PREMIÈRE ÉTUDE
Messieurs,
diverses théories de la sensibilité contenues dans les systèmes antiques, et j'ai comparé ces théories aux doctrines correspondantes dans les systèmes modernes. Avec un empressement et une bienveillance sympathiques dont vous m’avez fait une douce habitude, depuis dix années que j’ai l’honneur d’enseigner à Paris,
(1) Leçon d’ouverture tlu Cours de philosophie au Coll/ze île France 1864 - 1 805 . * >
CH. LÉVÈûUt. i
tant à la Sorbonne qu’au Collège de France, avec une attention patiente qui ne s’est jamais lassée, cl qui atteste l’invincible attrait des questions philosophiques, quelle que soit la faiblesse de celui qui les traite, vous avez assisté à ces leçons qui, en vous parlant des émotions, des affections, des passions de l’homme, vous entretenaient de l’âme qui vit en vous. Je n’ai point à revenir sur ces recherches, où j’ai mêlé constamment la critique à l’exposition des systèmes et la théorie à l’histoire. Le nouveau sujet que j’aborde réclame tout notre temps. Laissez-moi du moins vous rappeler la dernière conclusion à laquelle nous avaient conduits ces investigations délicates, complexes, difficiles, mais profondément instructives et salutaires. Cette conclusion, présentée déjà et exprimée dans les plus belles pages de Platon et d’Aristote, c’est qu’au-dessus de ses autres alfeetions, l’âme humaine a un sentiment du bien, une soif plus ou moins ardente de la perfection, un irrésistible amour de l’infini qui tend à la porter sans cesse au delà d’clleméme cl au-dessus du monde et des êtres créés. Cet élan inné, ce maître ressort de nos énergies, est le principe des progrès de l’humanité. Quand l'humanité y obéit, elle s’élève et donne le spectacle imposant de ses grandeurs; quand elle y résiste, elle s’abaisse, elle décline et ne lègue guère à la postérité que le souvenir de ses plus tristes misères.
L’homme peut, à son gré, obéir ou résister à ses élans naturels. Bien plus, il peut en diminuer ou en accroître la puissance. L’homme est donc libre. C’est de la liberté de l’homme que je me propose de vous parler cette année. Et vous comprenez qu’ainsi je ne ferai que continuer nos études antérieures.
Mais si le cours de nos travaux ne m’eût entraîné vers
LA LIBERTÉ El LE FATALISME. $
ce grand sujet de la liberté et du libre arbitre, les circonstances actuelles, l’état présent de la philosophie, m’eussent, je l’avoue, déterminé ü le choisir. Peut-être n'en est-il aucun autre qu’il soit plus urgent de posera nouveau.
En effet, messieurs, n’êtes-vous point frappés comme moi de la place considérable qu'occupe aujourd'hui dans les discours comme dans les écrits ce mot de liberté? N’êtes-vous pas frappés en même temps de la promptitude avec laquelle semblent le comprendre ceux devant lesquels on le prononce, alors même qu’ils n'ont de leur vie essayé d’en pénétrer l'intime signification? En ce moment, je me contente de nommer la volonté libre, la liberté. Je ne la définis pas, et tous pourtant vous m’entendez et savez plus ou moins ce que j’ai dans la pensée. Qu'est-ce à dire, sinon que chacun a quelque notion de ce que c’est qu’être libre? La philosophie constate ce fait et s’en réjouit. Toutefois elle estime que, sur un tel objet, les vagues notions sont insuffisantes : ce n’est point assez pour un être libre de n’avoir que l’instinct de l’éminent caractère dont sa nature est marquée; que dis-je? il perd ce caractère aussi longtemps qu’il l’ignore ou dès qu’il le méconnaît, car ce qui distingue essentiellement la liberté, c’est que l'être qui la possède en a la conscience. La première condition pour posséder la liberté, c’est donc de se sentir libre; la seconde, c’est de savoir fond en quoi consiste la nature de la liberté. La première ne laisse pas que d’être assez universellement remplie; quant à la seconde, il importe qu’elle le soit. A ce prix seulement, toutes les formes de la liberté, qui ne sont en réalité que des aspects divers ou des prolongements du libre arbitre, se dessinent, se distinguent, se définissent. Sans cela, le principe étant
imparfaitement connu, les conséquences en demeurent obscures ou ne sont pas déduites, ou le sont mal et ne persistent pas. Je me suis quelquefois demandé pourquoi les Athéniens, qui aimaient avec passion la liberté, n’en avaient joui que pendant de si courtes années. Les causes île ce phénomène furent nombreuses, assurément. Mais ceux dont la conscience n’élevait encore aucune objection contre l’institution de l’esclavage, ceux qui faisaient mourir Socrate, parce qu’il pensait autrement qu’eux, avaient-ils donc du libre arbitre de l’homme une idée claire et complète? De nos jours, au contraire, n'cst-cc pas la puissance et le progrès de cette idée, autant et plus que la force des armes, qui prépare en Amérique l’affranchissement de toute une part de l’espèce humaine?
