‹ La science de la mainChapitre 5 sur 23 · ET · texte numérisé non relu

ET

Ainsi Vauban, Monge, Carnot, Cohorn, Arago, etc.

Voici maintenant une main dont les doigts lisses se terminent carrément (c'est-à-dire par une phalange onglée dont les côtés latéraux se prolongent parallèlement); cette autre, dont la phalange extérieure est également carrée, a des nœuds dans les doigts.

A toutes les deux, à cause de la phalange carrée , le goût des sciences morales, politiques, sociales, philosophiques; poésie didactique, analytique, dramatique, la grammaire, les langues, la logique, la géométrie ;.— amour de la forme littéraire, du mètre, du rhythme, de la symétrie, de l'arrangement, de l'art dé fini et convenu; vues plutôt justes que grandes, génie des affaires, respect personnel, idées positives et moyennes; instinct du devoir et de l'autorité, culte du v rai pratique, bel esprit, esprit de conduite, amour de la progéniture, et généralement plus de cervelle que d'entrailles : elles tiennent plus à ce qu'elles découvrent qu'à ce qu'elles imaginent.

Aux phalanges carrées sont dues les théories, les méthodes qui régissent, non pas la haute poésie, elles n'y atteignent pas, mais les lettres, les sciences et quelques arts. Elles portent le nom d'Aristote

inscrit sur leur drapeau, et marchent en tête des quatre facultés.

Ce type ne brille pas par l' imagination, comme les poètes l'entendent. Toutefois, ce qui, dans les limites qui le circonscrivent, ressort de cette faculté, appartient aux doigts lisses, comme la littérature proprement dite, j'entends celle qui n'a qu'elle-même pour fin ; et ce qui ressort du raisonnement, de la combinaison, comme les sciences sociales, l'histoire, etc. , appartient aux doigts noueux.

Descartes, Pascal, avaient les doigts noueux ; Chapelle, Chaulieu, les avaient lisses.

Les doigts en spatule ont l'action et le savoir-faire d'abord, puis le savoir; les doigts carrés ont le savoir d'abord, puis le savoir-faire. Il y a plus de mains carrées en France que de mains en spatule, c'est-àdire plus de gens de langue que de gens de main, plus de cervelles organisées pour la théorie des sciences que d'hommes propres à les bien appliquer.

La main de M. Guizot (Fex-ministre) est grande avec de gros nœuds et d'amples phalanges carrées — il est de ces esprits rétrospectifs dont la sampe ne jette de rayons qu'en arrière, qui deman-

dent aux morts le secret des vivants, et à qui le temps passé cache le temps présent. Nourri dans le professorat, il en a la morgue et le pédantisme. — Deux choses lui ont toujours été antipathiques : la guerre, parce qu'elle laisse dans l'ombre les discoureurs stériles en actes ; et le peuple, parce qu'il ne suffit pas, pour lui paraître un grand homme, de montrer un grand esprit — maigre, le teint bilieux, la tête bien pleine, plutôt que bien faite, comme dit Montaigne, les traits accentués, habile à légitimer ses lâchetés par des maximes, il s'est produit par la parole et maintenu par la corruption. — Gomme on ne connaît que ce qu'on aime, il sait par cœur sa légale, sa mécanique Angleterre ; mais notre France, mobile comme son climat, diverse comme ses zones, avide d'émotions élevées, que l'uniformité fatigue, que les orages fécondent, et à qui répugnent les sophistes sans patrie matérielle et sans fibre nationale, il ne l'a jamais connue et il ne la connaîtra jamais.

Avec plus de talents et moins de chevalerie que le prince de fabrique papale qui fut si funeste à la branche aînée des Bourbons, M. Guizot a été le

Polignac de le branche cadette. Seulement, M. de Polignac, homme d'action, est tombé l'épée à la main, et M. Guizot, homme de doctrine, la parole à la bouche.

Doigts lisses et spatules, d'une part, doigts noueux à phalanges carrées, de l'autre.

Il y a plus de simplicité, mais moins de politesse, il y a plus de franchise, mais moins d'élégance chez les peuples où les phalanges en spatule abondent que chez ceux où le type carré domine.

