RÉFLEXIONS, EXPLICATIONS, DIGRESSIONS
Tel système exclusif d'éducation appliqué à tel génie, ne lui enseigne souvent qu'à se nier et à slgnorer lui-même. — Heureux les hommes dont Y entraînement intellectuel, après avoir été deviné, a servi de base et de point de départ aux instituteurs chargés de la direction de leur enfance. L'homme appris, chez eux, se confond avec l'homme né; une impulsion à la fois double et unique les pousse et les soutient; ils apparaissent sur ia scène du monde armés d'idées acquises que secondent des instincts en
harmonie avec elles ; et, tandis que le doute retarde et embarrasse dans leur marche ceux dont le génie a été combattu par une éducation illogique, ils atteignent, eux, sans efforts, dans toutes les carrières, les premiers rangs.
Mais combien est petit le nombre des jeunes gens auxquels il arrive d'être devinés assez à temps pour être bien dirigés ! et combien aussi est petit le nombre des précepteurs qui consentent^ abdiquant tout système exclusif, à adopter un système à part pour chaque génie à part. Ce ne serait .pas trop attendre de la sollicitude d'un père, mais cet effort, et il faudrait le ranger parmi les plus généreux, sera toujours au-dessus de la sollicitude vénale d'un étranger.
Si ce livre est utile à quelque chose, ce ne peut être, comme je l'ai déjà fait remarquer, qu'à fournir les moyens de reconnaître à des signes physiques, signes que j'ai décrits de mon mieux et assez clairement, si je ne m'abuse, la spécialité de l'entraînement caractéristique de chacun. A huit ans, à six ans même, la main d'un enfant est déjà assez développée pour qu'on puisse y lire à quoi la nature
le destine : si c'est à la contemplation ou à l'action ; si c'est à la pratique des idées ou à celle des choses. — Que mes observations m'aient mis sur le chemin de la vérité, et la cause essentielle des mauvaises éducations disparaît.
A la forme de la patte d'un chien vous reconnaissez à quelle sorte de chasse il est particulièrement propre. On devine aux sabots d'un cheval sous quel ciel il est né, et par quelles qualités il se distingue. De même, en examinant avec soin nos mains, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu'elles nous résument parfaitement, et que le calque matériel qu'elles donnent de notre intelligence ne saurait être autre ni d'une expression plus profonde et plus vraie. C'est dans ce sens et non dans celui que lui prêtent les chiromanciens, qu'il faut interpréter ce célèbre passage du livre de Job :
In manu omnium Deus signa posuit ; ut noverint sinyuli opéra sua.
La nature en donnant aux singes des instincts identiques, leur a, en même temps, donné des mains identiques, — et à propos de ces animaux imitateurs, j'ajouterai que les jongleurs, les presti-
digïtateurs, les mimes, les artistes dramatiques ont presque tous, comme eux, les doigts spatules.
On dit d'un homme qu'il a mis les pouces, pour faire entendre qu'il a abdiqué jusqu'à la volonté d'agir.
La jeune fille en donnant sa main aliène sa liberté ; l'homme qui se marie ne donne pas sa main, aussi ne jure-t-il pas obéissance, mais protection.
Il n'est guère d'injure verbale qu'on ne puisse pardonner, tandis que toute injure manuelle veut du sang. Ainsi ne pensaient ni Diogène, ni Jésus, mais l'homme a d'autres règles que les cyniques et les dieux.
Les anciens Perses, en signe de dépendance absolue tenaient leurs mains constamment cachées dans les manches de leur robe, en présence du roi. (Xénophon.)
Gomme marque de renoncement, et pour exprimer la conscience que nous avons de notre faiblesse et de notre néant, nous croisons les mains en priant Dieu.
Car qu'est-ce qu'un homme sans mains?
Peu de chose, du moins suivant Lysandre, qui ût
mettre à mort les Athéniens pris à iEgos-Potamos, pour avoir décrété qu'ils feraient couper le pouce ou la main droite aux prisonniers de guerre que la victoire, sur laquelle ils comptaient, devait leur livrer. (Thucydide.)
C'est la main droite et non la main gauche qu'on lève en justice, parce que la main droite étant celle dont nous nous servons le plus, elle offre pour cette raison un résumé plus complet de notre valeur physique, intellectuelle et morale que la main gauche.
Ainsi l'intendant, dont le regard s'étend sur tout, représente mieux le maître invisible que le serviteur voué à d'insignifiantes spécialités.