Pourtant, messieurs, tandis que celle idée du pouvoir autonome de l’âme humaine ne saurait jamais être assez lumineuse, tandis que la conscience n’en saurait jamais être trop vive, il se produit en ce moment des systèmes dont l’effet inévitable est d’en obscurcir la notion. Supposez que l’homme ne soit pas une cause, mais seulement un organisme; supposez que celle de nos actions qui nous paraît libre au plus haut degré ne soit que le résultat d’une impulsion organique; que cette impulsion soit provoquée par une impulsion précédente, celle-ci encore par une autre, et ainsi de suite à l’infini : dans une pareille hypothèse, le libre arbitre ne devient-il pas une pure illusion? Allez jusqu’au bout de cette pensée : supposez que non-seulement notre sang, notre bile, nos nerfs, mais encore les influences extérieures qui agissent sur notre constitution physiologique, soient exclusivement les ouvriers de nos facultés, de notre caractère, et, pour faire court, de notre âme elle-même, réduite à
n’être qu’une résultante «le forces physiques et chimiques, où retrouverons-nous notre libre arbitre, où prendrons-nous notre liberté?
Et néanmoins, par une bizarre inconséquence qui ne sera pas pour nos descendants un médiocre sujet de surprise, des esprits jeunes, ardents, généreux, qui auraient honte, je ne dis pas de nier le libre arbitre, mais de le mettre en doute une minute seulement, accueillent avec sympathie , saluent avec applaudissement des théories dont les auteurs, j’en suis convaincu, sont euxmêmes généreux et libéraux, mais qui ne vont rien moins qu’à supprimer dans l’homme la puissance autonome, c’est-à-dire la volonté libre, et à trancher ainsi la racine de toutes les libertés civiles, politiques, religieuses. Cette conséquence désastreuse ne sera peut-être pas tirée des principes qui la contiennent par les intelligences élevées. Mais qui nous assure que tout le monde les imitera? La logique a scs pentes irrésistibles; les esprits exercés s’y retiennent, les autres roulent jusqu’en bas. Or, rouler sur celle-ci, ce serait aboutir tôt ou lard au rétablissement dans le monde du dogme sinistre de la fatalité.
En présence d’idées généreuses, mais plus ou moins obscures encore et qui demandent à être éclairées, en présence aussi de tendances fatalistes qu’excite et fortifie une science expérimentale enivrée de ses progrès, le devoir de la philosophie est clair comme le jour : il consiste à maintenir intacte la notion de la liberté, à écarter les nuages dont on l’enveloppe, à en raviver énergiquement dans les âmes le sentiment inné.
Voilà pourquoi j’ai résolu d’étudier cette année le développement progressif de l’idée du libre arbitre dans les systèmes antiques. Le titre de cette chaire m’impose
l’obligation de me placer au point de vue historique. 11 ne me défend pas; que dis-je? bien compris, il me prescrit de chercher la théorie dans les systèmes, de la juger sans cesse, d’en recueillir les éléments vrais et de compléter, chemin faisant, celte conscience du passé par la conscience plus réfléchie et plus distincte dont la lumière éclaire et dont les procédés guident la philosophie actuelle. Ainsi, et en réalité, notre travail de cette année aura pour objet de réviser historiquement et théoriquement la doctrine de la liberté, telle que l’enseigne aujourd’hui l’école spiritualiste. Mais avant de la soumettre à cette épreuve, il est nécessaire de l’esquisser ici en quelques traits rapides, de faire connaître la méthode qui l’établit, les objections qu’elle soulève, et comment il pst possible de résoudre scientifiquement ces objections.
L’homme est-il une cause libre, c’est-à-dire une force se déterminant elle-même à produire certains actes, certains effets dont elle est le premier principe? L'est là, messieurs, une question de fait. Or, cette question, chacun d’entre vous la résout à chaque instant par l'observation directe de lui-même au moyen de la conscience. Vous sentez-vous force au même titre et au même degré, ni plus ni moins, que le vent qui souffle, que l’eau qui coule, que la, plante qui pousse, que l’animal qui poursuit et dévore sa proie? Non. 11 y a dans votre nature quelque chose de toutes ces forces; mais il y a aussi quelque chose de plus dont vous proclamez l’existence, quand vous dites : je veux, je ne veux pas, et dont vous attestez la puissance quand vous agissez ou n'agissez pas conformément à votre volonté. Cette puissance volontaire, cette cause libre qui est en vous, bien plus, qui est vous-mêmes, s’exerce à l’égard de toutes les autres
forces qui sont en vous, au moins dans une certaine mesure. Vous ôtes une cause libre à l’égard de votre corps, en ce sens qu'il dépend de vous de mouvoir vos membres. La théorie de la sensation transformée, léguée à notre siècle par Condillac, entraînait la négation de la volonté libre. M. Laromiguière, en rétablissant le phénomène de l’attention en psychologie, avait commencé la réintégration de la volonté. Mais la volonté est d’une évidence encore plus frappante dans le fait du mouvement de nos membres librement produit. Ce fait, mis en lumière par M. Maine de Biran, est la preuve éclatante de notre propre causalité, et nous met en possession d’une première donnée métaphysique absolument incontestable. Toutefoisce fait n’est pas la seule manifestation de lac.ause en nous : il dépend encore de nous de diriger nos mouvements intellectuels, de regarder attentivement les objets, de réveiller nos souvenirs assoupis, de gouverner nos raisonnements, de méditer sur nos idées les plus hautes. Il dépend enfin de nous d’obéir ou de résister aux impulsions aveugles de l’instinct et aux excitations les plus puissantes de la sensibilité. Ainsi, l’homme est une cause, une cause tantôt productrice, tantôt seulement directrice, mais certainement une cause libre.
