SA VIE ET SES OUVRAGES
(Écrit en février 1862, pour le Journal de l'intlruclion publique.)
La mort de M. Damiron est, depuis celle de Jouffroy, la perte la plus sensible qu’ait faite la philosophie française. La foule attristée d’hommes éminents et de fidèles disciples qui se pressaient à ses funérailles, les discours de M. Lélut et de M. Saisset, prononcés sur la tombe subitement ouverte de ce maître respecté, ont prouvé que la science et l’Université venaient d’étre cruellement frappées en sa personne. Au sein de l’Institut, comme auparavant dans l’enseignement des lycées, de l’École normale etde laFaculté, M. Damiron s’était fait une place à part. Quelle était cette place que nul entre ceux qui l’ont connu ne lui conteste? Par quelles facultés essentiellement personnelles de l’esprit, de l'âme et surtout
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du cœur, par quels travaux infatigablement continués jusqu’à la dernière heure, enfin, par quelle vie sage, vertueuse, et en tous points conforme à ses nobles et religieuses doctrines, il avait graduellement, sans faste, sans la moindre ostentation, et sans aider à la fortune autrement que par l’étude, agrandi cette place vide aujourd’hui, je voudrais le dire ici en quelques pages. Pendant sa carrière, longue pourtant et parfaitement remplie, il n’a ni poursuivi ni peut-être obtenu tout ce qui lui revenait de renommée. C’est un devoir de pieuse justice à remplir sans retard, que de rappeler les titres qu’il s’était acquis à l’estime et à la vénération de quiconque croit que les pures lumières de la pensée sont un bienfait pour les hommes.
M. Damiron naquit le 10 mail79â à Belleville, dans le Beaujoulais. Il a raconté lui-même ses humbles commencements dans un langage d’une candeur touchante (t). Dès l’enfance, son caractère le porta à la méditation. «Si penser sérieusement, quoique en enfant, » dit-il lui-même, est déjà comme un signe de vocation » philosophique, de bonne heure j’ai eu ce signe, car, » bien jeune, j’ai eu à penser, et j’ai pensé sérieusement; » l’âge de la raison vint vite pour moi. » L’aîné de dix enfants, dans une famille moins qu’aisée, sa mère tout entière aux plus petits, le confia à son aïeule, dont il a tracé avec amour le portrait que voici et qui, à plus d’un
égard, le rappelle lui-même : « La mère de mon
» père, femme pieuse, d’un grand sens, de beaucoup de » fermeté, de plus de douceur encore, d’une sollicitude » pleine de patience et de paix, et d’une tendresse que
(1) Souvenir* de vingt ans d’enseignement, Préface, p. 19 et suivantes. — Paris, Durand et Ladrange. 1859.
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» rien ne troublait ni ne fatiguait. Si quelque chose a » pu me donner l’idée du sage sans la science, c’est cette » âme qui savait si peu, si peu du moins par les livres, » et qui savait tant par le cœur ; qui n’avait guère d’au- » très lumières que celles de la conscience, mais les » avait si calmes et si pures et les communiquait si » simplement. C’était là son autorité, et elle en avait
»> beaucoup Le soir, par exemple, aux longues veil-
» lées de l’hiver, près du foyer, ou, quand il faisait » grand froid, dans la tiède atmosphère de l’étable à
» bœufs, en un lieu disposé pour cet usage, elle-
» même, sa quenouille en main, elle m’avait à côté » d’elle, sous son impression, en quelque sorte, me » parlant peu, mais ne me disant rien qui ne me restât » dans l’esprit, m’avertissant, me conduisant d’un mot, » d’un signe de tête, d’un sourire. » Cette société, grave dans sa douceur maternelle, fut pour lui l’école du recueillement. Son père, ancien militaire et homme de bien, qui soulfrait de n’avoir pas reçu d’instruction, lui donna le goût de l’étude, et surtout l’habitude du respect dé soi et d’une certaine réserve qu’il poussa peutêtre un peu loin, et que plus tard, ainsi qu’il le remarque, on a pu prendre pour de la froideur, bien que ce ne fût qu’un constant effort pour se contenir et s’observer. Les gênes intimes du foyer domestique, tantôt aperçues par ses yeux d’enfant, tantôt devinées seulement, mais toujours péniblement ressenties, l’instruisirent à réfléchir aux épreuves de la vie. Il y apprit à se contenter d’une existence « sans fêtes ni joies mondaines. » Le collège, ou sa nature sensible n’endura pas sans larmes la privation des caresses de la famille, l’exerça mieux encore à celte concentration en soimême, qui est une partie de la discipline philosophique.
