MÉTHODES
OBSERVATION, INDl'CTION FAITS PRINCIPAUX, FACULTÉS, IMMATÉRIALITÉ DE L'AME.
Les doctrines philosophiques vraiment fortes et vivaces se reconnaissent à deux marques principales : d’une part, elles ont des adversaires et se suscitent des défenseurs, ce qui atteste leur force de résistance ; d’autre part, elles vont produisant sans interruption des penseurs et des œuvres, ce qui manifeste cette autre puissance, bien supérieure à la précédente, qu’on nomme la fécondité. Or, depuis un demi-siècle que dure la philosophie spiritualiste, — longue durée en ce temps- ci, — personne ne niera qu’elle n’ait constamment donné les deux preuves de force dont nous venons de parler. Elle a tour à tour triomphé des adversaires aussi résolus que nombreux qui l’ont successivement attaquée. Quant à sa fécondité, ceux-là mêmes qui n’en estiment pas les fruits sont obligés d'en reconnaître la persistance. Cependant des juges impartiaux ont assuré que l’inlluence qu’exerça autrefois cette philosophie a diminué depuis quelques années, et qu’elle a cessé de diriger
l’opinion. Il y a du vrai dans ce jugement, mais il conviendrait de réduire le fait â ses proportions exactes en distinguant entre l’influence purement scolaire, toujours subordonnée h l’action plus ou moins favorable des règlements, et l’influence scientifique, qui prouve davantage, parce que chacun peut à son gré l’accepter ou s’y soustraire. Sans doute, pendant une période de dix à douze années, cette partie de la jeunesse qui ne songe qu’au diplôme s’est trop souvent dispensée des études philosophiques, et cela seul a été un mal dont les fâcheuses conséquences n’ont pas tardé à éclater ; mais dans le même temps la philosophie spiritualiste a continué de voir ses chaires publiques entourées par une foule sérieuse, et ses livres anciens ou nouveaux lus, discutés, réfutés, défendus. Elle a vu, elle voit encore un groupe imposant d’économistes, de médecins, d’aliénistes, de physiologistes, de phrénologistes même (1), abandonner les routes sans issue de l’hypothèse matérialiste, et chercher dans l’analyse de l’âme par la conscience une base à leurs spéculations théoriques. Enfin, malgré les audaces, les habiletés et les flatteries du réalisme, ni la littérature tout entière, ni l’art tout entier n’ont été entraînés par les nouveaux courants.
11 y a plus cependant : en dehors des cadres ordinaires de l’enseignement et de la science, des hommes qu’aucun lien très-intime ne rattache à l’école spiritualiste consacrent d’honorables efforts et un talent réel à consolider et à développer les propositions essentielles sur lesquelles se fonde la philosophie de l’esprit. Ces peuseurs et leurs livres témoignent , eux aussi, en faveur
(1) Voyez la Phrénologie spiritualiste, nouvelles études de psychologie appliquée, par M. le docteur Castle, deuxième édition, 1864.
DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME, d’une influence qui semble ne s’être affaiblie d’un certain côté que pour s’étendre dans un autre sens. Et nonseulement ils attestent, en la subissant, cette influence que l’on prétend épuisée, mais ils avouent hautement leur dessein de travailler à la répandre. A ce double titre, ils méritent que la philosophie qu’ils servent étudie leurs écrits et discute leurs idées. Nous ne saurions néanmoins entreprendre de les suivre pas à pas dans leurs investigations, tantôt profondes, tantôt subtiles, souvent inattendues, quelquefois heureuses : ce ne serait rien moins que passer en revue la philosophie tout entière. Entre les points qu’ils ont abordés, nous ne pouvons toucher que les plus importants; mais au moment où tant de principes que l’on croyait définitivement acquis sont remis en doute, ou même rejetés sans forme de procès, ce qui importe avant tout, je dirais presque ce qui importe uniquement, ce sont les méthodes, et l’application qu’on en fait à la solution des questions premières. Or l’école spiritualiste demeure convaincue que la méthode psychologique est le procédé fondamental (elle ne dit pas le seul) de toute recherche philosophique ; en outre elle place au premier rang les questions qui se rapportent aux puissances de l’esprit, à sa nature, à sa distinction d’avec le corps. Au point où en sont les choses, tandisque les uns répètent à satiété qu’ils repoussent ces vues scientifiques comme de pures illusions, il ne suffit pas que d’autres répliquent avec chaleur qu’ils tiennent ces mêmes vues pour incontestablement justes. Ceux-ci doivent redoubler d’efforts afin d’entou. rer d’évidence ce que leurs adversaires déclarent chimérique parce qu’ils ne savent pas le voir. Est-ce bien là ce que font les penseurs dont nous parlerons plus bas? S’ils le font, le font-ils d’une manière originale et
forte ? ont-ils réussi, comme ils se le persuadent, à renouveler les méthodes philosophiques et à mieux constituer, comme ils y ont visé, la science de l’esprit tant dans l’homme lui-méme qu’au-dessus et au-dessous de l’humanité? Voilà ce que nous nous proposons d’examiner. Cet examen sera au surplus une occasion trèsnaturelle de dévoiler la faiblesse, les inconséquences, les aveux même des autres écoles , et de nous assurer par une discussion exempte d’aveugle optimisme que le corps de doctrines auquel l’assaut a été livré en ces derniers temps n’a subi, en fin de compte, aucune sérieuse atteinte. Voyons premièrement où en sont aujourd’hui les questions de méthode.