Voilà ce que dit la conscience, et, aussi longtemps qu’on se maintient dans cette région pure et lumineuse, aucun nuage ne se forme, aucun doute ne se produit. Uù donc commencent les difficultés? Elles commencent, messieurs, dès que l’on considère attentivement les influences qui agissent de toutes parts sur notre volonté ; elles se multiplient, s’accumulent et semblent voiler le fait lui-même de la liberté dès qu’on oublie le témoignage du sens intime e( que l’on s’obstine à ne plus tenir
compte que des influences, surtout des influences extérieures et physiques. On dit alors aux psychologues : Vous vous trompez de bonne foi; mais enfin vous vous faites illusion quand vous croyez être une cause; ce sont les influences physiologiques et physiques qui vous dominent et qui vous mènent.
Ces influences, la psychologie, spiritualiste n’a jamais prétendu les nier. Toujours elle les a reconnues; mais elle s’est appliquée à les mesurer, à en calculer l'effet et l’énergie. Après des travaux profonds, des observations nombreuses, de fines analyses, elle croyait avoir démontré que les motifs et les mobiles inclinent la liberté de l’homme, mais ne la contraignent jamais, du moins à l’état normal, et tant que la liberté ne s’est pas abandonnée elle-même ou enlacée elle-même dans des liens que ne rompent pas toujours les plus héroïques efforts.
Puisque ce magnifique résultat des efforts de nos maîtres est remis en question ; puisqu’une certaine méthode physiologique s’attaque plus ou moins ouvertement au libre arbitre, cette racine de toutes les libertés, posons à nouveau le problème, et suivons nos adversaires partout où ils entraînent le débat; allons avec eux sur le terrain de la physiologie, de l’histoire, de l’ethnographie, de la climatologie, de la médecine, du régime. Mais portons aussi partout avec nous cet incorruptible témoin de la liberté, la conscience, lequel doit non-seulement être toujours consulté, mais toujours entendu le premier, puisqu’il est, qu’on nous passe le mot, le seul témoin oculaire du phénomène.
L’homme a le pouvoir de résister aux influences des motifs et des mobiles qui le sollicitent à agir. Bien plus, parmi ces forces intérieures ou extérieures, il en est
LA LIBERTÉ ET LE FATALISME, qu’il peut gouverner comme un habile cavalier gouverne l’animal qui le porte; bien plus encore, il en est qu’il peut modifier, transformer même au point de les rendre bienfaisantes, de malfaisantes qu’elles étaient. Cependant, si nous disions que l’empire qu’il lui est donné d’exercer sur lui-même, sur ses semblables, sur son corps et sur la nature, il le possède dès qu’il voit le jour; si nous disions qu’il n’a point à le créer en partie luimême, qu’il en jouit sans le conquérir, qu'il le conserve sans le défendre, qu’il l'a toujours au même degré, que jamais enfin il n’en perd rien, quelles que soient ses imprudences et ses fautes, nous ouvririons aux objections des adversaires du libre arbitre une porte que les plus habiles raisonnements ne réussiraient plus à fermer. Avouons-le : nous sommes au début de la vie une chose beaucoup plus qu’une personne; plus tard, si nous voulons, nous devenons une personne beaucoup plus qu’une chose; mais ce progrès est notre propre ouvrage, et c’est à la liberté elle-même de développer les germes de la liberté.
Chez l’enfant, le pouvoir personnel n’est guère qu’une force virtuelle que chaque journée et chaque souffrance font graduellement passer à l’acte. Chez le jeune homme, ce pouvoir est une énergie militante, souvent victorieuse, souvent vaincue, mais qui grandit dans la lutte, quand elle a le courage de ne pas rendre les armes dès les premiers combats. Chez l’homme mûr qui, par de nobles efforts, a su préserver et accroître le trésor des puissances de la jeunesse, et creuser à sa volonté le lit profond des viriles habitudes, le règne du pouvoir personnel est fondé : la nature obéit, la liberté commande. Tout n’est pas fini, il est vrai : parfois le corps enchaîné et les passions réduites se révoltent encore; des sédi-
lions éclatent de temps en temps; l’homme n'a pas cessé d’être homme, mais il est maître de lui-même, et. s’il ne l’est pas devenu, une voix secrète le lui reproche, en lui criant qu’il ne tenait qu’à lui.
La science de l’âme doit donc reconnaître que la liberté, une quant à son principe et à son essence, est soumise à la loi du progrès et peut présenter des développements divers. Elle doit avouer qu’il est des moments et des âges où les influences qui l’environnent et la pressent ont sur elle des prises plus nombreuses et plus fortes. La religion le proclame, puisque avant l’âge de sept ans elle n’admet ni coupables ni pénitents. La loi le proclame aussi, puisque, dans la société politique comme dans la société civile, elle distingue des majeurs et des mineurs. Mais les mineurs sont déjà des êtres libres; la philosophie le sait; elle croit, en conséquence, que la liberté doit être étudiée, autant que possible, à tous ses degrés. Elle ne se forge pas à plaisir un type de l’humanité à la fois invariable et introuvable. Le psychologue qui s’observe lui-même à l’âge de cinquante ans ne prétend pas décrire l’homme tel qu’il est au sortir du sein de sa mère. Mais il est un principe qui domine toute science et que la philosophie a eu la gloire de poser dans son évidente vérité : c’est que l’esprit est tenu, en toute recherche, de procéder du plus connu au moins connu, de ce qui est très-clair à ce qui l’est moins. Qu’il soit curieux, intéressant, important même de savoir jusqu’à quel point est libre un enfant de six mois, on l’accorde; qu’il soit utile à la science de rechercher dans les racines sanscrites quelle idée les Aryas se formaient de la liberté et s’ils en avaient l’idée, nous ne le contestons pas. Mais enfin quel est l’observateur qui, ayant sous la main le phénomène qu’il se propose d’éludier,
LA LIBERTÉ ET LE FATALISME, ot maître de le produire eu pleine et directe lumière et ii son maximum de puissance, ira commencer par le considérer à son minimum d’intensité, sous un jour douteux, et dans des livres ou des monuments sur le sens desquels l’opinion des savants n’est pas encore unanime? Dans les questions de fait, rien ne vaut l’expérience immédiate, rien ne vaut l’expérimentation quand celle-ci est possible. Suis-je libre, et, si je le suis, en quoi consiste ma liberté? Évidemment personne ne sait cela et ne peut me le dire mieux que ma conscience, et, quant à vous, messieurs, personne ne vous le dira mieux que la vôtre, pourvu que je sache la faire parler. De plus, nous sommes en mesure de savoir cela à l’instant même, directement, sans intermédiaire. Au contraire, nous ne pouvons apprendre qu’indirectement, et par conséquent moins sûrement, quoique sûrement encore, si l’enfant est libre , si les Athéniens l’étaient et se croyaient tels, si les Aryas l’étaient, si les aliénés le sont. La psychologie directe doit donc être scientifiquement la première; la psychologie indirecte ne doit venir qu’ensuite, soit pour compléter et contrôler la première, soit pour y suppléer en ce qui touche les âges, les états, les époques historiques que la conscience personnelle n’atteint pas et où elle ne peut que sê reconnaître plus ou moins.