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Mais, si cette disposition est pour le penseur une force, elle peut aussi devenir un danger lorsqu’elle l’isole par trop des salutaires excitations du dehors. Resté dans sa province et livré à lui-même, M. Damiron ne serait- il pas tombé du côté où il penchait? N’aurait-il pas caché et trop ralenti, sinon arrêté, le mouvement de ses qualités propres ? Il est permis de le conjecturer. Heureusement il vint à Paris vers le milieu de ses études, et là, d’abord dans une institution particulière, puis au lycée Charlemagne, enfin à l’École normale, il eut pour camarade et condisciple, ensuite pour professeur, toujours pour ami, l’homme le plus capable de le contraindre à se déployer et produire tout entier. Les adversaires ne font jamais défaut aux grands talents. M. V. Cousin a donc eu beaucoup d’adversaires, plus ou moins clairvoyants, plus ou moins justes, et qui ne se sont pas précisément appliqués à le ménager. Mais ce qu’ils n’ont pu lui refuser, entre autres mérites, c’est une puissance supérieure d’entraîner les autres du côté où il va lui-même, un coup d’œil rare qui discerne les aptitudes particulières, et l’autorité nécessaire pour les lancer dans leurs voies. Avec l’amitié sincère et dévouée de M. Cousin, M. Damiron sut accepter ses vives impulsions, et, en toute occasion, il s’est plu à proclamer ce qu’il lui a dû de progrès intellectuels et surtout philosophiques.
L’histoire de la pensée pendant le siècle actuel ne séparera pas plus les noms de MM. Cousin, Jouffroy et Damiron, que ceux de MM. Maine de Biran, Royer- Collard et Laromiguière. Ceux-ci avaient préparé ce que ceux-là travaillèrent ensuite, chacun pour sa part, à étendre et à consolider. La postérité dira, si elle est d’une impartialité sincère, que ces hommes éminents
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donnèrent à la France une philosophie singulièrement appropriée à notre génie national, traditionnelle et progressive à la fois ; appuyée du côté du passé sur toutes les vérités que le temps, ne pouvant les détruire, a périodiquement ramenées ; ouverte du côté de l’avenir, par les larges échappées de la conscience, à toutes les réformes et à tous les développements. On a beau la méconnaître, la défigurer à plaisir, la représenter courbée sur des textes et ne sachant que les grouper, ou condamnée à ne décrire qu’un homme abstrait, sans rapport aucun avec la société et avec la nature ; elle répond en n’employant l’histoire que comme une manifestation de la conscience universelle, et en ajoutant aux intuitions vraies de la philosophie permanente les intuitions rigoureusement éprouvées de la conscience individuelle et vivante. A une société justement jalouse de tous les droits de la liberté de conscience, et où se coudoient tous les cultes et se rencontrent toutes les nations, elle offre un ample courant d’idées communes sur lequel les esprits d’origine et d’éducation diverses, peuvent, sans s’entre-heurter, tendre d’accord vers les fins les plus hautes de la civilisation. Loin de s’estimer achevée et close, son effort constant est de s’agrandir par des accroissements graduels, et d’autant moins périlleux que, pour les admettre, elle n’a pas besoin de briser ses cadres, mais seulement de les dilater.
