LA FIN OU LA DESTLNÉE
Qiiid ju-odost homini si inundum universum lucretur, aiiiinae vero suae detriiiientum patiatur ?
De quoi pourrait servir à un homme de posséder le monde entier, s'il vient à perdre son âme ?
(Matth., XVI, 26.)
Voilà encore une belle et sérieuse question, une parole de lumière, une des plus belles vérités tombées de la bouche de Dieu même. Si la Mort, en nous l'expliquant, pouvait nous la faire bien comprendre, non-seulement nous sauverions notre âme, mais nous deviendrions des saints et des apôtres même. Il faudrait écrire cette sen-
12 i COURS DE LA BONNE MORT.
tence partout, au frontispice des plus beaux palais, des théâtres, des bourses, mais surtout sur la pierre des plus superbes tombeaux.
La ftlorî. va nous éclairer, nous toucher, en nous faisant voir les deux grandes vérités qui se trouvent renfermées dans ce texte divin.
I. Le monde n'est rien pour nous; ce n'est pas du tout notre fin, quid prodest? Quand nous le posséderions tout entier, toutes ses richesses, toutes ses gloires et tous ses plaisirs, mim^wm universum, quid prodest ? Il ne nous servirait de rien, si nous perdions notre âme, notre salut, notre Dieu ; de rien, dis-je, 1° à la vie ; — 2° à la mort; — 3° à l'éternité.
1° Et d'abord, dès cette vie même, dans le temps, quid prodest ? La raison, c'est que tout le monde est trop petit pour vous, et qu'il passe trop vite. — Oui, trop petit; Dieu a créé votre âme et votre cœur en abîme ; il n'y a pas de proportion. Animam Dei capacem quidquid Deo minus est non implebit. (Saint Grég.) — Flumina intrant in mare, et mare non redundat. (Eccl., i, 7.) — Dedit abyssus vocem. suam, altitudo manus suas levavit... (Hab., m, 10.) Une âme capable de posséder Dieu même ne peut être remplie que par lui, le reste est trop petit. Les fleuves se précipitent dans la mer, et la mer n'élève pas ses eaux, n'est
pas remplie. L'abîme a jclé un cri, et levé la main. Qui jamais, de tous les pécheurs, de tous ceux enfin qui perdaient leur âme pour ce monde, qui jamais a dit : C'est assez ?...
Mais surtout ces vanités passent trop vite. Praeterit figura hujus mundi... (I Cor., vn, 31.) Le cœur de l'homme demande, veut un bonheur qui ne passe pas... Il pleure quand il voit mourir sa félicité, tomber sa gloire, ou passer son plaisir... Infortunés, figurez-vous un voyageur qui est tombé dans un fleuve rapide ; il voudrait s'arrêter, et il n'a pu saisir à la surface des eaux qu'unefcuille morte, une branche détachée..., au lieu de se fixer au rocher immobile qui voit couler le torrent des eaux, et il n'en va que plus vite à la mort. Image vive des pécheurs, des mondains qui s'attachent à ces vanités, au lieu de mettre en Dieu leur espérance.
2° Mais à la mort, quid prodest? Ah ! la vérité est plus claire encore, la lumière grandit. Vous voyez bien que la possession du monde entier ne saurait arrêter, retarder, adoucir la Mort. Vous ne pouvez l'éviter, non, ni la retarder d'un joui-, ni l'adoucir, c'est impossible. Au contraire, elle est plus amère pour les pécheurs et les amis de ce monde. Supposez un instant (jue vous le possédez tout cnWiiY, mundumuniversum, et que vous
allez mourir à l'instant. Quid prodest?... C'est ce que disait en mourant un grand général : le roi venait de lui donner le bâton de maréchal ! On lui annonce cette nouvelle... Mais ça ne sert de rien, dit-il, en ce moment ni où je vais. Et un autre, blessé à mort, à qui l'on vient dire que la victoire est gagnée. A la bonne heure : mais pour moi, à quoi bon? Quid prodest? Rappelez-vous la parole de cette femme célèbre qui avait fait apporter sur son lit tous ses bijoux, ses bracelets de diamants et ses colUers de perles. En les touchant de ses mains tremblantes et glacées, elle disait : Quel malheur de quitter tout cela! Quid prodest?... Ainsi les mondains ne peuvent retarder la Mort d'un instant, ni l'adoucir. Elle n'est vraiment bien douce, la Mort, qu'où l'on a tout qifttté d'avance ; pour les riches, le plus souvent, c'est une amère et cruelle séparation; elle leur ravit et leur arrache tout malgré eux : ils tiennent tant à la terre !
