chapitre des mains en spatule
Si je me suis Lien expliqué, le lecteur aura suffisamment compris qu'un type ne se caractérise pas moins par ses répugnances que par ses .entraînements, par ses défauts que par ses qualités. Or, la persévérance, la prévoyance, l'esprit Tordre et de convenance, que j'ai dit être des choses presque étrangères aux mains artistiques, mains que le beau et ce qui plaît préoccupent davantage que V utile et ce qui sert, abondent au contraire dans les intelligences que représentent les phalanges carrées.
Organiser, classer, régulariser, symétriser : telle est la mission, tel est le mandat des mains utiles. Elles ne conçoivent ni le beau ni le vrai, hors des limites de la théorie et du convenu. Elles ont pour les similitudes et les homogénéités, le goût que les mains coniques ont pour les contrastes. Elles savent en quoi les choses qui diffèrent se ressemblent, et en quoi les choses qui se ressemblent différent ce qui, dit Montesquieu, constitue l'esprit (comme nous l'entendons en France, où il procède du jugement, et non de l'humeur, comme en Angleterre, et non de l'imagination, comme en Italie) où s'échelonnent en traits marqués les degrés de la hiérar-
chie; là, selon elles, séjournent la puissance et la sagesse politiques. Elles confondent volontiers la discipline avec la civilisation (1), c'est-à-dire l'ordre obligé avec l'ordre consenti. Elles sentent durement ou, du moins, sévèrement ; rangeant tout au devoir, tendant à l'unité, assujettissant les pensées à la pensée, les hommes à V homme, et ne tolérant des mouvements de l'âme, de l'esprit et du cœur, que ceux que la raison (considérée dans un sens assez étroit) accepte et permet.
Une loi entre autres leur est chère, celle de la continuité^ et c'est surtout par là, c'est-à-dire par la tradition, la transmission, que leur expansion a lieu.
Ces intelligences, d'ailleurs vigoureuses, n'ont
poinl elles peuvent s'étendre et ne sauraient
Elles chaussent les hottes de sept lieues,
mais le char brûlant d'Élie n'est point à leur usage.
maintient le peuple dans l'ordre par la crainte des repris sa conduite, sans rougir de ses mauon le maintien! dans l'ordre parles principes de la vertu <■( les lois de la pi ' le, il éprouvera de la houle
d'une action coupable, et il avancera dans le chemin delà vertu,
nfuoius.J
La terre est leur unique domaine. L'homme dans la vie sociale : leurs regards ne vont pas plus loin.
Main utile.
Elles ne savent du monde des idées que ce que l'œil nu sait du firmament. Toujours prêtes d'ailleurs à nier ce qu'elles ne peuvent ni sentir ni comprendre,
et à donner pour bornes à la nature, celles de leur compréhension.
En France, ce ne fut qu'au XVIIe siècle, époque vouée à la méthode et au savoir-vivre érigé en science, que les idées dont les mains utiles sont les instruments à peu près exclusifs, prirent la direction de la société.
L'architecture, sous leur empire, ne dut plus, comme aux XVe et XVIe siècles, tendre à la poésie et aux plaisirs de l'imagination, mais à la symétrie et à l'utilité matérielle; comme un célibataire désillusionné qui prend femme et se range, elle dut rompre avec la fantaisie et s'asseoir, elle aussi, sur la froide dalle de la réalité.
