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LA MAI H PHILOSOPHIQUE

L'armée philosophique est, comme on sait, partagée en deux camps principaux, celui des sensualistes et celui des idéalistes. Suivant les sensualistes, toutes nos idées nous viennent du dehors, tandis que suivant les idéalistes, elles nous viennent du dedans.

Locke et Condillac ont été les organes les plus habiles de la phalange des sensualistes, et Descartes, Malebranche el Leibnitz, les champions les plus vigoureux de la phalange des idéalistes.

Kant, depuis, prenant un moyen terme, a admis et les idées innées, c'est-à-dire préexistantes et inhérentes à Tâme, et les idées transmises, c'est-à-dire celles qui se forment dans notre esprit par l'intervention des sens.

Mais Fiente a tout récemment relevé le drapeau des idéalistes exclusifs. C'est un métaphysicien très-subtil, très-abstrait, très-difficile à comprendre ; sans couleur, sans passion, sans amour; qui, dégageant la pensée ou plutôt Vidée de toute espèce de voile, la démontre et l'explique avec des paroles aussi froides, aussi rigoureuses que des chiffres.

La philosophie idéaliste règne à peu près sans partage en Allemagne, pays dénué de grandes villes, sans animation sociale, plat, triste, silencieux, monotone, où la science prévaut sur l'art, la contemplation sur l'action, la théorie sur le fait, où la vie ne se manifeste guère que dans les intelligences, et où, pour ces raisons, les hommes d'imagination sont portés et autorisés à croire que le réel n'existe en effet que dans l'idéal, et que toutes nos sensations nous viennent de l'âme.

Mais il n'en est pas de même en France, pays

d'innovation, de mouvement extérieur, de sociabilité active et passionnée, où .les sens, plus excités

Main philosophique.

.(no l'âme [laquelle n'élève guère la voix que dans le Bilence complel dea sens), nous paraiss'enl être la source véritable de toutes nos idées.

Et c'est pour cette raison que je ne m'occuperai que de la main, instrumentée des intelligences tournées vers la philosophie sensualiste et rationaliste.

Paume assez grande et élastique. Des nœuds dans les doigts. La phalange extérieure quasi carrée, quasi conique, et formant, à cause du deuxième nœud, une sorte de spatule ovoïde ; le pouce grand, et indiquant autant de logique que de décision, c'est-à-dire formé de deux phalanges de longueur égale, où à peu près. *

Vous avez vu que le penchant des phalanges en spatule les entraînait invinciblement vers ce qui est matériellement utile; que celui des phalanges coniques, de race, avait pour but le beau par la forme, ou l'art ; que celui des phalanges carrées tendait vers l'utilité sociale, les idées moyennes, pratiques, les combinaisons réalisables. Quant au génie attaché aux phalanges quasi carrées, quasi coniques, il est caractérisé par l'amour et le besoin du vrai absolu.

Par les nœuds, les mains philosophiques ont le calcul, les déductions plus ou moins rigoureuses, la méthode; par la phalange quasi conique, elles

ont l'intuition d'une poésie relative; et par l'ensemble, le pouce compris, bien entendu, l'instinct de la métaphysique. Elles plongent dans le monde extérieur et dans le monde intérieur ; mais elles y cherchent moins la beauté que la vérité, moins la forme que l'essence; plus que toutes les autres, elles se montrent avides de l'enthousiasme sévère qu'épanche l'urne intarissable des hautes sciences morales, expérimentales, philosophiques (Selon le sensualisme) et esthétiques.