Ces réllexions étaient nécessaires, messieurs. Il faut, en effet, qu’il soit bien entendu que la psychologie spiritualiste ne dédaigne aucune source d’information, et qu’elle aspire à décrire l’homme de tous les temps et de tous les âges, dans ce qu’il présente de fixe et de permanent, et aussi d’uniformément variable, puisque la variabilité périodique est une sorte de permanence. Il importe aussi de maintenir que, sur des faits actuels et
invisibles par nature, la conscience a une compétence et une autorité infiniment supérieure à celles de l'érudition et de l’archéologie, qui ne connaissent que le passé (quand elles le connaissent), et à celle de la physiologie, à laquelle la perception de l’invisible est interdite. Pour l’histoire de la philosophie, c’est au second rang qu’il faut la placer , immédiatement après l’observation actuelle, car elle est, elle aussi, la voix de la conscience parlant à distance dans les œuvres des grands penseurs.
Faisons dès à présent de la psychologie directe; interrogeons notre conscience, et demandons-lui ce qu’elle sait de notre liberté. A son témoignage, nous n’en ajouterons d’autres qu’autant qu’il sera nécessaire pour rendre assez nette cette première esquisse.
Un premier coup d’œil jeté sur notre nature spirituelle y distingue plusieurs formes de la volonté libre. La liberté nous apparaît d’abord comme tantôt virtuelle et tantôt actuelle. En effet, notre pouvoir personnel n’agit pas toujours : il est des moments où, fatigués de diriger nos facultés ou de les mettre en mouvement, nous les laissons aller au hasard. C’est comme une abdication momentanée de notre liberté, pendant laquelle nous savons que, quand il nous plaira, nous ressaisirons les rênes flottantes de notre existence. C’est ce que j’appelle la liberté virtuelle. Si, au contraire, je prends à l’instant un parti et si j’agis en conséquence de ma décision, ma liberté est agissante ou actuelle; elle passe à l’acte au lieu de demeurer â l’état de pure puissance. Remarquons, en outre, que la liberté virtuelle peut être inconsciente ou consciente : consciente dans l’âme qui sait qu’clle la possède; inconsciente, par exemple, dans l’âme de l’enfant, qui ignore encore s’il possède la
liberté, mais qui en porte au fond de lui-même le germe fécond.
Lu liberté est encore: ou bien simplement prévoyante et se préparant elle-même, soit à telle action, soit à une série d’actions futures; ou bien acquise, c'est-à-dire ayant établi son empire et prête à l’exercer lorsque les circonstances réclameront le déploiement de son énergie. L’homme qui, chaque jour, presque à chaque heure, s’étudie lui-même, s’apprend à se voir venir, s’exerce à ployer dans le sens du bien ses penchants, ses aptitudes, ses passions mêmes, attend au passage ses élans les plus spontanés, et aussitôt les contient ou les maîtrise au point de les transformer en forces bienfaisantes, celui-là institue en lui-même la liberté prévoyante. Et lorsque, par cette noble et persévérante éducation de son âme, il a assuré la rectitude de son jugement, assoupli ses énergies diverses, affermi son vouloir, si des conjonctures difficiles se produisent, loin d’être pris au dépourvu, il dispose d'une liberté acquise, éclairée, avertie et puissante en même temps, qui se décide sans délibérer, agit sans hésiter, et qui souvent, sinon toujours, triomphe sans combat, parce que depuis longues années un combat incessant avait à peu près consomme la victoire. La liberté prévoyante, c’est le travail personnel qui forme et fonde le caractère; la liberté acquise, c’est le caractère formé, fondé, édiûé.
