M. PU. DAM1K0N
avaient trait à l'Ame, à la société, à la famille, à l’État, et par-dessus tout à Dieu et à sa providence. Il crut voir que ccs entretiens laissaient dans ces humbles esprits quelques bonnes impressions morales, et ainsi il fut amené à penser que son écrit sur la Providence pourrait convenir à des intelligences du même ordre. On le voit, ce livre avait fait ses preuves. Il sera compté à l’auteur comme un litre de gloire par ceux qui sentent en euxmêmes l’amour des faibles et des petits.
J’en dis autant de la dernière publication, si mince, si modeste de M. Damiron, et qui a pour titre : Conseils et allocutions, adressées à des enfants d'ouvriers et à leurs familles, dans les distributions de prix d’une école de village; nouveaux souvenirs d’enseignement, par M, Ph. Damiron, membre de l’Institut (1), etc., etc. Là respire tout entière son âme exquise. Dans une courte introduction, il raconte avec un abandon charmant, sans vanité et sans pruderie, l’histoire de celte chère école d’ouvriers, comment il y fonda une distribution de prix, comment il y fournissait lui-même les livres, les images et les cartes donnés en récompense aux plus appliqués, et comment il les distribuait lui-même, mais non sans avoir au préalable prononcé un petit discours. Les petits discours , voilà l’étoffe du livre, et cette étoffe est bonne, précieuse comme toujours. L’académicien s’y fait maître d’école, et il s’y montre instituteur accompli. Mais ce qui l’inspirait dans sa Sorbonne des champs, aussi bien qu’autrefois dans celle de Paris, c’était l’amour et le souci des âmes, « des âmes à éclairer, à édifier et à » toucher. » Une dernière fois, nous retrouvons ici le moraliste que nous avons déjà souvent signalé. Mais,
(1) Paris, t8C2. Hachette.
M. PH. DAMIRON
dans cette simple attitude, penché vers ces pauvres intelligences, réduisant la science à leur point sans amoindrir la vérité, mettant tout son cœur dans chacune de ses paroles, c’est plus qu’un moraliste à écouter, plus même qu’un sage à honorer : c’est un modèle à imiter.
M. Damiron était de ceux dont le progrès suit sans interruption la marche des années. Il eut rendu encore à la philosophie plus d’un service par ses écrits et par l’autorité de ses conseils; son affection, son caractère aimable et sûr, eussent encore donné bien des joies intimes à sa famille et à ses amis, surtout à cet ami qu’il ne quittait guère et auquel il manque aujourd’hui cruellement, M. Dubois, notre cher directeur de l’École normale. D’ailleurs, sa constitution, sans être robuste, était excellente, et il la dirigeait avec tant de prudence, ou plutôt de tempérance et de régularité, qu’on ne l’avait pas vu malade depuis plus de quarante-cinq ans. Rien donc ne faisait présager sa fin si brusque. Le samedi 11 janvier dernier (1), il a passé, sans traverser la crise de l’agonie, de la vie de l’épreuve à la vie sereine et couronnée, dont il se complaisait à sonder les mystères et à pressentir la félicité.
(Kcril on avril 1862, pour lo Journal de l'instruction publique.)
Nous sommes heureux d’annoncer à nos lecteurs la troisième édition de YEssai de philosophie religieuse de M. Émile Saisset. Nous n’avons point à faire connaître ce livre. Cette tâche a été parfaitement remplie ici même par M. Paul Janet, celui de ses élèves dont M. Émile Saisset a le plus sujet de s’enorgueillir. Mais le succès d’un tel ouvrage, traitant des questions si ardues dans un temps où retentissent tant de lamentations sur l’abandon prétendu de la haute philosophie, ce succès, disons-nous, a des causes qu’il importe de rechercher. C’est sur ces causes que nous nous proposons d’insister dans le présent article. Nous les trouvons à la fois dans les procédés qu’a adoptés l’école à laquelle appartient M. Saisset, et dans le talent de plus en plus ferme avec lequel l’éminent professeur continue l’œuvre de ses maîtres.