Vous avez la main philosophique : j'en conclus qu'avec plus ou moins d'intensité, l'esprit philosophique vit en vous. Vous éprouvez le besoin de vous rendre compte de vos sensations. Le secret de votre être vous occupe, ainsi que celui de l'origine des choses. Vos croyances, vos idées, vos opinions, vous ne les avez point adoptées sur la foi d' autrui, mais seulement après les avoir examinées à fond et sous toutes leurs faces. La raison vous semble un guide plus bût que L'instinct, que la foi, même que L'amour. C'est à cette faculté, selon vous, etnonà L'usage, et nos au culte, el non à la loi, à tout consacrer; vous pensez comme Socrate que ce qui la

blesse, blesse l'humanité dans ce qu'elle a de plus saint et de meilleur. Au-dessus du prêtre, popagateur intéressé des rêves de l'imagination,- vous placez le philosophe, apôtre de la morale, laquelle rallie les hommes et leur fait une loi de s'entre-aimer, quand toutes les religions les séparent et leur font une loi de's'entre-haïr. Vous savez que nous sommes condamnés au doute comme à la mort, et le doute, pas plus que l'idée de la mort, n'altère votre sérénité. Vous procédez par l'analyse, mais vous tendez à la synthèse ; vous vous préoccupez du détail et de l'ensemble, de l'homme et des hommes, de l'atome et de l'univers, en un mot de l'exception et de la généralité. L'ordre que, dans le monde matériel, d'autres ont vu dans la symétrie, vous le voyez dans les affinités. Vous prétendez à la liberté, parce que vous sentez que Dieu vous a donné l'intelligence du juste et de l'injuste. Vous ignorez les vains scrupules, les terreurs superstitieuses, et usez de tous les plaisirs avec modération.

Que si tous ces traits ne vous sont pas applicables, quelques-uns au moins le seront.

Les phalanges carrées reprochent à Louis XV de

s'être laissé dépouiller de l'autorité absolue, dont elles avaient armé le grand roi : comme si l'esprit qui dirige une époque n'avait pas toujours plus d'influence sur un homme isolé, quelle que soit la trempe de son caractère, que cet homme n'en peut avoir sur cet esprit; comme si les princes, comme les autres hommes, ne subissaient pas l'irrésistible empire du milieu dans lequel ils vivent.

Or, lors de l'avènement de Louis XV au trône, un type de mains sorti des masses populaires sous la ace, venait de surgir à la surface de la société, avec l'intelligence de sa force et Tardent égoïsme qui pousse chaque instinct à se préférer ouvertement, ostensiblement, à tout autre instinct.

C'étaient les mains philosophiques.

Contrairement aux mains utiles qui, depuis quinze lustres et plus, en avaient appelé à la subordination, à l'autorité, à l'usage, au convenu, à la foi, à la prédestination, les mains philosophiques en appelèrent à la raison, a l'examen, à la preuve, à la liberté, au libre arbitre.

A ces mois, la France qu'écrasait le lourd mantean de plombde la forme, releva la tête el respira.

On la vit, comme un navire enchaîné par le calme, qu'une brise inespérée avertit enfin du réveil prochain des vents, déployer à la hâte ses voiles depuis trop longtemps oisives, arborer ses flammes joyeuses, et saluer cle fanfares magnifiques les mains bénies qui la rendaient à Y espace, aux innovations et au mouvement.

S'attaquant d'abord au despotisme religieux, les philosophes dirent :

« Ce qui nous distingue essentiellement des animaux, c'est la raison; c'est donc de la raison que nous vient l'idée de Dieu, puisque les animaux, uniquement parce qu'ils sont dépourvus de raison, n'ont point d'idée semblable. Si donc notre raison est notre seul garant de l'existence de Dieu, il s'en suit qu'elle seule doit nous diriger dans les études et les recherches qui ont Dieu pour objet. »

A quoi ils ajoutèrent :

« Que Dieu ne saurait nous tenir compte d'une croyance que condamne notre raison, faculté par laquelle il nous a été révélé, faculté sans laquelle il nous serait inconnu. »

Le catholicisme intolérant de cette époque miné

par ces arguments et chancelant entin sur sa base, ils tournèrent l'effort de leur dialectique agressive contre le despotisme politique.