11 nous semble, messieurs, que ce sont bien là des états ou plutôt des degrés différents de la liberté. 11 nous paraît non moins évident qu’à chacun de ces degrés du développement de nos forces libres correspond un degré inverse d’influence des forces fatales qui sont en nous, ou qui du dehors agissent sur nous, telles que l’instinct, la passion, le tempérament, le régime, le eli-
li ÉTUDES DK PSYCHOLOGIE,
mat, l’étal général de notre pays ou de l’humanité. Chez l’enfant, l’empire de la liberté est presque nul, et au contraire celui de la fatalité est énorme; chez l’homme, qui, à la sueur de son visage, a fondé en lui-même un beau et ferme caractère, l’empire de la liberté est grand, tandis que la tyrannie de la fatalité est réduite à la plus extrême faiblesse. Parmi les hommes qui vivent à l’étal sauvage, le plus parfait est toujours infiniment plus soumis aux influences fatales que le premier venu entre les hommes civilisés. Ainsi, lorsque le libre arbitre est attaqué, ceux qui le défendent doivent demander à leurs adversaires quelle est la liberté dont ils parlent et à quel degré ils la prennent, afin de varier les arguments selon la différence des cas. (Jue si les penseurs qui font dériver exclusivement la liberté humaine du climat, du régime, de la race, et qui la nient par là même, confondent les âges et les temps, on doit les contraindre à distinguer les temps et les âges, on doit les amener à reconnaître que, dans l’homme, les forces fatales et les puissances libres sont en raison inverse les unes des autres, de telle sorte que, quand les unes grandissent, les autres diminuent, et réciproquement.
Cette loi est d’une importance capitale; et même j’ose dire qu’elle est la clef de la question de la liberté. En effet, messieurs, s’il était vrai, comme on le prétend aujourd’hui, que la puissance personnelle de l’homme, c’est-à-dire son caractère, fût le résultat îles influences fatales de sa nature, l’enfant et le sauvage, en qui prédominent les influences purement naturelles, seraient plus hommes et plus parfaits, en tant qu'hommes, que l'homme mûr et civilisé. Accordez-vous cela? Mais si l’homme est d’autant plus une personne disposant librement d’olle-même que les influences fatales et
LA LIBERTÉ F.T LE FATALISME, naturelles sont en lui plus soumises et plus réduites, n’est-il pas évident qu’en nous la liberté s’oppose à la nature fatale comme une force s’oppose à une autre force ?Or, qui donc jamais concédera que de deux forces qui croissent et décroissent en sens inverse, et qui se combattent, se balancent et tour à tour se dominent, celle qui en dernière analyse triomphe de son antagoniste, soit précédemment l’effet et la résultante de cellelà? Qui jamais accordera que le cavalier, qui assurément dépend un peu de son cheval, et que l’ouvrier, qui dépend, j’en conviens, un peu de son outil, soient le résultat et l’effet, le premier de son cheval, le second de son outil ?
Prouvons donc, dès à présent, par une revue rapide des principaux faits de conscience relatifs à la liberté, que la loi qui vient d’étre posée est vraie, et que la puissance libre d’une part, et d’autre part l’influence des mobiles et des motifs, s’opposent en nous à titre de forces profondément distinctes.
Et d’abord l’homme est libre au regard de lui-même, et en lui-même au regard de son intelligence. Mené dans ses premières années par des sensations, bientôt il se retourne contre ses sensations, et à son tour il les mène. 11 conduit ses facultés, il les applique, il les discipline, non certes sans travail, mais non pas toujours sans succès. Ses premiers progrès viennent de l’exercice de cette liberté naissante; il n’en ferait aucun, privé de cette liberté. Il choisit les objets de ses pensées. Et aussi, quoi (jue lui aient conseillé ou enjoint ses pensées, il choisit le but de ses actions. Il connaît le bien, et, malgré cette connaissance, résolûment il fait le mal. Platon a dit quelque part que celui-là qui aune fois connu le bien ne peut plus mal faire. Platon s’est trompé. Le bien une fois connu,
le ÉTUDES DE PSYCHOLOGIE,
il reste à l’accomplir : ce dernier effort, la liberté se le réserve ; et, soit qu’elle le fasse, soit qu'elle consomme l’action mauvaise, elle sait que c’est elle qui a opéré, et que l’intelligence n’a pu que lui prêter son flambeau. Non, l’intelligence n’est pas l’ouvrière unique de la vertu ou du vice, puisqu’il y a des génies pervers et des saints ignorants. Si l’intelligence nous conduisait fatalement, l’éducation serait inutile, l’instruction suffirait, et celleci ne suffit pas. Même dans l’ordre du vrai, la raison n’est pas maîtresse absolue. Voyez ce qui se passe aujourd’hui : les vieilles opinions discutées, les nouveaux systèmes attaqués, les croyances remises au creuset, et souvent, hélas! s’évanouissant en fumée. Où est la cause de tout cela ? Où est la force qui résiste aux idées, qui les secoue, les ébranle, les ruine, ou les reprend, les épure et les rétablit ? C’est la raison, direz-vous, qui juge et doute, qui critique et qui croit. Sans doute, la raison fait cela ; mais elle n’est pas seule à le faire ; une autre énergie est là qui pèse sur la raison et lui donne parfois l’âpre et dangereux plaisir de se nier elle-même. Cette autre force, c’est la liberté unie à la pensée, et, pour ce motif, nommée la liberté de penser. On en connaît les périls ; mais comment en contester l’existence et les heureux fruits quand elle est sagement dirigée? Et ce pouvoir admirable et terrible à la fois, s’il déchaîne les tempêtes de l’esprit, prouve du moins, avec une éclatante évidence, que la liberté de l’homme ne reçoit de chaînes d’aucune intelligence, pas même de la sienne.
