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SA VIE ET SES OUVRAGES

(Écrit en fi'vi icr IRAS, pour lo Journal de l'instruction publique.)

La mort de M. Damiron est, depuis celle deJouffroy, la perte la plus sensible qu’ait faite la philosophie française. La foule attristée d’hommes éminents et de fidèles disciples qui se pressaient à ses funérailles, les discours de M. Lélut et de M. Saisset, prononcés sur la tombe subitement ouverte de ce maître respecté, ont prouvé que la science et l’Université venaient d’étre cruellement frappées en sa personne. Au sein de l’Institut, comme auparavant dans l’enseignement des lycées, de l’École normale etde la Faculté, M. Damiron s’était fait une place k part. Quelle était cette place que nul entre ceux qui l’ont connu ne lui conteste? Par quelles facultés essentiellement personnelles de l’esprit, de l’âme et surtout

du cœur, par quels travaux infatigablement continués jusqu’à la dernière heure, enfin, par quelle vie sage, vertueuse, et en tous points conforme à ses nobles et religieuses doctrines, il avait graduellement, sans faste, sans la moindre ostentation, et sans aider à la fortune autrement que par l’étude, agrandi cette place vide aujourd’hui, je voudrais le dire ici en quelques pages. Pendant sa carrière, longue pourtant et parfaitement remplie, il n’a ni poursuivi ni peut-être obtenu tout ce qui lui revenait de renommée. C’est un devoir de pieuse justice à remplir sans retard, que de rappeler les titres qu’il s’était acquis à l’estime et à la vénération de quiconque croit que les pures lumières de la pensée sont un bienfait pour les hommes.

M. Damiron naquit le 10 mail79& à Belleville, dans le Beaujoulais. 11 a raconté lui-même ses humbles commencements dans un langage d’une candeur touchante (1). Dès l’enfance, son caractère le porta à la méditation. «Si penser sérieusement, quoique en enfant, » dit-il lui-même, est déjà comme un signe de vocation » philosophique, de bonne heure j’ai eu ce signe, car, » bien jeune, j’ai eu à penser, et j’ai pensé sérieusement; » l’âge de la raison vint vite pour moi. » L’aîné de dix enfants, dans une famille moins qu’aisée, sa mère tout entière aux plus petits, le confia à son aïeule, dont il a tracé avec amour le portrait que voici et qui, à plus d’un

égard, le rappelle lui-même : « La mère de mon

» père, femme pieuse, d’un grand sens, de beaucoup de » fermeté, de plus de douceur encore, d’une sollicitude » pleine de patience et de paix, et d’une tendresse que

(1) Souvenirs de vingt ans d’enseignement, Préface, p. 19 et suivantes, — Paris, Durand et I.adrange, 1859.

» rien ne troublait ni ne fatiguait. Si quelque chose a » pu me donner l’idée du sage sans la science, c’est cette » âme qui savait si peu, si peu du moins par les livres, » et qui savait tant par le cœur ; qui n’avait guère d’au- » Ires lumières que celles de la conscience, mais les » avait si calmes et si pures et les communiquait si » simplement. C’était là son autorité, et elle en avait

» beaucoup Le soir, par exemple, aux longues veil—

» lées de l’hiver, près du foyer, ou, quand il faisait » grand froid, dans la tiède atmosphère de l’étable à

» bœufs, en un lieu disposé pour cet usage, clic—

» môme, sa quenouille en main, elle m’avait à côté » d’elle, sous son impression, en quelque sorte, me » parlant peu, mais ne me disant rien qui ne me restât » dans l’esprit, m’avertissant, me conduisant d’un mot, » d’un signe de tète, d’un sourire. » Cette société, grave dans sa douceur maternelle, fut pour lui l’école du recueillement. Son père, ancien militaire et homme de bien, qui souffrait de n’avoir pas reçu d’instruction, lui donna le goût de l’étude, et surtout l’habitude du respect de soi et d’une certaine réserve qu’il poussa peutêtre un peu loin, et que plus tard, ainsi qu’il le remarque, on a pu prendre pour de la froideur, bien que ce ne fût qu’un constant effort pour se contenir et s’observer. Les gênes intimes du foyer domestique, tantôt aperçues par ses yeux d’enfant, tantôt devinées seulement, mais toujours péniblement ressenties, l’instruisirent à réfléchir aux épreuves de la vie. 11 y apprit à se contenter d’une existence « sans fêtes ni joies mondaines. » Le collège, où sa nature sensible n’endura pas sans larmes la privation des caresses de la famille, l’exerça mieux encore à celte concentration en soimême, qui est une partie de la discipline philosophique.

15H M. l'H. DAMIRON.

Mais, si cette disposition est pour le penseur une force, elle peut aussi devenir un danger lorsqu’elle l’isole par trop des salutaires excitations du dehors. Hesté dans sa province et livré à lui-même, M. Damiron ne serait-il pas tombé du côté où il penchait? N’aurait-il pas caché et trop ralenti, sinon arrêté, le mouvement de ses qualités propres ? Il est permis de le conjecturer. Heureusement il vint à Paris vers le milieu de ses études, et là, d’abord dans une institution particulière, puis au lycée Charlemagne, enfin à l’École normale, il eut pour camarade et condisciple, ensuite pour professeur, toujours pour ami, l’homme le plus capable de le contraindre à se déployer et produire tout entier. Les adversaires ne font jamais défaut aux grands talents. M. V. Cousin a donc eu beaucoup d’adversaires, plus ou moins clairvoyants, plus ou moins justes, et qui ne se sont pas précisément appliqués à le ménager. Mais ce qu’ils n’ont pu lui refuser, entre autres mérites, c’est une puissance supérieure d’entraîner les autres du côté où il va lui-même, un coup d’œil rare qui discerne les aptitudes particulières, et l’autorité nécessaire pour les lancer dans leurs voies. Avec l’amitié sincère et dévouée de M. Cousin, M. Damiron sut accepter ses vives impulsions, et, en toute occasion, il s’est plu à proclamer ce qu’il lui a dû de progrès intellectuels et surtout philosophiques.

L’histoire de la pensée pendant le siècle actuel ne séparera pas plus les noms de MM. Cousin, Jouffroy et Damiron, que ceux de MM. Maine de Biran, Rover- Collard et Laromiguière. Ceux-ci avaient préparé ce que ceux-là travaillèrent ensuite, chacun pour sa part, à étendre et à consolider. La postérité dira, si elle est d’une impartialité sincère, que ces hommes éminents

donnèrent h la France une philosophie singulièrement appropriée à notre génie national, traditionnelle et progressive à la fois; appuyée du côté du passé sur toutes les vérités que le temps, ne pouvant les détruire, a périodiquement ramenées ; ouverte du côté de l’avenir, par les larges échappées de la conscience, à toutes les réformes et à tous les développements. On a beau la méconnaître, la défigurer à plaisir, la représenter courbée sur des textes et ne sachant que les grouper, ou condamnée à ne décrire qu’un homme abstrait, sans rapport aucun avec la société et avec la nature ; elle répond en n’employant l’histoire que comme une manifestation de la conscience universelle, et en ajoutant aux intuitions vraies de la philosophie permanente les intuitions rigoureusement éprouvées de la conscience individuelle et vivante. A une société justement jalouse de tous les droits de la liberté de conscience, et où se coudoient tous les cultes et se rencontrent toutes les nations, elle offre un ample courant d’idées communes sur lequel les esprits d’origine et d’éducation diverses, peuvent, sans s’entre-heurter, tendre d’accord vers les fins les plus hautes de la civilisation. Loin de s’estimer achevée et close, son effort constant est de s’agrandir par des accroissements graduels, et d’autant moins périlleux que, pour les admettre, elle n’a pas besoin de briser ses cadres, mais seulement de les dilater.