Telle l’avaient fondée et voulue les maîtres de M. Dainiron. Telle aussi nous la trouvons dans son premier ouvrage, l’essai sur L'histoire de la philosophie au dixneuvième siècle, qui parut en 1828, et qui, en 1834, parvenait h sa troisième édition. C’est assurément là un livre de critique, et muuc do polémique. L’auteur y réfute, en les pressant vivement, les adversaires de la
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doctrine nouvelle. Il prend d’abord à partie le demeurant de l’école sensualiste. Il combat pied à pied les théories de Cabanis, de Destutt de Tracy, de Volney, et d’autres plus récents. Il montre habilement l’insuffisance et l’inexactitude de leur psychologie, la fausseté de leurs principes moraux et politiques, gros, à leur insu, de conséquences déplorables, et dont leur âme honnête tâchait vainement de tirer tout le contraire de ce qui y était contenu. Se retournant ensuite contre l’école que représentaient MM. Joseph de Maistre, de Lamennais et de Bonald, il y fait la part de la vérité et de l’erreur avec une justice calme, mais exempte de faiblesse. Il ne lui en coûte pas de louer M. de Maistre d’avoir prêté aux questions philosophiques une sorte d’intérêt, de les avoir renouvelées, remises en honneur et popularisées par la manière originale, vive et forte, dont il les a traitées et exprimées. Il lui accorde la clarté et la fécondité; mais il n’aime ni son amertume ni ses mépris offensants. Il s’élève contre ses opinions, absolues souvent jusqu’à l’inhumanité, et il repousse avec énergie sa façon de comprendre le rôle du malheur dans le monde, théorie qui exagère démesurément l’importance du bourreau et qui n’aperçoit ici-bas ni épreuves salutaires ni divines excitations au progrès. Il a, pour caractériser M. de Lamennais, des expressions heureuses, frappantes même, quemous devons citer : « Génie d’une grande activité, » dit-il, né pour le combat, et combattant admirable- » ment avec les plus faibles armes ; chef d’une opposition » qu’il a créée et qu’il soutient seul; homme d’éclat. » plutôt que de secret, et plus propre à la prédication » hardie d’une doctrine qu’au maniement d’une affaire, » il paraît beaucoup moins un disciple des jésuites qu’un » élève brillant de Rousseau. » Cette chaleur, qui est
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presque de la verve, mais de la verve sans fiel et tempérée d’équité, anime plus d’une page de l’ouvrage. Le Globe en demanda, pour ses colonnes, des fragments inédits, et le public l’accueillit avec une faveur marquée.
Cependant la critique et l’histoire y étaient presque partout mêlées d’affirmation et de théorie. Dans le second volume, consacré aux penseurs spiritualistes, la théorie domine décidément. La science philosophique s’y montre avec les allures, les procédés, l’esprit libéral et les conclusions élevées qui déjà lui étaient devenues habituelles, grâce au talent et à l’influence des chefs du mouvement nouveau. C’est que le vrai penchant de M. Damiron le portait à la spéculation. Il était méditatif plus encore qu’historien. Presque tous les problèmes historiques tournent sous sa main, et se changent en questions et en discussions dogmatiques. Ainsi la conclusion de son Essai est un programme complet et développé de philosophie théorique. On y reconnaît le cadre, déjà rempli en plus d’un endroit, de son Cours. Ceux qui répètent à satiété que le spiritualisme s’est irrémédiatement claquemuré dans la psychologie n’ont qu’à lire cette conclusion. Ils y verront que, dès ses débuts, cette philosophie sentait parfaitement qu’elle devait peu à peu embrasser les principes fondamentaux de toutes les sciences. Mais elle connaissait la vanité des constructions hâtives, et dans un siècle où les sciences physiques et naturelles ont prodigieusement élargi le cercle de leurs analyses, elle attendait, pour en absorber les résultats, que les faits et les détails eussent été généralisés en loi plus certaines et plus fixes. En attendant, elle allait droit au plus pressé et au plus connu, c’est-à-dire à l’homme, à son essence, à ses fa-
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cultés, à sa destinée, à ses devoirs et à sa cause infinie. De là son caractère longtemps psychologique et moral.
Après d’humbles débuts en province, où il avait été successivement régent de seconde à Falaise, de rhétorique à Périgueux et professeur de philosophie à An. gers, appelé enfin à Paris, où était sa vraie place, et chargé de l’enseignement philosophique dans les collèges Charlemagne, Bourbon et Louis le Grand, M. Damiron s’appliqua avec un soin consciencieux à la psychologie et à la morale, sans loutefois négliger la logique, à laquelle est consacré le troisième volume de la première édition du Cours de philosophie, publiée de 1831 à 1836. La Psychologie eut une seconde édition en 1837, et la Morale en 18â2. La Logique eut aussi la sienne (1).