Cette cinquième main a des doigts lisses, dont la phalange onglée offre la forme d'un cône ou d'un dé à coudre.

Arts plastiques, peinture, sculpture, architecture monumentale ; poésie de l'imagination et des sens (Arioste), culte du beau par la forme solide et visible ; entraînements romanesques, antipathie pour les déductions rigoureuses ; besoin d'indépendance sociale, propension à l'enthousiasme, assujettissement à la fantaisie. Cette même main avec des nœuds : même génie avec plus de combinaison et de force morale.

Cette autre main a des doigts noueux avec des

phalanges onglées quasi-carrées, quasi-coniques (le premier nœud donnant à la phalange extérieure une forme à peu près ovoïde).

Elle indique un génie tourné vers les idées spéculatives, vers la méditation, vers les hautes sciences philosophiques, et les déductions rigoureuses par la parole. Amour du vrai absolu; poésie de la raison, de la pensée, haute logique, besoin d'indépendance politique, religieuse et sociale; déisme, démocratie, liberté.

C'est la main philosophique ; elle regarde moins en dehors qu'en elle-même, et s'occupe plus des idées que des choses. Elle se défie du soldat et du prêtre : du soldat parce qu'il est un empêchement à la liberté, et du prêtre parce qu'il est un empêchement au progrès.

Enfin, cette dernière main a des doigts lisses se terminant en cône effilé.

Contemplation, religiosité, idéalité ; insouciance des intérêts matériels, poésie de l'àme et du cœur, lyrisme, besoin d'amour et de liberté ; culte de tous les genres de beau, par la forme et par l'essence, mais par l'essence surtout.

J'ai donné à cette main, à cause de ses attributs, le nom de main psychique.

Ainsi, aux doigts en spatule et carrés, Dieu a donné la matière et la réalité, c'est-à-dire l'industrie, les arts utiles et nécessaires ; l'action, la théorie des choses, l'intelligence des faits, les hautes sciences; — ainsi, aux doigts coniques et pointus, Dieu a ouvert le champ sans limites de l'idéalité : aux doigts coniques, en lear donnant l'intuition du beau selon le sens extérieur : l'art — aux doigts pointus, en leur donnant l'intuition du vrai et du beau, selon le sens intérieur, la haute poésie, la philosophie idéaliste, le lyrisme.

La main dure, raide, et qui s'étend difficilement jusqu'à sa pleine horizontalité, indique un caractère peu disciplinable , un esprit sans souplesse, sans élasticité.

Je dirai plus loin qutls rapports doivent avoir dans chaque type, les diverses parties de la main entre elles ; mais en attendant, ne perdez pas de vue ce que j'ai dit de la paume et des nœuds; de la paume, dis-je, qui, comme vous l'avez vu, renseigne sur Je tempérament et l'intensité des instincts; et

des nœuds, dont l'influence est toujours en harmonie avec le génie que signale la phalange extérieure, et qui accusent l'esprit de calcul et de combinaison.

Aux grandes mains l'esprit de minutie et de détail. — De l'amour qu'il eut toute sa vie pour les vétilles on peut conclure que Frédéric Ier de Prusse, qui fut surnommé le roi Sergent, qui régna la schlague à la main, qui bâtonnait son fils et dont on s'attirait l'estime avec des bottes bien graissées, avait les mains très-grandes. — De même que du surnom de longue-main , donné à je ne sais quel roi de Perse, on peut inférer que ce prince, dont la politique fut effectivement plus tracassière que grande, avait l'esprit de détail; — Louis XVI, né serrurier, Paul de Russie, né caporal, le glabre François II d'Autriche, né fabricant de cire à cacheter, avaient les mains très-grandes. Ils eurent le génie de leur aptitude, j'ontends de leur nature, et ils n'eurent point celui de leur rang. Ils ont régné parce qu'ils étaient de familles royales, ils eussent bien régné s'ils eussent été de nature royale. C'est à peu près la contrepartie de l,i théorie de Joseph de Maistre. [LePape, livre III.)