Libre à l’égard de son intelligence, l’âme humaine l'est aussi à l’égard de sa sensibilité, mais d’une autre façon et moins directement. Il dépend de moi d’accomplir, par un elfort plus ou moins grand, les divers actes dont mon esprit est né capable; mais je ne puis à volonté
jouir ou souffrir, aimer ou haïr. A l’improvistc, sans ma permission, malgré moi, la sensation, le sentiment, se glissent dans mon âme, la charment, l'affligent, l’agitent, la troublent. Ils ne paraissent ni ne disparaissent à mon simple commandement. 11 y a donc dans ma vie sensible plus de fatalité que dans ma vie intellectuelle. Toutefois, cette fatalité, il est en mon pouvoir de la restreindre ou de l’accroître. L’éducation prouve l’existence de ce pouvoir, puisqu’elle le dirige, ou plutôt puisqu’elle apprend à l’homme encore jeune à le diriger. Pris à sa naissance, un sentiment n’a jamais toute sa force. Cette force augmente rapidement par la pensée continuelle, par la poursuite ardente, par la présence surtout de l’objet qui nous a émus. Or, penser à l’objet aimé ou haï, le poursuivre, rester en sa présence, c’est agir; agir fréquemment dans le même sens crée l’habitude et en forge les chaînes pesantes. Mais c’est la liberté qui agit : c’est donc elle qui change le sentiment en passion; c’est donc aussi la liberté qui nourrit et fortifie la fatalité primitive du sentiment, et de cette fatalité naturelle tire une fatalité artificielle tellement impérieuse, qu’on a pu la nommer une seconde nature. Oui, messieurs, nous sommes les libres artisans de nos habitudes. Ajoutons aussitôt que les habitudes excellentes sont une heureuse fatalité qu’il faut à tout prix instituer en nous, parce que c’est la fatalité du bien, fatalité qui nous laisse cependant libres encore, car ce que nous avons édifié, nous pouvons toujours le détruire. Il suffit pour cela d’opposer à une habitude l’habitude contraire, et cela en bien comme en mal. L’intervention de la liberté dans la formation, la destruction, la modification des habitudes, tel est le grand fait, le fait considérable que les adversaires du libre arbitre oublient sans cesse et que sans cesse ils dé-
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figurent. Nous aurons soin de le leur présenter avec persévérance et de mettre dans son vrai jour cette puissance lente, mais sûre, qui transforme tout en nous, tout, ai-je dit, même les effets du tempérament, sinon le tempérament lui-même.
Oui, messieurs, l’habitude voulue, l’habitude librement prise et gouvernée, étend son empire bienfaisant ou funeste jusque sur notre constitution physique ellemême. De nos jours, on croit tenir le secret des génies et des caractères quand on a pu dire que les hommes célèbres étaient bilieux ou sanguins, nerveux ou lymphatiques. Cela revient à expliquer tout l’homme par son corps, et à faire de l’âme la résultante des forces matérielles de la constitution physique. A cela, Socrate répondait par la victoire complète qu’il avait remportée sur son tempérament naturellement enclin aux passions brutales. A cela, Platon, son disciple, répondait, dans le Phédon, par la bouche même de Socrate, que si l’&me n’était que la résultante du corps, l’âme serait toujours au même ton que le corps et ferait toujours invariablement ce qui résulte d’un état donné du corps. Ainsi, quand le corps a faim, l’âme accorderait toujours et tout de suite à manger ou à boire à son corps affamé ou altéré, tandis qu’à son gré elle lui inflige la diète. A cela, les saints ont mille fois répondu par le jeûne, les macé^ rations et les cilices. N’importe, messieurs, nous tiendrons l’objection pour nouvelle et nous la discuterons dans tous ses détails.
Aussi bien, ce n’est là qu’une face de cette autre objection, très en vogue de notre temps, qui va exagérant au delà de toute limite l’influence de la race, et principalement l’influence du climat, ce premier agent, diton, de la formation des races
Je n’ai pas, vous le pensez bien, l’intention d’examiner ici en quelques minutes une théorie qui demande à être serrée de près et discutée à fond. Mais puisqu’on pousse à outrance la théorie, jusqu’à un certain point admissible, de l’influence des climats, cl puisqu’on semble couvrir les excès où l’on s’égare do l’autorité de Montesquieu, il convient dès à présent de ramener à ses véritables termes l’opinion si souvent alléguée de ce profond observateur.
Dans son traité de Y Esprit des lois, et principalement au livre XIV, chapitre 11, Montesquieu attribue en effet au climat une influence considérable sur la sensibilité et sur le caractère de l’homme. Je ne crois pas que l’on puisse exprimer cette idée avec plus de force qu’il ne l’a fait dans les passages suivants :
« Dans les pays froids, on aura peu de sensibilité pour les plaisirs; elle sera plus grande dans les pays tempérés; dans les pays chauds, elle sera extrême. Gomme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité. J’ai vu lesopéras d'Angleterre et d’Italie; ce sont les mêmes pièces et les mêmes acteurs ; mais la même musique produit des effets si différents sur les deux nations: l’une est si calme et l’autre si transportée, que cela paraît inconcevable.