Les monuments de Louis XIV, entièrement dénués d'idéalité, semi-palais, semi-couvents, semicasernes, grands de surface, mais non de caractère, rappellent par leur uniformité, leur aridité, le génie de ce despote inexorable et vain, que le soin de sa personne et de sa fausse grandeur retint toute sa vie loin des champs de bataille, loin des voies épiques e1 populaires, et auquel la tolérance et la clémence, ces vertus des grandes âmes et des grands
esprits, furent aussi inconnues qu'à Philippe II. a L'esprit de Louis XIV, dit Saint-Simon, était au-dessous du médiocre; il eut toute sa vie plus de faible que de goût pour ta gloire. Né modéré, secret, maître de sa langue, son amour pour l'ordre et la règle était extrême ; il se tenait en garde contre le mérite transcendant, contre la supériorité de l'esprit, des talents et des sentiments. Il jugeait les hommes par leur goût et leur aptitude pour les détails, noyé qu'il était lui-même dans les vétilles, et perdant son temps dans l'examen des minuties. Parce qu'il aimait la symétrie, il se croyait doué de l'instinct du heau. Il réglait tous les matins l'emploi de sa journée, donnait ses ordres avec netteté, et était exact aux heures qu'il indiquait. Quoi qu'il pût arriver, il prenait médecine tous les mois, entendait la messe tous les jours et communiait cinq fois par an. Il avait le goût de la promenade et de la chasse. 11 montait et se tenait à cheval avec grâce, tirait à merveille, dansait bien, jouait admirablement à la paume et au billard. Il savait composer son sourire, son langage et jusques à ses regards. Sa politesse^ pleine de nuances, était pourtant toujours la même.
Aux dames, il ôtait son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin, selon leur rang. Aux gens à demi titrés, il le tenait en l'air ou à son oreille, quelques instants plus ou moins marqués. Aux seiurs mais qui l'étaient moins que ces derniers, il se contentait de mettre la main au chapeau. — Comme pour les dames, il l' ôtait pour les princes du sang. — A ses repas, il se soulevait à demi pour chaque dame h tabouret qui arrivait. — Il voulait (car nul homme ne fut moins romanesque que lai) que ses maîtresses et les dames de sa cour eussent faim quand la fantaisie de les voir manger le prenait. — En vi >yage, il n'aimait pas qu1 elles s'aperçussent de la chaleur ou du froid. Elles lui plaisaient par une humeur toujours égale, et il voulait qu'elles fussent toujours gaies, toujours prêtes à marcher, à danser,
i il lui plaisait d'aller. — Il était cons-
tamment vêtu de couleurs plus ou moins somhres,
■ broderie -ère; jamais de hagues ni
boucles do souliers, de jarre-
bapeaux; le cordon bleu tous l'habit, fête detfamille, ou il le portail pardessus amec d< ries pour huit à dix millions..)
Si le type carré à grand pouce, qui est le seul auquel puisse appartenir ce caractère, n'eût pas été en extrême majorité en France, sous ce règne, le nom de Louis XIV ne nous fût pas parvenu environné de tant de louanges. Les hommes de cette génération, semblables par l'organisation et le tempérament, le furent aussi non-seulement par le génie, mais encore, à beaucoup d'égards, par les traits du visage; qu'on les regarde, qu'on les écoute, ils ont tous entre eux un air de famille. Ce sont de grands nez aquilins et des bouches austères ; ce sont des esprits positifs et méthodiques, raisonnables et limités.
Les visages ronds , les nez retroussés, les airs indépendants, les vives allures physiques et morales appartiennent à la race philosophique du XVIIIe siècle.
Et les nez dessinés en bec d'aigle, les visages en mufle de lion, les yeux ronds des bêtes fauves, les sourcils surbaissés, à l'époque batailleuse et remuante de l'Empire.
Même en littérature, ce que les mains utiles peuvent comporter d'idéalité se borne à peu de chose ; elles s'en défient comme de l'audace dans la
pensée, comme "de la nouveauté clans la forme. Leur muse, méticuleuse, bégueule, dont la science surpasse l'innocence, ne s'aventure jamais que sur les routes frayées, aimant mieux procéder par la mémoire que par le sentiment, et donnant plus de à son esprit qu'à son imagination. — Aux mots qui peignent les objets dans la spécialité de leur forme, ces mains préfèrent ceux qui les expriment dans la spécialité de leur usayc. (Ainsi elles donnent le nom générique de barque à la jonque, à La pirogue, etc. ) D'où, dans leurs écrits, le défaut •ouleuT locale. — Elles aiment, avant tout, dans le style, la clarté et la correction dans ce qu'elles appel 1 ont la poésie : le rliyllime, l'agrément dû aux soins de l'arrangement et de la combinaison : — dans les rapports sociaux : la sûreté, l'exactitude,— dans la vie : la modération.