En ce qui touche l’essence, les phénomènes et les facultés de Pâme, M. Damiron organise, complète et précise en vue de l’enseignement plutôt qu’il n’invente. Ses maîtres et amis avaient cueilli la fleur des grandes questions. 11 importait de mettre en ordre ces premières acquisitions et de les répandre par des leçons élémentaires, quoique élevées. Toutefois, disciple des chefs de la doctrine, M. Damiron n’en est pas l’écho servile. 11 se fait une loi de retrouver à ses frais, par l’observation personnelle, tout ce qui lui a été transmis. Il repasse sur les traces de MM. Royer-Collard, Cousin et Jouffroy, mais parce qu’il s’est assuré que c’est le bon chemin, insistant d’ailleurs aux endroits rapidement parcourus avant lui, critiquant à l’occasion et ajoutant sans cesse quelque nouveau détail. 11 s’y montre encore lui-même par sa curiosité exacte et patiente, sa finesse sans sub-
(1) Celle seconde édition du Cours de philosophie a été publiée par la maison Hachette.
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tilité et par son style nuancé, sympathique, parfois ému jusqu’à attendrir le lecteur. Les pages où sont décrites les affections de l’àme présentent à un remarquable degré ces qualités attachantes.
Mais où M. Damiron déploie un talent vraiment personnel, c’est dans les questions de morale. Là sa finesse devient de la pénétration, sa solidité de la force, et son émotion de fonction souvent religieuse jusqu’à l’éloquence. C’est là son vrai terrain ; il le sait, il le sent ; il a hâte d’y arriver qnand il n’y est pas encore, d’y revenir quand il l’a quitté. En pleine psychologie, la morale le préoccupe déjà; il l’annonce, il l’esquisse, il l’appelle une psychologie mixte, et, contrairement à l’usage, il la place avant la logique, afin sans doute de retrouver plus promptement des principes qui étaient le pain de son âme, autant, pour le moins que l’aliment de son esprit. Tel est son amour pour la morale qu’il y ramène la logique et l’esthétique. 11 avoue en un endroit que, sans dédaigner la gloire, le mérite auquel il tient par-dessus tout est d’avoir, de près ou de loin, sur les opinions et les mœurs, une action qui contribue à les rendre meilleures et plus honnêtes. Est-ce donc à dire qu’en ce point tout fut à fonder? Non certes, et M. Cousin, dans ses Cours, avait posé, au nom de la raison, la loi du devoir, et en avait séparé d’une façon décisive la morale de l’intérêt et celle du plaisir. Mais il faut voir avec quelle abondance d’idées et de cœur M. Damiron développe et , j'ose le dire , féconde les principes de la science des mœurs. Ici, on nous permettra d’entrer dans quelques détails et de citer quelques fragments ; car, selon nous, il s’agit en ce moment de l’œuvre capitale de notre bon maître, du livre où, avec ses Souvenirs de vingt ans d’enseignement , il a le plus mis de cette ferme
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et grave conviction , de laquelle il a dit lui-même qu’elle était « son charme et sa puissance auprès de la jeunesse».
Avant d’être écrit, ou certainement pendant que l’auteur l’écrivait, le Cours de morale a été professé d’abord dans les lycées, puis dans la salle de conférences de l’École normale, et enfin à la Sorbonne, sous forme de Discours d' ouverture. Il est visible que ces Etudes s’adressent non pas à un public abstrait, mais à des âmes présentes, au fond desquelles le moraliste veut pénétrer. Or, à des âmes présentes, surtout à des âmes jeunes et toutes pleines d’espérance, il sera toujours impossible de faire accroire que l’homme, tel que Dieu l’a créé, n’a que le devoir tout seul pour fin, et que le bonheur n’est qu’un pur rêve. Certes, M. Damiron admire, et j’admire comme lui, la grandeur, la forte et mâle énergie du stoïcisme. Mais entre le stoïcisme qui nie la sensibilité et ses droits, et la morale de l’égoïsme et du plaisir qui, à la sensibilité et à ses joies, sacrifie la raison, il y a une doctrine plus complète et plus vraie, où se concilient ces deux points de vue extrêmes. En quelques pages auxquelles je renvoie le lecteur (1), M. Damiron présente cette doctrine dans son jour le plus pur. Il la résume excellemment en ces termes : » Forte à la fois de son autorité et de ses légitimes sé- » ductions, la morale du devoir et de l’amour vaut » mieux que le stoïcisme, qui pèche par trop de sévé- » rité ; mieux aussi que l’épicurisme, qui pèche par » trop de relâchement. L’un se fait respecter sans se » faire aimer, l’autre se fait aimer sans se faire respec- » ter. Pour elle, elle inspire en même temps le respect
(d) Morale, 2 e édition, page» 288 à 327.