3° Et dans l'éternité, après la mort, quid prodest? Le corps d'abord, rien ne l'empêchera de pourrir dans la fange, et l'âme, elle n'emportera rien avec elle, pas même un peu d'or pour mettre dans la balance de Dieu et acheter une bonne sentence: elle ne gardera pas même un souvenir des plaisirs de la terre pour se consoler en enfer !
Tout sera pour cette âme inlorluriée une cause de remords, un sujet de désespoir, un surcroît de douleur. Qu'est-ce donc que toutes ces vanités, auprès de l'éternité / Quid hoc ad aeternitatemi disait Louis de Gonzague. — Et tu, qui tôt agis et tanta moliris ut diu vivas, fac tandem aliquid^ ut in aeteimum vivas! Et vous donc qui travaillez tant, et qui faites tant d'efforts pour vivre quelques jours de plus sur cette terre, commencez à faire quelque chose pour vivre dans l'éternité. — Sauvez votre âme.
II. C'est là l'unique fin, la seule chose nécessaire, le salut de votre âme. Unum est necessarium. (Luc, x, 12.) Une âme!... dans le monde, on n'en connaît pas le prix ni la valeur; on la vend tous les jours pour si peu de chose, on la perd avec si peu de douleur... Mais interrogez donc le ciel et l'enfer. Interrogez la Mort surtout, et elle vous dira!
1" Le ciel d'ahord, tout le ciel. Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Dieu qui a créé l'âme du souffle de sa vie, et qui du haut de son trône glorieux gouverne le monde entier pour le salut des âmes... Jésus qui est descendu des cieux un jour sur la terre pour les sauver, et qui a donné ses larmes, son sang et sa vie pour elles... le Saint-Esprit, qui les sauclilie et les console, ce Dieu d'amour, qui
habile en nous comme dans son sanctuaire, et qiri appelle notre âme sa sœur et son épouse... Et les anges des cieux qui montent et descendent sans cesse, qui prient ou qui pleurent pour les âmes et qui sont chargés de veiller sur ce vrai trésor de Dieu... Angelis suis mandavit de te.., (Luc. , IV, 10.) Angeli pacis amare flebunt.., )Is., XXXIII, 7.) Anima tanti vales! (Saint Aug.) Voilà la réponse du ciel, le vrai prix d'une âme.
2° L'enfer aussi nous le révèle ; l'enfer qui combat avec tant d'acharnement et de persévérance pour nous perdre. Admirez, étudiez ces luttes mystérieuses... et combattez jusqu'à la fin pour vous sauver, malgré les perfidies de cet ennemi. Sachez vous défendre vous-même, et protéger ceux qui vous sont chers, surtout en certains jours de combats plus importants, et décisifs souvent pour l'éternité : ainsi, aux jours de première communion, aux jours de retraite spirituelle, mais surtout au jour suprême de la mort; car alors le ciel et l'enfer font des efforts inouïs ; ce sont des luttes affreuses ; l'ange de la lumière, pour protéger, l'esprit de ténèbres, pour perdre et entraîner cette âme. Souvenez-vous-en, pour combattre et prier jusqu'à la fin. C'est l'agonie, la dernière lutte; courage et confiance J
3° La Mort enfin, la Mort vous dirale prix devo-
tre âme. Quand on la voit venir, aussitôt on s'aperçoit, on comprend que le reste n'est rien; et les plus indifférents mômes voudraient la sauver,- au moment qu'ils vont la perdre. On ne demande plus alors qu'un prêtre. Si la mort entre dans un bal, et on l'a vu... si elle apparaît soudain dans un spéciale, dans un banquet, un prôtre ! vite un prêtre. Et pourquoi un prêtre ? Il n'y a pourtant rien de bien extraordinaire, rien de changé ! on meurt partout et en tout temps, et le ciel n'est pas plus beau, ni l'enfer plus terrible, ni l'éternité plus longue, parce qu'un homme va mourir. Non, mais la mort éclaire; on comprend qu'il faut se sauver, que le reste n'est rien. Quid prodest? Eh bien ! c'est toute la conclusion de cette leçon : travaillez de suite à votre salut. N'attendez pas la mort pour vous sauver. Salva animam tuam. (Gen., XIX, 17.)
SIXIÈ3IE LEÇON