Circonspectes et prévoyantes, le connu leur plaît, l'inconnu leur est suspect. Nées pour la culture des idées moyennes, elles tiennent moins au vrai qu'an vraisemblable. Biles se recommandent par le bonsens plus que par le génie, par l'esprit et le talenl plus que par les autres facultés de l'imagi-
nation. A leurs yeux, très -compétents en ce point, l'homme le plus sociable n'est pas celui qui goûte le mieux les qualités des autres hommes, mais celui qui s'affecte le moins de leurs défauts. Elles ne se proposent pas le beau, qui est un besoin de l'âme, mais le bien, qui est un besoin de l'esprit.
Cette sorte de despotisme tracassier, qui a sa source dans l'amour de l'ordre et de la règle ; l'hypocrisie et la méticulosité, qui naissent d'un amour exagéré pour la réserve et l'esprit de conduite ; cette sorte de pédantisme qui résulte du respect personnel ; la froideur, qui ressemble à la modération; la flatterie et l'adulation, vices particuliers aux esprits doués de l'instinct hiérarchique, la roideur dans l'ajustement et le maintien, la dureté dans la ponctualité, l'abjecte soumission dans l'ambition, sont les défauts les plus saillants des personnes appartenant au type utile.
Elles n'acceptent que l'homme appris, cultivé, discipliné, martelé, taillé sur le patron. Où l'homme appris se montre clans sa grandeur et dans son éclat, là elles vont chercher leurs exemples et leurs
modèles. — Quand la nation, comme une généreuse parvenue, voulut enfin parler un langage digne de sa fortune et à la hauteur de sa gloire, ce ne fut pas aux sources cachées dans les épopées chevaleresques du moyen âge, que les mains à phalanges carrées du XVIIe siècle en appelèrent. Elles tournèrent leurs yeux vers Athènes et vers Rome, vers les noms consacrés d'Euripide et de Virgile, de Démosthène et de Cicéron. — Dès lors, le pouvoir appuyé sur le génie des universités, eut une littérature à part, comme il avait une architecture à part, l'une et l'autre d'imitation et de reflet, Tune et l'autre se décorant de l'épithète de classique. — Mais les campagnes, naturels séjours de la Liberté ■ la \ érité élémentaires, s'en tinrent à la naïve poésie du sol, et dédaignant les dieux étrangers, demeurèrent gauloises, chrétiennes et romantiques. Chaque pays, dit quelque part Philippe de Commines, en parlant du long séjour des Anglais en ••e et des Allemands en Bourgogne, finit tou- . quoiqu'on fasse, par demeurer aux paysans. ire aux nationaux. 11 en est de même de l'a-
Plutôt bourgeois que citoyens, les hommes à plialanges carrées s'accommodent mieux des privilèges que de la liberté. L'autorité est au fond de tous leurs instincts, celle du rang, celle du sang, celle de la loi, celle de l'usage; ils veulent sentir et faire sentir le frein. Tout ce qui gêne I? homme le fortifie, disent-elles, par la bouche de Joseph de Maistre , il ne peut obéir sans se perfectionner, et par cela seul qu'il se surmonte, il est meilleur.
