LES SIGNES ATTACHES AUX DOIGTS
Laissant de côté les signes douteux ou de peu d'importance, je ne m'occuperai que des signes capitaux, indicateurs à peu près infaillibles des penchants capitaux.
Il y a des doigts lisses, et il y en a de noueux ;
Parmi ces derniers, ceux dételle main n'ont qu'un nœud, ceux de telle autre en ont deux. Les nœuds significatifs ne sont pas ceux qu'on ne découvre qu'à l'aide du tact, mais ceux que l'œil aperçoit d'abord et facilement.
Nos doigts se terminent ou en spatule, c'est-à-dire en s'élargissant plus ou moins ; ou carrément, c'està-dire par une phalange dont les lignes latérales se prolongent parallèlement ; ou en cône plus ou moins aigu.
A ces différentes formes sont attachés autant de signes différents.
Mais avant de les interpréter, disons un mot des nœuds.
Si celui qui lie votre troisième phalange (celle qui porte l'ongle) à la seconde est saillant, vous avez de l'ordre dans les idées ; si celui qui lie votre seconde phalange à la première est saillant, vous avez une dose remarquable d' 'ordre matériel.
Avec ces deux nœuds, en même temps que vous aurez l'arrangement, la symétrie et la ponctualité, vous procéderez par la réflexion ; entre la pensée et l'action, il s'opérera dans votre esprit un temps d'arrêt. La science sera en germe chez vous.
Les doigts sans nœuds, au contraire, portent en eux le germe des arts. Si positif que soit le but vers lequel leur intérêt les pousse, ils procéderont toujours par l'inspiration plutôt que par le raisonne-
LA SCIEiNGE DE LA MAIN 29
ment, par la fantaisie et le sentiment plutôt que par la connaissance, par la synthèse plutôt que par l'analyse.
Le goût (au point de vue intellectuel), parce qu'il résulte de la mesure, appartient surtout aux doigts noueux ; et la grâce, parce qu'elle ne se raisonne pas, appartient surtout aux doigts lisses.
Des personnes sacrifient l'ordre supérieur à l'ordre inférieur; elles se ruinent pour avoir une maison bien tenue. Louis XIV immolait le bien-être à la symétrie, le mérite au rang, l'État à l'Église. Le nœud des idées lui faisait probablement défaut.
Après la prise de je ne sais quelle bicoque conquise par Picrochole sur Grandgouzier, ledit Picrochole, se comparant à Alexandre Macédo, se proposait d'appugner Angoumois, Gascoigne, Gualice, Espaigne, Tunis, Hippes, Corsicque, Roma, Italie, Hiérusalem, quand le capitaine Merdaille, son conseiller, se levant pour parler : Couvrez, couvrezvous, dit Picrochole. — Cyre,je suis à mon debvoir, mais ne soyez jamais tant soubdain à vos entreprinses.
Ce conseil du capitaine Merdaille, j'engage les
doigts lisses à le prendre en considération. Ils ont
trop de passion, trop de hâte ; en fait d'études, d'amours, d'affaires, ils manquent souvent le but pour y tendre avec trop d'ardeur.
Mais je reviendrai sur ce sujet. Passons à l'interprétation des phalanges extérieures, c'est-à-dire des troisièmes phalanges.
Nous avons sous les yeux sept mains appartenant à autant d'individus. Elles sont tendues vers nous, sans s'appuyer sur rien, et les doigts entr'ouverts.
La première est munie de doigts lisses se terminant en spatule.
La seconde est munie de doigts noueux se terminant aussi en spatule.
A toutes les deux, à cause de la phalange en spatule, le besoin impérieux d'agitation corporelle, de locomotion et très-généralement d'occupation manuelle—plus d'entrailles que de cervelle — la science des choses par leur côté utile et physiquement sensible. Amour des chevaux, des chiens, de la chasse; la navigation, la guerre, l'agriculture, le commerce.
A toutes les deux le sens inné des choses tangibles ; l'intelligence instinctive de la vie réelle, le culte de
LA SCIENCE DE LA MAIN 3t
la force physique, le génie du calcul, des arts industriels et mécaniques, les sciences exactes applicables, les sciences naturelles et expérimentales, les arts graphiques, l'administration, le droit, etc., etc. Jacquard, Vaucanson, Constantin Périer avaient les doigts très-spatulés.
Seulement :
Gomme les doigts lisses procèdent, ainsi que je viens de le dire, par l'inspiration, la passion, l'instinct, l'intuition, et les doigts noueux (à double nœud) par le calcul, le raisonnement, la déduction, les probabilités, la main aux doigts lisses excellera surtout dans les arts par la locomotion, dans les sciences applicables où l'adresse spontanée et le génie prime-sautier prévalent sur la combinaison.
Le prince Jules de Polignac aimait la chasse, les voyages, l'équitation, les exercices du corps. Son tempérament était sanguin, — il avait le nez aquilin et le teint coloré. Ses épaules étaient larges, sa poitrine saillante, sa taille bien prise; mais la partie inférieure de son corps ne répondait pas à l'autre : de gros pieds, des jambes arquées, je ne sais quoi de rustique;, la mauvaise grâce du cygne hors de l'eau;
— telle avait été sa force, dans sa jeunesse, et son agilité, qu'en Russie, ayant été attaqué par un ours, il parvint à le terrasser et à le tuer. Une autre fois, il vint de même à bout d'une troupe de grands chiens de montagne que des bouviers de l'Oural avaient excités contre lui. Enfin, un jour, sans savoir nager, et uniquement pour donner la mesure de son énergie, il paria qu'il traverserait le Volga dans sa plus grande largeur sans autre aide qu'une main qui le soutiendrait parle menton, ce qu'il fit. De tels athlètes sont peu propres à goûter les subtilités des gouvernements mixtes; prompts aux coups de tête, prompts aux coups de main, ils s'égarent aisément dans les routes sans limites tangibles de l'idée. Leurs doigts sont spatules et lisses. L'Empire a besoin d'un ministre, ils lui imposent un Vizir; la voile attend un souffle, ils déchaînent la tempête.
Les mains en spatule à nœuds ont les sciences mécaniques pratiques relativement élevées, comme la statique, la dynamique, la navigation, l'architecture militaire, navale, civile (genre utile), les ponts et chaussées, les gros métiers, la stratégie combinée, etc., etc.