LE POUCE
Le pouce, par la clarté, par l'excellence des signes qu'il présente, mérite de former un chapitre à part.
\ défaut d'autres preuves, disait Newton, le pouce me convaincrait de l'existence de Dieu. »
De même que, sans le pouce, la main serait un instrument défectueux et incomplet, de même sans la volonté morale, la logique, la décision, facultés dont le pouce à différents degrés offre les différents
signes, l'esprit le plus fécond, le plus brillant ne serait qu'un don sans valeur.
Ainsi que les animaux, nous avons une volonté iï instinct, une logique d'instinct, une décision d'tnstinct ; mais le pouce ne représente que la volonlé raisonnée, que la logique raisonnée, que la décision raisonnée.
L'animal supérieur est dans la main, l'homme est dans le pouce.
Des mots pollex truncatus (pouce coupé ou tronqué) que les Romains appliquaient au citoyen sans courage qui se coupait le pouce pour ne pas aller à la guerre, nous avons formé notre mot poltron.
Le pouce des singes, fort peu flexible, et, pour cette raison, peu ou point opposable, n'est regardé par quelques naturalistes que comme un talon mobile.
Tandis que le pouce humain est, au contraire, placé de sorte et organisé de manière à pouvoir toujours agir, dans un sens opposé aux autres doigts; c'est pour cela qu'il symbolise, comme je viens de le dire, le sens intérieur ou moral, que nous opposoris à notre gré, et le cas échéant, aux entraînements de
notre instinct et de nos sens. Les preuves de cette assertion abondent : ainsi, par exemple, les idiots de naissance viennent au monde sans pouces, ou avec des pouces impuissants et atrophiés ; ce qui est logique, car, où l'essence manque, le symbole doit faire défaut.
Les nourrissons, jusqu'à ce qu'une lueur d'intelligence leur vienne en aide, tiennent constamment leurs mains fermées, les doigts par-dessus le pouce ; mais, à mesure qu'avec le corps, l'esprit se développe, le pouce, à son tour, se ferme par-dessus les doigts.
Les épileptiques, dans leurs crises, ferment le pouce avant les doigts, ce qui signifie que ce mal, qui est éprouvé avant d'être senti, atteint le principe par lequel on pense, avant le principe par lequel on sent.
A l'approche des grandes ombres, le pouce des moribonds, comme pris d'un vague effroi, se réfugie sous les doigts, ce qui annonce une lin prochaine.
L'homme seul, parce qu'il a un pouce, c'est-à-dire la raison, connaît la mort.
Sur la racine du pouce, siège le signe de la vo-
lonté raisonnée, volonté dont vous mesurerez Y intensité à la longueur, à l'épaisseur de cette racine. Elle éclaire aussi, disent les chiromanciens (lesquels lui ont donné le nom de mont de Vénus) sur le pins ou moins de penchant à l'amour.
Au fait : aimer c'est vouloir.
Dans la première phalange est le signe de la logique, c'est-à-dire de la perception, du jugement, du raisonnement. — Et, dans la deuxième, est celui de l'invention, de la décision, de l'initiative.
Ils levaient le pouce, les Romains, dans leurs cirques ensanglantés, et le gladiateur terrassé recevait la vie. — S'ils le renversaient, il recevait la mort.
Étrange instinct de l'initiative cachée dans la deuxième phalange de ce doigt !
L'avez-vous étroite, grêle, mince , courte, cette phalange ? Absence complète de décision; assujettissement aux opinions reçues, aux idées d'autrui ; doute, incertitude sans fin, et à la longue insouciance morale.
Cet éternel état de votre esprit, cette incapacité de prendre un parti, vous en donnerez une explication
logique, si votre première phalange est développée. Vous aurez au contraire des idées arrêtées, des convictions fortes et tenaces, vous aurez l'esprit prompt, décisif, initiatif, et vous serez probablement en même temps un mauvais raisonneur (tant la nature est avare de largesses), un homme doué de plus de passion morale que de jugement, si votre deuxième phalange étant longue et forte, l'autre, au contraire, est grêle et courte.
En général, un pouce petit, chétif, mesquin, annonce un génie irrésolu, ondoyant, dans les choses, bien entendu, qui ressortent du raisonnement et non du sentiment, et non de l'instinct. — C'est le pouce de la descendance des vierges folles, race impressionnable, sensuelle et dominée par ses penchants, mais impartiale, tolérante, au naturel aimant et s'accommodant de tous les caractères.
Les gens â petil pouce sont gouvernés par le cœur
source de tolérance el respirent plus à l'aise dans
L'atmosphère des sentiments que dans celle des
idées, ils voienl mieux avec V œil du moment qu'avec
celui de la réflexion.
Les gens â grand pouce mit gouvernés par la tête
(source d'exclusivité) et respirent plus à l'aise dans l'atmosphère des idées que dans celle des sentiments. Ils voient mieux avec l'œil de la réflexion qu'avec l'œil du moment.
Albert Durer, qui fut si puissant dans l'art par sa naïveté sublime, et si faible sous la détestable tyrannie de sa femme; Homère, Shakspeare, ces miroirs impartiaux du cœur humain; Montaigne, dont la devise était : « Que sais-je? » et qui s'entendait mieux à soustenir une opinion qu'à la choisir: La Fontaine qui hésite entre le cri de vive le roi ! et celui de vive la ligue ! Louis XVI qui dut tous ses malheurs à l'indécision de son esprit, avaient certainement de très-petits pouces.