Voyez quelle déplorable influence exercent sous Louis XIV, les troubles de la Fronde sur les mains utiles! Dans la crainte de les voir se renouveler, elles se hâtent, dans leur fanatisme pour l'ordre, d'investir la royauté de tous les pouvoirs; elles l'enivrent de faste et de volupté ; elles se perdent dans les obscures nécessités du servilisme ; elles placent le trône au niveau de l'autel et se proclament avec orgueil les apôtres du fétichisme monarchique. — Du Dieu commode et doux de Montaigne et de Rabelais, elles passent au Dieu de Pascal et de Bossuet : Dieu de fer, à la voix intolérante et dure. Elles main ruent du don de persua-
sion, et les prédicateurs qu'elles produisent, goûtes à la cour pour leur magnifique langage, ne convertissent, dans les Gévennes, qu'à l'aide des arquebuses et des hallebardes. Nulle impartialité, nulle libéralité, nul sentiment des temps anciens dans les historiens. Rien de lyrique dans les poètes ; sous le savant tissu de leur style, sous la parcimonieuse moisson d'images et de fleurs latines qui le décorent, on entrevoit des âmes qui tremblent sous les regards vigilants du pédautisme littéraire, reli-, gieux, politique, et auxquelles, en vertu de l'organisation qui les gouverne, doivent demeurer étrangers les sublimes entraînements de l'enthousiasme et de la lib< i
Ainsi, d'un cùté, l'art plastique n'est plus, car l'art plastique n'est rien où l'assentiment des masest compté pour rien ; et de l'autre, la vraie poésie n'esl pas encore, car l'ange Géant, l'ange au iront couronné d'étoiles et qui siège à la droite de Dieu, l'ange des chants Lyriques, des pensées sublimes . des grandes images , l'ange que Racine eût peut-être évoqué si son siècle le lui eût permis, n'a pas encore agité but la France, «in*1 préoccupent les
soins de son organisation et les scrupules dévots de son roi, ses grandes ailes de feu. Les mains artistiques s'en sont allées , et les mains psychiques ne sont pas venues. C'est le temps des lettrés et des beaux-esprits , des nuances et des subtilités littéraires, des grands talents sans doute, mais non pas des lumières. Goustou, Coysevox et Puget, ce dernier surtout, donnent bien encore la vie au marbre, mais ils ne lui donnent plus le beau. Trop grands poètes pour n'être pas incompris, Le Poussin s'exile en Italie, Lesueur s'enferme dans un cloître, et Claude Lorrain dans la nature (Lamennais). Nul homme officiel de ce temps n'a un sentiment vrai des beautés de la nature champêtre ; dans le tracé des jardins, la géométrie se substitue au dessin, et la symétrie à la grâce» Au théâtre, l'excès de réserve , de convenance et d'art , nuit au spectacle et le refroidit. Gomme la nation, la muse tragique, durement entravée, s'interdit le mouvement, et semble comprendre que sous le faix écrasant de ses innombrables théories, elle agirait sans grâce. Toutefois la comédie, la fable, le roman de mœurs, compositions appartenant au genre moyen, et laissées plus
libres, probablement pour cette raison, atteignent à époque aux dernières limites de la perfection. — La France qui, avec le génie des mains artistiques a abdiqué la haine du convenu et de la régularité, l'entrain fanfaron, les airs évaporés, la verve pétulante , si chers aux contemporains du sire de Brantôme, ne procède plus qu'avec poids et mesure. Elle a discipliné jusqu'à la galanterie et théoriquemont levé le cours des fleuves de Tendre. Elle a pris un air grave, magistral, et s'est affublée d'une volumineuse perruque : ne la dérangez pas, elle est en ■ ! — À la science, dont l'autorité redoute les : logiques déductions, ;ï l'histoire, dont les recherches lui donnent de l'ombrage, au courage :ier, dont l'aveugle ardeur et l'aventureux élan trop de fois compromise , le génie des mains utile pour borne infranchissable, pour point
.! obligé èl pour frein: la foi officielle, la tactique. Malheur du reste aux esprits Dtset novateurs que leur instinct entraîne I b horizons du monde des idées!
comptent au nombre de leurs iation, l'exil, lesfers el le bourreau.
Ainsi Baville , qui ne voyait qu'un inconvénient dans les tortures et les supplices publiquement infligés aux protestants, à Montpellier : la compassion qu'ils inspiraient à la foule. — Ainsi Dominique, à qui le fanatisme suggéra l'idée de l'anéantissement de tout un peuple. — Ainsi le duc d'Albe, qui se glorifiait d'avoir fait mourir 18,800 hommes par la main du bourreau. — Ainsi Robespierre, si compassé, que pétrifièrent la logique, la légalité et la probité. — Ainsi Louis XIV, dont l'esprit noue ne put jamais s'élever jusqu'au doute.
Non men clie saper dubitar mi agrada (D.v^te).