Aux mains moyennes, 1: 'esprit synoptique, c'est-àdire la conception des détails et de l'ensemble.

Des villes n'offrent que les côtés acerbes de la civilisation : elles sont sans théâtres mais non pas sans prisons ; sans musées, sans promenades, mais non pas sans casernes; de même, des gens n'ont que les tendances négatives ou mauvaises de leur type. Apres églantiers dont toute la sève est en épines ; indigentes ou sordides silhouettes, qui ne rendent que l'ombre.

L'observation rigoureuse de la mesure étant la condition nécessaire du rhythme musical, c'est parmi les doigts carrés qu'on trouve le plus de musiciens corrects et savants. — L'instrumentation appartient surtout aux doigts en spatule, et le chant par excellence aux doigts pointus.

Les musiciens tels quels sont nombreux parmi les mathématiciens et les algébristes; mieux que d'autres, ils pèsent les sons aux nombres.

La main de l'éminent pianiste Liszt étant trèsgrande, c'est par le fini; ses doigts étant très-noueux, c'est par la précision ; ses phalanges étant très-spatulées, c'est par' la force qu'il enlève l'admiration de son auditoire. Maigre, svelte, la tête longue et sèche,

le proiil en découpure, il secoue, les bras croisés et d'un air d'infatuation à la fois courtoise et cavalière, ses cheveux lourds et plats, comme ceux de Bonaparte premier consul, ne demandant pas mieux que de rappeler ce personnage et de lui donner un pendant chez les marchands d'estampes. Il s'assied et le concert commence , concert sans autre instrument que le sien, sans autre concertant que lui-même. Ses doigts volent et l'on croirait entendre le piétinement de toute une armée : c'est Attila, c'est le fléau de Dieu qui passe; ou c'est l'ouragan hurlant dans la plaine, tandis que la grêle fouette grain à grain l'ivoire retentissant. Il n'avait pas trop présumé de ses ressources: ses doigts valent, en effet, tout un orchestre — mais, si ardent et si fougueux qu'il semble, il se possède néanmoins ; car sa main n'est pas seulement celle d'un instrumentiste, elle est encore celle d'un mathématicien, d'un mécanicien, et, par extension, celle d'un métaphysicien, c'est-àdire celle d'un homme plus réfléchi que spontané — plus d'habileté que de passion, plus d'intelligence que d'âme.

Le génie ergoteur et subtil, l'amour de la polé-

mique, l'instinct de la controverse se rencontrent fréquemment dans les personnes dont la grande main offre des doigts noueux à phalanges carrées. Telle était sans doute celle de ce fameux M. Daube

Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube.

Quand, amputé de ses membres les plus robustes et les plus vivaces, tête sans corps, l'empire grec, réduit à une seule ville, s'éteignit enfin dans les vertiges d'un état anormal, les mains que je viens de signaler y gouvernaient sans doute toute chose. Elles se préoccupaient, jusque sous le cimeterre de Mahomet II, d'arguties incompréhensibles, d'abstractions, de distinctions, de criailleries théologiques, manquant ainsi à ce qu'elles devaient à la patrie, non par défaut de courage, elles en montraient à leur manière, mais par stupidité.

Les très-petites mains effilées ont le synthètisme.

Le goût que la France montre aujourd'hui pour les œuvres historiques et littéraires où les détails abondent, prouve les progrès intellectuels de la démocratie; car elle est la souche laborieuse des grandes mains, comme l'aristocratie est la souche

oisive des petites mains. Or, un peu avant la Révolution, on n'écrivait guères que pour l'aristocratie, laquelle préférait naturellement les livres synthétiques aux livres analytiques.

Notre admiration pour les œuvres des artistes et des écrivains est en raison des rapports plus ou moins nombreux qui existent entre notre organisation physique et la leur.

C'est une beauté que des nœuds pour les doigts en spatule et même carrés, attendu qu'ils sont voués par la nature aux arts utiles qui sont des arts de combinaison ; mais ils sont une difformité pour les doigts coniques et pointus, attendu que ces doigts sont voués aux arts libéraux qui sont des arts d'inspiration.