Avec un pouce grand et fier, au contraire, vous vous appartenez à vous-même — et vous n'avez là souvent qu'un sot maître, comme disait Henri IV. — Vos principes sont vos lois, mais vous êtes enclin au despotisme. Vous êtes vrai, mais vous n'êtes pas naïf. Votre force n'est pas dans le charme. Il n'y a de grâce que dans ce qui plie.
Souvaroif, célèbre par l'intensité de sa volonté ; Danton, cette âme magnanime qui revendiqua l'op-
probre d'un crime pour l'épargner à son pays ; Galilée, Descartes, Newton, Leibnitz, Saint-Simon (le réformateur), Charles Fonrier, Robert Owen, ces profonds raisonneurs, ces hardis initiateurs, avaient infailliblement de très-grands pouces.
Voltaire, l'homme du monde dont le cœur fut le plus assujetti au cerveau, avait, ainsi que le prouve sa statue (au Théâtre-Français), des pouces énormes.
Or, le statuaire Houdon, artiste d'un goût fin et délicat, n'a pu donner de tels pouces à ce marbre que parce que les mains bien connues de son modèle lui en imposèrent l'obligation.
Le Lama, la tête rasée et vêtu de sa robe de laine jaune que rehausse une écharpe écarlate et une dalmatique violette, salue bénignement ses supérieurs à» la mode du Thibet, c'est-à-dire en leur tirant la langue et en se grattant l'oreille. Sous ces sourcils en feuille de pêcher, ses petits yeux bridés brillent de contentement : c'est qu'il vient de commenter en public, avec succès, la phrase sacrée, abîme de profondeur mystique :
0 lfl Joyau dans le, Lotus ! Amen.
Sa science est, d'ailleurs, au niveau de sa dévotion, et, s'il sait qu'il lui est interdit de prendre la queue d'une vache pour s'aider à passer à gué une rivière rapide, il n'ignore pas non plus que la chair des griffons a des vertus que ne dépassent point celles de la corne des chevaux ailés — de plus Bouddha l'a visité en songe, et il sait qu'après sa mort, son corps ne sera ni jeté aux Esturgeons du fleuve Jaune, ni exposé sur le sommet d'une montagne, ni brûlé, ni mangé par les vers de la terre de Poba (le Thibet), mais qu'il sera coupé par morceaux et donné en pâture aux chiens ! ce qui n'arrive qu'aux gens dont la haute qualité est constatée par un globule rouge au bonnet, ou une plume de paon. Dans la certitude d'un sort si beau, son cœur se dilate, son orgueil déborde, il se compare aux plus grands hommes, et, pour se représenter à luimême par une figure saisissante et digne de ses mérites, il lève fièrement le pouce de la main droite et se dit : je suis ainsi! (V. Jacquemont, Hue, etc.)
Les Corses, race opiniâtre, de parti pris, et non, comme nos Bretons, par suite d'un instinct obstiné, ont tous le pouce très-grand.
LA SCIENCE DE LA MAIN fi7
En Vendée," un gros pouce est regardé comme l'indice certain d'une aptitude marquée pour les sciences occultes. Selon les paysans du Bocage, il n'est point de sorcier qui n'ait l'œil tournoyant et les pouces larges : l'œil tournoyant, à cause de la malicieuse mobilité de son esprit ; et les pouces larges, parce que c'est sur les pouces qu'il appuie la partie supérieure de son corps, quand, après s'être transformé en loup-garou. il va, la nuit, hurler et caracoler sur les chemins en croix.
Avec un petit pouce et les doigts lisses, quelle que soif la forme de la phalange extérieure (notez bien ceci), on aura en soi, je ne dis pas nécessairement le talent de la poésie ou de l'art, mais à coup sûr le germe de ces choses. — Seulement, entraînées qu'elles sont vers l'idéal, les phalanges coniques tendront à une expression, ou, si vous l'aimez mieux, aune manifestation plus spiiïtualiste que spirituelle. — Ainsi Raphaël, le Gorrège, Pérugin, etc. ; ainsi le Tasse, fereorge Sand, etc. — Et les autres, j'entends les phalanges en spatule et carrées, attendu qu'elles Bont entraînées vers le vf ai et le réel, c'est-à-dire vers Pordinaire, dans la sphère des choses, et vers
l'usage, dans la sphère des idées, tendront à une expression plus spirituelle que spiritualiste, comme les Téniers ou Callot, comme Scarron, Regnard, Lesage, Béranger, etc., q ai ont plutôt le secret de l'expression de la vie que celui de l'expression da beau. Ils intéressent l'esprit, quelquefois le cœur, jamais l'âme. On les goûte, on les aime, on ne les admire pas.
Les mains coniques ou pointues, à grand pouce, procèdent dans l'art par la méthode, la logique, la déduction, à peu près comme font les mains carrées à petit pouce. Ainsi David (le peintre), ainsi Voltaire, Fontenelle, etc., gens peu naïfs.
Si donc vous vous ressouvenez de ce que j'ai dit des signes attachés aux nœuds et aux phalanges extérieures, vous reconnaîtrez qu'il-est trois fois prédestiné à la poésie celui qui joint à des phalanges coniques, des doigts lisses et un petit pouce. — Et que celui qui, à des phalanges carrées ou en spatule, joint des doigts noueux et un grand pouce, est trois fois prédestiné aux sciences.
Il est plus facile aux grands pouces, vu l'intensité de volonté dont ils sont doués, de franchir les
limites de leur nature, qu'aux petits. — Aussi beaucoup de philosophes et de savants ont-ils formulé leur système en vers plus ou moins poétiques. • Il n'est point, au contraire, de poëte éminent qui ait excellé dans les sciences abstraites.