Un très-beau portrait du cardinal de Richelieu, par Philippe de Champagne, appartenant au Musée de Caen, représente ce prélat avec des doigts pointus. C'est là une flatterie gratuite s'il en fut (si pourtant flatterie il y a, car la main se montrant de profil, les doigts ne peuvent guère apparaître autrement que pointus). Le cardinal de Richelieu, qui recommande dans son testament d'éloigner des affaires publiques tous les gens d'une probité trop délicate, eut, comme chacun sait, le sens social et
politique aussi étendu qu'il eut le sens moral borné. Plus coulant sur les intérêts du ciel que sur ceux de la terre, il n'arma contre les protestants que pour les dépouiller de leur force matérielle. Quoiqu'il eût la manie des vers, c'est-à-dire du rythme et du nombre dans la parole, il n'avait à aucun degré le sentiment de la poésie. Ce fut un ennemi -réfléchi et très-hardi des instincts indépendants et hardis, un niveleur aux yeux duquel deux choses seules furent saintes : l'unité et l'autorité.
Certainement , ainsi qu'Aristote , ce parangon du type carré, ainsi que Boileau, ce prototype poètes selon la règle, ainsi que Turenne et Vauban, ces généraux selon la science, Richelieu eut des phalanges carrées et non des phalanges pointues.
Versailles, où tout se range à la ligne droite et s'efface dans une tyrannique et fatigante symétrie — où les maisons, comme des douairiè7-es hautain' Lent, raides et froides , uniformément fardées de grands pans de briques rouges en guise de porphyre; — Versailles, où il semble qu'on ne devail Be promener qu'en habit de cérémonie et
d'un pas de procession, — où, pour analyser les sentiments que fait éclore la fastueuse indigence de son architecture bâtarde, l'esprit en appelle plutôt à Y arithmétique qu'à la poésie! — Versailles, disje, ses jardins, son palais , seront toujours pour les mains utiles à grand pouce, la plus parfaite expression du beau monumental comme il leur est donné de le comprendre.
Le publicain pur sang, le bureaucrate estampillé an vrai type du genre, a nécessairement des phalanges carrées. Satellite de l'arithmétique, il gravite dans sa sphère aride, et tire d'elle sa pale splendeur. Sa plume revêche et rechignée n'obtempère qu'à' la loi, car il porte le fisc dans son cœur, et n'a pas plus d'entrailles que le lise. Vivant en dehors de la pensée, en dehors des événements, loin du choc des opinions, des intérêts, des épées, il concentre sur lui tout ce que son cœur a de sensibilité, tout ce que son esprit peut former de combinaisons. Il est ainsi fait, qu'il ne saurait se passionner pour rien ; la foule ondoie et bourdonne dans la rue : c'est le roi qui passe ! aussitôt il suspend à ses lèvres un sourire d'allégresse obligée, qu'il éteindra comme
un lampion, dès que le roi aura passé. A ses yeux, le meilleur des gouvernements est celui sous lequel il émarge. Il sait d'avance à quel âge il se mariera et combien d'enfants il aura. Placé en dehors de chance de gloire, attendu que V innovation lui est interdite, il la ravale partout où la salue l'enthousiasme populaire. Il porte aux professions qui ne relèvent pas de Vécritoire le mépris que les paysans ont pour les métiers où l'on ne sue pas. À son avis, l'homme n'est supérieur aux autres créatures que depuis l'invention du papier, et il regarde comme contestable la renommée des prétendus grands hommes qui n'ont jamais su lire ni écrire. — Plus que le poète, plus que l'artiste et le savant, 'fricicm de droit divin, il tient à la hiérarchie et aux classifications sociales ; il attend de Vassimilation une aristocratie factice, un rang, une importance que ne -aurait lui donner la nature éminemment roturière d< ses travaux.
ESn France, le Bcribe brodé, chargé de renouveler
la chaussn u lda1 et de compter les survivants
• la bataille, a droil aux mêmes décorations,
distinctions , prestations, crae le général qui nous a
conduits à la victoire. — Tant vaut le sang, tant vaut l'encre.
Nous avons clés jaugeurs qui ont rang de colonel, des collationneurs à la boutonnière enrubanée, étoile e, constellée!]
Il est, en Chine, un signe honorifique à l'usage des lettrés et de l'élite des employés de l'État, que la France devrait adopter pour sa bureaucratie de haut-bord : une plume de paon !