Telle l’avaient fondée et voulue les maîtres de M. Damiron. Telle aussi nous la trouvons dans son premier ouvrage, Y Essai sur l'histoire de la philosophie au dixneuvième siècle, qui parut en 1828, et qui, en 1834, parvenait à sa troisième édition. C’est assurément là un livre de critique, et même de polémique. L’auteur y réfute, en les pressant vivement, les adversaires de la

doctrine nouvelle. 11 prend d’abord à partie le demeurant de l’école sensualisle. II combat pied à pied les théories de Cabanis, de Destutt de Tracv, de Volney, et d’autres plus récents. Il montre habilement l’insuffisance et l’inexactitude de leur psychologie, la fausseté de leurs principes moraux et politiques, gros, à leur insu, de conséquences déplorables, et dont leur âme honnête tâchait vainement de tirer tout le contraire de ce qui y était contenu. Se retournant ensuite contre l’école que représentaient MM. Joseph de Maistre, de Lamennais et de Bonald, il y fait la part de la vérité et de l’erreur avec une justice calme, mais exempte de faiblesse. Il ne lui en coûte pas de louer M. de Maistre d’avoir prêté aux questions philosophiques une sorte d’intérêt, de les avoir renouvelées, remises en honneur et popularisées par la manière originale, vive et forte, dont il les a traitées et exprimées. Il lui accorde la clarté et la fécondité; mais il n’aime ni son amertume ni ses mépris offensants. Il s’élève contre ses opinions, absolues souvent jusqu’à l’inhumanité, et il repousse avec énergie sa façon de comprendre le rôle du malheur dans le monde, théorie qui exagère démesurément l’importance du bourreau et qui n’aperçoit ici-bas ni épreuves salutaires ni divines excitations au progrès. Il a, pour caractériser M. de Lamennais, des expressions heureuses, frappantes même, que nous devons citer : « Génie d’une grande activité, » dit-il, né pour le combat, et combattant admirable- » ment avec les plus faibles armes; chef d’une opposition » qu’il a créée et qu’il soutient seul ; homme d’éclat » plutôt que de secret, et plus propre à la prédication » hardie d’une doctrine qu’au maniement d’une affaire, » il paraît beaucoup moins un disciple des jésuites qu’un » élève brillant de Rousseau. » Cette chaleur, qui est

presque de la verve, mais de la verve sans fiel et tempérée d’équité, anime plus d’une page de l’ouvrage. Le Globe en demanda, pour ses colonnes, des fragments inédits, et le public l’accueillit avec une faveur marquée.

Cependant la critique et l’histoire y étaient presque partout mêlées d’aftirmation et de théorie. Dans le second volume, consacré aux penseurs spiritualistes, la théorie domine décidément. La science philosophique s’y montre avec les allures, les procédés, l’esprit libéral et les conclusions élevées qui déjà lui étaient devenues habituelles, grâce au talent et à l’influence des chefs du mouvement nouveau. C’est que le vrai penchant de M. Damiron le portait à la spéculation. Il était méditatif plus encore qu’historien. Presque tous les problèmes historiques tournent sous sa main, et se changent eu questions et en discussions dogmatiques. Ainsi la conclusion de son Essai est un programme complet et développé de philosophie théorique. On y reconnaît le cadre, déjà rempli en plus d’un endroit, de son Cours. Ceux qui répètent à satiété que le spiritualisme s’est irrémédiatement claquemuré dans la psychologie n’ont qu’à lire cette conclusion. Ils y verront que, dès ses débuts, cette philosophie sentait parfaitement qu’elle devait peu à peu embrasser les principes fondamentaux de toutes les sciences. Mais elle connaissait la vanité des constructions hâtives, et dans un siècle où les sciences physiques et naturelles ont prodigieusement élargi le cercle de leurs analyses, elle attendait, pour en absorber les résultats, que les faits et les détails eussent été généralisés en loi plus certaines et plus fixes. En attendant, elle allait droit au plus pressé et au plus connu, c’est-à-dire à l’homme, à son essence, à ses fa-

M. l'H. DAMIKON.

rultés. à s i destinée, à scs devoirs et à sa cause infinie. De là son caractère longtemps psychologique et moral.

Après d’humbles débuts en province, où il avait été successivement régent de seconde à Falaise, de rhétorique à Périgueux et professeur de philosophie à An. gers, appelé enfin à Paris, où était sa vraie place, et chargé de l'enseignement philosophique dans les collèges Charlemagne, Bourbon et Louis le Grand, M. Damiron s’appliqua avec un soin consciencieux à la psychologie et à la morale, sans toutefois négliger la logique, à laquelle est consacré le troisième volume de la première édition du Cours de philosophie, publiée de 1831 à 1836. La Psychologie eut une seconde édition en 1837, et la Morale en 18à2. La Logique eut aussi la sienne (1).

En ce qui touche l’essence, les phénomènes et les facultés de l’àme, M. Damiron organise, complète et précise en vue de l’enseignement plutôt qu’il n’invente. Ses maîtres et amis avaient cueilli la fleur des grandes questions. Il importait de mettre en ordre ces premières acquisitions et de les répandre par des leçons élémentaires, quoique élevées. Toutefois, disciple des chefs de la doctrine, M. Damiron n’en est pas l’écho servile. Il se fait une loi de retrouver à ses frais, par l’observation personnelle, tout ce qui lui a été transmis. Il repasse sur les traces de MM. Boyer-Collard, Cousin et Jouffroy, mais parce qu’il s’est assuré que c’est le bon chemin, insistant d’ailleurs aux endroits rapidement parcourus avant lui, critiquant à l’occasion et ajoutant sans cesse quelque nouveau détail. Il s’y montre encore lui-méme par sa curiosité exacte et patiente, sa finesse sans sub-

(1) Cette seconde édition du Couru de philosophie a été publiée par la maison Hachette.

M. PH. DAMIKON.

t liS

tilité et par son style nuancé, sympathique, parfois ému jusqu’à attendrir le lecteur. Les pages où sont décrites les affections de l’âme présentent à un remarquable degré ces qualités attachantes.

Mais où M. Damiron déploie un talent vraiment personnel, c’est, dans les questions de morale. Là sa finesse devient de la pénétration, sa solidité de la force, et son émotion de l’onction souvent religieuse jusqu’à l’éloquence. C’est là son vrai terrain ; il le sait, il le sent; il a hâte d’y arriver qnand il n’y est pas encore, d’y revenir quand il l’a quitté. En pleine psychologie, la morale le préoccupe déjà; il l’annonce, il l’esquisse, il l’appelle une psychologie mixte, et, contrairement à l’usage, il la place avant la logique, afin sans doute de retrouver plus promptement des principes qui étaient le pain de son âme, autant, pour le moins que l’aliment de son esprit. Tel est son amour pour la morale qu’il y ramène la logique et l’esthétique. Il avoue en un endroit que, sans dédaigner la gloire, le mérite auquel il tient par-dessus tout est d’avoir, de près ou de loin, sur les opinions et les mœurs, une action qui contribue à les rendre meilleures et plus honnêtes. Est-ce donc à dire qu’en ce point tout fût à fonder? Non certes, et M. Cousin, dans ses Cours, avait posé, au nom de la raison, la loi du devoir, et en avait séparé d’une façon décisive la morale de l’intérêt et celle du plaisir. Mais il faut voir avec quelle abondance d’idées et de cœur M. Damiron développe et , j'ose le dire , féconde les principes de la science des mœurs. Ici, on nous permettra d’entrer dans quelques détails et de citer quelques fragments ; car, selon nous, il s’agit en ce moment de l’œuvre capitale de noire bon maître, du livre où, avec ses Souvenirs de vingt ans d’enseignement , il a le plus mis de cette ferme

IG4 M. Ml. DAMIKON.

et grave conviction , de laquelle il a dit lui-même qu’elle était « son charme et sa puissance auprès de la jeunesse».

