintenant u en btaisse, le papier monnaie remontera bientôt ».
HONORÉ
Mais s'il allait ne pas remonter?
GARSALA, lisant très haut.
« Et pour répondre aux craintes et aux hésita- « tions que pourrait avoir votre protégé, je vous « envoie le Moniteur de ce matin, avec deux cent « mille livres en assignats ».
HONORÉ
Deux cent mille livres!
GARSALA, lisant.
<c Contre dix mille livres en argent >'.