La main de justice qui figure parmi les insignes de nos rois, représente une main droite.
Quand on pressent la colère de Dieu et l'approche du châtiment par lequel elle va se manifester, on dit qu'il va étendre sa droite, c'est-à-dire, frapper avec intelligence.
On baise la main des princes en signe de soumission, celle d'un père, d'un protecteur en signe de respect et de gratitude, celle des saints en signe de vénération, celle des belles en signe d'adoration. —
Parce que la royauté, la paternité, la sainteté, la beauté sont des puissances réelles, et que toute puissance réelle assujettit et enchaîne.
D'où je conclus que la main est le symbole de toute force.
Il n'est guère de peuple que l'étude de la main n'ait plus ou moins préoccupé.
« Les êtres immobiles, dit Manou, sont la proie de ceux qui se meuvent; les êtres privés de dents, de ceux qui en ont ; les êtres sans mains, de ceux qui en sont pourvus. — A quoi il ajoute : que la partie de la main située à la racine du pouce \]\i dit qu'elle est le siège de la volonté raisonnée) est consacrée aux Védas (le livre par excellence) , la partie du Créateur est à la racine du petit doigt (le doigt du cœur, lequel est toujours pointu parce que le cœur est toujours plus ou moins poëte et par conséquent croyant), celle des dieux (probablement regardés comme symboles de l'action s'exerçant dans les arts, les sciences, les métiers, etc.) au bout des doigts. »
Je ne connaissais pas cette explication où mon
système semble être en germe, quand j'ai arrêté les bases de ce livre.
Abd-el-Kader porte sur sa bannière une main rouge dans un champ d'azur foncé.
A Tripoli, on suspend une petite main de métal sur tous les objets, temples, maisons, palais, etc., qu'on veut préserver des effets du mauvais œil.
Les Turcs, race contemplative et inerte, n'ont su voir dans la main qu'une espèce de chapelet où les quatorze jointures tiennent lieu d'autant de grains. Dieu est représenté par l'ensemble de la main, et chacun des doigts répond à un des cinq préceptes suivants : Croire en Dieu et à son prophète. — Prier. — Faire l'aumône. — Observer le Ramadan. — Et faire le voyage de la Mecque.
Les grandes mains sèches, ridées, très-noueuses et pointues, suscitent je ne sais quelle idée de grimoire et d'isolement qui n'a rien d'attrayant. — Quand la grêle, comme une populace qui s'insurge, comme une tribu de bohémiens qui décampe, roule et pétille à grand bruit sur le pavé des rues et la tuile sonore des toits, c'est une main de ce genre
que la sorcière transie réchauffe en grommelant sous le duvet des chouettes.
Car la main a sa physionomie comme le visage ; seulement, comme cette physionomie ne reflète que le fond immuable de l'intelligence, elle a l'immobilité d'un symbole matériel. — Miroir des sensations de l'âme, du cœur, des sens et de l'esprit, la physionomie du visage a toutes les grâces de la variété, mais, comme jusqu'à un certain point, elle subit l'empire de notre volonté, rien ne peut nous garantir la vérité de ses manifestations ; tandis que l'autre garde invariablement l'expression, quelle qu'elle soit, de notre génie.
Il y a des mains qui donnent de l'amour et il en est qui provoquent le dégoût. J'en ai ^u qui semblaient pleines d'yeux, tant elles avaient l'air sagace et pénétrant. D'autres, comme des sphinx, éveillaient une idée de mystère; — celles-ci indiquent la sottise et la force jointes à l'activité, — celles-là indiquent la paresse, jointe à la faiblesse et à la ruse, etc., etc.
Des gens se croient l'esprit sérieux parce qu'ils ont l'humeur triste et chagrine — d'autres, comme l'abbé Galiani, semblables à ces pendules qui mar-
chent bien, mais dont la sonnerie est dérangée, contredisent la sagesse de leur conduite par la folie de leurs discours — Joseph de Maistre se croit épris de la vérité, mais c'est la force qu'il aime. Son esprit est comme la tour de Pise, grand, solide et de travers. — Des personnes s'adonnent à la morale, non pour se rendre meilleurs, mais pour en parler, — d'autres ne prennent note que des faiblesses des grands hommes : tout ce qu'elles savent de saint Vincent de Paul, c'est qu'il trichait au piquet, — celles-là, comme Balzac, parce qu'elles ont l'esprit subtil, se croient spiritualistes, — celles-ci affectent de se cacher, que personne ne connaît, de se masquer, dont le visage est inconnu, etc., etc. La main ne renseigne point sur ces nuances.