Avant d’être écrit, ou certainement pendant que l’auteur l’écrivait, le Cours de morale a été professé d’abord dans les lycées, puis dans la salle de conférences de l’École normale, et enfin à la Sorbonne, sous forme de Discours d'ouverture. Il est visible que ces Etudes s’adressent non pas à un public abstrait, mais à des âmes présentes, au fond desquelles le moraliste veut pénétrer. Or, à des âmes présentes, surtout à des âmes jeunes et toutes pleines d’espérance, il sera toujours impossible de faire accroire que l’homme, tel que Dieu l’a créé, n’a que le devoir tout seul pour fin, et que le bonheur n’est qu’un pur rêve. Certes, M. Damiron admire, et j’admire comme lui, la grandeur, la forte et mâle énergie du stoïcisme. Mais entre le stoïcisme qui nie la sensibilité et ses droits, et la morale de l’égoïsme et du plaisir qui, à la sensibilité et à ses joies, sacrifie la raison, il y a une doctrine plus complète et plus vraie, où se concilient ces deux points de vue extrêmes. En quelques pages auxquelles je renvoie le lecteur (1), M. Damiron présente cette doctrine dans son jour le plus pur. Il la résume excellemment en ces termes : » Forte à la fois de son autorité et de ses légitimes sé- » duclions, la morale du devoir et de l’amour vaut » mieux que le stoïcisme, qui pèche par trop de sévé- » rité ; mieux aussi que l’épicurisme, qui pèche par » trop de relâchement. L’un se fait respecter sans se » faire aimer, l’autre se fait aimer sans se faire respec- » ter. Pour elle, elle inspire en même temps le respect

(1) Morale, 2 e édition, pages 288 à 327.

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» et l’amour ; elle prend l’homme par foule sa nature ; » elle est vraiment la morale humaine (1). » C’est pourquoi dans toute la suite de ce livre d’une science saine, solide, réconfortante, si le devoir est invariablement affirmé comme la loi et la tin suprêmes de l’homme, le bonheur, ce bonheur sans pareil qui consiste à se réjouir d’avoir bien fait est constamment annoncé et promis comme la conséquence assurée du devoir. Car les stoïciens ont beau faire : « ils ne peuvent changer leur » nature, séparer ce que Dieu a uni, et empêcher leur » conscience de leur donner contentement lorsqu’elle » leur atteste une bonne vie (2). »

M. Damiron s’attache donc à faire aimer le devoir. Il parcourt à pas lents le cercle entier de nos obligations; il les décrit complaisamment, sans en dissimuler les difficultés, mais sans omettre non plus.de marquer le surcroît de force qu’en apporte l’accomplissement, ni de dire de quelle satisfaction suave elles laissent le cœur inondé. La nature elle-même, aimée, respectée et comprise, lui paraît être une institutrice éloquente, dont les rigueurs, non moins que les bontés et les sourires, sont efficaces à nous conduire au bien et au bonheur. « Fille de Dieu comme nous, dit-il, notre sœur, noire » compagne, la nature ne sépare jamais sa destinée de b la nôtre....; d’autant plus excellente qu’il n’y a point b à craindre avec elle de caprice et d’inconstance, et b qu’elle donne tout ce qu’elle promet avec une régub larité providentielle.... Elle tend par ses misères à b développer en nous un nouveau genre de vertus, un

(1) Morale, pages 326-327.

(2) Ibid., page 324,

toi

M. PH. ÜAMIRON.

» sentiment plus pressant, une recherche plus active de » l’utile et du beau (1). »

D’autres qualités plus puissantes, plus éclatantes, distinguent les autres chefs de l’école spiritualiste. Mais cette veine de psychologie morale est bien à M.Damiron. 11 y est fécond, varié, intéressant; il y est à l’aise ; il y a une touche et un accent personnels. Aussi ne crut-il point l’avoir épuisée dans la Morale.

Pendant ses vingt ans d’enseignement à la Faculté des lettres de Paris, M. Damiron, comme l’exigeait le tilre «le sa chaire, s’occupa de la philosophie moderne, et, dans cette philosophie, il étudia surtout la grande école cartésienne. Malgré cette timidité naturelle dont il ne triomphait qu’imparfaitement, malgré ce défaut de facile expansion dont il a depuis fait l’aveu public avec franchise et simplicité, il avait un auditoire Adèle et attentif d’hommes mûrs, de jeunes gens et d’élèves de l’École normale. On aimait en lui le professeur consciencieux qui préparait fortement ses leçons ; on appréciait son exposition savante, et sa critique à laquelle le respect du génie n’enlevait rien de son indépendance. De cet enseignement sont sortis les deux importants volumes intitulés: Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-septième siècle, et publiés en 1846 (2). Cependant, toujours pénétré de cette juste idée, que l’histoire de la philosophie n’est qu’un moyen, dont la théorie est le but, sollicité d’ailleurs continuellement par ses préférences secrètes, il prenait tous les ans pour sujet de sa leçon d’ouverture une question de morale ou de théo-

(1) Morale, 2° édition, pages 134-135.

(2) Chez Hachette.

M. PH. ÜAMIK0N.

dicée. Réunies eu volume en 1859, les principales d’entre ces leçons forment aujourd’hui un livre d’une valeur sérieuse et rare, et qui couronne dignement l’œuvre du moraliste.

Nous ne pouvons analyser, même succinctement, dans cette notice, les doctrines qu’embrassent ces précieux Souvenirs. Qu’il nous soit permis au moins d’en rappeler ou indiquer les pages les plus remarquables, celles qui ont trait à Y Epreuve, à l' Immortalité de l’âme et à la Providence. Ces trois questions se tiennent, et M. Damiron allait logiquement de l’une à l’autre.

Loin de nier le mal, la douleur, l'affliction, il les affirmait; il les dépeignait sous leurs formes les plus cruelles, les plus navrantes. Il les montrait du doigt partout et chez tous, et, appuyant sur les blessures, il n’hésitait pas à les faire saigner. Mais aussitôt il découvrait le progrès germant et l’espérance fleurissant au sein de la douleur, comme les plantes dans le sol qu’a tourmenté la charrue. « La leçon de la douleur, disait- » il, est excellente à suivre dans ses conséquences et » dans son rapport avec le bien ; elle l’est, non pas aux » yeux de la passion qu’elle blesse, mais à ceux de la » raison qui l’entend et l’apprécie. Bien supérieure 5 ce » titre au plaisir lui-même, à celui du moins qui n’est » pas le prix et la suite de la vertu, et qui relâche el » amollit, au lieu de fortifier et d’affermir, la douleur, » au contraire, si elle déchire, ne flétrit pas, si elle « tourmente, elle ne dégrade pas, et, dans ses atteintes » même les plus dures, elle est toujours préférable » aux trompeuses séductions d’une félicité corruptrice. » Souffrir, pour qui sait souffrir, n’est jamais un vrai » mal, je veux dire une cause de vice et de dégradation,

i ü8 M. 1*11. DAM1R0N.