On se trompe, croyons-nous, lorsqu’on s’imagine
(l) Essai de philosophie religieuse. 3 édition. 2 vol. in-12. Chez Charpentier, 1862.
178 M. ÉM1J.E SÀ1SSET.
que, pour se renouveler, se déployer, ou se redresser elle-même, la philosophie a besoin de changer fréquemment de route. Oui, si le chemin où Ton est entré est mauvais ; non, s’il est excellent. Tourner le dos au but, c’est assurément varier sa marche, mais c’est aussi perdre son temps. Se jeter de côté dans des impasses, cela est moins dangereux, mais non moins inutile. Nous entendons souvent louer l’originalité de certains esprits qui, dit-on, savent déplacer les idées. Déplacet-on jamais les idées ? Nous ne savons ; mais on les éclaircit en s’approchant davantage de leurs objets, en observant mieux les réalités auxquelles elles correspondent. Or, quiconque se rapproche physiquement ou intellectuellement d’un objet qu’il voyait déjà, mais qu’il n’apercevait que confusément, et qui en acquiert ainsi une notion plus exacte, celui-là ne change pas de route, il poursuit son chemin.
Au commencement de ce siècle, et pendant les deux seules années qu’il ait consacrées à la philosophie, un vigoureux esprit, M. Royer-Collard, donna à cette science sa véritable méthode, ou plutôt il la lui rendit, car cette méthode était déjà dans le Discours de la méthode et dans les Méditations. Mais Descartes et ses disciples n’y avaient pas toujours été fidèles, et ce n’est pas excéder que de dire que les penseurs du dixhuitième siècle l’avaient presque absolument méconnue. Cette méthode consistait essentiellement dans l’emploi alternatif et opportun de l’observation au moyen de la conscience et de l’intuition rationnelle. C’étaient là les deux forces maîtresses auxquelles se joignaient, mais en s’y subordonnant, l’induction qui tire les lois des faits observés, et le raisonnement qui développe les conséquences renfermées dans les vérités de la raison.
M. ÉMILE SA1SSET. 179
Cette méthode, M. Royer-Collard l’appliqua avec tant de sagesse et de succès que, tout aussitôt, la philosophie française se sentit en possession d’un instrument incomparable, fort et souple, résistant et pénétrant; arme à deux fins, également utile à ceux qui veulent conquérir la vérité et à ceux qui défendent et protègent la vérité conquise.
Si, depuis cinquante ans passés, elle n'a jamais consenti ni à rejeter cette arme avec dédain, ni à la briser follement, c’est qu’elle a vu toutes les autres, dans le passé comme dans le présent, trahir les mains les plus habiles et lesplus vaillantes; c’est qu’au contraire, grâce & celle-là, elle a pu regagner tout le terrain perdu, et, quoique lentement, avancer toujours, sans reculer d’un pas.
Veut-on s’en assurer? Que l’on regarde à quel point le dix- septième siècle avait laissé, par exemple, la question fondamentale de la personnalité; que l’on considère ensuite jusqu’où l’ont poussée nos maîtres, et que l’on constate enfin quelle forme nette et, à certains égards, très-arrêtée, prend la solution de ce problème dans le livre de M. E. Saisset.
Cette question profondément engagée dans la célèbre querelle des universaux qui a tant agité le moyen âge, et qui, en réalité, n’était autre que celle du principe d’individuation, ne fut si longtemps inextricable et insoluble que par l’excessive influence de la philosophie d’Aristote. Nous ne pouvons prouver ici, mais nous nous proposons d’établir quelque jour que, dans la doctrine d’Aristote, où l’individu est un composé double de deux substances, ou de deux éléments, lesquels pris séparément ne sont rien, il n’y a ni individu, ni personnalité, ni par conséquent immortalité. Parti de cette
théorie, qu’il fut entraîné à ne traiter que logiquement, enfermé dans la double idée d’une forme qui n’existe plus sans la matière et d’une matière qui, sans la forme, est un pur néant, le moyen âge se consuma en efforts stériles autour de cette notion de l’individu qui fut pour lui comme une autre pierre philosophale.
