CHAPITRE XII
De la monnaie et du papier-monnaie.
319. Le commerce étranger fut très-utile aux Etals privés des mines d'or , d'argent et de cuivre. L'importation de ces métaux affranchit de grandes entraves la circulation des échanges. Il n'est pas de moyen plus propre que l'or et l'argent pour faciliter l'échange des choses d'une valeur considérable , et le cuivre pour aider à l'échange de celles de petite valeur. Un négociant arrive au marché avec un riche chargement de marchandises; il voit d'un côté que leur prix courant est avantageux , et de l'autre que celui des marchandises qu'il voudrait acheter, ne lui donnerait pas de bénéfices. L'utilité du prix de ses propres denrées , et la crainte de leur dépérissement engagent le négociant à les vendre dans la journée. Quel équivalent demandera-t-il en échange de ses marchandises? Son but est d'acheter une denrée qu'il puisse garder jusques à ce qu'il se présente l'occasion favorable pour l'achat des marchandises dont il a besoin. Il faut donc que l'équivalent ne soit pas sujet à se gâter ; qu'il soit d'un commode transport aux différens marchés que le négociant doit parcourir pour
lâchât (les marchandises, et soit aussi d'une valeur ordinairement constante , de manière à pouvoir se flatter qu'au moment où l'occasion se présentera favorable à l'achat des marchandises , le prix de l'équivalent à donner en échange ne sera point en baisse. Quelle marchandise plus convenable que l'or et l'argent pour atteindre ce but ! Ils renferment une grande valeur dans un petit volume. Ils ne sont point sujets à des variations de production , ni par les vicissitudes des saisons, ni par le cours des siècles ; ils sont incorruptibles. Ce furent ces avantages qui déterminèrent les hommes à s'en servir comme moyen intermédiaire de presque tous les échanges. De là s'ensuivit l'usage de réprésenter la valeur de toutes les choses par la comparaison de ces métaux , et d apprécier la richesse de l'homme par la quantité qu'il en possède. Le prestige de cette idée de représentation augmenta prodigieusement le luxe des ornemens d'or et d'argent.
020. L'introduction de la monnaie dut nécessairement rencontrer des obstacles dans le commencement , à cause de la difficulté de connaître le titre des métaux. On fut obligé de recourir à une marque publique ; et de là naturellement naquit le droit exclusif des gouverne m eus de battre monnaie.
321. La valeur naturelle de la monnaie d'or et d'argent est la valeur naturelle de l'or et de l'argent manufacturé. La monnaie ne pourra jamais s'affranchir de la loi naturelle qui établit la valeur comparative des choses sur les principes que j'ai indiqués dans la théorie des valeurs.
322. L'avantage le plus précieux que ces métaux présentent pour servir d'équivalent et d'intermédiaire dans les échanges, c'est la constance ordinaire de leur valeur. Plus l'usage de la monnaie s'étendit , plus elle s'affranchit des variations. C'est précisément par la quantité d'or et d'argent monnoyés existant dans l'Univers que de notre temps l'homme passe sa vie sans voir de changement sensible dans leur valeur naturelle.
Pour bien comprendre l'exactitude de cette donnée , il suffira d'établir un calcul approximatif de la quantité d'or et d'argent existant dans l'Univers, de présentera l'esprit toutes les variations auxquelles peut être assujettie, soit la demande de ces métaux , soit le coût d'exploitation et de déduire les effets que ces variations doivent produire sur la valeur de la monnaie , et sur l'exploitation selon les principes qui établissent le prix naturel de la valeur de métaux et le régime de Icwploi des mines.
Démonstration.
Si on évalue à un milliard d'onces d'argent poids de marc, toute la quantité d'or , d'argent et de cuivre monnoyé de l'Univers, on fait une évaluation certainement au-dessous de la quantité de monnaie qui existe effectivement dans l'Univers (f).
Pareillement si l'on évalue à dix millions d'onces d'argent la consommation annuelle en dorure , argenture , plaqué, etc., l'évaluation sera bien au-dessous de la consommation qu'on en fait dans l'Univers (g).