Il sera haut de taille, le soldat, selon le cœur des mains en spatule. Il aura les épaules larges, le teint coloré , l'humeur égale , joyeuse, l'air ouvert, martial et délibéré. En campagne, les poules iront d'elles-mêmes se fourrer dans sa gibecière. Gomme les grognards de l'Empire, il ne croira ni à la poule aux œufs d'or ni aux buissons qui chantent, mais bien au sabre et au cognac. — Qu'il soit fort et vaillant, elles lui pardonneront l'intempérance.
Les grandes mains à phalanges carrées le veulent exact et rangé, toujours brossé, boutonné, strictement agrafé. Les joies d'une licence passagère, elles ne les lui permettront pas ; il n'aura soif, il n'aura faim qu'aux heures réglementaires et prescrites.
Sans cloute il sera brave et robuste, mais avant tout, il sera obéissant et soumis ; il aura le jugement droit, mais il n'aura l'esprit ni brillant ni rafr fine.
Selon ces deux types (ta l'état moral où ils sont encore en France), on ne doit voir dans une armée qu'un instrument, dont la perfection consiste à être fort et souple, c'est-à-dire composé de soldats plus urenx qu'intelligents, et d'officiers inférieurs plus dociles que capables.
La liante capacité dans les subalternes, leur semble plus dangereuse qu'avantageuse. Ils prétendent qu'elle les mène infailliblement au mépris des choses de détail, à la présomption, à l'indiscipline; et à ce sujet, ils citent Salluste, qui a écrit qu'un soldai qui se connaît en tableaux a nécessairement L'esprit factieux. (GraïuUiommage à l'indépendance des natures artistes.)
Aux gardes du corps, vers la fin du règne de Charte* \. les gardes à la main élémentaire vivaient entre eux, calmes, la tête vide, l'air vulgaire et Lnoffensif. Corpulents et inertes, ils se tenaient;! cheval avec aplomb, mais sans grâce. — D'autres
se faisaient une parure de l'uniforme, pour eux il n'était qu'un vêtement. Ils se levaient au point du jour et se couchaient de bonne heure. Ils avaient un pot de fleur sur leur fenêtre. Ils faisaient deux à deux, et en silence, de longues promenades, d'où ils rapportaient un bouquet de violettes ou une belle branche d'épine fleurie. Dès qu'ils étaient rentrés, ils passaient un peigne mouillé dans leurs cheveux et se mettaient à battre leurs bardes. Une cage d'osier, ombragée d'une poignée de mouron, leur portrait peint à l'huile par un vitrier, un filet pour la chasse aux cailles, et un perroquet de plâtre peint en vert, complétaient avec le lit sans rideaux, la table de sapin, la commode de noyer, et les trois chaises du gouvernement, leur modeste mobilier.
Ils épousaient des femmes à leur image, c'est-àdire grandes sur de grands pieds, bornasses, d'humeur paisible, buvant de tout, sachant comme eux marcher au pas, et partageant leur admiration pour la grande marmite des Invalides.
Les gardes à la main utile suivaient les cours gratuits ouverts dans les fanges du pays latin. Ils
fréquentaient les laboratoires, les amphithéâtres, les bibliothèques, et humaient de tous côtés la science avec avidité; les herbiers, les collections d'insectes, etc. , étaient de leur compétence. — On leur demandait l'heure, comme à des cadrans ; le quantième, comme à des calendriers; le jour de la semaine, comme à des almanachs ; cela les flattait. Ils se piquaient d'une tenue de tous points conforme aux prescriptions de l'ordonnance. Ils savaient des
s de langues mortes, que, dans les grandes occasions, ils soufflaient gravement au nez des gens comme des dragées à sarbacannes.