Au reste , la prédominance de l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, de même que la prédominance de la combinaison n'implique pas l'absence complète de l'inspiration.

Alexandre procédait, selon l'expression de Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes et n'avait que de l'estime pour les philo-

sophes. César chérissait les philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux sont parvenus au faîte de la gloire ; le premier par l'inspiration étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de l'inspiration. Alexandre fut grand par l'âme, et César par l'esprit.

Comme le sens du tact extérieur a surtout son siège au bout des doigts, et que nous sommes naturellement portés à exercer de préférence celui de nos sens qu'à la vivacité des sensations qu'il nous transmet, nous reconnaissons être le plus exquis et le plus parfait, il est clair que le besoin de ce genre d'action où le sens physique prévaut sur le sens moral, sera d'autant plus impérieux que la spatule, dans les mains de ce nom, sera plus épanouie.

Et d'un autre côté, plus la phalange conique dans les mains artistiques et psychiques sera effilée , plus l'intelligence qu'elle signale se montrera éloignée du monde extérieur et réel. Byron avait les doigts fort pointus, et, de même qu'Hégésippe Moreau, la main très-délicate.

Les phalanges extérieures sont les yeux de la main.

Chaque type a des formes qu'un travail forcé et

tout à fait en dehors du génie dont il est l'instrument né. peut sensiblement altérer, mais ne saurait transformer de manière à le rendre méconnaissable.

C'est ce dont on peut se convaincre dans les villages enclavés dans les bois, et uniquement peuplés de charbonniers, par exemple ; dans les bourgades assises sur les rochers des petites îles stériles où la pèche est l'unique industrie. A moins que la population de chacune de ces localités ne soit sortie d'une souche commune, les mains s'y montreront avec leurs variétés, sans que la continuation d'un travail imposé plutôt que choisi parvienne jamais a changer en phalange spatulée une phalange conique. La main enfle, s'épaissit, perd de sa souplesse et de son élasticité, mais la forme native demeure, demême que l'instinct qui y est attaché. A la vérité, le poète et le logicien, dans ces mains ainsi altérées, dans ces instincts ainsi combattus et faussés, sont presque aussi profondément cachés que le chêne dans le gland, que le papillon dans la rampante chrysalide,que La svelte déesse dans le bloc de marbre à peine ébauché: mais tel récit fait en "famille, telle

opinion émise dans les obscurs débats de la tribu, les révéleraient au besoin à l'œil observateur et pénétrant.

Au surplus, s'il vous restait quelque doute relativement à l'effet du travail sur la main offerte à votre interprétation, vous auriez à vous abstenir ou à baser votre jugement sur les formes soigneusement décrites que la main avait autrefois.

Mais, direz-vous, ces signes que vous venez de décrire, sont-ils en effet d'infaillibles indicateurs de nos penchants, de nos tendances intellectuelles ? en d'autres termes , le pavillon constate-t-il bien la nationalité? La voix de l'oracle est-elle celle du dieu?

Selon moi, oui; mais ne m'en croyez pas sur parole, et que votre conviction soit le résultat de vos observations ; seulement ne vous prévenez pas à l'avance, et que quelques mains mixtes et difficiles à déchiffrer, parce qu'elles auront un moment égaré le pilote, ne vous fassent pas nier la boussole.

Voyons :

Le vent ne frémit plus dans la voile amollie ; Le flot, près d'expirer, pousse un dernier soupir,

Et vient, comme un serpent qui roule et se replie, Au pied de ce rocher se débattre et mourir.

(Randon du Thil.)

Quittons la ville, et suivons d'abord ces arpenteurs, ces ingénieurs, tribus peu poétiques et qui adorent Dieu sous la forme d'un triangle ; ils vont et viennent dans la campagne, armés de jalons, de planchettes, de chaînettes; on comprend à leur activité joyeuse qu'ils exercent une profession de leur choix, et que leur esprit, comme l'oiseau dans les branches, comme la gazelle sur les sables, rit et se plaît dans ces trapèzes, dans ces carrés qu' ils tracent avec tant d'aisance et de dextérité :

Mains carrées ou en spatule !