Etablissons le compte sur ces deux données , et ajoutons l'hypothèse :
Que le prix naturel de capitaux soit de cinq pour cent.
Que la valeur naturelle de la journée des travailleurs soit partout la même.
Qu'il n'y ait que des mines d'argent.
Que tous les frais de l'exploitation, et du monnoyage , y compris le travail à^V employant^ soient payés avec de l'argent.
Que toute les mines se présentent partagées en neuf classes lesquelles, sur loo journées de
capital employé, donnent de revenu net la quantité d'argent ci-après indiquée ;
Mines n. i onces 43o
5 b,oo
7 5,io
9 6»oo
Que la quantité d'argent que chaque classe pourrait donner en l'exploitant, s'élève à deux millions d'onces d'argent.
Qu'il n'y ait aucun changement , ni dans la demande , ni dans la consommation de l'argent.
Cela posé, les mines 5, 6, 7,8, 9, seront exploitées. La mine n° 5 accomplira la demande de l'argent , et l'on n'exploitera pas les mines n° I, 2, 3, 4- Le dixième d'une once d'argent représentera la valeur d'une journée ; et un milliard d'onces d'argent sera l'équivalent de dix milliards de journées.
Représentons -nous maintenant l'hypothèse que le besoin de la monnaie pour l'échange diminue pendant le cours de dix années consé-
culives, de manière que Tabsencc de ce besoin ail à correspondre à la valeur de quarante millions de journées. Ainsi , supposons que dans la première année de la diminution on ait besoin de la monnaie , non plus pour servir de représentant et d'intermédiaire dans l'échange de dix milliards de journées , mais seulement pour représenter et faciliter l'échange de 9,960 millions de journées ; que la seconde année la demande se restreigne à 9,920 millions de journées ; et ainsi de suite.
On reconnaîtra aisément les légers effets que cette diminution extraordinaire produiraient sur la valeur de la monnaie, en réfléchissant :
i" Que, si un milliard d'onces d'argent, au lieu de représenter dix milliards de journées ne représentait que 9,960 millions de journées, il y aurait une baisse de 4 millièmes par once de sa valeur.
2* Que si la valeur d'une once d'argent cessait d'être l'équivalent de dix journées, les propriétaires des mines n° 5 ne retireraient plus le profit naturel de leurs capitaux , et par conséquent l'exploitation des mines n° 5 cesserait, d'après les principes du régime naturel des emplois.
3° Que, si la valeur d'une once d'or dimi-
34o nuait de plus d'un p. o/o , l'exploitation des mines n* 6 cesserait.
Il s'ensuit de ces mêmes principes que cette diminution considérable et' progressive dans le besoin de la monnaie , ne pourrait réduire la valeur naturelle de la monnaie de plus d'un centième de sa première valeur. Faites que la diminution cesse, qu'il survienne de nouvelles causes d'augmentation de demande, il faudra rouvrir la mine n° 5 et retourner au prix ancien.
Si , au lieu de supposer la diminution de la demande, nous supposons une augmentation de vingt millions chaque année pendant le cours de 10,20 années et même davantage, cette augmentation fera ouvrir lamine n° 4> et ne pourra pas même élever la valeur naturelle de la monnaie au-dessus d'un p. 0/0.
Posons que la demande n'ait euni augmentation, ni diminution, mais que l'on ait découvert une mine très-fertile produisant quatre millions d'onces d'argent par an , et que son exploitation rapporte aux capitaux employés plus de 5o p. 0/0 au-dessus du profit naturel ; cet événement extraordinaire ne fera pas diminuer la valeur de l'argent au-dessous d'un p. 0/0.