Comme la solidité d’une science dépend de la puissance et de la certitude de ses procédés d’investigation, le plus infaillible moyen de renverser cette science, c’est d'en miner la méthode, si l’on peut. Cela fait, tout s’écroule en un seul bloc. Et pour ruiner une méthode, chacun sait qu’il suffit de démontrer que, dans ses plus savants efforts, elle ne saisit que des fantômes. Qu’il soit une bonne fois avéré que le psychologue appliqué à s’observer intérieurement lui-même se donne à coups d’imagination le plus vain des spectacles et ne tisse laborieusement que de misérables toiles d’araignée ; qu’il soit établi que « les objets dont il s’occupe sont en dehors de l’expérience (1), » aussitôt la science de l’esprit s’évanouit comme une fumée. Que, tout au contraire, l’univers invisible soit aussi positivement réel que le
(I) M Littré, Conservation, Révolution et Positivisme, p. 42.
DF. L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME, monde visible, la science de l’esprit est possible parce qu’elle a un objet et, pour étudier cet objet, un instrument, la conscience ; bien plus, dans ce dernier cas, les faits jusqu’ici régulièrement constatés, les lois rigoureusement induites, les causes reconnues et saisies , demeurent comme autant de vérités acquises, et la science de l’esprit, au lieu de renier son passé ou de changer de méthode, n’a plus qu’à perfectionner sa méthode, s’il le faut, et à se continuer elle-même. De ces deux situations quelle est celle où se trouve aujourd’hui placée la psychologie spiritualiste ? Le terrain sur lequel elle marchait avec confiance s’est-il tout à coup effondré, ou bien chemine-t-elle sur le roc et peut-elle poursuivre sa route, sauf à en modifier au besoin, en quelques endroits, le tracé primitif? Voilà ce que la plus simple prudence lui prescrit de bien voir, avant de prêter l’oreille aux conseils parfois pleins de hardiesse de ses nouveaux amis.
Ce n’est pas d’hier que l’humanité et la science affirment la réalité des faits internes de notre vie ; ce n’est pas d’hier non plus qu’une certaine science nie la réalité de ces mêmes faits. La lutte entre le matérialisme et le spiritualisme a commencé, peu s’en faut, le même jour que la philosophie. Nous n’avons nullement le dessein d’écrire ici l’histoire de cette lutte, quelque intéressante qu’elle soit, et quoiqu’on y puisse apprendre, entre autre chose, que le matérialisme, chaque fois qu’il ressuscite, se répète mot pour mot et tourne sur place, tandis qu’à chacun de ses retours le spiritualisme se développe et s’enrichit. Remontons seulement jusqu’à l’année 1826 et à la préface que M. Jouffroy écrivit à cette époque pour sa traduction des Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart. Quelles étaient les conclu-
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sions de ce fragment célèbre? Comment l’auteur les a-t-il depuis étendues et complétées? Quelle brèche enfin la nouvelle critique peut-elle se vanter d’avoir faite à ce simple, mais admirable monument?