» c’en est une au contraire de bien et de perfection (1).» Il ne voyait en conséquence dans la vie présente, dévolue tout entière à l’épreuve, que le nœud d’une existence dont le dénoùment est ailleurs, et il cherchait, avec précaution, mais non sans quelque confiance dans ses inductions morales, à se représenter quel serait notre état dans la patrie future. 11 parlait de ce principe, que chacun aura sa vie à venir en raison de sa vie passée, et ses religieuses contemplations lui inspiraient des pages émouvantes telles, par exemple, que celle-ci : « Quand la mère (privée de son enfant par la mort, » pour prix de sa résignation, recevrait dans l’autre » monde les joies d’une maternité divinement recréée, » ou le bonheur de retrouver, mais cette fois pour l’é- » ternité, cet enfant tant pleuré, où serait l’inconsé- » quence ? La poésie chrétienne ne conçoit rien de plus » pur que la sereine béatitude de la mère du Dieu fait » homme ; pourquoi la mère de l’enfant fait ange ne » gouterait-elle pas quelque chose d’une pareille béali- » tude (2) ? »

On a coutume de démontrer la divine Providence par l’ordre, la beauté, l’organisation merveilleuse du monde. M. Damiron ne repoussait pas cette preuve sensible et populaire, mais il la croyait incomplète, et il préférait les arguments puisés dans la considération même de l’Ame. La nature lui attestait les soins de la Providence, et cet éloquent témoignage, il l’acceptait. « Mais, s'é- » criait-il avec chaleur, l’âme n’a-t-elle pas aussi, comme » par une divine économie, et ses heureuses semences, » et son soleil, et ses saisons? n’a-t-elle pas ses fleurs,

(1) Souvenirs de vingt ans d'enseignement, etc., pages 15 et 16. — Paris, 1859. A. Durand et Ladrange.

(2) Ibid., page 71.

» ses espérances et ses doux fruits? Génie, germes de a poésie, principes de raisorî, de science et de sagesse, » innocence, bons penchants, grâces de lumière et d’a- » mour, primitives dispositions et continuelles impul- » sions au beau, au vrai et au bien, n’êtes-vous pas à la » fois des signes et des effets d’une action providentielle » bien autrement intelligible que celle qui peut paraître » dans le gouvernement de la nature (1) ?» En 1855, M. Cousin portait sur son ami le jugement suivant: M. Damiron, de progrès en progrès, est devenu un des penseurs les plus purs; ses derniers écrits, surtout, offrent un heureux mélange d’élévation et d’onction. On y rencontre.... des pages entières d’un tour aisé et d’un coloris aimable qui rappellent parfois la manière de Nicole (2). Ceux qui reliront la Morale et les Souvenirs de vingt ans d' enseignement trouveront assurément que cet éloge n’a rien d’exagéré : peut-être même seront-ils tentés d’y ajouter quelque chose.

Certaines qualités de M. Damiron, toujours un peu voilées dans l’amphithéâtre de la Faculté par cette réserve extrême et ces habitudes concentrées dont personne là ne le contraignait de sortir, certaines, dis-je, de ses meilleures qualités éclataient véritablement dans la petite et modeste salle des soutenances du doctorat. Excité par la discussion et même, quand il avait affaire à un candidat un peu résolu, aiguillonné par la contradiction, sûr d’ailleurs de l’attention sérieuse et compétente de ses confrères, c’était alors comme un homme

(1) Souvenirs de vingt ans d'enseignement, etc., pages 15 et 16 — Paris, 1859. A. Durand et Ladrange.

(2) Premiers Essais, page 346, 3" édition. Paris, Librairie-Nouvelle. Voir aussi la 4 r édition chez Didier.

170 M. PH. DAMIROK.

nouveau. « Un senliment impérieux et pressant l’ins- »> pirait, lui faisait trouver des mouvements et (laissons- » le l’avouer lui-même) des élans, et parfois des bonheurs » d’expression ou de discussion auxquels sa chaire » n’était guère accoutumée (1). » Je pourrais citer tels de ces grands jours de la science, c’est le motqu'il emploie, où son argumentation véhémente et sa parole animée de toute l’ardeur de sa conviction provoquèrent les applaudissements unanimes du public et de la Faculté. C’était ensuite, dans la salle des délibérations, à qui compléterait son succès en lui serrant la main et en lui faisant fête à l’envi. Mais tout à coup, redevenu l’homme du dedans, il acceptait ces félicitations avec la gratitude confuse et la modestie embarrassée d’un jeune débutant et on ne l’en aimait que davantage.

En 1836, M. Damiron était devenu membre de l’Institut. H avait succédé à M. le comte Destutt de Tracy dans la section de philosophie de l’Académie des sciences morales et politiques. Pendant vingt-cinq ans, il y a largement payé son tribut d’activité, de recherches et de discussions. Particulièrement qualifié comme historien de la philosophie moderne, scs confrères lui confièrent le soin de rédiger notamment le rapport sur le concours relatif à la Philosophie cartésienne, où le prix fut divise entre M. Francisque Bouillier et M. Bordas-Demoulin; le rapport sur le concours ayant pour sujet V Examen des principaux systèmes modernes de théodicée, dont l’heureux lauréat fut M. Émile Saissct; et le concours sur la I Philosophie de Leibniz , à la suite duquel la couronne a I été partagée entre MM. Nourisson et Fouché de Careil. On sait ce que sont ces analyses de manuscrits en

(1) Souvenirs, préface, p< xm.

général très-étendus. Le rapporteur, après avoir recueilli l'opinion des divers membres de la commission, et après s'en être formé une à lui-méme, doit suivre pas à pas chacun des concurrents, peser ses théories, juger ses jugements, critiquer ses critiques, apprécier sa méthode et son style, et poser des conclusions sur lesquelles l’Académie tout entière est appelée à voter. Ces rapports, véritables ouvrages sur les questions les plus hautes* sont déjà dans le présent, et seront pour l’avenir, les lumineuses annales de la science. Chaque fois qu'il avait été chargé de cette tâche difficile et quelque peu ingrate, M. Damiron l'avait remplie avec autant de conscience délicate que de savoir et de solidité.

Mais, dans la liste de ses travaux académiques, une plus grande place revient à la suite de ses Mémoires sur la philosophie du dix-huitième siècle, qu’il continuait quand la mort l’a surpris et dont on a déjà deux forts volumes (1). Entre les détracteurs systématiques du dix-huitième siècle et ses admirateurs exaltés, M. Damiron a pris une position intermédiaire et élevée. C’est un procès philosophique qu’il instruit, et il y apporte les dispositions calmes, la raison tranquille (je ne dis pas indifférente) d’un juge impartial. Diderot, Helvetius, Saint-Lambert, pour ne citer que ceux-là, sont par lui pesés dans de justes balances. Quoique ce soient là des adversaires de la doctrine qu’il a embrassée, ou plutôt à cause même de cela, il s’étudie à signaler les services qu’ils peuvent avoir rendus et à distinguer en eux le cœur de l’intelligence. Ainsi, en se résumant sur Helvetius : « On peut donc bien séparer en lui, dit-il, la pen- » sée, qui n’est guère sienne, qu’il prend un peu partout

fl) Chez Ladrauge.