Elles sont de même, ou en spatule, ou carrées, les mains aux doigts noueux, annelés d'équations, que la science aujourd'hui moins timorée, suspend à l'ardente chevelure des comètes.

Pénétrons maintenant dans les ateliers de l'artillerie et du génie, dans les cirques et dans les hippodromes, théâtres des prouesses de la descendance enrouée des fils d'Alcmène et de Léda, chez les gens de voltige, d'escrime et d'équilibre, chez les

braconniers, les maquignons, les écuyers, etc., etc.

Mains en spatule et grandes mains coniques trèsdures. Ces dernières joignant un vague sentiment de la grâce à la force.

Le plus habile écuyer de notre temps, le plus savant, le plus novateur, le plus élégant, M. le vicomte d'Aure, auteur de plusieurs bons livres sur l'équitation et l'éducation des chevaux, a la main sensiblement spatulée, mais fort souple.

Que si, quittant la foule et le bruit, nous allons examiner dans la solitude glacée des bibliothèques, sous la tuile inspiratrice des mansardes aériennes, dans l'atmosphère narcotique des laboratoires, dans les salles nues où se pavanent les cuistres et les pédants; si, dis-je, nous allons dans ces lieux divers examiner les mains des philosophes, des artistes, des poètes, des mathématiciens, des savants qu'une vocation irrésistible a enchaînés aux travaux que ces titres ou professions comportent, nous les trouverons, soyez- en convaincus, telles que je les ai décrites, c'est-à-dire :

Celles des poètes lyriques, des romanciers tendant à l'idéalité, comme G, Sand, Leconte de l'Isle, Cha-

teaubriand, Hugo, de Vigny, Lamartine, etc.. à phalanges plus ou moins coniques.

Celles des grammairiens, des critiques, des poètes didactiques, analytiques, dramatiques (genre raisonneur et gai) ; celles des médecins, des jurisconsultes, des géomètres, des artistes selon la règle, etc., à phalanges carrées et même en spatule.

Quant aux écoles polytechnique, de dynamique, de mécanique, d'application scientifique, si vous y rencontrez une main fine et pointue, plaignez le sort d'un pauvre poète fourvoyé, d'un adorateur du soleil et d'Astarté, contraint de sacrifier aux Cyclopes et aux Gnomes.

Enfin, que vous dirai-je? Sans vous faire une fatigue d'une étude dont les éléments se rencontrent partout, jetez les yeux sur votre entourage intime et habituel; observez les mains de vos amis, de vos voisins, de vos proches : celui-ci fait des choses intellectuelles ses plus chères délices, toutefois il a plus de poésie dans l'âme que d'analyse dans l'esprit; il a la passion des tableaux, de la musique, des monuments, des statues, des vers ; il aime les choses pour leur beauté plus que pour leur utilité: — il

s'exalte facilement — dans son regard, dans son geste, dans son langage, dans son vêtement, perce je ne sais quoi d'étrange et d'inspiré. — Il sait se passer du nécessaire et ne sait point se passer du superflu; — sa bourse, ouverte à tous, n'est inaccessible qu'à ses créanciers. A l'âge où les autres hommes, libres depuis longtemps déjà des illusions delà jeunesse, étreignent la vie réelle et se livrent avec ardeur à la fructueuse poursuite du mulet de la gabelle, son cœur, toujours jeune, toujours ouvert aux espérances ailées, demeure sous l'empire des idées romanesques. — Il voit le monde à la lueur de la lampe antique du spiritualisme, et ignore profondément la valeur matérielle des choses. — Pour lui, les hautes montagnes laissent tomber de saintes pensées de leurs fronts sublimes — il aime le langage paré et les sentiments exquis ; il goûte le charme plus que l'esprit, et la grâce plus que la beauté. Il voit de la poésie dans tout — dans la pluie qui raye l'air, dans les vitres qmpleurent, dans le cri rouillé des girouettes, dans les taches lumineuses, semblables à de blanches colombes, que le soleil dessine et que le vent balance avec l'ombre des arbres. — La

nuit, quand la lune voilée plonge son pâle rayon dans l'eau, il aime à errer, le cœur plein d'une tristesse volontaire, sur le sable humide des grèves désertes.