En 1826, les adversaires delà science de l’esprit procédaient et parlaient comme procèdent et parlent leurs successeurs actuels. Alaphilosophie nouvelle, déjà pleine de force et de vie et très-influente, les sciences physiques et naturelles, éblouies de leurs progrès, opposaient les mêmes fins de non-recevoir qu’aujourd’hui. Témoin de cette opposition, |et au moment de la combattre, M. Joutïroy en indiquait la cause dans les lignes suivantes : « L’étude exclusivement heureuse des sciences naturelles dans ces cinquante dernières années a accrédité parmi nous l’opinion qu’il n’y a de faits réels, ou du moins qui soient susceptibles d’être constatés avec certitude, que ceux qui tombent sous les sens. « Ainsi les positivistes d’il y a trente-huit ans avaient porté le débat sur un terrain purement scientifique. M. Jouffroy les y suivit, et là, déployant toutes les ressources d’une analyse irrésistible, il montra qu’il y a des faits « qui ne sont point visibles à l’œil, point tangibles à la main, que le microscope ni le scalpel ne peuvent atteindre, si parfaits qu’on les suppose, qui échappent également au goût, à l’odorat et à l’ouïe, et qui cependant sont trèsobservables et très-susceptibles d’être constatés avec une absolue certitude». Nous disons que M. Jouffroy montra ces deux vérités et non point qu’il lesdémontra; c’est qu’en effet on ne démontre pas les choses qui sont d’évidence immédiate : on ne peut et on ne doit qu’y ramener les regards qui s’en détournent. L’usage inopportun de la démonstration compromet plus de principes qu’il ne renverse d’erreurs et ne produit de convic-
DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 33 tions. M. Jouffroy se borna donc à inonder de lumière les faits de notre existence intellectuelle et morale et à mettre les esprits les plus rebelles dans l'impossibilité de ne pas déclarer ces faits aussi réels, aussi positifs, aussi certains que les faits appelés sensibles. Pour cela, il n’eut qu'à invoquer avec son habileté consommée le témoignage de cette faculté secrète qui, sous le nom de conscience ou de sens intime, nous avertit de tout ce qui se passe au plus profond de nous-mêmes. Ces avertissements, il n'est personne qui ne les entende, puisque quiconque souffre, pense ou veut, saiten même temps qu’il pense, souffre ou veut; il n'est personne qui ne s’y fie entièrement, puisque le monde entier vînt-il dire à un homme qui souffre qu’il ne souffre pas, icet homme en croirait sa conscience et non le monde entier; enfin cette perception de notre état intérieur est si peu due à l’intervention de nos sens, que nul, môme parmi les matérialistes, n’a jamais poussé l’absurdité jusqu’à demander à ses organes de relation des renseignements sur ses pensées , ses inclinations ou ses volontés. De tout cela il résulte une chose peu importante au premier aspect, mais de fort grande conséquence : c’est qu’il y a des réalités autres que celles dont nos sens sont frappés. M. Jouffroy crut avec raison qu’il n’était pas inutile d’obtenir de la bouche même des physiologistes l’aveu de ce point capital. Il lut donc leurs ouvrages et y vit qu’avant de chercher quelles sont les conditions matérielles de la sensation, de la pensée et de la volonté, les physiologistes prenaient forcément pour accordées l’existence de ces facultés invisibles et la réalité des actes internes de ces facultés. Par cet aveu, que leur dictait le bon sens, les physiologistes reconnaissaient comme certains des faits qui n’étaient ni visibles, ni tan-
ÉTUDES DE PSYCHOLOGIE, gibles, et se faisaient les témoins, presque les complices du nouveau spiritualisme.