De toutes les statues antiques que possèdent les musées de l'Europe, deux seules nous sont parvenues avec des mains, ou, plutôt, chacune d'elles avec une main. Sans ces restes précieux, nous ignorerions complètement comment les Grecs comprenaient la beauté de la main. Or, ils la voulaienl grande, avec des doigts lisses et forts, l<i pouce développé, la paume moyenne, la phalange carrée,
Telle est, du moins, l'unique main de l'admirable statue du fils de Niobé qu'on voit à Florence.
Les Grecs, environnés de nations barbares et toujours exposés à voir leurs fragiles et remuantes républiques anéanties par la guerre, faisaient avec raison grand cas de la vigueur physique. Dans leur éducation, la lutte, la course, le pugilat, l'escrime, la natation passaient avant les exercices de l'esprit, ou du moins, marchaient de pair. Pour ces motifs, l'idée qu'ils se firent de la beauté fut naturellement autre que celle qui nous est propre, à nous, que les mêmes périls ne menacent pas, qui faisons la guerre avec des armes de jet d'un maniement facile et léger, et qui, nourris au sein du spiritualisme chrétien, sommes environnés de nations civilisées et chrétiennes comme nous.
L'abnégation et l'insouciance sont aujourd'hui plus nécessaires à nos soldats que la force physique et que la bravoure même.
Les grandes mains, surtout quand elles son\ dures ^ sont un signe de force physique ; et, comme les Grecs ne concevaient pas le beau sans la force, c'était chez eux une beauté qu'une grande main, de même
que, chez nous, attendu le spiritualisme qu'elle fait supposer, c'en est une qu'une petite. Personne, d'ailleurs, n'ignore que les Grecs, à quelque rang qu'ils appartinssent, allaient eux-mêmes au marché, faisaient leur cuisine, et pratiquaient une foule de travaux manuels rangés aujourd'hui au nombre des occupations viles. Ils s'y livraient non-seulement sans répugnance, mais encore avec plaisir, à cause de l'esprit de détail que j'ai dit ê.tre inhérent aux grandes mains. D'où je conclus qu'en Grèce, non-seulement du temps où les fils des rois gardaient les troupeaux, où les princesses lavaient le linge, où les pasteurs de peuples excellaient dans les métiers de rôtisseur et de boucher, mais encore du temps de Périclès, les grandes mains abondaient.
Les grandes mains à paume moyenne se proposent plutôt le fini et l'exquis que le grand. Les Grecs n'ont fondé que de petits États, n'ont érigé que des monuments de peu de surface.
A Pari<, en dépit des énormes proportions de leurs mains, les ouvriers tailleurs flamands, à cause de la finesse de leur travail, sont extrêmement recherchés des maîtres.
Redouté, notre célèbre peintre de fleurs (genre naturellement minutieux), avait de grosses mains de terrassier. Il riait de la bonhomie des poètes classiques de province, qui, concluant de la délicatesse de ses doigts par celle de ses œuvres, les comparaient à ceux de l'aurore semant des roses.
Les petites mains, au contraire, se proposent nonseulement le grand, mais encore le colossal! — on dirait que l'homme se pique surtout de ce qui semble interdit à sa nature. C'est vers les naines que vole le cœur des géants, et vers les géants que vole le cœur des naines. Les pyramides, les temples de la Haute- Egypte et de l'Inde, ont été construits par des mangeurs de riz, de concombres, d'oignons, c'est-à-dire par les peuples les plus faibles et les mains les plus délicates du monde. Ces mains étaient petites et étroites, spatulëes et sans nœuds, comme le montrent les sculptures contemporaines dont ces édifices sont ornés.
Le statuaire Préault, parce qu'à un petit pouce il joint des doigts lisses spatules, procède uniquement par l'enthousiasme et l'inspiration; et comme sa main est fort petite (pour une main de sculpteur),
l'ampleur, la force et l'énergie l'impressionnent plus que la mesure et la grâce — son cheval, du pont d'Iéna, emporte en s' élançant quasi tout le bloc paternel avec lui ; ou plutôt il n'en sort pas, il y rentre. Ce n'est pas un cheval qui se cabre, c'est un rocher.