La fougue, le bruit, la vie extérieure étaient au contraire le partage des jeunes gardes aux doigts Bpatulês lisses; gens de bouteilles, écuyers élégants et hardis, ils brillaient en outre par les grâces du corps et de la tournure. Ils s'habillaient à merveille^
lois, entre tous, portaient bien la cravache. On
Ltrait partout. Vers eux accouraient comme
a fruits mûrs, et les oisifs d'estaminet,
nels prôneura de L'absinthe et du vin blanc; et les Anglais blasés sur Talc et les femmes rou
Impire aux exigences
énormes, et les phrynées aux yeux armés en course, et les demoiselles sans dot, à la recherche d'un fiancé, portant savamment leur cœur en écharpe, et les fringantes choristes aux rotules effrontées, etc., etc. —Dans leurs chambres, un peu moins dénuées que celles dont je viens de parler, on apercevait une guitare, des fleurets, des pipes de toutes les formes, de bonnes armes de chasse et de combat, un volume de Pigault-Lebrun, des portraits de femme en silhouette entourés d'un cercle de papier doré.
Toutes les fois qu'un peuple marche dans une direction déterminée, toutes les influences s'accordent à l'y pousser, celles même au détriment de qui s'accomplit le mouvement.
C'est ce qu'on vit sous Louis XIV, où les génies de tous les genres durent tendre et pousser vers l'ordre matériel avant tout, pour mériter les faveurs du type dirigeant, qui se servit d'eux, contre eux, de même que les navigateurs se servent du vent pour marcher contre le vent.
On est frappé de deux choses en lisant les Lettres édifiantes; d'abord de la force de volonté, de l'esprit
d'abnégation et de patience, du courage et du savoir des missionnaires qui les ont écrites ; puis de la foi puérile qu'ils manifestent dans l'efficacité des moindres cérémonies du culte catholique. Ils semblent convaincus que, qui ne croit pas à leur Église, nonseulement n'est pas chrétien, mais ne croit pas même en Dieu. Une exclusivité si étroite, si impie même et le dédain qu'ils ont toujours témoigné, pour la raison humaine dénuée des lumières de la révélation, ont rendu vains tous leurs efforts chez les infidèles, où ils ont poussé plus d'individus dans les voies ardentes du fanatisme et du martyre, que dans celles de la civilisation.— A les entendre, c'est rÉgliseel non Dieu qui dispose des âmes. L'un d'eux dérobe un nourrisson à sa mère, et le baptise en cachette; la cérémonie achevée, l'enfant meurt; le missionnaire pleure de tendresse et de }oie d'avoir sauvé une âme de rai fer! comme si Dieu, sans cette formalité, eût él t tenu de méconnaître l'innocence de cette créature.
st pendantle XVIIe siècle que la plupart des Lettres édifiantes ont été écrites; elles reflètent admirablemenl le génie intoléranl et sec, hiérarchi-
que, dlcipliné, opiniâtre des mains utiles. Seulement, ces missionnaires furent quasi tous doués d'un cœur simple et charitable ; leur modestie de bon aloi ne fut pas du genre de celle qu'on a définie Vorgueil des humbles ; ni leur bienveillance pour les petits et les faibles, du genre de celle qu'on a définie : la haine des grands et des forts, Ces qua^ lités ont atténué les défauts de leur type ; mais s'ils eussent eu le cœur aussi exclusif que l'esprit, leurs succès, déjà si minces^ eussent été bien plus minces encore.
Il y a cette différence entre l'amour pour V autorité comme l'entendent les mains en spatule, et ce même amour comme l'entendent les mains utiles (les unes et les autres libres des suggestions de l'éducation), que les premières s'attachent à la personne du despote, et les autres à l'institution du despotisme. Il suffit à celles-là que le despote soit fort, et à cellesci qu'il soit légitime.
Les mains artistiques ne tiennent à l'ordre matériel qu'en tant qu'il aide et contribue à la beauté. Les mains utiles l'aiment pour lui-même, admettant tout ce qui résulte de son intervention; L'ordre;
comme les Anglais et les Américains l'entendent, froisse notre goût artistique et nous est antipathique. L'ordre extrême réduit tous les principes à l'état de méthodes, ce qui les matérialise presque, et les frappe jusqu'à un certain point de stérilité. Et c'est ainsi, comme dit madame de Staël, que l'analyse tue l'esprit, que la chimie tue la vie, que le raisonnement tue le sentiment.