Enfin, supposez que dans le pays où l'on exploite une mine , il y ait une augmentation considérable dans la valeur du travail , dans le
profit naturel des capitaux, et dans tous les frais d'exploitation , cette augmentation ne portera de préjudice qu'au propriétaire de la mine, et n'altérera point la valeur de l'argent , lorsque ce surcroît de dépenses n'enlèvera pas une partie du profit naturel des capitaux , selon les principes indiquésau§ 281. Que si la mine devait être abandonnée par suite de cette augmentation , la mine qui , après celle-là serait la plus convenable à l'exploitation s'ouvrirait, et la valeur de l'argent éprouverait une altération presque insensible.
Pour présenter , par un développement facile la théorie de la valeur de la monnoie , j'ai supposé qu'il n'y eût que des mines d'argent. Admettez l'existence d'une variété nombreuse de mines d'or et d'argent, les effets seront toujours les mêmes, si ce n'est qu'il y aura augmentation ou diminution d'exploitation dans les mines d'or , ou dans les mines d'argent , selon que l'augmentation ou la diminution de la demande se rapportera à l'or, ou à l'argent.
De même pour atteindre ce but je n'ai supposé que neuf classes de mines. Quelque varice que soit l'aptitude des mines de l'Univers, la liaison et la gradation entre elles existeront toujours, et, par conséquent ce sera toujours
l'esprit des mêmes principes qui réglera la valeur de la monnaie.
Il décoùie de ces considérations que Xadequato de la valeur naturelle de la monnaie pendant une vingtaine d'années doit être peut différent de Vadequato que la valeur naturelle de !a monnaie aura pendant les vingt années suivantes; si ce n'est dans le cas extraordinaire de la découverte d'un pays rempli de mines extrêmement ierdles, de la découverte en somme d'un gr2iîd nombre de mines beaucoup plus fertiles qae les mines Américaines.
Par ce résultat on infère aisément que Vadequato de la valeur naturelle de la monnaie pendant le période de l'existence d'une génération» sera ordinairement fort peu différent de C3Îdi qu'elle aura pendant la durée d'une autre génération : et aussi que la différence ne sera pas fort sensible entre Vadequato d'un siècle à reutre.
52.3. A ne considérer les Etats qu'un à un, on \^s voit s'élever et s'abaisser, briller et s'éclipser tour à tour, météores passagers dans Thorison infmi Jes temps ; mais si on considère dans son ensemble l'économie générale de l'Univers on n'y voit ni rapidité d'élévation, ni rapidité de déclin. Il y a toujours une progression fort lente soit dans Tavançement de la prospérité des ri-
chcsses, soit dans leur décadence. Le besoin annuel de l'or et de Targent dans l'Univers ne doit donc pas éprouver de grandes variations d'une année à l'aulre. D'ailleurs il y a encore à ajouter la réflexion que si les richesses d'un Etat s'élèvent à un acroissement rapide , leur abondance augmente les échanges et par suite le besoin de la monnaie ; mais aussi cette prospérité et cette abondance augmentent le crédit réciproque entre les contractans, accélèrent le retour des ouvrages de tous les emplois en accélérant les ventes et les achats, et conséquemment sous ce rapport diminuent le besoin du capital en monnaie pour l'échange. Si l'Etat tombe dans la misère , les échanges diminuent, et par suite le besoin de monnaie ; mais aussi cette misère détruit le crédit réciproque entre les contractans, ralentit et paralyse les ventes et les achats, et conséquemment sous ce rapport augmente le be soin du capital en monnaie pour l'échange. Admirable réunion de causes et d'effets par laquelle la monnaie échappe à l'empire des circonstances qui produisent dans les autres choses les changemens de valeur naturelle.
Ce n'est pas que je veuille affirmer que le prix naturel de l'or et de l'argent soit toujours le même. Il faut convenir que leur valeur naturelle à une époque est souvent différente de
ia valeur nalurelle qu'ils ont à d'autres e'poques; mais la progression de raccroissement , ou du dccroissement est tellement lenle et insensible , qu'elle échappe nécessairement à l'intelligence humaine. La circulation rapide de la monnaie d'un individu à l'autre ne laisse pas même le temps aux échangeurs de démêler ces nuances. Le prêteur à long terme même, peut bien difficilement entrevoir le gain ou la perte produite par la variation naturelle de l'or et de l'argent. Tant il y a exiguité dans ce gain et dans cette perte.