Il est crédule, il aime l'imprévu, et son âme est comme la flamme qui, si elle ne s'élève, s'éteint.

Eh bien ! cet ami, ce parent, ce voisin, ne peut manquer d'avoir les doigts coniques ou pointus, et un petit pouce.

Cet autre aime à faire œuvre de ses mains : il bêche, il taille, il émonde. Il vit debout, toujours allant, toujours venant, une serpe, un marteau ou un fusil à la main. Il se moque de ces rêveurs contemplatifs qui, toujours voguant sur l'océan des songes, passent leur vie à regarder l'eau couler, les nuages voler, les arbres s'entre-saluer. Il aime le bruit des fanfares et les aboiements des meutes. Il a la passion des chevaux ; ses cours sont pleines de chiens, de paons, de poules, de coqs jaspés, portant fièrement et de côté leur chaperon écarlate. — Il se lève de bonne heure, il est chasseur, il est pêcheur. Il connaît sur le bout du doigt tout ce qu'à dix lieues à La ronde il existe de rivières et d'étangs poissonneux. de landes et de bruyères giboyeuses'. 11 aime l'as-

pect de la mer; il aime tout ce qui aide à la locomotion et produit le mouvement. Il aime la physique, la mécanique, le bruit des chantiers et des usines.

Qu'on ne lui parle pas de ces jardins exhalant je ne sais quel parfum de poésie mystique, retraites pleines de silence et d'ombre, que décorent une statue bénie, un puits sculpté et de fraîches arcades, où croissent les lauriers et les cyprès, où se plaisent les libellules et les colombes. Il leur préfère de fertiles vergers, de vastes potagers bordés de murs, blancs où s'épanouissent, sur des treillis verts, des espaliers sans nombre. Là, mûrissent sous cloche l'ananas et le cantaloup ; là, coule en droite ligne et au chant des bouvreuils, dans la rigole en pierre, ombragée de noisetiers, le clair ruisseau d'eau vive. Tonnelles, bancs, volets, escarpolettes, que sais-je ? tout ce qui meuble ses berceaux, ses terrasses, ses pavillons, sa maison, a reçu de ses mains insdustri- . euses sa forme ou son perfectionnement. Il n'est point superstitieux, il est de son temps et de son pays, dit-il; et il branle la tête à la voix de l'apôtre, comme à celle des voyageurs ; il recherche le con-

fort, les choses utiles, de bonne qualité et de durée. Les vétérinaires, les maîtres en fait d'armes, les marchands de chevaux, les fondeurs, les tourneurs, les veneurs, etc. , trouvent en lui un adepte, un protecteur et un ami. Ses manières sont franches et ouvertes; il aies qualités de la force : la droiture et la sincérité ; il est gouverné par ses affections plutôt que par son jugement.

Ai -je besoin de le dire ? cet homme aura les mains en spatule, avec une paume ferme et un grand pouce.

Prêtez maintenant l'oreille aux discours de ce parvenu : « Il a été bouvier, colporteur, contrece bandier et il s'en fait honneur ! dit-il en se ren- « gorgeant ; il pourrait vivre d'ortolans, ses moyens « le lui permettent, mais il leur préfère la viande « de porc : chacun son goût! a 11 porte des habits amples, et il a fait couper ses cheveux en brosse. De ses trois fils, il n'estime que celui qui bat lui-même ses hnrdes, qui cire lui-même ses bottes, qui panse lui-même son cheval. « C'est là un homme! sans compter qu'il soulèverait un bœuf! les autres lisent, rumineDt, jouenl du violon, mais ne savenl pas