C’était là un problème de métaphysique dont les données devaient être demandées, non certes aux Catégories , mais à la psychologie, c’est-à-dire à l’observation directe de l’âme par elle-même. Descartes et son Cogito, ergo sum placèrent cette investigation difficile à son véritable point de départ. De là, en allant droit devant lui, l’auteur du Discours de la Méthode avait les plus belles chances d’approcher singulièrement du but, et d’y toucher peut-être. Mais il dévia dès les premiers pas, emporté par la faculté géométrique qui prédominait eu lui. De plus, il observa incomplètement et comprit mal la volonté, cette manifestation éminente de la personne; il la confondit avec le jugement qui est un acte intellectuel passif. Par là et par sa doctrine de la création continuée, il inclina à dépouiller l’âme humaine de son énergie individuelle. Sur ses traces, et plus hardi que lui, Malebranche s’oublia jusqu’à dire que, loin d’agir, la volonté est agie. Leibniz rendit d’une main l’activité aux créatures en les considérant comme des forces toujours tendues et enveloppant l’effort alors même qu’elles ne l’accomplissent pas encore; mais, de l'autre, il la leur reprit ; car, on le sait, Y harmonie préétablie est la négation de toute action réciproque des forces ou entéléchics.
Ainsi , nous avons le droit de le dire, la notion exacte de l’individu et de la personne, les métaphysiciens du
M. ÉMILE SAlSSEÎ. 1ÔÎ
dix-septième siècle ne l’ont pas eue ; ou, s’ils l’ont eue, ils l’ont faussée ; ils l’ont énoncée en des termes qui la nient. Cette notion, le dix-huitième siècle l’a bien moins encore éclaircie et philosophiquement posée. C’est aux métaphysiciens du siècle actuel, c’est à nos maîtres que revient l’honneur d’avoir pénétré par l’analyse jusqu’à cette base invisible, et d’autant plus inébranlable de toute liberté jusqu’à ce type vivant de l’individualité finie à l’image duquel, infiniment agrandie, nous ne pouvons pas ne pas concevoir la personnalité libre et éternellement vivante de Dieu.
En effet, ne prenons que les plus illustres. Leur plus grand, leur plus constant effort n’est-il pas de fonder solidement et de maintenir en toute occasion, tantôt l’individualité humaine , tantôt l’individualité divine, tantôt l’une et l’autre, en présence l’une de l’autre, et sans absorber l’une dans l’autre ? Voyez M. Royer-Collard ; avec quelle autorité et quelle dialectique il défend, contre le scepticisme, la cause et le principe de causalité, et il rétablit ce moi substance, ce moi individuel que Condillac avait supprimé en l’appelant une collection de sensations ! Voyez M. de Biran résister judicieusement à son penchant pour Leibniz, et, dans son ouvrage capital (1), proclamer, au nom même des faits attestés par la conscience, ces rapports du corps avec l’àmc et de l’àme avec le corps qu’avait supprimés l'harmonie préétablie ? On composerait aisément un volume avec les fragments pleins de force et de chaleur que M. Cousin a répandus dans ses leçons et dans ses divers ouvrages contre l’unité des substances et l’indétermination de l’être absolu, et en faveur de la personne
(1) Nouvelles considérations sur les rapports du physique cl du moral de l’homme, publiées par M. V. Cousin. Paris, 1834, Ladrangc.
OU. LÉYÈflUE. H
que nous sommes. Enfin, ni M. Th. Jouffroy, ni M. Da-
miron n'ont fait défaut à cette cause qui leur était sacrée.