Lorsque l'expérience apprit que si toutefois il y avait eu des variations dans la valeur elles avaient été très-légères, et à-peu-près insensibles, qu'enfin la valeur naturelle était presque constante , les hommes ne songèrent plus à s'enquérir de l'origine de la valeur de la monnaie : la paresse de l'esprit repoussa comme un travail inutile cette investigation. Ainsi, l'origine de la monnaie et l'origine de la valeur se perdirent dans les ténèbres des siècles , et il ne resta que l'idée de l'invariabilité de la valeur.
324. Il y eut un temps où l'opinion de Tinvariabilité de la valeur naturelle de la monnaie produisit de grands malheurs : ce fut l'époque de la découverte du Continent Américain. Mais à l'exception d'une circonstance si extraordinaire,
cette opinion d'invariabilité fut toujours trèsutile.
Dès que la monnaie est considérée d'une valeur naturelle invariable, elle sert à la fois d'unité de mesure, de prototype, de dénominateur commun à la valeur des choses. L'esprit s'abîme dans la contemplation des bienfaits prodigieux que cette innovation produisit sur l'économie générale de l'Univers. Qu'on se transporte parla pensée dans les ténèbres de ces premiers temps d'un pays où les métaux de l'or et de l'argent étaient inconnus. Le prêt , la vente et l'achat, payables à des époques éloignées, offraient des problèmes à résoudre. Comment pouvait-on stipuler sans erreur un retour qu'on devait donner en objets de valeur variable ? Otez un type fixe , un dénominateur invariable des valeurs, par quel secret déterminerez-vous les rapports des créances aux dettes ? Par quel moyen imprimerez - vous aux obligations un mouvement de circulation? Comment pouvaiton saisir les causes de la variation des prix, lorsque toutes les choses s'échangeaient directement les unes contre les autres? Comment s'assurer si ces variations tenaient à la chose prêtée ou à la chose rendue ? Comment prévoir et saisir l'époque favorable à l'échange dans les rapports combinés de l'achat et de la vente ? Il est un
temps favorable à la vente, un temps favorable à Tachât. L'introduction de la monnaie fut une époque de lumière : un nouvel ordre de choses commença, et mille bienfaits en sortirent à la fois, immortelle garantie de cette heureuse découverte. Le commerce eut une boussole , les valeurs une mesure , une représentation ; on put soumettre à un calcul précis les rapports de l'offre, et de la demande ; le travail de la vente et de l'achat long-temps confondus se divisa pour l'avantage du vendeur et de l'acheteur; aux variations de la valeur pécuniaire des choses on put mesurer les variations de leur valeur naturelle et supputer tous les effets des fluctualions des marchés ; les échanges auparavant arrêtés et ralentis par mille entraves se développèrent avec autant de facilité que de rapidité : les difficultés des administrations publiques et particulières disparurent, les recettes, les ventes, les frais, tout put être calculé. Enfin un nouveau flambeau sembla s'élever sur la route des spéculateurs : par le secours de sa clarté salutaire la concurrence des travailleurs put, aux époques même des plus grands désordres de l'économie des Etats, atteindre avec une incompréhensible rapidité son niveau naturel; un mouvement immense fut imprimé aux entreprises et aux stipulations commerciales ; et la mon-
naie devint le thermomètre de la valeur des choses, du revenu du sol , des profits de toute sorte à' emplois, et du prix de toute sorte de travaux.
323. Cette opinion d'invariabilité de valeur est , je le répète , erronée : il faut bien que souvent la valeur naturelle de la monnaie s'élève ou s'abaisse par des variations, sans doute peu sensibles, mais inévitables. Cependant, combien les dommages produits par l'opinion de rinvariabilité de la monnaie sont faibles , en comparaison des avantages immenses apportés par cette opinion même !