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» et l’amour ; elle prend l’homme par toute sa uature ; » elle est vraiment la morale humaine (1). » C’est pourquoi dans toute la suite de ce livre d’une science saine, solide, réconfortante, si le devoir est invariablement affirmé comme la loi et la fin suprêmes de l’homme, le bonheur, ce bonheur sans pareil qui consiste à se réjouir d’avoir bien fait est constamment annoncé et promis comme la conséquence assurée du devoir. Car les stoïciens ont beau faire : «ils ne peuvent changer leur » nature, séparer ce que Dieu a uni, et empêcher leur » conscience de leur donner contentement lorsqu’elle » leur atteste une bonne vie (2). »
M. Damiron s’attache donc à faire aimer le devoir. Il parcourt à pas lents le cercle entier de nos obligations; il les décrit complaisamment, sans en dissimuler les difficultés, mais sans omettre non plus de marquer le surcroît de force qu’en apporte l’accomplissement, ni de dire de quelle satisfaction suave elles laissent le cœur inondé. La nature elle-même, aimée, respectée et comprise, lui paraît être une institutrice éloquente, dont les rigueurs, non moins que les bontés et les sourires, sont efficaces à nous conduire au bien et au bonheur. «Fille de Dieu comme nous, dit-il, notre sœur, notre » compagne, la nature ne sépare jamais sa destinée de » la nôtre.... ; d’autant plus excellente qu’il n’y a point » à craindre avec elle de caprice et d’inconstance, et » qu’elle donne tout ce qu’elle promet avec une régu- » larité providentielle.... Elle tend par ses misères à » développer en nous un nouveau genre de vertus, un
(1) Morale, pages 326-327.
(2) Ibid., page 324,
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» sentiment plus pressant, une recherche plus active de » Futile et du beau (1). »
D’autres qualités plus puissantes, plus éclatantes, distinguent les autres chefs de l’école spiritualiste. Mais cette veine de psychologie morale est bien il M.Damiron. Il y est fécond, varié, intéressant; il y est à l’aise; il y a une touche et un accent personnels. Aussi ne crut-il point l’avoir épuisée dans la Morale.
Fendant ses vingt ans d’enseignement à la Faculté des lettres de Paris, M. Damiron, comme l’exigeait le titre de sa chaire, s’occupa de la philosophie moderne, et, dans cette philosophie, il étudia surtout la grande école cartésienne. Malgré cette timidité naturelle dont il ne triomphait qu’imparfaitement, malgré ce défaut de facile expansion dont il a depuis fait l’aveu public avec franchise et simplicité, il avait un auditoire Adèle et attentif d’hommes mûrs, de jeunes gens et d’élèves de l’École normale. On aimait en lui le professeur consciencieux qui préparait fortement ses leçons ; on appréciait son exposition savante, et sa critique à laquelle le respect du génie n’enlevait rien de son indépendance. De cet enseignement sont sortis les deux importants volumes intitulés : Essai sur l’histoire de la philosophie en France au dix-septième siècle, et publiés en 1846 (2). Cependant, toujours pénétré de cette juste idée, que l’histoire de la philosophie n’est qu’un moyen, dont la théorie est le but, sollicité d’ailleurs continuellement par ses préférences secrètes, il prenait tous les ans pour sujet de sa leçon d’ouverture une question de morale ou de théo-
(1) Morale, 2 e édition, pages 131-135.
(2) Chez Hachette.
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dicée. Réunies en volume en 1859, les principales d’entre ces leçons forment aujourd’hui un livre d’une valeur sérieuse et rare, et qui couronne dignement l’œuvre du moraliste.
