I. L'illusion consiste
1° A confondre deux choses essentiellement distinctes : la vie du corps et la vie de l'âme ; et la plupart vivent dans cette erreur... Il suffit d'énoncer cette proposition et d'abaisser nos regards sur la terre pour voir combien c'est vrai; et pourtant ces deux vies sont si différentes de principe et de tin!.. La nourriture même qui doit entretenir ces deux vies est si différente aussi. Le corps, c'est de la boue ; l'àmo, c'est un souffle divin; et la vie de l'âme, c'est Dieu ! Mais ce qu'il y a de plus triste encore, c'est que la plus grande partie des hommes préfère cette misérable vie du corps à la vie divine de l'âme... Regardez donc, et vous verrez qu'on ne travaille que pour l'une, et qu'on ne pense pas à l'autre. On ne craint (jue
ce qui pourrait altérer, compromettre la santé, la Yie du corps ; et pour l'âme ! la vie de l'âme, c'est de l'indifférence; qu'importe, plus tard on verra... Il suffit d'un peu d'attention pour être frappé de celte triste vérité... Il y a en effet quatre âges dans cette vie si courte ; eh bien ! Venfance ne pense à rien, la. jeunesse ne songe qu'au plaisir, Vâge mûr est tout aux affaires, et la vieillesse, penchée vers la terre, est insensible, indifférente aux impressions célestes. Quelles illusions partout! quelle vie perdue !..
2" L'autre erreur n'est pas moins étonnante : elle consiste à séparer deux choses essentiellement unies, inséparables, je veux dire la vie d'aujourd'hui et celle de demain; la vie du temps et celle de l'éternité ; on les sépare et elles se touchent; elles dépendent l'une de l'autre ; la foule vit comme si l'on devait toujours vivre ici-bas, ou comme si demain il n'y avait plus rien, rien, quand on est mort; rien à craindre, rien à espérer!.. Mais voyez donc le monde, et vous en serez convaincu. .. Vous trouverez partout cette illusion , et, ce qui est plus déplorable encore, c'est que l'on va jusqu'à préférer cette vie du temps à celle de l'éternité, puisque partout on ne s'occupe que de l'une sans songer à l'autre. Et pourtant, elle va commencer aussitôt que la première finit!
0 vanas hominum mentes, quantum in rébus inane !... 0 vaines pensées des hommes, quel vide eu toutes choses!
Voyez à quoi l'on s'occupe, de quoi l'on parle... Plaisirs, spectacles, affaires d'argent; rien, rien de l'autre vie, de rélernilé. Illusions, illusions que le souffle de la Mort fera disparaître et que l'on pleurera dans l'abîme !
II. 3Iais je voudrais surtout vous faire éviter le plus grand des malheurs, je veux dire l'inutilité, la stérilité de la vie. Il y en a tant qui meurent, et sur la tombe desquels on devrait écrire cette parole sainte : Scribe, virum istum, sterilem. (Jérem., xxir, 30)... Gravez-y donc ces mots, scribe : Ci-gît un homme stérile, qui n'a rien fait, rien pour Dieu, rien pour l'éternité... Presque tous passent la nuit, c'est-à-dire leur triste existence, dans un travail ingrat et sans rien prendre : Per tolam noctem laborantes, niliil cepimus ! (Luc, v,5.) Les plus riches n'auront rien dans les mains, ni/iil invenerunt in manibus suis. (Ps. lxxv, 6.) Vous allez comprendre : méditez bien ces principes de raison et de foi. La vie est dans le mouvement, selon saint Augustin; mai^ Dieu seul doit être le terme, le centre de ce mouvement, on notre fin ; c'est celte tendance môme qui constitue la justice ou la moralité des actes humains... Et encore, cette tendance ne don-
nerait à notre action qu'une justice naturelle, ne serait qu'une vertu morale, qui ne mériterait qu'une récompense naturelle aussi, ou dans le temps. Nos œuvres, pour devenir surnaturelles et méritoires, doivent s'élever plus haut, tendre vers Dieu, notre fin dernière dans la vision inttiitive... et avoir certaines conditions essentielles de grâces et de charité, pour arriver à cette suprême félicité. Voilà, en deux mots, les principes ; mais comprenez les conséquences de cette doctrine, et voyez combien d'hommes mènent une vie morte, agissent tout à fait en dehors de Dieu, ou même en opposition à cette fin surnaturelle, et par conséquent ne méritent pas pour l'éternité. La première condition de la vie et du mérite leur manque : la grâce, l'amour. Dès lors tout est stérile dans leur vie, quelque éclatante qu'elle soit aux yeux du monde. Dieu, qui regarde le cœur, n'y verra rien à récompenser ; eux-mêmes, encore une fois, quand la Mort viendra, ne trouveront plus rien dans leurs mains. Et savez-vous quel âge pourront avoir ces hommes fameux dont le nom sera écrit dans les annales des empires ? Ce sont des enfants, des e fants de cent ans; puer centum annorum (Is., lxv, 20) ; tandis qu'un autre, un petit pauvre, peut-être à peine sorti de l'enfance, aura devant Dieu fourni,
en peu (Vannées, une carrière immense... consiimmatus in brevi, explevit tempora multa (Sap., xv, 13); l'un était mort de cœur, moriuus à corde (Ps. XXX, 13); l'autre vivait de foi, d'espérance et d'amour. Voyez donc, examinez dans cette lumière quel âge vous auriez, si vous mouriez aujourd'hui, et ce que vous avez fait pour votre âme et pour votre éternité. Dès ce jour, rachetez le temps que vous avez perdu.
CINQUIÈ31E LEÇON