326. On éviterait les dommages produits par cette idée d'invariabilité, si l'usage s'introduisait de prendre pour unité de mesure une monnaie idéale. Alors la monnaie idéale serait la mesure de la valeur, et la monnaie réelle serait l'intermédiaire de rechange , l'équivalent de la valeur. Mais si l'on examine bien profondément l'effet qui en résulterait, il faut avouer que les dommages produits par les variations de la valeur naturelle de la monnaie métallique, sont fort au-dessous des dommages que le double calcul apporterait dans l'évaluation des échanges , puisqu'il faudrait établir les calculs selon la méthode ancieime du change entre Milan et Paris.
o2y. La monnaie est utile aux ouvriers et aux
eniphyans^ parce qu'elle facilite l'échange ou sert de capital de réserve pour rechange. En dernière analyse, la monnaie produit une épargne de travail et une épargne de frais et de dommages dans les capitaux d'échange. L'usage des ventes à crédit, les billets à ordre , les billets de banque, les Icttres-de-change , etc., épargnent aussi le travail et les capitaux d'échange. Ces épargnes de travail et de capitaux apportées par la monnaie, les billets de banque, le crédit mutuel entre les négocians , les lettres - de - change, etc. , produisent sur la valeur des choses et sur le régime des emplois^ les mêmes effets qui découlent de l'épargne de travail et de capitaux apportée par les machines, le charbon de terre, l'eau, et tout autre moyen quelconque qui facilite le travail et diminue les dépenses dans les emplois. De même que , par les principes énoncés aux § 122 et 200, la valeur naturelle d'une chose manufacturée, s'établit sur le mériJe naturel qu'elle présente dans la manufacture du lieu le plus sortable à l'établissement de Vemploi ., c'est-à-dire , où se trouvent les moyens les plus propres pour aider le mouvement des machines , pour travailler et modifier les choses , pour les achats et les ventes, pour accomplir enfin les ouvrages avec le moins de frais possible ; il doit s'ensuivre qu'après l'introduction de la
monnaie, des banques, du crédit, etc., la valeur naturelle d'une chose manufacturée , s'établira sur le mérite naturel que cette chose présente dans le lieu où existent les moyens les plus sortables , même sous le rapport de l'épargne de travail et de capitaux , qu'on peut obtenir dans la marche des opérations de V emploi, à la faveur de la monnaie , des banques, du crédit , etc.
Le choix naturel de tout emploi quelconque, soit agricole , soit commercial , et la valeur naturelle des choses, soit premières, soit modifiées, s'établiront toujours sur ces principes. C'est pourquoi si , dans un pays, il existait une banque à l'aide de laquelle il devînt plus propre que tout autre pays à une entreprise commerciale , c'est là que cette entreprise se placerait. 3a8. Ainsi que la valeur naturelle de la monnaie, est en raison de la valeur naturelle du travail de Yemployant, et du profit naturel des capitaux requis pour exploiter , modifier , transporter et vendre le métal produit par la mine la moins propre parmi les plus propres à être exploitées, de même le profit naturel de la monnaie employée doit être égal au profit naturel des capitaux des autres emplois.
329. Le prix de la monnaie tend à sa valeur naturelle , de même que tout autre genre de
produits ; elle peut, cependant, avoir aussi dans le marche un prix différent de la valeur naturelle. Une armée ennemie s'avance; il doit s'ensuivre que les fuyards s'empressent d'échanger leurs biens en monnaie , et que sa valeur augmente immensément ; mais elle ne tardera guères à reprendre son niveau naturel.
33o. L'ulilité de la circulation des capitaux à la faveur de la monnaie , peut aussi devenir très-considérable dans des circonstances extraordinaires. Quand la demande de l'or et de l'argent augmente , parce que le besoin de la monnaie est augmenté dans les emplois^ la valeur de l'or et de l'argent ne peut augmenter qu'eu raison de l'accroissement de l'utilité que la monnaie apporte aux emplois.