M. l’H. DAMIRON.

» et sans grand discernement, qu’il ne transforme guère, » et surtout qu’il ne corrige pas, la séparer, dis-je, du » cœur, de l’âme môme, de l’intime personne, et ne pas » trop lui imputer l’une pour mieux estimer l’autre : » c’est là peut-être ce qu’il y a de plus convenable à faire » en sa faveur, pour lui assurer la part de justice bien- » veillante à laquelle, comme homme, il a un droit » incontestable. Mais, si on le confondait avec ses ouvra- » ges, si on ne le jugeait que par ses écrits, il faudrait » lui être moins doux et même le condamner avec une » ferme sévérité. Je suis donc heureux d’avoir pu faire » loyalement à son égard cette équitable distinction. »

A l’égard de M. Damiron, une semblable distinction n’est point à faire, grâce à Dieu. Entre sa vie et ses idées, l’accord, je le répète, fut complet. Dans cette âme heureusement née, j’y consens, mais qui sut se gouverner, l’énergie de la conviction produisait l’acte, et l’acte, à son tour, par ses effets, confirmait et fortifiait la conviction. Il souhaitait vivement partager avec d’autres le bien que lui faisait la vérité. Il aspirait à pratiquer le plus souvent possible ce qu’il appelait ingénieusement la charité morale ou l’aumône philosophique. Sa foi dans la fécondité du vrai était active autant que profonde. Il disait fermement que : « de » tout ouvrage de quelque valeur, quelle qu’en soit d’ail- » leurs la forme} il transpire infailliblement certaines » idées, certains principes, qui de degrés en degrés, de » diffusions en diffusions, finissent toujours par des- » cendre et parvenir jusqu’aux masses (1).» Pour hâter cette propagation si nécessaire et si lente, il accepta en \SUS la mission, c’est ici le mot juste, de rédiger l’un

(1) Morale, préface, p. xxxi. 2 e édition.

(les petits Traites que le général Cavaignac avait demandés à l’Académie des sciences morales et politiques, et il choisit pour sujet de ce travail : la Providence (1). On y reconnaît, sous une forme plus simple, certaines pages de sa Morale et de ses Discours d'ouverture à la Faculté. Ces pures et consolantes leçons allèrent-elles à leur adresse? je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’elles rencontrèrent des cœurs qu’elles ne cherchaient pas; c’est qu’elles y relevèrent l’espérance abattue. Et de là peut-être sont-elles depuis descendues en partie jusqu’où elles avaient visé. Il y a plus, avant même la publication de ce petit livre, les vérités qu’il contient avaient été proposées à toute une population de rustiques ouvriers qui les avaient goûtées. Un commencement d’expérience et un premier succès avaient donné à l’auteur l’espoir de réussir encore.

Pendant ses vacances, en effet, M. Damiron allait se reposer à la campagne, chez des amis qui dirigeaient un vaste établissement d’industrie. Ceux-ci avaient eu la généreuse pensée de fonder dans leur maison même un asile et une école primaire plus aisée à fréquenter que l’école communale, située à une trop grande distance. C’était un piège où l’âme si excellemment charitable de M. Damiron ne pouvait manquer de se prendre ; et elle s’y prit au grand profit des ouvriers et de leurs enfants. Il commença par proposer aux ouvriers adultes et par instituer pour eux des séances de lectures. Trois fois par semaine, après le maigre repas du soir, hommes, femmes et enfants se réunissaient au son de la cloche. Il préparait sa lecture par quelques réflexions, et la faisait suivre de quelques développements familiers qui

(i) Paris, 1840. Pagnerre, Paulin, Firmin-Didot.

avaient irait à lame, h la société, ù la famille, à l’État, et par-dessus tout à Dieu et à sa providence. Il crut voir que ces entretiens laissaient dans ces humbles esprits quelques bonnes impressions morales, et ainsi il fut amené à penser que son écrit sur la Providence pourrait convenir à des intelligences du même ordre. On le voit, ce livre avait fait ses preuves. Il sera compté à l’auteur comme un titre de gloire par ceux qui sentent en euxmêmes l’amour des faibles et des petits.

J’en dis autant de la dernière publication, si mince, si modeste de M. Damiron, et qui a pour titre : Conseils et allocutions, adressées à des enfants d'ouvriers et à leurs familles, dans les distributions de prix d'une école de village ; nouveaux souvenirs d'enseignement, par M. Ph. Damiron, membre de l’Institut (1), etc., etc. Là respire tout entière son Ame exquise. Dans une courte introduction, il raconte avec un abandon charmant, sans vanité et sans pruderie, l’histoire de cette chère école d’ouvriers, comment il y fonda une distribution de prix, comment il y fournissait lui-même les livres, les images et les caries donnés en récompense aux plus appliqués, et comment il les distribuait lui-même, mais non sans avoir au préalable prononcé un petit discours. Les petits discours, voilà l’étoffe du livre, et cette étoffe est bonne, précieuse comme toujours. L’académicien s’y fait maître d’école, et il s’y montre instituteur accompli. Mais ce qui l’inspirait dans sa Sorbonne des champs, aussi bien qu’autrefois dans celle de Paris, c’était l’amour et le souci des âmes, « des âmes à éclairer, à édifier et à » toucher. » Une dernière fois, nous retrouvons ici le moraliste que nous avons déjà souvent signalé. Mais,

(1) Paris, 1862. Hachette.

M. l*li. (UMIKON.

dans cette simple attitude, penché vers ces pauvres intelligences, réduisant la science à leur point sans amoindrir la vérité, mettant tout son cœur dans chacune de ses paroles, c’est plus qu’un moraliste à écouter, plus même qu’un sage à honorer : c’est un modèle it imiter.

M. Damiron était de ceux dont le progrès suit sans interruption la marche des années. Il eût rendu encore à la philosophie plus d’un service par ses écrits et par l’autorité de ses conseils; son affection, son caractère aimable et sûr, eussent encore donné bien des joies intimes à sa famille et à ses amis, surtout à cet ami qu’il ne quittait guère et auquel il manque aujourd’hui cruellement, M. Dubois, notre cher directeur de l’École normale. D’ailleurs, sa constitution, sans être robuste, était excellente, et il la dirigeait avec tant de prudence, ou plutôt de tempérance et de régularité, qu’on ne l’avait pas vu malade depuis plus de quarante-cinq ans. Rien donc ne faisait présager sa fin si brusque. Le samedi 11 janvier dernier (1), il a passé, sans traverser la crise de l’agonie, de la vie de l’épreuve à la vie sereine et couronnée, dont il se complaisait à sonder les mystères et à pressentir la félicité.

fl) 1862.

(Écrit en aviil 1802, pour le Journal de l'instruction publique.)

Nous sommes heureux d’annoncer à nos lecteurs la troisième édition de V Essai de philosophie religieuse de M. Émile Saisset. Nous n’avons point à faire connaître . ce livre. Cette tâche a été parfaitement remplie ici même par M. Paul Janet, celui de ses élèves dont M. Émile Saisset a le plus sujet de s’enorgueillir. Mais le succès d’un tel ouvrage, traitant des questions si ardues dans un temps où retentissent tant de lamentations sur l’abandon prétendu de la haute philosophie, ce succès, disons-nous, a des causes qu’il importe de rechercher. C’est sur ces causes que nous nous proposons d’insister dans le présent article. Nous les trouvons à la fois dans les procédés qu’a adoptés l’école à laquelle appartient M. Saisset, et dans le talent de plus en plus ferme avec lequel l’éminent professeur continue l’œuvre de ses maîtres.

On se trompe, croyons-nous, lorsqu’on s’imagine

(1) Essai de philosophie religieuse. 3 édition. 2 vol. in-12. Chez Charpentier, 1862.

m. Emile saisskt.

que, pour se renouveler, se déployer, ou se redresser elle-même, la philosophie a besoin de changer fréquemment de roule. Oui, si le chemin où l’on est entré est mauvais ; non, s’il est excellent. Tourner le dos au but, c’est assurément varier sa marche, mais c’est aussi perdre son temps. Se jeter de côté dans des impasses, cela est moins dangereux, mais non moins inutile. Nous entendons souvent louer l’originalité de certains esprits qui, dit-on, savent déplacer les idées. Déplacet-on jamais les idées? Nous ne savons; mais on les éclaircit en s’approchant davantage de leurs objets, en observant mieux les réalités auxquelles elles correspondent. Or, quiconque se rapproche physiquement ou intellectuellement d’un objet qu’il voyait déjà, mais qu’il n’apercevait que confusément, et qui en acquiert ainsi une notion plus exacte, celui-là ne change pas de route, il poursuit son chemin.