» Il en sera de même de la douleur : elle est excitée en nous parle déchirement de quelque libre de notre corps. L’auteur de la nature a établi que cette douleur serait plus forte à mesure que le déchirement serait plus grand. Or, il est évident que les grands corps et les fibres grossières des peuples du Nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds ; l’âme y est donc moins sensible à la
douleur. II faut écorcher un Moscovite pour lui donner
du sentiment. »
Et un peu plus loin : « Vous trouverez dans les climats du Nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité cl de franchise. Approchez des pays du Midi, vous croirez vous éloigner de la morale même; des passions plus vives multiplieront les crimes; chacun cherchera à prendre sur les autres tous les avantages qui peuvent favoriser ces mêmes passions. Dans les pays tempérés, vous verrez des peuples inconslants dans leurs manières, dans leurs vices mêmes et dans leurs vertus; le climat n’y a pas une qualité assez déterminée pour les fixer eux-mêmes. »
Certes, voilà de quoi faire pâmer d’aise ceux qui se représentent l’homme, soit comme une cornue pleine de substances chimiques et plus ou moins chauffée par les feux du soleil ; soit comme une plante qui végète vivement ou faiblement; soit comme un bel animal qui grelotte ou transpire, qui engraisse ou maigrit, qui fait plus ou moins de bile, et qui avec sa bile sécrète ses vices et ses vertus. Mais voici maintenant en quels termes Montesquieu limite et explique sa théorie :
Livre XIX, chapitre îv : « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières, d’où il se forme un esprit général qui en résulte.
» A mesure que dans chaque nation une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant. La nature et le climat dominent presque seuls sur les sauvages; les maximes gouvernent les Chinois, etc., etc. »
Vous entendez, messieurs, ces deux passages. Le sens en es! d’une clarté parfaite. Reprenons une à une les idées
qui y sont contenues : 1° Le climat et la nature ne sont pas les seules forces qui gouvernent les hommes. 2° 11 y a d’autres forces que celles-là, la religion, les lois, les maximes (c’est-à-dire des choses que ne comprennent apparemment ni les cornues, ni les plantes, ni les animaux). 3° Quand les forces morales et religieuses s’accroissent, les forces naturelles leur cèdent d’autant, à" Enfin, si le climat et la nature agissent quelque part, non pas seuls, mais presque seuls, c’est uniquement chez les sauvages. Telle est au fond la véritable théorie de Montesquieu sur l’influence des climats. Ce sera aussi la nôtre. Mais tant s’en faut que cette doctrine substitue le climat, le tempérament, bref, les forces physiques et fatales à la liberté, qu’au contraire elle nous montre la nature et la bète obéissant peu à peu à la liberté, comme l’état sauvage obéit graduellement à la civilisation.
C’est par la méthode expérimentale, c’est par des faits soigneusement observés, lentement accumulés, qu’on réfutera avec succès ce fatalisme actuel qui a cent yeux pour apercevoir les effets du climat, et qui est aveugle en présence des prodiges qu’accomplit journellement la liberté de l’homme. Encore un coup, que les sauvages, les barbares, que les montagnards même, cantonnés sur leurs plateaux élevés ou dans leurs hautes et étroites vallées, subissent fortement l’influence du climat et en portent sur leurs traits, dans leurs mœurs, dans leurs facultés, l’empreinte ineffaçable, il n’y a pas à le nier. Il en sera de même des personnes qui demeurent attachées à leur sol natal comme le lierre au tronc d’arbre près duquel il a poussé. Disons plus : le climat aura toujours de larges prises sur quiconque ignorera qu’il possède à un haut degré la volonté et la puissance de s’y soustraire. Mais outre que le seul instinct de la
ÉTUDES DE PSYCHOLOGIE, conservation met l’homme le plus grossier en lutte avec la nature, le force â eu rendre plus lâches chaque jour les étreintes, tantôt malsaines, tantôt mortelles, et lui donne ainsi graduellement la conscience de son libre pouvoir et la résolution d’en user; comment, en un siècle tel que le nôtre, ne pas apercevoir quels signalés avantages l'homme remporte sur la nature, lorsque, averti par ses semblables et surtout par la science, il se retourne, regarde en face la fatalité physique, et lui dit énergiquement : « Autant qu’il est en moi, je te vaincrai! » Dès que l’âme a prononcé ce mot, elle n’est plus asservie au monde et à la matière : elle s’en sert. De ce jour, la nature entière n’est plus pour elle un maître; ce n’est qu’un instrument qu’elle manie désormais au gré de ses intérêts, de scs ambitions ou de ses vertus.
Je n’hésite pas à l’affirmer : au spectacle de nos triomphes sur le climat, le tempérament, la maladie même, Montesquieu, s’il vivait aujourd’hui, restreindrait en plus d’un point, bien loin de l’exagérer, la portée de sa théorie. 11 verrait que nos soldats sont aussi vaillants dans les sables du Sahara que sous les neiges de la Russie, parce qu’ils veulent être vaillants où qu’ils se battent. Montesquieu verrait que les Anglais de 1860 ont voulu devenir aussi habiles que nous dans les arts appliqués à l’industrie, et qu’ils y ont réussi au point d’ébranler l’idée par nous trop caressée de notre invincible supériorité. Et nous-mêmes, messieurs, que ne nous apprend pas chaque journée du pouvoir qu’a sur le corps la libre volonté de l’âme? Une âme énergique se fait en tout lieu le climat dont elle a besoin, soit à force de courage, soit â force d’industrie. Tel homme, que je pourrais nommer, a travaillé en Turquie par !i5 degrés de chaleur, comme il travaille à Paris, dans son cabinet, au mois de décembre, par 11) degrés de
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froid. Tel autre, ou le même peut-être, n'avait reru en naissant qu’une constitution frêle, délicate, aussitôt épuisée par le moindre labeur; il s’est donné dix ans pour changer celte constitution, et il l’a transformée. Tel autre, alleint au cœur d’une de ces maladies que le moindre excès rend foudroyantes et mortelles, mais prévenu et guidé par la science, a mené jusqu’à un âge avancé son corps toujours suspendu entre la mort et la vie, et a su fournir une noble carrière utile à la philosophie et à son pays, laissant après lui les écrits et la réputation vénérée d’un sage.