Supposons qu'au commencement de 1 année le besoin de la monnaie augmente dans les emplois ; que le profit naturel soit de 5 p. oio; que l'on connaisse, dans le marché, qu'à la fin de l'année l'accroissement du besoin ait à cesser , et la valeur de l'or et de l'argent à reprendre le prix antérieur à l'augmentation de la demande. Cela posé ; celui qui prêtera cent louis remboursables à la fm de l'année , exigera l'intérêt de 7 p. op^ bien que le profit courant des é?7/î/?/oî.s soit à 5 p. op , si , pendant le cours de l'année , l'utilité que doivent apporter aux emplois cent
louis en monnaie , était augmentée en raison de 2 p. 0(0. Comparez la monnaie à une machine , à un moulin à soie , par exemple : vs'il arrivait que la valeur de l'organsin s'élevât à 6 fr. audessus de la valeur de la soie grège , que la valeur naturelle de la manufacture , pour réduire en organsin une livre de soie grège, fût de 3 fr. , et que le montant de la consommation et du retardement du retour s'élevât à la valeur d'un franc , le propriétaire de la machine , au lieu de 3 fr. , exigerait 5 fr. pour la manufacture d'une livre de soie grège.
Il est de la plus haute importance dans l'économie politique , de bien démêler si la hausse de l'intérêt de la monnaie dérive d'une altération partielle dans le profit de Vernploi des capitaux en monnaie , ou de l'augmentation générale du profit de tout emploi. Une méprise pourrait entraîner le gouvernement à des réglemens très-dangereux.
33 1. Le besoin de la monnaie d'or doit nécessairement se borner à la quantité que l'on peut occuper utilement à faciliter l'échange, et à servir de capital de réserve pour rechange, de préférence à l'argent, et à quelque moyen que ce soit employable pour ce double but. Réciproquement le besoin de la monnaie d'argent se borne à la quantité employable utilement pour
faciliter l'échange et pour servir de capital d échange , de préférence à l'or et à tout autre moyen quelconque.
332. La théorie de la valeur de la monnaie d'or et d'argent, donne naissance à la théorie de la valeur du cuivre. Ce métal est préférable à l'or et à l'argent dans les échanges des choses d'un prix très-exigu : on ne pourrait y suppléer ni par l'or, ni par l'argent.
333. Comme un perfectionnement en appelle un autre , l'invention de la monnaie donna l'idée du papier-monnaie. Le signe universel eut aussi son signe : fruit de la nécessité il ne fut d'abord qu'un expédient dans les grandes crises, un moyen pour le gouvernement de retirer les capitaux destinés à faire circuler les échanges , sans en ralentir la circulation ; artifice ingénieux , qui soutire le numéraire d'un Etat sans paraître le lui ôter. Rien , au premier coupd'œil , de plus utile que cette invention; on pourvoit à l'urgence du besoin par une dette qui ne paie pas d'intérêt j mais en dernier résultat c'est rejeter les malheurs sur ses enfans. Si cette Postérité à qui vous léguez vos dettes se trouvait dans des circonstances égales ou pires , s'il survenait une guerre désastreuse, et que l'ennemi envahît le sol et détruisît le crédit , à quelles terribles épreuves seraient ré-
duits vos enfans ? C'est au numéraire à remplacer le papier qui ku avait suppléé. Pour recouvrer le numéraire , quelle masse énorme de produits il faut exporter ! car l'argent ne rentrera pas si des capitaux d'une valeur égale n'en sortent. Songez de quelle hauteur l'Etat se voit précipité ; inférez quel avilissement doit s'ensuivre dans la valeur des denrées et des marchandises, quel découragement dans les arts et métiers, quel abandon de manufactures et de cultures ! Ajoutez tous les désordres de la guerre, et tous les tributs imposés par le conquérant.Get enchaînement de misères a quelque chose d'horrible qui n'entre qu'avec peine dans la pensée. Mais comme on ne connaît pas d'erreur au monde si déplorable et funeste qu'elle soit, qui n'ait ses preneurs , vous trouverez des publicistes que ce tableau rassurera loin de les effrayer ; ils y apercevront la garantie de l'Etat, au lieu d'y voir sa perte ; ils vous représenteront que la terreur de ce lamentable avenir crée la nécessité de se défendre. Malheur au peuple qu'il faut réduire au désespoir pour le rallier à la défense de sa patrie !