Au commencement de ce siècle, et pendant les deux seules années qu’il ait consacrées à la philosophie, un vigoureux esprit, M. Royer-Collard, donna à cette science sa véritable méthode, ou plutôt il la lui rendit, car cette méthode était déjà dans le Discours de la méthode et dans les Méditations. Mais Descartes et se*s disciples n’y avaient pas toujours été fidèles, et ce n’est pas excéder que de dire que les penseurs du dixhuitième siècle l’avaient presque absolument méconnue. Cette méthode consistait essentiellement dans l’emploi alternatif et opportun de l’observation au moyen de la conscience et de l’intuition rationnelle. C’étaient là les deux forces maîtresses auxquelles se joignaient, niais en s’y subordonnant, l'induction qui tire les lois des faits observés, et le raisonnement qui développe les conséquences renfermées dans les vérités de la raison.

m. Emile saisset.

Cette méthode, M. Royer-Collard l’appliqua avec tant de sagesse et de succès que, tout aussitôt, la philosophie française se sentit en possession d’un instrument incomparable, fort et souple, résistant et pénétrant; arme à deux fins, également utile à ceux qui veulent conquérir la vérité et à ceux qui défendent et protègent la vérité conquise.

Si, depuis cinquante ans passés, elle n’a jamais consenti ni à rejeter cette arme avec dédain, ni à la briser follement, c’est qu’elle a vu toutes les autres, dans le passé comme dans le présent, trahir les mains les plus habiles et les plus vaillantes; c’est qu’au contraire. grâce à celle-là, elle a pu regagner tout le terrain perdu, et, quoique lentement, avancer toujours, sans reculer d’un pas.

Veut-on s’en assurer? Que l’on regarde à quel point le dix- septième siècle avait laissé, par exemple, la question fondamentale de la personnalité; que l’on considère ensuite jusqu’où l’ont poussée nos maîtres, et que I on constate enfin quelle forme nette et, à certains égards, très-arrêtée, prend la solution de ce problème dans le livre de M. E. Saisset.

Cette question profondément engagée dans la célèbre querelle des universaux qui a tant agité le moyen âge,et qui, en réalité, n’était autre que celle du principe d’individuation, ne fut si longtemps inextricable et insoluble que par l’excessive intluence de la philosophie d’Aristote. Nous ne pouvons prouver ici, mais nous nous proposons d’établir quelque jour que, dans la doctrine d’Aristote, où l’individu est un composé double de deux substances, ou de deux éléments, lesquels pris séparément ne sont rien, il n’y a ni individu, ni personnalité, ni par conséquent immortalité. Parti de cette

180 M. ÉMILE SA1SSET.

théorie, qu’il fut entraîné à ne traiter que logiquement, enfermé dans la double idée d’une forme qui n’existe plus sans la matière et d’une matière qui, sans la forme, est un pur néant, le moyen âge se consuma en efforts stériles autour de cette notion de l’individu qui fut pour lui comme une autre pierre philosophale.

C’était là un problème de métaphysique dont les données devaient être demandées, non certes aux Catégories , mais à la psychologie, c’est-à-dire à l’observation directe de l’âme par elle-même. Descartes et son Cogito, ergo sum placèrent cette investigation difficile à son véritable point de départ. De là, en allant droit devant lui, l’auteur du Discoun de la Méthode avait les plus belles chances d’approcher singulièrement du but, et d’y toucher peut-être. Mais il dévia dès les premiers pas, emporté par la faculté géométrique qui prédominait en lui. De plus, il observa incomplètement et comprit mal la volonté, cette manifestation éminente de la personne ; il la confondit avec le jugement qui est un acte intellectuel passif. Par là et par sa doctrine de la création continuée, il inclina à dépouiller l’âme humaine de son énergie individuelle. Sur ses traces, et plus hardi que lui, Malebranche s’oublia jusqu’à dire que, loin d’agir, la volonté est agie. Leibniz rendit d’une main l’activité aux créatures en les considérant comme des forces toujours tendues et enveloppant l’effort alors même qu’elles ne l’accomplissent pas encore; mais, de l’autre, il la leur reprit ; car, on le sait, Yharmonie préétablie est la négation de toute action réciproque des forces ou entéléchies.

Ainsi, nous avons le droit de le dire, la notion exacte de l’individu et de la personne, les métaphysiciens du

M. ÉMILE SAiSSET.

dix-septième siècle ne l’ont pas eue ; ou, s’ils l’ont eue, ils l’ont faussée ; ils l’ont énoncée en des termes qui la nient. Cette notion, le dix-huitième siècle l’a bien moins encore éclaircie et philosophiquement posée. C’est aux métaphysiciens du siècle actuel, c’est à nos maîtres que revient l’honneur d’avoir pénétré par l’analyse jusqu’à cette base invisible, et d’autant plus inébranlable de toute liberté jusqu’à ce type vivant de l’individualité finie à l’image duquel, infiniment agrandie, nous ne pouvons pas ne pas concevoir la personnalité libre et éternellement vivante de Dieu.

En etfet, ne prenons que les plus illustres. Leur plus grand, leur plus constant effort n’est-il pas de fonder solidement et de maintenir en toute occasion, tantôt l’individualité humaine , tantôt l’individualité divine, tantôt l’une et l’autre, en présence l’une de l’autre, et sans absorber l’une dans l’autre? Voyez M. Royer-Collard ; avec quelle autorité et quelle dialectique il défend, contre le scepticisme, la cause et le principe de causalité, et il rétablit ce moi substance, ce moi individuel que Condillac avait supprimé en l’appelant une collection de sensations ! Voyez M. de Biran résister judicieusement à son penchant pour Leibniz, et, dans son ouvrage capital (t), proclamer, au nom même des faits attestés par la conscience, ces rapports du corps avec l’âme et de l’àme avec le corps qu’avait supprimés Yharmonie préétablie ? On composerait aisément un volume avec les fragments pleins de force et de chaleur que M. Cousin a répandus dans ses leçons et dans ses divers ouvrages contre l’unité des substances et l’indétermination de l’être absolu, et en faveur de la personne

(1) Nouvelles considérations sur les rapports du physique et du moral de l’homme, publiées par M. V. Cousin, l'aris, 1834, Ladronge. ch. lkvéquk. 1 1

que nous sommes. Enfin, ni M. Th. Jouffroy, ni M. l>a-

iuiron n’ont fait défaut à cette cause qui leur était sacrée.

Aussi la doctrine du Dieu personnel et de l’âme libre et responsable est-elle demeurée populaire en France. Toutefois, rien jamais en philosophie, n’est définitivement acquis. Comme la vie elle-même, la science est un combat ; et, semblables à certains chercheurs d'or, le chercheur de vérité doit avoir le fusil sur l’épaule en même temps que la pioche à la main, avec celte différence néanmoins que les armes philosophiques n’atteignent que les opinions et respectent les hommes. A peine victorieuse du sensualisme, la thèse capitale du spiritualisme se vit en butte aux attaques d’ennemis venus de différents points de l’horizon, mais surtout de cette Allemagne hégélienne qui avait trouvé parmi nous une si libérale hospitalité. Puis, à l’extrémité opposée, se dressa l’école positiviste, appuyée sur le sentiment de plus en plus vif des intérêts matériels, et soutenue par beaucoup de science et de talent. Il fallut donc recommencer la lutte.