Nous ne pouvons analyser, même succinctement, dans cetle notice, les doctrines qu’embrassent ces précieux Souvenirs. Qu’il nous soit permis au moins d’en rappeler ou indiquer les pages les plus remarquables, celles qui ont trait à Y Epreuve, à i Immortalité de Pâme et à lu Providence. Ces trois questions se tiennent, et M. Damiron allait logiquement de l’une à l’autre.
Loin de nier le mal, la douleur, l’afïliclion, il les affirmait; il les dépeignait sous leurs formes les plus cruelles, les plus navrantes. Il les montrait du doigt partout et chez tous, et, appuyant sur les blessures, il n’hésitait pas à les faire saigner. Mais aussitôt il découvrait le progrès germant et l’espérance fleurissant au sein de la douleur, comme les plantes dans le sol qu'a tourmenté la charrue. « La leçon de la douleur, disait- » il, est excellente à suivre dans ses conséquences et » dans son rapport avec le bien ; elle l’est, non pas aux n yeux de la passion qu’elle blesse, mais à ceux de la » raison qui l’entend et l’apprécie. Bien supérieure à ce » titre au plaisir lui-même, à celui du moins qui n'est » pas lè prix et la suite de la vertu, et qui relâche et » amollit, au lieu de forlifler et d’affermir, la douleur, » au contraire, si elle déchire, ne flétrit pas, si elle » tourmente, elle ne dégrade pas, et, dans ses atteintes b même les plus dures, elle est toujours préférable » aux trompeuses séductions d’une félicité corruptrice. » Souffrir, pour qui sait souffrir, n’est jamais un vrai » mal, je veux dire une cause de vice et de dégradation,
M. PH. DAM1RON
» c’en est une au contraire de bien et de perfection (1).» Il ne voyait en conséquence dans la vie présente, dévolue tout entière à l’épreuve, que le nœud d’une existence dont le dénoûment est ailleurs, et il cherchait, avec précaution, mais non sans quelque confiance dans ses inductions morales, à se représenter quel serait notre état dans la patrie future. II parlait de ce principe, que chacun aura sa vie à venir en raison de sa vie passée, et ses religieuses contemplations lui inspiraient des pages émouvantes telles, par exemple, que celle-ci :
« Quand la mère (privée de son enfant par la mort,
» pour prix de sa résignation, recevrait dans l’autre » monde les joies d’une maternité divinement recréée,
» ou le bonheur de retrouver, mais cette fois pour l’é- » ternité, cet enfant tant pleuré, où serait l’inconsé- » quence ? La poésie chrétienne ne conçoit rien de plus » pur que la sereine béatitude de la mère du Dieu fait » homme ; pourquoi la mère de l’enfant fait ange ne » gouterait-elle pas quelque chose d’une pareille béati- » tude (2) ? »
On a coutume de démontrer la divine Providence par l’ordre, la beauté, l’organisation merveilleuse du monde. M. Damiron ne repoussait pas cette preuve sensible et populaire, mais il la croyait incomplète, et il préférait les arguments puisés dans la considération même de l’âme. La nature lui attestait les soins de la Providence, et cet éloquent témoignage, il l’acceptait. « Mais, s’é- » criait-il avec chaleur, l’âme n’a-t-elle pas aussi, comme » par une divine économie, et ses heureuses semences, » et son soleil, et ses saisons ? n’a-t-elle pas ses fleurs,
(1) Souvenirs de vingt ans d'enseignement, etc., pages 15 et 16. — Paris, 1859. A. Durand et Ladrange.
(2) Ibid., page 71 .
M. 1*11. DAM1UUN. iü‘J
» ses espérances et ses doux fruits? Génie, germes de a poésie, principes de raison, de science et de sagesse, » innocence, bons penchants, grâces de lumière et d’a- » mour, primitives dispositions et continuelles iinpul- » sions au beau, au vrai et au bien, n'êtcs-vous pas à la a fois des signes et des effets d’une action providentielle » bien autrement intelligible que celle qui peut paraître » dans le gouvernement de la nature (1) ? » En 1855, M. Cousin portait sur son ami le jugement suivant: M. Dainiron, de progrès en progrès, est devenu un des penseurs les plus purs; ses derniers écrits, surtout, offrent un heureux mélange d’élévation et d’onction. On y rencontre.... des pages entières d’un tour aisé et d’un coloris aimable qui rappellent parfois la manière de Nicole (2). Ceux qui reliront la Morale et les Souvenirs de vingt ans d' enseignement trouveront assurément que cet éloge n’a rien d’exagéré : peut-être même seront-ils tentés d’y ajouter quelque chose.