Balzac, avec ses grandes mains coniques compte les fruits de l'espalier, les feuilles du buisson, les poils de la barbe. Il se complaît dans les détails physiologiques, il eût inventé le microscope.
Madame Sand, dont les mains sont fort petites, excelle dans les développements psychologiques, ses détails même ont de la grandeur. Elle eût inventé le télescope.
Il y a des lois qui semblent équitables et qui ne le sont pas. La conscription, est une de ces lois. La charge qu'elle impose, légère pour les mains en spatule et à grande paume, est accablante pour les mains coniques et pointues, surtout si elles sont molles. Qu'importe aux mains cà grande paume dure, la hideuse nudité des casernes, la brutale oisiveté des camps, la grossièreté, l'insipidité des aliments, L'obéissance passive, la vie automatique? qu'importe aux mains en spatule, et à grand pouce, ces éter-
nelles chevauchées, et la morne activité des travaux de mines, de sape, de tranchée, et la constante agitation des entreponts ? Mais ce même bruit, ces mêmes tableaux, ces mêmes labeurs, sont, pour les âmes qu'annoncent les mains effilées et pointues, d'inépuisables sources de souffrances morales et physiques.
Et que penser de la loi indienne qui oblige le fils à embrasser, à continuer le métier du père ! N'est-il . pas évident que le législateur eût mieux fait d'ordonner que les hommes dont les mains se ressemblent, c'est-à-dire dont les instruments sont les mêmes, eussent à s'adonner à des travaux analogues ?
Mais, si tyrannique et si opposée à la nature que soit cette loi, elle ne l'est pas plus que celle qui, chez nous, a fait de Impropriété la condition unique de la capacité électorale. On sait de reste que la fortune s'acquiert plus vile et plus sûrement par l'habileté manuelle et l'emploi des forces et de l'activité physiques, que par la pratique des sciences et l'emploi des forces et de l'activité morales ; en sorte que l'obligation du cens n'est, en définitive, que la sanc-
tion de la vieille usurpation des intérêts sur les principes, de l'industrie sur l'art, sur la science, sur la philosophie ; des mains de métier sur les mains d'intelligence.
Depuis longtemps (1841), l'université de Gaen, qui possède en grand nombre de très-habiles professeurs, ne compte, parmi toutes les personnes qu'elle emploie, qu'un seul électeur : le portier !
Il n'est pas bon qu'il en soit ainsi; il ne serait pas bon non plus que le contraire prévalût ; car la vie ne se gouverne pas par les idées élevées et philosophiques seulement, elle se gouverne aussi par les idées vulgaires et communes dont les grandes mains en spatule ont un sentiment beaucoup plus clair, attendu qu'elles n'en forment guère d'autres, que les mains en qui toutes sortes d'idées, et notamment les grandes, abondent. Il faut entendre chacun dans sa cause, et les gouvernements représentatifs, où tout instinct primordial a besoin, pour se produire, pour être admis a défendre les intérêts dont il est le principe, de satisfaire a des conditions en dehors de sa nature, ne sont représentatifs que de nom. — L'homme est un être mixte : il a une âme, il a un
corps ; les agents qui servent son âme, les agents qui servent son corps, doivent être également écoutés. Il n'y a aucune raison valable d'éliminer les uns ou les autres de la participation aux débats dont le but est l'améliora ïion physique et morale de l'homme. Il y a des choses qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments communs ; il y en a d'autres qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments d'élite. On coupe mieux le papier avec un couteau de bois qu'avec une lame d'or ; on ne grave les pierres fines qu'avec des outils d'acier fin.
Aux États-Unis, où l'on connaît la valeur des couteaux de bois ou des esprits communs, des outils d'acier ou des esprits d'élite, les uns et les autres sont appelés à l'exercice de la souveraineté ; — et ce qu'il est résulté de ce concours, en moins d'un demisiècle, de bien-être individuel et de prospérité publique, de grandeur morale et de puissance matérielle, prouve invinciblement qu'en fait de gouvernement et d'appréciation des facultés humaines, les États- Unis seuls sont dans le vrai.
Il y a des vérités qui sont des vérités pour tous les types ; mais il en est qui ne sont des vérités que
pour tel ou tel type. Les premières rallient les hommes, les autres les classent et les séparent : d'où la nécessité de la tolérance, et le devoir de ne point suspecter sans cesse la bonne foi d'autrui. Il nous faut tâcher d'aimer même ceux que nous tâchons en vain de comprendre, ne fût-ce que par curiosité, car l'amour mène à l'intelligence.