C’est à ce moment que se dessine le rôle choisi et fidèlement rempli par M. Émile Saisset. Il débuta par la critique et bientôt s’y montra dialecticien habile, polémiste vigoureux et, j’ose le dire, d’autant plus redoutable qu’il connaît mieux toute la puissance de la modération. 11 excelle à faire dans les systèmes qu’il examine, la juste part de la vérité et de l’erreur. A ceux qu’il réfute, à ceux-là même dont il diffère le plus, il ne marchande pas son admiration, s’ils la méritent. Les objections qu’il leur adresse, il se les propose à luimême, prêt à passer condamnation au cas où l’évidence serait de leur côté. Ajoutez que son style est clair, pur, s obre, substantiel, parfois discrètement coloré, d’une

sévère élégance et tout à fait approprié à l’exposition et à la discussion philosophiques. Ses Essais d'histoire, de morale et de critique, contiennent à cet égard des morceaux qui ont été très-remarqués et loués par les meilleurs juges comme des modèles du genre. Il a relevé avec plus de soin que personne les qualités d’esprit et de caractère des penseurs qu’il a combattus dans leurs idées. Pour ne parler que de Spinoza, il y a un accent ému dans les pages où M. Émile Saisset dépeint la vie modeste, la tempérance admirable, les mœurs irréprochables et aussi le courage civil de ce juif de génie , si souvent et si honteusement insulté , alors qu’une seule conduite était digne et juste envers lui : l’examen de sa doctrine.

Les qualités que nous venons de signaler dans M.Em. Saisset s’accordent avec les dispositions d’esprit de notre temps et de notre pays. De tous côtés aujourd’hui on demande aux philosophes de dogmatiser, mais à la condition expresse que leur dogmatisme ressemble plus à de la critique qu’à de la théorie. Trop laisser voir qu’on parle de son chef, eût-on cent fois raison, c’est éveiller quelques sympathies peut-être, mais à coup sûr beaucoup de méfiance. L’auteur de Y Essai de philosophie religieuse n’a eu garde de ne pas le comprendre. Il a compris non moins judicieusement que la doctrine qu’il embrasse n’était pas à fonder, et il avoue franchement l’avoir reçue des mains de M. Cousin et de M. Damiron ; il s’efforce uniquement et s’honore d’en continuer dans renseignement public la noble tradition (I). Toutefois, pour un esprit tel que le sien, continuer n’est pas répéter sous une forme un peu différente, c’est sur-

(1) Essai de philosophie religieuse, 3 e édition. Avaut-piopo*.

1 8d m. Emile saisset.

tout approfondir, fortifier, organiser, et, autant que

possible développer. Et voilà ce qu’a tenté M. E. Saisset.

Ses maîtres, avant lui, nous le répétons, avaient étudié les grands systèmes modernes de théodicée au double point de vue de la personnalité divine et de l’individualité humaine, réfutant ce qui était contraire à ces vérités essentielles, retenant et consolidant ce qui était propre à les soutenir. Mais ces vues historiques profondes, ces morceaux de critique souvent décisive, étaient épars dans des volumes séparés, et cette diffusion leur ôtait quelque chose de leur force victorieuse. Notre auteur reprend à ses frais ce vaste et difficile travail, il lit les textes comme si personne ne les avait lus précédemment; il les éclaire de tous les documents nouveaux découverts et publiés dans ces dernières années ; il exprime le plus pur de toutes ces doctrines, et le pèse avec la plus scrupuleuse attention. Il compose ainsi une œuvre d’histoire et de critique d’une rare et haute valeur, dont le tissu serré, la précision claire, quoique concentrée, et l’argumentation nerveuse satisfont ceux qui penchent de son côté, et doivent contraindre ses adversaires de bonne foi à compter sérieusement avec lui. Entre ces Etudes , qui remplissent tout le premier volume de la troisième édition, on remarquera particulièrement celles qui sont intitulées : Le panthéisme de Spinoza , et le Dieu de Newton. Il nous semble que rien n’existe d’égal à la première en fidélité, en exactitude, en netteté lumineuse (1). Quant à la seconde, nous avons vu avec le plus vif plaisir l’auteur y introduire

(1) Excepté cependant l’Introduction que M. E. Saisset lui-même a placée en tête de sa traduction des OEnvres de Spinoza, 2 e édition. Paris, 1861. Charpentier.

quelques-unes de ces notions de physique et d'astronomie, lesquelles, bien choisies et mises à leur place, sans vaine ostentation, étendent heureusement le champ de la critique philosophique et communiquent à la discussion une autorité et comme une saveur nouvelles. Pourtant notre sincérité et l’estime que nous faisons du talent de M. E. Saisset nous obligent à lui déclarer que cette nouvelle édition des Etudes a laissé debout, dans notre esprit, certains doutes assez graves qui avaient déjà soulevés nos anciennes lectures de ce bel ouvrage. Mais ces mêmes doutes, les Méditations, contenues dans le deuxième volume, les provoquent à notre sens, plus fortement encore, et nous arrivons aux Méditations.

Sur la plupart des principes énoncés dans cette partie dogmatique, nul désaccord entre M. Saisset et nous. Nous n’avons qu’à le remercier du fond du cœur de l’énergie et du courage avec lesquels il a défendu des idées qui nous sont chères, à l’encontre de ce génie de la négation qui se prend de très-bonne foi pour le suprême degré de la puissance intellectuelle, et qui menace de ne s’arrêter qu’au néant. M. Saisset court aux digues : il ferme à propos et à temps les brèches qu'ouvrait le flot destructeur. Là aussi est une des causes du succès de son livre. Ce qu’il conserve, ce qu’il maintient du fonds spiritualiste, nous le tenons pour incontestable. En est-il de même de ce qu’il y ajoute, même alors qu’il s’autorise de l’exemple des plus illustres penseurs?

Nous voudrions pouvoir le dire, mais nous ne le dirions pas sans manquer à ce que nous estimons être ht vérité. Nous parlerons donc sans détour. Et d’abord nous rendrons hommage à la science et à la vigueur déployées

par l’auteur dans la Méditation sixième qui a pour titre : La Providence dans /'univers. M. E. Saisset repousse la doctrine d’un Dieu aveugle, d’un Dieu identique avec le hasard, de quelque nom qu’on le couvre et de quelque voile qu’on l’enveloppe. Dieu est infiniment l’ordre, et l’ordre qui est dans sa raison ineffable, il le répand dans l’univers, aussi bien dans l’admirable ensemble du tout que dans le détail des plus délicates parties. Partant, plus de monstres, selon M. Saisset, car un monstre ce ne serait pas moins qu’une victoire du hasard ou du désordre sur l’invincible volonté de la Providence. Nous connaissons cette doctrine que nous avons étudiée et goûtée dans la Tératologie de l’illustre et regretté Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Mais nous pensons qu’une réserve doit y être faite. Oui, un monstre absolu est impossible et il n'existerait pas deux minutes, puisqu’en lui le désordre l’emporterait radicalement sur l’ordre, la mort sur la vie, le néant sur l’être. Ainsi tout être qui vit contient par cela seul plus d’ordre que de désordre : bien plus, la vertu mystérieuse de l’action providentielle y corrige, souvent dans une mesure considérable, les écarts de la force aveugle ou libre, et la science constate l’ordre le plus adorable jusque dans les plus tristes aberrations de la nature. Mais, répliqueronsnous, s’il y a eu écart, il y a eu déviation; s’il y a ordre rétabli, il y avait donc eu désordre commis. Ce n’est pas tout : si le désordre commis était complètement corrigé, la difformité ne serait jamais que passagère, tandis qu’elle est, hélas ! trop souvent persistante. Il y a donc dans l’univers des désordres physiques, et ces désordres, malgré les lois qui les dominent et les atténuent, méritent maintes fois le nom de monstruosités. La providence et la sagesse de Dieu en sont-elles at-