Certaines qualités de M. Dainiron, toujours un peu voilées dans l’amphithéâtre de la Faculté par cette réserve extrême et ces habitudes concentrées dont personne là ne le contraignait de sortir, certaines, dis-je, de ses meilleures qualités éclataient véritablement dans la petite et modeste salle des soutenances du doctorat. Excité par la discussion et même, quand il avait affaire à un candidat un peu résolu, aiguillonné par la contradiction, sûr d’ailleurs de l’attention sérieuse et compétente de ses confrères, c’était alovs comme un homme
(1) Souvenirs de vingt ans d’enseignement, etc., pages 15 et tü - — Paris, 1859. A. Durand et Ladrange.
(2) Premiers Essais, page 34G, 3 e édition. Paris, Librairie-Nouvelle. Voir aussi la 4 r édition chez Didier.
eu. léyèque. . 10
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nouveau. « Un sentiment impérieux et pressant l’ins- » pirait, lui faisait trouver des mouvements et (laissons- » le l’avouer lui-même) des élans, et parfois des bonheurs » d’expression ou de discussion auxquels sa chaire » n’était guère accoutumée (1). » Je pourrais citer tels de ces grands jours de la science, c’est le mot qu’il emploie, où son argumentation véhémente et sa parole animée de toute l’ardeur de sa conviction provoquèrent les applaudissements unanimes du public et de la Faculté. C’était ensuite, dans la salle des délibérations, à qui compléterait son succès en lui serrant la main et en lui faisant fête à l’envi. Mais tout à coup, redevenu l’homme du dedans, il acceptait ces félicitations avec la gratitude confuse et la modestie embarrassée d’un jeune débutant et on ne l’en aimait que davantage.
En 1836, M. Damiron était devenu membre de l’Institut. Il avait succédé à M. le comte Destutt de Tracy dans la section de philosophie de l’Académie des sciences morales et politiques. Pendant vingt-cinq ans, il y a largement payé son tribut d’activité, de recherches et de discussions. Particulièrement qualifié comme historien de la philosophie moderne, ses confrères lui confièrent le soin de rédiger notamment le rapport sur le concours relatif à la Philosophie cartésienne , où le prix fut divisé entre M. Francisque Bouillier et M. Bordas-Demoulin ; le rapport sur le concours ayant pour sujet l 'Examen des principaux systèmes modernes de théodicée, dont l’heureux lauréat fut M. Émile Saisset; et le concours sur la Philosophie de Leibniz, à la suite duquel la couronne a été partagée entre MM. Nourisson et Fouché de Careil. On sait ce que sont ces analyses de manuscrits en
(1) Souvenirs, préface, (>• xm.
M. PH. DAMIRON
général très-étendus. Le rapporteur, après avoir recueilli l’opinion des divers membres de la commission, et après s’en être formé une à lui-même, doit suivre pas à pas chacun des concurrents, peser ses théories, juger ses jugements, critiquer ses critiques, apprécier sa méthode et son style, et poser des conclusions sur lesquelles l’Académie tout entière est appelée à voter. Ces rapports, véritables ouvrages sur les questions les plus hautes» sont déjà dans le présent, et seront pour l’avenir, les lumineuses annales de la science. Chaque fois qu’il avait été chargé de cette tâche difficile et quelque peu ingrate, M. Damiron l’avait remplie avec autant de conscience délicate que de savoir et de solidité.
Mais, dans la liste de ses travaux académiques, une plus grande place revient à la suite de ses Mémoires sur la philosophie du dix-huitième siècle, qu’il continuait quand la mort l’a surpris et dont on a déjà deux forts volumes (i). Entre les détracteurs systématiques du dix-huitième siècle et ses admirateurs exaltés, M. Damiron a pris une position intermédiaire et élevée. C’est un procès philosophique qu’il instruit, et il y apporte les dispositions calmes, la raison tranquille (je ne dis pas indifférente) d’un juge impartial. Diderot, Helvetius, Saint-Lambert, pour ne citer que ceux-là, sont par lui pesés dans de justes balances. Quoique ce soient là des adversaires de la doctrine qu’il a embrassée, ou plutôt à cause même de cela, il s’étudie à signaler les services qu’ils peuvent avoir rendus et à distinguer en eux le cœur de l’intelligence. Ainsi, en se résumant sur Helvetius : « On peut donc bien séparer en lui, dit-il, la pen- » sée, qui n’est guère sienne, qu’il prend un peu partout
(1) Chez I.adrange.