Je n'ai encore écrit qu'un petit nombre de pages, et je me suis déjà répété bien des fois ; mais ce n'a pas été sans intention. Il en est d'une idée nouvelle qu'on veut répandre comme d'une langue étrangère qu'on enseigne. Les mots, les formules, les principes, doivent être rappelés et répétés souvent, pour que l'oreille s'habitue à l'étrangeté des uns et l'esprit à l'étrangeté des autres.
Je passe actuellement à la description des types.
LES MAINS ELEMENTAIRES
Doigts gros et dénués de souplesse ; —pouce tronqué, souvent retroussé, paume (et c'est là leur signe le plus saillant- et le plus caractéristique) d'une ampleur, d'une épaisseur et d'une dureté excessives.
Aux mains élémentaires, en Europe, le labourage, te soin des é tables et la longue suite des travaux grossiers auxquels suffisent les confuses lumières de l'instinct. A elles la guerre, en tant qu'il ne s'agit que de prouesses personnelles; à elles la colonisation, en tant qu'il ne s'agit que d'arroser machinait;-
ment de sa sueur un sol étranger. Enfermées dans le monde matériel, elles ne se rattachent guère à l'ensemble politique que par l'élément physique. Les convictions se forment en elles dans une sphère inaccessible au raisonnement, et leurs vertus tiennent le plus souvent à des facultés négatives. L'usage les gouverne et elles ont plus d'habitudes que de passions.
Dans celles de nos provinces où ces mains abondent, comme en Bretagne et en Vendée, Yinstinct et la coutume, qui sont la base et le ressort du génie des campagnes, prévalent sur le raisonnement et l'esprit du progrès, qui sont la base et le ressort du génie des villes. Le labourage y est en honneur, et les métiers en mépris.
Vous ne vous aventurerez point% dans ces contrées, ô vous qui aimez la vie ornée, les brodequins de soie et le son des guitares, la nuit, sous les balcons fleuris ; les races au visage peint et aux cheveux flottants, les générations à l'humeur morose et au grand feutre évasé, qui, dans ces landes mélancoliques, qui dans ces champs de genêts aux aigrettes d'un vert tendre, ont empreint la trace de
leurs pas, n'ont rien laissé de mieux à la génération actuelle, que le luxe homérique de la cabane d'Eumée.
Étrangères à tout entraînement, les mains élémentaires indiquent des sens lourds et paresseux, une imagination lente, une âme inerte, une insouciance profonde. Elles étaient beaucoup plus communes dans les Gaules, quand le Renne et le Castor y trouvaient un climat conforme à leur organisation, qu'aujourd'hui.
Chez les Lapons, où elles sont en immense majorité, elles échappent aux maux inhérents aux latitudes polaires par Vinertie.
Des organes quasi-insensibles ne peuvent transmettre au cerveau que des idées imparfaites. L'homme visible n'est que l'image de l'homme invisible. Tel est le corps, telle est l'âme, et réciproquement.
Aux Indes Orientales, pays d'or et de soie, contrée bénie, où la terre, inondée de soleil, éclate chaque année en moissons généreuses, le législateur, dans l'intérêt d'une communauté formée de rêveurs, de poètes, d'enthousiastes, a dû remédier à l'absence quasi complète du type élémentaire ; type par qui,
dans le nord, et sans la moindre répugnance, les métiers de portefaix, de boucher, d'équarisseur, de
Main élémentaire.
tanneur, de récureur d'égoûts, de vidangeur, etc. , etc. , sont généralement exercés. Les panas qui, chez nous, sont d'institution naturelle, sont, au Bengale, d'insti-
tution légale, c'est-à-dire le produit factice d'une combinaison politique. Certainement, sans la dégradation morale, systématiquement opérée par la loi, à l'endroit d'une notable portion de la nation, les métiers tout à la fois très-utiles et très-abjects que je viens d'énumérer, manqueraient aux Indes de mains pour être effectués.
« Que le nom du Soùdra (ou du paria), disent les lois de Manou, par le premier des deux mots dont il se compose, exprime X abjection, et par le second la dépendance.
« Le porc, par l'odeur qu'il exhale ; le chien, par son regard ; le Soùdra, par son attouchement, détruisent le mérite des œuvres les plus saintes.
« Un Soùdra, bien qu'affranchi par son maître, n'est pas délivré de l'état de servitude, car cet état lui étant naturel, qui pourrait l'en exempter?