M. fiMILE SAI8SET. 187

teintes? En aucune façon. C'est nous qui sommes ici les coupables. Notre liberté, finie et faillible, a été chargée de travailler, de concert avec la nature, à la perfection des êtres dont notre monde est peuplé, et à celle de notre propre corps. Or, ce monde qui nous a été confié, tantôt nous ne le gouvernons pas du tout, tantôt nous le gouvernons mal. De là le désordre, de là les monstruosités. En permettant qu’elles se produisent, la Providence nous avertit que nous avons mal géré notre domaine ; en les corrigeant sensiblement et en montrant par quelles voies les monstruosités feraient retour à l’ordre, la Providence nous donne une leçon de meilleure administration. Une science plus profonde et moins enthousiaste de ses récents progrès avouera qu’il y a des monstres ; elle enseignera aux hommes comment on en diminue le nombre, et, en connaissant mieux la responsabilité de l’homme en face de la nature, elle n’en proclamera que plus haut la bonté et la sagesse de Dieu qui nous a associés à son œuvre.

Toutefois, sur le point que nous venons de toucher, nous ne différons qu'en partie de M. Saisset. Au contraire, sur la question de l’infinité de l’univers, quelle que soit notre bonne volonté, et quelque effort que nous ayons fait pour découvrir l’évidence dans les arguments qu’il invoque, nous n’avons pu réussir à partager sa conviction. Nous n’objecterons point à l’auteur de Y Essai que l’infinité du monde entraîne l’identification du monde avec Dieu et, par conséquent, le panthéisme. Non, un infini d’étendue n’a rien de commun avec un infini de puissance purement spirituelle, et nous ne comprenons même pas que l’on ait eu recours contre M. Saisset à cette fin de non-recevoir. Nous entendons très-bien ce qu’il nous afiirme avec Pascal : «Qu’il n’y

188 M. Ï.MH.K 8AISSKT.

a d’être infini que Dieu, mais que le inonde n’en est pas moins un assemblage infini d’êtres finis. » C’est à cette formule que nous nous en tenons, et c’est aussi de là que jaillissent pour notre faible esprit des difficultés innombrables. Nous n’en indiquerons que quelquesunes, afin que, dans sa quatrième édition, notre éminent confrère nous aide à nous mettre en repos làdessus. Peut-être est-ce la faute de notre dure cervelle, mais un infini composé de parties finies nous semble absolument inadmissible; car enfin, comment le tout sera-t-il d’une autre nature que la somme des parties? Et dois-je, sur cette question, renoncer à un axiome du sens commun? Mais, reprend-on, il ne s’agit ici que d’une infinité relative, impliquant divisibilité et succession. Soit : mais c’est là justement ce qui nous embarrasse. Infini relatif sonne, pour nous, comme infini fini. Notre sincère désir est de voir résolue l’antithèse de ces deux termes. Mais où donc en est la solution? Sera-t-elle dans cette réponse spécieuse et séduisante : que le monde doit être infini à titre d’expression de l’infini ? Relative , successive et divisible , cette expression demeure, quoi qu’on fasse, infiniment inadéquate à l’objet exprimé, et manque le but pour lequel on l’invoque. On nie que l’univers ait des limites dans l’étendue par cette raison que, s’il en avait, où s’arrêterait le monde commencerait le vide. L’impossibilité, l’absurdité du vide est-elle donc ou un axiome ou une vérité démontrée? Pa3 encore. Et que deviendrait la théorie de l’infini de l’univers, si quelque habile physicien, comme M. Régnault, M. Babinetou M.Jamin, arrivait à fabriquer une machine pneumatique telle que le mercure fut au même niveau dans les deux branches de l’éprouvette? Ce n’est pas fait, dira-t-on ; attendons

M. EM II. K SAISSKT. 18 !t

jusque-là. D’accord: attendons, en effet, jusqu’à ce moment, avant de prononcer définitivement qu’un espace vide est une pure abstraction de l’esprit, sans aucune réalité objective, quelle qu’elle soit. Mais, en attendant, la science physique, depuis Torricelli, ne semble-t-elle pas tendre de plus en plus à confirmer cette croyance à l’espace que plusieurs philosophes considèrent encore aujourd’hui comme une intuition de la raison, la moins faillible de toutes nos facultés de connaître?

Que M. Émile Saisset nous pardonne d’effleurer ainsi à la course une question qui réclamerait un volume. Qu’il veuille bien aussi ne point voir, dans celui qui écrit ces lignes, un adversaire opiniâtre, mais uniquement un homme qui a cherché la vérité sur ses traces et qui regrette vivement de ne l’avoir pas trouvée. Kst-ce à dire que la question soit insoluble et que M. Saisset ait eu tort de l’agiter? Ni l’un ni l’autre. Poser ces problèmes épineux et redoutables, mais vastes et magnifiques, c’est agrandir la sphère 'd’action du spiritualisme, c’est, en quelque façon, lui donner de l’air et accroître ses forces par de rudes exercices. Ce n’est pas en remuant des brins de paille que l’on augmente sa vigueur. En outre, par ses profondes connaissances et par la trempe toute particulière de son esprit, M. E. Saisset est, à nos yeux, très-capable de dénouer quelques-unes au moins des difficultés que nous lui avons soumises. Parvenu qu’il est à la pleine maturité de son ferme talent, nous espérons qu’il reprendra un jour la question des limites de l’univers, et qu’il la conduira au delà du point où la laissent et son ouvrage et l’éclaircissement qu’il y a ajouté.

Cet éclaircissement, avec deux autres, l’un sur les

preuves de l’existence de Dieu, l’autre sur la définition du panthéisme, porte à deux volumes cette nouvelle édition. Nous ne le cacherons pas, ces additions troublent quelque peu l’unité et l’harmonie primitives de l’ouvrage. La substance philosophique contenue dans les trois éclaircissements appartient au livre lui-même, et une refonte de quelques chapitres aurait pu, aurait dû peut-être l’y faire rentrer. Nous n’ignorons pas ce que de semblables remaniements exigent de labeur pénible ; mais on a le droit de beaucoup demander à M. Saisset, et nous sommes convaincus que ce nouvel effort eût communiqué un degré supérieur encore d’éclat et de force à celle de ses publications où il a le plus mis de sa sève propre et de ses éminentes qualités personnelles (1).

(1) Ces pages, nous l'avons déjà dit, furent publiées en avril 1862. Moins de deux ans après, celui à qui elles étaient consacrées, et qui nous en avait chaudement remercié, était emporté par une mort cruelle, dans le plein épanouissement de sa force philosophique. Avant de succomber, il avait donné au public un autre beau livre intitulé : Précurseurs et disciples de Descaries. Depuis que nous avons perdu cet éminent défenseur du spiritualisme, le frère de M. Émile Saisset a pieusement recueilli et fait imprimer les parties inédites de son œuvre. De là trois autres volumes tout récemment mis au jour : 1° Le scepticisme, — Ænésidème, Pascal, Kant — (chez Didier). 2" L’Ame et la Vie, suivi d’un Examen critique de l' Esthétique française (Chez Germer Baillière). 3° Fragments et Discours (chez le même).

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