M. l'If. DAMIRON.
» ot sans grand discernement, qu’il ne transforme guère, » et surtout qu’il ne corrige pas, la séparer, dis-je, du » cœur, de l’âme même, de l’intime personne, et ne pas » trop lui imputer l’une pour mieux estimer l’autre : » c’est là peut-être ce qu'il y a de plus convenable à faire » en sa faveur, pour lui assurer la part de justice hien- » veillante à laquelle, comme homme, il a un droit » incontestable. Mais, si on le confondait avec ses ouvra- » ges, si on ne le jugeait que par ses écrits, il faudrait j lui être moins doux et même le condamner avec une n ferme sévérité. Je suis donc heureux d’avoir pu faire » loyalement à son égard cette équitable distinction. »
A l’égard de M. Damiron, une semblable dislinction n’est point à faire, grâce à Dieu. Entre sa vie et ses idées, l’accord, je le répète, fut complet. Dans cette âme heureusement née, j’y consens, mais qui sut se gouverner, l’énergie de la conviction produisait l’acte, et l’acte, à son tour, par ses effets, confirmait et fortifiait la conviction. Il souhaitait vivement partager avec d’autres le bien que lui faisait la vérité. Il aspirait à pratiquer le plus souvent possible ce qu’il appelaitingénieusement la charité morale ou l’aumône philosophique. Sa foi dans la fécondité du vrai était active autant que profonde. 11 disait fermement que : « de » tout ouvrage de quelque valeur, quelle qu’en soit d’ail— » leurs la forme, il transpire infailliblement certaines » idées, certains principes, qui de degrés en degrés, de » diffusions en diffusions, finissent toujours par des- » cendre et parvenir jusqu’aux masses (1).» Pour hâter cette propagation si nécessaire et si lente, il accepta en 18â8 la mission, c’est ici le mot juste, de rédiger l’un
(l) M orale, préface, p. xxxi, 2 e édition.
M. PH. DAMIRON
des petits Traités qne le général Cavaignac avait demandés à l'Académie des sciences morales et politiques, et il choisit pour sujet de ce travail : la Providence (1). On y reconnaît, sous une forme plus simple, certaines pages de sa Morale et de ses Discours d'ouverture à la Faculté. Ces pures et consolantes leçons allèrent-elles à leur adresse? je l’ignore; mais ce que je sais, c’est qu’elles rencontrèrent des cœurs qu’elles ne cherchaient pas; c’est qu’elles y relevèrent l’espérance abattue. Et de là peut-être sont-elles depuis descendues en partie jusqu’où elles avaient visé. Il y a plus, avant même la publication de ce petit livre, les vérités qu’il contient avaient été proposées à toute unç population de rustiques ouvriers qui les avaient goûtées. Un commencement d’expérience et un premier succès avaient donné à l’auteur l’espoir de réussir encore.
Pendant ses vacances, en effet, M. Damiron allait se reposer à la campagne, chez des amis qui dirigeaient un vaste établissement d’industrie. Ceux-ci avaient eu la généreuse pensée de fonder dans leur maison même un asile et une école primaire plus aisée à fréquenter que l’école communale, située à une trop grande distance. C’était un piège où l’âme si excellemment charitable de M. Damiron ne pouvait manquer de se prendre ; et elle s’y prit au grand profit des ouvriers et de leurs enfants. Il commença par proposer aux ouvriers adultes et par instituer pour eux des séances de lectures. Trois fois par semaine, après le maigre repas du soir, hommes, femmes et enfants se réunissaient au son de la cloche. 11 préparait sa lecture par quelques réflexions, et la faisait suivre de quelques développements familiers qui
(1) Paris, 1S49. Pagnerre, Paulin, Firmin-Ridot,