Que s’est-il passé depuis cette époque? Quelqu’un s’est-il rencontré qui ait prouvé que les faits appelés internes, que les pensées, les voûtions, les émotions n’existent pas et ne sont rien? Quelqu’un du moins, sans aller jusque-là, a-t-il démontré que ces mêmes faits, d’une réalité d’ailleurs incontestable, sont perçus au moyen des yeux, des oreilles, du toucher? Cette démonstration, Broussais lui-même, malgré l’excès de son audace, n’avait pas essayé de la fournir. Il avait été forcé de confesser que, lorsque l’homme perçoit, il se perçoit lui-même percevant. Il refusait aux psychologues et réservai! exclusivement aux médecins le droit de constituer la science des facultés intellectuelles ; niais il affirmait l’existence des faits intellectuels et ne prétendait pas que ces faits pussent tomber sous la prise de nos sens. Depuis l’a-t-on prétendu ? a-t-on réussi à l’établir? En aucune sorte. On n’y a pas seulement pensé. Implicitement ou explicitement, et à coup silr sans mesurer la portée de celte concession, on accorde qu’il y a des faits immatériels, non perceptibles au moyen des organes, quel que soit du reste le nom par lequel on désigne ces faits. M. Littré appelle de tous ses vœux et recommande de toutes les forces de son éminent esprit « une philosophie qui fasse également acception du monde et de l’homme, et qui soumette l’ensemble des idées subjectives à l’ensemble des idées objectives (1). » Certes, ou bien le mot subjectif n’a pas
(1) Conservation, Révolution et Positivisme, p. 42. Dans son ouvrage intitulé Auguste Comte et la philosophie positive, Paris 1863, p. 677, M. Littré s’est expliqué catégoriquement au sujet de la psychologie. Voici ce qu’il en dit : « Ce que j’appelle théorie subjective
DE L’ÉTAT ACTUEL DE LA SCIENCE DE L’AME. 35 de signification, ou bien il signifie un fait interne, immatériel, invisible, d’où il s’ensuit nécessairement que M. Littré admet un ordre de faits immatériels et invisibles, et que ceux de ses adhérents qui nient la réalité de l’invisible ne comprennent point la pensée de leur maître ou la dénaturent. Pour M. Taine, il pratique ouvertement l’observation intérieure : il analyse les pensées, il distingue et groupe tour à tour les abstractions. Et quand il considère ces objets, quand il les décompose et recompose, il sait parfaitement qu'il ne procède pas à la façon des physiciens et des chimistes. Recueillons encore à ce sujet le témoignage d’un esprit élevé, dont nous aimons le talent et la sincérité, et qui a le don bien rare de conquérir la sympathie de ceux qu’il contredit. «Celui qui étudie l’homme, dit M. Edmond Scherer, est lui-même un homme, et c’est en luimême qu’il trouve et qu’il étudie l’être humain. Grùce à la conscience, il ne l’observe pas seulement du dehors, il voit ce qui se passe au dedans de lui ; il découvre, à
de l'humanité comprend, pour procéder selon l’ordre d’évolution, la morale, l’esthétique et la psychologie.
» S’il faut une science de la morale, il en faut, au mcine titre, une de l’esthétique et de la psychologie. Si la lacune que présente la philosophie positive est évidente quant à la morale, elle l’est aussi quant à l’esthétique et quant à la psychologie.
» Dans l’ordre de la méthode positive, c’est d’abord par l'objet que se construit le savoir humain ; et l’on termine par le sujet. »
Ainsi, voilà le subjectif, c'est-à-dire l’invisible, rangé au nombre des éléments positifs delà science. Cela mène tout droit à la métaphysique spiritualiste que la philosophie positive tantôt néglige et tantôt repousse. Quant à la méthode que propose M. Littré et qui consisle à construire d’abord la science par l’objet pour terminer par le sujet, cette méthode aurait le grave inconvénient de commencer par lé moins connu et d’aller ensuite au plus connu. Mais procéder de ce qui est obscur à ce qui est clair et directement aperçu, n’est-ce pas le renversement et la destruction de toute méthode ?
côté des faits appréciables par les sens, tout un ordre de faits qui échappent aux sens et qui n’existent que pour la conscience (1).» M. Edmond Scherer n’est ni matérialiste, ni positiviste ; mais il n’est pas non plus spiritualiste à la façon de MM. Cousin et Jouffroy, et les précautions extrêmes dont il s’entoure dès qu’il s’agit d’énoncer une affirmation donnent aux lignes que nous venons de transcrire un prix tout particulier. Ainsi la réalité des faits internes est hors de contestation. Ce terrain, où la science de l’esprit a jeté ses premiers fondements, est si peu miné, si peu effondré, si peu englouti sous je ne sais quelles terribles vagues, que les philosophies les plus diverses, les plus ennemies même, y prennent pied. Il y a donc en philosophie, malgré tant de contraires apparences, un endroit fixe et stable.
Mais à l’observation doit succéder l’induction. M. Jouffroy, après avoir établi l’existence et la réalité des faits internes, avait montré que la faculté qui les connaît peut être dirigée d’une manière scientifique et généraliser les faits observés. Il avait merveilleusement décrit et jusqu’à un certain point organisé la méthode psychologique, méthode très-ancienne, que Descaries avait restaurée par un coup de génie, que plus récemment MM. Royer-Collard, Maine de Biran et Cousin avaient remise en vigueur, mais qui, pour prendre définitivement son rang parmi les procédés de la science, avait besoin d’être constituée comme l’induction des sciences physiques l’avait été par François Bacon. Cette tâche, commencée dans la préface des Esquisses de philosophie morale avec une circonspection presque excessive, M. Jouffroy crut l’achever et l’acheva à peu près en
(1) Mélanges d' histoire religwusj, p. 177.