« Les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois. » Cette maxime, jusqu'ici regardée comme impie, parut juste et sainte à une génération qui, en étant venue a raisonner son culte et a le conformera son intelligence, s'en crut d'autant plus le droit de raisonner son gouvernement. La liberté descendit victorieuse dans les esprits; mais la sphère des idées fut longtemps encore la seule où elle osa prendre son essor. Celle des choses ne lui fut ouverte qu'en 1789, époque où elle se lit jour dans les lois. Les arts, depuis, lui ont ouvert leur sanctuaire; et de nos jours, les philosophes travaillent a laïaire passer dans les mœurs. Ils réclament le droit d'élection pour tous, le divorce, l'émancipation des femmes, ils prêchent le protestantisme in* dividuel.

La littérature an XVII siècle, à cause des idées imposées et inflexibles qui gouvernèrent cette époque, a'eutet ne pu1 avoir qu'elle-même pour but; .ut«' Littérature qui n'a qu'elle-même pour but,

se préoccupe nécessairement davantage de la forme que du fond. Pour les mains philosophiques, vouées par leur instinct à la recherche du vrai absolu, la littérature ne fut qu'un instrument à l'aide duquel elles explorèrent le champ sans limite de la pensée. Leurs œuvres écrites brillent par la variété, l'utilité, l'étendue, la profondeur des idées, et celles des mains utiles par la forme et le style.

Le théâtre, dont le XVIIIe siècle (plus hardi dans ses pensées et dans son langage que le XVIIe, mais non plus libre dans son action) fit une sorte de tribune aux harangues, ne perdit pas moins à cette innovation, que la littérature n'avait perdu sous le point de vue artistique, en passant à l'état secondaire d'instrument. Mais l'histoire et la philosophie, affranchies par les phalanges ovoïdes des entraves de la foi, de la tradition, delà révélation, étendirent à l'infini le champ de leurs investigations. Dans le mouvement qu'elles impriment aux esprits, des sciences nouvelles sont découvertes, des arts perdus sont retrouvés; un monument plus admirable, plus gigantesque encore que les cathédrales du XIIIe siècle, et qui, comme elles, résume tout

LA SCIENCE DE LA MAIN Zii

le génie, toute l'intelligence, toute la science d'une époque, Y Encyclopédie, est, aux applaudissements de la génération la plus sagace, la plus sceptique, la plus savante, la plus spirituelle qui ait brillé sur la terre, fondée et achevée en moins de trente ans. Jusqu'ici on avait cru à Y homme, on croit maintenant aux hommes. L'État ne tient plus dans le pourpoint royal. Une puissance naguère méconnue et hautement bravée : l'opinion publique inspire enfin une terreur salutaire ; comme le chœur dans les tragédies grecques, la démocratie s'ingère des actions des rois. L'innovation politique, dédaignant l'histoire, s'appuie sur la raison pure. La liberté, quoique non encore légalement constituée, agrandit les aines ; la tolérance élargit les coeurs ; l'homme devient pour l'homme l'objet d'un amour immense, d'une admiration enthousiaste; ce que nos flottes, que dirigent des philosophes et des savants, vont chercher à travers les tempêtes des deux hémisphères, ce sont des peuples, ce sont dos lies et «les continents jusqu'ici Ignorés, sur qui verser l'excédanl de notre bien-être et de nos lumières; on porte jusque sur les sauvages des regards bien-

veillants et amis. Le Dieu d'aujourd'hui n'est plus le Dieu chagrin, pointilleux, jaloux d'autrefois; il n'a que faire de formules et de macérations; jouir, c'est l'adorer ; et la nation, moins préoccupée que par le passé des Mens mal définis de l'autre vie, partout jetant des fleurs, pleine de grâce, de verve et d'esprit, portant virilement la certitude et le doute, se jette avec emportement vers les plaisirs de celle-ci; mais les hautes sciences n'y perdent rien, non plus que la philosophie. Les mœurs, que le XVIIe siècle avait laissées dures et cruelles, s'adoucissent; le fanatisme expire; l'étiquette perd de son inflexibilité, les barrières hiérarchiques s'abaissent, la bourgeoisie grandit ; bientôt il ne s'agira plus de nivellement, mais d'égalité. Nos villageois, naguères si dédaignés, montrent sur la scène, où la muse aime à les produire, les vertus un peu fardées de l'âge d'or; la vertu, le génie, le talent, revêtent les formes de la simplicité et de la bonhomie : ainsi Malesherbes, Franklin, Turgot, Lafayette, J.-J. Rousseau, Diderot, etc. Les esprits agissant dans une sphère plus haute, le lyrisme naît; la nation enfin émancipée se mire dans son