Aussi la doctrine du Dieu personnel et de l'Ame libre et responsable est-elle demeurée populaire en France. Toutefois, rien jamais en philosophie, n’est définitivement acquis. Comme la vie elle-même, la science est un combat ; et, semblables à certains chercheurs d'or, le chercheur de vérité doit avoir le fusil sur l’épaule en même temps que la pioche à la main, avec cette différence néanmoins que les armes philosophiques n’atteignent que les opinions et respectent les hommes. A peine victorieuse du sensualisme, la thèse capitale du spiritualisme se vit en butte aux attaques d'ennemis venus de différents points de l’horizon, mais surtout de cette Allemagne hégélienne qui avait trouvé parmi nous une si libérale hospitalité. Puis, à l'extrémité opposée, se dressa l’école positiviste, appuyée sur le sentiment de plus en plus vif des intérêts matériels, et soutenue par beaucoup de science et de talent. Il fallut donc recommencer la lutte.
C'est à ce moment que se dessine le rôle choisi et fidèlement rempli par M. Émile Saisset. Il débuta par la critique et bientôt s’y montra dialecticien habile, /polémiste vigoureux et, j’ose le dire, d’autant plus redoutable qu’il connaît mieux toute la puissance de la modération, il excelle à faire dans les systèmes qu’il examine, la juste part de la vérité et de l’erreur. A ceux qu’il réfute, à ceux-là même dont il diffère le plus, il ne marchande pas son admiration, s’ils la méritent. Les objections qu’il leur adresse, il se les propose à luimême, prêt à passer condamnation au cas où l’évidence serait de leur côté. Ajoutez que son style est clair, pur, s obre, substantiel, parfois discrètement coloré, d’une
sévère élégance et tout à fait approprié à l’exposition et à la discussion philosophiques. Ses Essais d'histoire, de morale et de critique, contiennent à cet égard des morceaux qui ont été très-remarqués et loués par les meilleurs juges comme des modèles du genre. 11 a relevé avec plus de soin que personne les qualités d’es- . - prit et de caractère des penseurs qu’il a combattus dans leurs idées. Pour ne parler que de Spinoza, il y a un accent ému dans les pages où M. Émile Saisset dépeint la vie modeste, la tempérance admirable, les mœurs irréprochables et aussi le courage civil de ce juif de génie, si souvent et si honteusement insulté, alors qu’une seule conduite était digne et juste envers lui : l’examen de sa doctrine.
Les qualités' que nous venons de signaler dans M.Em. Saisset s’accordent avec les dispositions d’esprit de notre temps et de notre pays. De tous côtés aujourd’hui on demande aux philosophes de dogmatiser, mais à la condition expresse que leur dogmatisme ressemble plus à de la critique qu’à de la théorie. Trop laisser voir qu’on parle de son chef, eût-on cent fois raison, c’est éveiller quelques sympathies peut-être, mais à coup sûr beaucoup de méfiance. L’auteur de Y Essai de philosophie religieuse n’a eu garde de ne pas le comprendre. H a compris non moins judicieusement que la doctrine qu’il embrasse n’était pas à fonder, et il avoue franchement l’avoir reçue des mains de M. Cousin et de M. Damiron ; il s’efforce uniquement et s’honore d’en continuer dans l’enseignement public la noble tradition (1). Toutefois, pour un esprit tel que le sien, continuer n’est pas répéter sous une forme un peu différente, c’est sur-
(1) Essai de philosophie religieuse, 3 e édition. Avant-propos.
tout approfondir, fortifier, organiser, et, autant que
possible développer. Et voilà ce qu’a tenté M. E. Saisset.