Une multitude de faits pareils se présentent à ma pensée. Bornons-nous aujourd’hui à ceux que j’ai cités. Aussi bien, je vous l’ai dit, ce n’est encore ici qu’une esquisse; mais vous y verrez, je l’espère, non que la puissance de l’homme est sans bornes, mais que, dans des limites qui semblent reculer de jour en jour, l’homme est libre à l’égard de la nature, du climat et du tempérament, et que sa liberté est distincte de toutes les forces qui l’environnent, comme son âme elle-même est distincte de son corps.
Avant de vous quitter, messieurs, et pour compléter ces vues préliminaires sur la libre volonté de l’homme et sur les méthodes qui établissent l’existence de celte volonté à titre de vérité scientifique, il me reste à toucher un dernier point. Au-dessus des innombrables influences grandes ou petites, faibles ou fortes, directes ou indirectes, visibles ou invisibles, intelligentes ou aveugles, avec lesquelles notre destinée est de lutter, il en est une par qui toutes les autres existent, et qui, de même qu’elle les a toutes créées, les pourrait toutes anéantir. C’est, permettez-moi cette expression appelée par mon sujet, c’est l’influence divine. Reconnaître cette influence
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est l’acte suprême de la raison, comme la proclamer est l’acte suprême du langage. Rcconnaissons-la, messieurs, et proclamons-la, puisque parmi les influences sur nous exercées par les êtres finis, il n’en est aucune qui ne nous sollicite à la concevoir. Reconnaissons-la encore à cette action plus secrète, mais certaine autant que profonde, qui la fait sentir à notre raison, à notre cœur, à notre liberté elle-même : à notre raison, par l'idée d’une cause infinie ; à notre cœur, par l’attrait puissant de la bonté et de la beauté parfaites ; à notre liberté, par ces penchants heureux qui nous inclinent au devoir et nous aident à l’accomplir, comme aussi par l’impression d’un modèle idéal de perfection et de sainteté. Nier cette triple action de Dieu sur l’âme, c’est une erreur; l’erreur opposée consisterait à déclarer cette triple action irrésistible et fatale. On est dans le vrai, selon nous, quand on croit à la fois, et que Dieu agit sur l’homme, et que l'homme est libre de céder à cette action ou d'y résister. Mais, messieurs, céder à l’influence divine ou y résister nous est-il possible dans l’hypothèse où la substance de Dieu est identique avec celle de l’homme? En d’autres termes, le panthéisme, qui professe l’unité des substances, ne fait-il pas de la volonté humaine un pur élément du développement divin, et ne tombe-t-il pas, qu’il le sache ou non, dans le plus absolu fatalisme ? La conciliation entre son principe fondamental et la liberté, il y a deux mille ans que le panthéisme la cherche. L’at-il trouvée? Non. Toujours il a été contraint, ou d’affirmer la liberté et de se nier lui-même, ou de s’affirmer lui-même et de nier la liberté. A éviter l’une ou l’autre de ces extrémités, Plotin et Proclus ont vainement épuisé leur génie. Spinoza, Schelling et Hégel n’y ont pas mieux réussi. Que d’autres tentent d’accomplir ce
que n’ont pu exécuter de si vigoureuses intelligences, qu’ils essayent, avec des bras moins puissants, de soulever encore une fois ce rocher de Sisyphe, au risque certain d’en être écrasés. Pour nous, les leçons du passé ont quelque chose à nous apprendre. Entre la liberté et le panthéisme, nous choisissons la liberté. Et ainsi nous tenons que, dans la mesure de l’humanité, l’homme est libre, môme à l’égard de l’influence divine.
Voilà, messieurs, la question de la liberté telle qu’elle se pose aujourd’hui. Vous savez maintenant quelle est la méthode qu’elle réclame, quelles sont les objections qu’elle soulève et les réponses que la philosophie spiritualiste oppose à ces objections. Comment les anciens, c’est-à-dire comment Platon, Aristote, les stoïciens, les néoplatoniciens, et surtout Plotin et Proclus, ont-ils compris et résolu ce grand problème? Jusqu’où l’ontils conduit? où l’ont-ils laissé? Que leur a-t-il manqué pour l’embrasser dans toute son étendue? C’est ce que nous chercherons dans la suite des leçons de cette année. Nous contrôlerons les théories des anciens et par les théories modernes et par nos investigations personnelles. Aucune lumière, aucun témoignage, aucun fait ne sera par nous négligé.
En effet, messieurs, à quoi nous servirait de connaître les métaux, les plantes, les animaux; à quoi servirait aux générations présentes d’avoir appris et la distance qui nous sépare des astres, et le poids de ces grands corps, et môme la composition chimique du soleil ; à quoi nous servirait d’avoir fait reculer en tous sens les horizons de la science, si nous venions à perdre la notion de notre âme et de ce qu’il y a dans notre âme déplus personnel, de plus noble, de meilleur? A la science de l’univers, n’allons pas sacrifier la science de l’homme. Un tel sa-
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orifice n’est pas nécessaire, et rien ne le saurait compenser. Étudions les forces fatales, mais étudions plus attentivement encore notre puissance libre. Que la postérité, messieurs, ne puisse jamais dire de nous que, si nous n’avons pas goûté tous les fruits de la liberté, c’est que nous l’avions ou niée, ou méconnue.