Lorsque le Gouvernement offre une solvabilité sans aucune exception , la valeur naturelle du papier-monnaie est supérieure , ou inférieure à la valeur naturelle de la monnaie, I. 23
en raison de l'avantage ou de rinfériorité que Je papier-monnaie a à l'égard de la monnaie métallique , soit pour faciliter les échanges , soit pour servir de capital de réserve pour l'échange. Si le Gouvernement n'offre pas cette solvabilité, retranchez-en la valeur naturelle du défaut de solvabilité.
Je ne dois pas terminer ce Chapitre sans présenter quelques observations sur le commerce des fonds publics.
Le nombre si considérable de gens de toute classe qui , dans la Bourse de Paris, achetaient ou vendaient les effets publics , me frappa d abord d'étonnement lorsque cet établis-sement s'offrit à ma vue. Mon étonnement s'accrut bien plus encore en apprenant que fort peu d'entre eux vendaient les inscriptions pour employer les capitaux dans d'autres branches de revenu, et que fort peu aussi d'entre eux achetaient les inscriptions pour retirer de leurs capitaux un revenu, lequel n eut à exiger aucun soin d'administration , mais que presque toutes les opérations de la Bourse en effets publics, étaient des spéculations sur la hausse et sur la baisse.
Je voulus m'enquérir des connaissances que l'on croyait nécessaires pour bien réussir dans ces opérations. « Connaître la situation géné- » raie de l'Etat , et le degré de confiance
» qu'offre le Gouvernemenl, prévoir les chan- » gemens politiques et les effets qu ils doivent » produire sur réconomic nationale, deviner « l'impression que ces variations feront sur w l'opinion du peuple , observer l'intérêt cou- » rant et en présager l'augmentation et la » diminution que la situation future de l'agri- » culture et du commerce pourra amener, dé- » couvrir l'état de l'offre et de la demande des » capitaux , et en prédire les fluctuations. » C'est là où se bornent toutes les méditations des spéculateurs. On me fit observer que ces connaissances ne suffisaient pourtant pas pour réussir dans les opérations , mais que la plupart des chances et des revers de ce commerce dépendaient du caprice du sort , c'est pourquoi on l'appelait le jeu de la hausse et de la baisse.
Je reconnus tout de suite la dangereuse erreur où était cette malheureuse multitude : c'est d'attribuer aux événemens politiques et aux caprices du sort tous les effets que le commerce de la banque produit sur la valeur des fonds publics. Les grands malheurs dans lesquels devaient être nécessairement entraînés les spéculateurs par cette méprise , m'effrayèrent.
Les inscriptions des rentes circulent dans
tout l'univers ; leur valeur courante , ou , ce qui revient au même » leur valeur de marché ( chap. IV, I". Période. ) se forme par le niveau de la concurrence de tous les acheteurs et vendeurs du monde entier. Elles ne diffèrent d'une lettre de change, qu'en ce qu'elles portent l'obligation de payer la rente et non pas le capital. 11 s'ensuit donc que non seulement l'opinion qu'ont les étrangers de la solidité du crédit public doit influer sur le prix de la Bourse de Paris , mais aussi le cours du change de place à place. Une traite par laquelle M. Roschild de Londres tire 100,000 fr. sur M. Roschild de Paris, pourra ne valoir à Londres que 90,000 fr. : au contraire on sera peut-être contraint de payer à Paris , à la même époque, 111,000 fr. pour une traite de 100,000 fr. faite par M, Roschild de Paris sur M. Roschild de Londres, Ces pertes et ces bénéfices ne dérivent pas de la différence de crédit entre M. Roschild de Paris et M. Roschild de Londres ; c'est la même maison de commerce : la cause naît de la différence du cours du change. Il en sera de même des inscriptions françaises vendues ou achetées à Londres et à Paris.