Ses maîtres, avant lui, nous le répétons, avaient étudié les grands systèmes modernes de théodicée au double point de vue de la personnalité divine et de l’individualité humaine, réfutant ce qui était contraire à ces vérités essentielles, retenant et consolidant ce qui était propre à les soutenir. Mais ces vues historiques profondes, ces morceaux de critique souvent décisive, étaient épars dans des volumes séparés, et cette diffusion leur ôtait quelque chose de leur force victorieuse. Notre auteur reprend à ses frais ce vaste et difficile travail, il lit les textes comme si personne ne les avait lus précédemment ; il les éclaire de tous les documents nouveaux découverts et publiés dans ces dernières années ; il exprime le plus pur de toutes ces doctrines, et le pèse avec la plus scrupuleuse attention. Il compose ainsi une œuvre d’histoire et de critique d’une rare et haute valeur, dont le tissu serré, la précision claire, quoique concentrée, et l’argumentation nerveuse satisfont ceux qui penchent de son côté, et doivent contraindre ses adversaires de bonne foi à compter sérieusement avec lui. Entre ces Études , qui remplissent tout le premier volume de la troisième édition, on remarquera particulièrement celles qui sont intitulées : Le panthéisme de Spinoza, et le Dieu de Newton. Il nous semble que rien n’existe d’égal à la première en fidélité, en exactitude, en netteté lumineuse (1). Quant à la seconde, nous avons vu avec le plus vif plaisir l’auteur y introduire
(t) Excepté cependant l’Introduction que M. E. Saisset lui-même a placée en tête de sa traduction des OEuvrcs de Spinoza, 2 e édition, Paris, 18üi. Charpentier.
M. ÉMILE SAISSET. I8f>
quelques-unes de ces notions de physique et d’astronomie, lesquelles, bien choisies et mises à leur place, sans vaine ostentation, étendent heureusement le champ de la critique philosophique et communiquent à la discussion une autorité et comme une saveur nouvelles. Pourtant notre sincérité et l’estime que nous faisons du talent de M. E. Saisset nous obligent à lui déclarer que cette nouvelle édition des Études a laissé debout, dans notre esprit, certains doutes assez graves qui avaient déjà soulevés nos anciennes lectures de ce bel ouvrage. Mais ces mêmes doutes, les Méditations, contenues dans le deuxième volume, les provoquent à notre sens, plus fortement encore, et nous arrivons aux Méditations.
Sur la plupart des principes énoncés dans cette partie dogmatique, nul désaccord entre M. Saisset et nous. Nous n’avons qu’à le remercier du fond du cœur de l’énergie et du courage avec lesquels il a défendu des idées qui nous sont chères, à l’encontre de ce génie de la négation qui se prend de très-bonne foi pour le suprême degré de la puissance intellectuelle, et qui menace de ne s’arrêter qu’au néant. M. Saisset court aux digues : il ferme à propos et à temps les brèches qu’ouvrait le flot destructeur. Là aussi est une des causes du succès de son livre. Ce qu’il conserve, ce qu’il maintient du fonds spiritualiste, nous le tenons pour incontestable. En est-il de même de ce qu’il y ajoute, même alors qu’il s’autorise de l’exemple des plus illustres penseurs?
Nous voudrions pouvoir le dire, mais nous ne le dirions pas sans manquer à ce que nous estimons être la vérité. Nous parlerons donc sans détour. Et d’abord nous rendrons hommage à la science et à la vigueur déployées
par l’auteur clans la Méditation sixième qui a pour titre : La Providence dans l'univers. M. E. Saisset repousse la doctrine d’un Dieu aveugle, d’un Dieu identique avec le hasard, de quelque nom qu’on le couvre et de quelque voile qu’on l’enveloppe. Dieu est infiniment l’ordre, et l’ordre qui est dans sa raison ineffable, il le répand dans l’univers, aussi bien dans l’admirable ensemble du tout que dans le détail des plus délicates parties. Partant, plus de monstres, selon M. Saisset, car un monstre ce ne serait pas moins qu’une victoire du hasard ou du désordre sur l’invincible volonté de la Providence. Nous connaissons cette doctrine que nous avons étudiée et goûtée dans la Tératologie de l’illustre et regretté Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Mais nous pensons qu’une réserve doit y être faite.. Oui, un monstre absolu est impossible et il n’existerait pas deux minutes, puisqu’en lui le désordre l’emporterait radicalement sur l’ordre, la mort sur la vie, le néant sur l’être. Ainsi tout être qui vit contient par cela seul plus d’ordre que de désordre : bien plus, la vertu mystérieuse de l’action providentielle y corrige, souvent dans une mesure considérable, les écarts de la force aveugle ou libre, et la science constate l’ordre le plus adorable jusque dans les plus tristes aberrations de la nature. Mais, répliqueronsnous, s’il y a eu écart, il y a eu déviation; s’il y a ordre rétabli, il y avait donc eu désordre commis. Ce n’est pas tout : si le désordre commis était complètement corrigé, la difformité ne serait jamais que passagère, tandis qu’elle est, hélas ! trop souvent persistante. Il y a donc dans l’univers des désordres physiques, et ces désordres, malgré les lois qui les dominent et les atténuent, méritent maintes fois le nom de monstruosités. La providence et la sagesse de Dieu en sont-elles at-