seulement coller le vin. » Il aura pour brus des femmes qui s'entendront à écumer le pot et à couler la lessive, qui se promèneront sans ombrelle et mangeront sans serviette. Arrière ces poupées de salon qui ne savent que minauder, s'attifer, danser, chanter ! — Pour lui, la musique l'endort. — Ces gens de bonnetades, copieux en révérences et plantureux en douceurs, leur seul aspect, comme celui des rats de cave et des gabeloux, le bouleverse et l'irrite. Il aime à manger en manches de chemise, sans cravate, et le ventre déboutonné. Il aime les femmes charnues et les gros chiens. Autrefois, du temps qu'il hantait les foires et les marchés, il était de toutes les noises et de tous les écots. 11 a cela de commun avec les philosophes, qu'il ne croit point aux simagrées des Cape II ans. — Il ne se connaît pas en tableaux, en statues ; fadaises ! mais il se connaît en bétail et en fumier. — Les sciences, les arts, belles choses vraiment ! seulement, elles n'ont cours ni à la Bourse ni au marché. Il a dans son jardin des carrés de choux et des tiges de soleil. — Il va lui-même à la boucherie, — il fend lui-même son bois, etc., etc.

Main à paume dure, large et épaisse, doigts en spatule, grand pouce.

Mais en voici un autre dont le vêtement et le maintien annoncent un génie tout différent. Il possède au plus haut degré le sentiment du respect personnel, il a l'air important, du linge empesé et des besicles. — - Il habite une petite ville sans commerce, vide de peuple, où l'on s'entend marcher, où le hobereau se pavane, où les sacristains foisonnent. — Il ne parle de ses ascendants, de ses supérieurs que d'une voix grave et contenue. — Il sait le latin, il sait la géométrie, l'histoire naturelle, la botanique, la géographie, l'archéologie, un peu de médecine, un peu de jurisprudence, un peu de tout ce qui s'apprend, mais à peu près rien de ce qui se devine. — Il ne plaisante guère, et ses bons mots, enchevêtrés dans je ne sais quelle glu pédantesque, manquent de sel et d'élan, sinon d'à-propos et de justesse. Il donne aux mots les plus susceptibles d'une grande exlension de signification intellectuelle, comme ceux de liberté, d'ordre, depoésie, etc. lin sens littéral et tout matériel. — Toujours rangeant, vergetant, époussetant, il empile lui-même

son linge après en avoir soigneusement vérifié la marque, et tient sous clef, depuis sa majorité, les mémoires dûment acquittés de ses fournisseurs . — C'est un homme exact, compassé, méthodique, ponctuel, à cheval sur la règle, soumis aux usages, qui reçoit d'eux son impulsion, que toute innovation froisse, déconcerte, et dont la pensée se meut à l'aise dans les étroites limites d'un bon sens vulgaire. Il est de sa nature de tout prendre au sérieux; il est dévoué à l'ordre, à la symétrie, à la hiérarchie, aux précédents. Il consulte plus souvent son esprit que son cœur. Il nie le beau que la théorie n'a pas défini. Il aime les jardins aux allées en croix bordées de buis, où l'on a tout vu d'un coup d'oeil, où les arbres annuellement corrigés par l'art sont sans murmure comme sans mouvement, et où d'épaisses charmilles, semblables à de lourds paravents, se prolongent parallèlement.

Tel est le rentier prédestiné aux honneurs de l'écharpe municipale et qu'attend le banc des marguilliers; où est la légalité , il voit Y équité; où est le diplôme, il voit la science. — Une révère pas moins la syntaxe que le code. Tel est l'académicien de

province, ayant baromètre et thermomètre, ayant longue-vue et cadran solaire, fœtus en bocal et chathuant empaillé; à la fois oisif et affairé, à la fois instruit et borné. Tel est, dans les esprits secondaires, l'homme cà phalanges carrées, à doigts noueux et à grand pouce (1).

Et si ces signes se montrent effectivement en parfaite concordance avec les penchants, dans une* personne indépendante et riche, qu'aucune nécessité, par conséquent, ne contraint à se livrer à une occupation, à des études qui ne seraient pas de son goût, quelle preuve plus forte exigerez-vous de la vérité de ce système ?

(1) Sur quatre caractères, j'en ai décrit deux à leur avantage, et deux à leur désavantage, mais comme il n'est point de type qui, pris en masse, n'ait les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités, il sera facile au lecteur de rectifier ce qu'il pourrait voir de partialité, soit en bien, soit en mal, dans ces portraits, en les complétant.

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