Il est donc évident que celui qui ne connaît pas la banque, ou qui n'est pas en correspondance avec toutes les places où circulent les ins-
crip lions ne peut pas connaître les effets que le cours du change produit sur la valeur des effets publics. On interdirait certainement comme fou ce citoyen qui, n'étant pas banquier , et n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour faire la banque, employerait toute sa forlune dans ce commerce ; il ne diffère pourtant pas de ce spéculateur qui, n'étant pas banquier, risque toute sa fortune au commerce de la hausse et de la baisse.
Supposons qu'un négociant de Londres s'engage avec un Gouvernement étranger à faire payer à Paris une somme de loo millions de francs. Supposons en outre que le transport des espèces soit fort périlleux , et que ce préteur en examinant le cours des changes et les relations mutuelles, reconnaisse que la place de Paris soit active à l'étranger. Quel parti devra-t- il prendre?.... S'il avait à acheter des effets privés sur Paris sa demande augmenterait extra ordinairement le cours du change, et s'il se proposait d'envoyer la somm.e en argent comptant, les chances seraient trop hasardeuses. Au contraire achetant des inscriptions françaises, soit à Londres, soit dans toute autre place , il cache d'un voile impénétrable la néce ssité où il se trouve de faire passer à Paris les loo millions, car il est impossible aux né-
gociaiis des lieux où racquisition des rentes se fait pour son compte , de démêler si la demande est produite par un besoin de capitaux, ou par une spéculation de commerce. Sans doute qu'à Londres, ainsi que dans les autres places , celte demande fera augmenter le cours des inscriptions françaises ; mais cette hausse ne sera pas beaucoup considérable , parce que on ne connaît pas 1 urgence de ses besoins. Le négociant devra donc entreprendre Tachât des effets publics.
Aussitôt la nouvelle se répand à la Bourse de Paris que le cours de la rente est en hausse à Londres. Le spéculateur croit voir dans cette hausse un effet de la solidité du crédit public , un rapprochement entre les Puissances; il refuse de vendre et s'empresse d'en multiplier les achats : dans son aveuglement il ne s'aperçoit pas que la hausse des fonds à Londres , est Favant-courreur de la baisse du cours de Paris.
En effet , dès que le préteur reçoit les rentes qu'il a fait acheter dans les places extérieures, il en accélère la vente, dans le double but de profiter de l'opinion erronée des spéculateurs de la hausse, et d'éviter les perles qu'il aurait certainement à souffrir s'il ne vendait les effets avant que les spéculateurs revinssent de
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leurs erreurs. L'époque de lever les rentes que le prêteur a vendues arrive. Les malheureux spéculateurs qui n'ont pas les moyens de lever les rentes affluent à la Bourse pour les revendre, ou pour se faire reporter. On profite de leur détresse. Il faut souscrire à une perte considérable : cette baisse extraordinaire décourage à son tour tous les possesseurs des rentes. La bourse regorge de vendeurs ; de fausses nouvelles de guerre , favorisées par l'avilissement même du crédit public, se répandent. La capitale est dans l'alarme. Le député zélé monte à la tribune et censure le Ministre de ne pas prendre soin du crédit de la nation. Le ministre s* étonne ; sa conscience n a qu'à se louer de son zèle : il a employé tous ses talens, toute sa sollicitude , tous ses moyens pour faire prospérer le crédit de l'Etat. Sur ces entrefaites le banquier, instruit des opérations qui ont donné naissance à la vente extraordinaire des fonds publics, rit sous cape , applaudit du haut des Galeries au discours du censeur et spécule sur l'utilité qu'il peut retirer de l'erreur du public.
De ces considérations, concluons que toutes les variations du cours des changes dans une place étrangère doivent influer sur le cours des effets publics qui y circulent, et par conséquent doivent influer sur le cours des effets publics
à la bourse de Paris : concluons aussi que tous les désastres des spéculateurs de la hausse et de la baisse vont , en dernier résultat , enrichir les banquiers. Eux seuls connaissent les fautes de ces spéculateurs, eux seuls peuvent en profiter.
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