teintes? En aucune façon. C’est nous qui sommes ici les coupables. Notre liberté, finie et faillible, a été chargée de travailler, de concert avec la nature, à la perfection des êtres dont notre monde est peuplé, et à celle de notre propre corps. Or, ce monde qui nous a été confié, tantôt nous ne le gouvernons pas du tout, tantôt nous le gouvernons mal. De là le désordre, de là les monstruosités. En permettant qu’elles se produisent, la Providence nous avertit que nous avons mal géré notre domaine ; en les corrigeant sensiblement et en montrant par quelles voies les monstruosités feraient retour à l’ordre, la Providence nous donne une leçon de meilleure administration. Une science plus profonde et moins enthousiaste de ses récents progrès avouera qu’il y a des monstres ; elle enseignera aux hommes comment on en diminue le nombre, et, en connaissant mieux la responsabilité de l’homme en face de la nature, elle n’en proclamera que plus haut la bonté et la sagesse de Dieu qui nous a associés à son œuvre.
Toutefois, sur le point que nous venons de toucher, nous ne différons qu’en partie de M. Saisset. Au contraire, sur la question de l’infinité de l’univers, quelle que soit notre bonne volonté, et quelque effort que nous ayons fait pour découvrir l’évidence dans les arguments qu’il invoque, nous n’avons pu réussir à partager sa conviction. Nous n’objecterons point à l’auteur de Y Essai que l’infinité du monde entraîne l’identification du monde avec Dieu et, par conséquent, le panthéisme. Non, un infini d’étendue n’a rien de commun avec un infini de puissance purement spirituelle, et nous ne comprenons même pas que l’on ait eu recours contre M. Saisset à celte fin de non-recevoir. Nous entendons très-bien ce qu’il nous affirme avec Pascal : «Qu’il n’y
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a d'être infini que Pieu, mais que le monde n’en est pas moins un assemblage infini d’êtres finis. » C’est à celte formule que nous nous en tenons, et c’est aussi de là que jaillissent pour notre faible esprit des difficultés innombrables. Nous n’en indiquerons que quelquesunes, afin que, dans sa quatrième édition, notre éminent confrère nous aide à nous mettre en repos làdessus. Peut-être est-ce la faute de notre dure cervelle, mais un infini composé de parties finies nous semble absolument inadmissible; car enfin, comment le fout sera-t-il d’une autre nature que la somme des parties? Et dois-je, sur cette question, renoncer à un axiome du sens commun? Mais, reprend-on, il ne s’agit ici que d’une, infinité relative, impliquant divisibilité et succession. Soit : mais c’est là justement ce qui nous embarrasse. Infini relatif sonne, pour nous, comme infini fini. Notre sincère désir est de voir résolue l’antithèse de ces deux termes. Mais où donc en est la solution? Sera-t-elle dans cette réponse spécieuse et séduisante : que le monde doit être infini à titre d’expression de l’infini ? Relative , successive et divisible , cette expression demeure, quoi qu’on fasse, infiniment inadéquate à l’objet exprimé, et manque le but pour lequel on l’invoque. On nie que l’univers ait des limites dans l’étendue par cette raison que, s’il en avait, où s’arrêterait le monde commencerait le vide. L’impossibiliié, l’absurdité du vide est-elle donc ou un axiome ou une vérité démontrée? Pas encore. Et que deviendrait la théorie de l’infini de l’univers, si quelque habile physicien, comme M. Régnault, M. Babinetou M.Jamin, arrivait à fabriquer une machine pneumatique telle que le mercure fut au même niveau dans les deux branches de l’éprouvette? Ce n’est pas fait, dira-t-on ; attendons
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jusque-là. D’accord : attendons, en effet, jusqu’il ce moment, avant de prononcer définitivement qu’un espace vide est une pure abstraction de l’esprit, sans aucune réalité objective, quelle qu’elle soit. Mais, en attendant, la science physique, depuis Torricelli, ne semble-t-elle pas tendre de plus en plus à confirmer cette croyance à l’espace que plusieurs philosophes considèrent encore aujourd’hui comme une intuition de la raison, la moins faillible de toutes nos facultés de connaître?