intelligence et dans sa beauté, elle jouit d'ellemême, de sa force morale et de l'universalité de son génie; les peuples, saisis de respect, lui demandent des législateurs; et l'Amérique du Nord, attentive à la voix de nos philosophes, se prépare une ère de bonheur solide et de prospérité inouïe, en réalisant dans son sein leurs fécondes théories.

Le type philosophique seul, parce que jusqu'à un certain point les deux mondes sont de son domaine, sait comprendre tous les autres.

De même que les nations, les individus n'acquièrent que dans un âge plus ou moins avancé, l;i claire intelligence de leurs facultés philosophiques, lesquelles, pour éclore et se développer, ont besoin, au moins, des lumières de l'expérience. mains philosophiques, comme celles appartenant aux autres types, existent dans toutes les classes de la société; seulement, le génie qu'elles comportent, avorte ou ne se manifeste que trèsimparfaitement, parmi les personnes que leur mau i fortune enchaînée des travaux grossiers.

La philosophie des mains en spatule et utiles se

propose les faits, les idées pratiques, les choses, la

politique, etc.

Celle des mains coniques et pointues se propose les croyances, les idées spéculatives, l'art.

Les mains à nœuds quasi carrées, quasi coniques, ont l'éclectisme, et c'est pour cette raison que je leur ai donné par excellence le nom de mains philosophiques.

Très-grandes, toutes ces mains tendent à l'analyse ; très-petites, elles tendent à la synthèse; avec un petit pouce, elles pensent par le cœur ; avec un grand pouce, elles pensent par la tête.

Il en est des gens d'Église comme des philosophes et des artistes. La connaissance et la direction des hommes est le lot des prêtres appartenant aux types dits du Nord. La connaissance et la direction des âmes est celui des prêtres appartenant aux types dits du Sud; aux premiers la science, la doctrine, au autres la foi; ceux-ci ont plus d'amour, ceuxlà plus d'autorité. Les spatules songent à ce monde et à l'Église, les coniques songent au ciel et à Dieu; pour les premiers, la prêtrise n'est souvent qu'un métier, elle est presque toujours un ministère pour

les autres. La confession (qui, à la vérité, n'exhibe que les mauvais côtés de l'humanité) ajoute à la sévérité de ceux-là et à l'indulgence de ceux-ci. J'ai encore sous les yeux la rude et noire silhouette de feu M. le cardinal de Clermont-Tonnerre, en son vivant archevêque de Toulouse. Son mépris pour la génération actuelle, pour ses idées, pour ses œuvres, l'avait mis en odeur de sainteté à la cour de Charles X. Un prêtre, disait-il, se ravale en demandant ; il doit exiger. C'était un très-petit homme, marchant avec fierté, même avec arrogance : les regards de la foule, quelle que fût leur expression, ne l'embarrassaient nullement. Hautain, piaffant dans l'écarlate, et faisant orgueilleusement reluire les franges de son caparaçon, il semblait prêt à recommencer la vieille lutte entre le sacerdoce et le pouvoir temporel. Il avait un grand nez, de grands yeux, de grandes lèvres, et néanmoins un petit visage ; ses cheveux gris de fer, plats, dardés en poil de marcassin et coupés de niveau un peu au-dessus de sourcils, lui donnaienl un air de dureté que l'expression habituelle de ses traits, sou teint brun, son grand âge <■! l'abaissement de ses rides, étaient

loin de démentir. Nous l'appelions aux gardes l'Orang-Outang Mitre. Sa large main spatulée donnait, mais sans grâce, c'est-à-dire sans charité.

Hildebrand et La Rovère appartenaient certainement ou au type carré ou au type en spatule.

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