Que M. Émile Saisset nous pardonne d’effleurer ainsi à la course une question qui réclamerait un volume. Qu’il veuille bien aussi ne point voir, dans celui qui écrit ces lignes, un adversaire opiniâtre, mais uniquement un homme qui a cherché la vérité sur ses traces et qui regrette vivement de ne l’avoir pas trouvée. Est-ce à dire que la question soit insoluble et que M. Saisset ait eu tort de l’agiter? Ni l’un ni l’autre. Poser ces problèmes épineux et redoutables, mais vastes et magnifiques, c’est agrandir la sphère d’action du spiritualisme, c’est, en quelque façon, lui donner de l’air et accroître ses forces par de rudes exercices. Ce n’est pas en remuant des brins de paille que l’on augmente sa vigueur. En outre, par ses profondes connaissances et par la trempe toute particulière de son esprit, M. E. Saisset est, à nos yeux, très-capable de dénouer quelques-unes au moins des difficultés que nous lui avons soumises. Parvenu qu’il est à la pleine maturité de son ferme talent, nous espérons qu’il reprendra un jour la question des limites de l’univers, et qu’il la conduira au delà du point où la laissent et son ouvrage et l’éclaircissement qu’il y a ajouté.
Cet éclaircissement, avec deux autres, l’un sur les
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preuves de l’existence de Dieu, l’autre sur la définition du panthéisme, porte h deux volumes cette nouvelle édition. Nous ne le cacherons pas, ces additions troublent quelque peu l’unité et l’harmonie primitives de l’ouvrage. La substance philosophique contenue dans les trois éclaircissements appartient au livre lui-même, et une refonte de quelques chapitres aurait pu, aurait dû peut-être l’y faire rentrer. Nous n’ignorons pas ce que de semblables remaniements exigent de labeur pénible ; mais on a le droit de beaucoup demander à M. Saisset, et nous sommes convaincus que ce nouvel effort eût communiqué un degré supérieur encore d’éclat et de force à celle de ses publications où il a le plus mis de sa sève propre et de ses éminentes qualités personnelles (1).
(1) Ces pages, nous l’avons déjà dit, furent publiées en avril 1862. Moins de deux ans après, celui à qui elles étaient consacrées, et qui nous en avait chaudement remercié, était emporté par une mort cruelle, dans le plein épanouissement de sa force philosophique. Avant de succomber, il avait donné au public un autre beau livre intitulé : Précurseurs et disciples de Descartes. Depuis que nous avons perdu cet éminent défenseur du spiritualisme, le frère de M. Émile Saisset a pieusement recueilli et fait imprimer les parties inédites de son œuvre. De là trois autres volumes tout récemment mis au jour : 1° Le scepticisme, — Ænésidème, Pascal, Kant — (chez Didier). 2° L’Ame et la Vie, suivi d’un Examen critique de l’Esthétique française (chez Germer Baillière). 3° Fragments et Discours (chez le même).