« Un Soùdra est déclaré par la loi ne rien posséder par lui-même, tout ce qu'il peut acquérir est la propriété de celui dont il dépend.
" Qui enseigne les Saintes-Écritures à un Soùdra s*1 voue a" l'enfer. Le sacerdoce, la guerre, les «iris.
le commerce, l'agriculture, sonl interdits au Soùdra.
« Lorsqu'un roi souffre qu'un Soûdra prononce des jugements sous ses yeux, son royaume est dans une détresse semblable à celle d'une vache dans un bourbier.
« Un Soûdra qui s'avise de prendre place à côté d'un brahmane doit être marqué au-dessous de la hanche et banni, ou bien le roi doit ordonner qu'on lui fasse une balafre sur les fesses.
« Que le roi fasse verser de l'huile bouillante dans la bouche et dans l'oreille du Soûdra qui aurait l'impudence de donner des avis aux brahmanes relativement à leur devoir.
« De quelque membre que se serve un Soûdra pour frapper un supérieur, ce membre doit être mutilé. Il aura la langue coupée pour une injure verbale, car il a été produit par la partie inférieure de Brahmâ, etc., etc. »
(Traduction de l'Oiseleur desc 'c -ps.) Hors des régions polaires, les vraies mains élémentaires ne se trouvent plus guères de nos jours, en Europe, que chez les nations d'origine tartare ou esclavonne; mais elles y sont en nombre immense, et dans quelques localités, sans nul mélange de
types plus noblement significatifs. J'ai vécu dans les cabanes enfumées de ces peuples, voués par leur stupidité, comme les animaux aux pieds solides et non articulés, à un éternel esclavage, et je les ai trouvés aussi insensibles au bien-être, aux sévices, à l'oppression que les vils animaux avec lesquels ils partagent leurs demeures.
Ils portent à la guerre un courage farouche et tout animal .
Tels durent être les Huns, ces barbares que rien ne pouvait tirer de leur terrible apathie que le spectacle des grandes cités en flammes, ou celui de leurs cavales lancées au galop, emportant suspendues à leur cou de jeunes filles nues, liées par les mains à leur crinière.
Ce furent les mains élémentaires' qui substituèrent dans les Gaules, aux formes de la jurisprudence romaine, les épreuves par l'eau bouillante et le fer rouge. — Moyens proportionnés à leur intelligence et à leur sensibilité physique.
« Aussi sauvages que malpropres, ies Lithuaniens, du temps de Tacite, ne possédaient ni armes, ni chevaux, ni même de cabanes. Ils avaient pour
nourriture les herbes des champs, pour vêtement une peau d'animal, pour lit la terre. Tout leur espoir était dans leurs flèches qui, au défaut de fer, étaient armées d'un os pointu. Hommes et femmes prenaient part à la chasse et s'en partageaient le produit. — Pour soustraire leurs enfants aux bêtes féroces ou à la pluie, ils les couchaient parmi les branches entrelacées des arbres : jeunes, c'était leur place de repos, vieillards, c'était leur dernier asile. »
On se fait aisément une idée des mains que, sous une telle latitude, de telles mœurs font supposer.
Mais au reste, ces mains ont été fort lentes à s'adoucir et à se modifier, c'est du moins ce qu'on peut inférer de quelques-unes des lois qu'elles ont promulguées au xive siècle. J'en citerai plusieurs.
« L'homme surpris en adultère sera cloué contre une muraille par Y instrument de son crime ; on mettra près de lui un rasoir avec lequel il sera maître de se procurer la liberté.
« Le calomniateur sera condamné à se mettre à quatre pattes et à aboyer pendant un quart d'heure, comme un chien.
« II aura les dents cassées celui qui sera convaincu d'avoir fait gras en carême, etc., etc. »
Aux mains élémentaires, dans nos contrées, ces jardins aimés des abeilles, pleins de thym, pleins de légumes, s'étalant en désordre parmi les violiers. — Où l'eau coule sur le cresson. — Où le merle siffle dans la haie. — Où tout verdit et fleurit pêlemêle sous le sourire de Dieu.
A elles ces villes exhalant une odeur de paille et de bétail, — où l'on voit tout le jour de grands bœufs passer, — où scintille à chaque carrefour, devant une niche étoilée, la lampe de quelque saint aux bottes d'or et aux joues écarlates; — cités rustiques où abondent les cabarets, les arbres, les pigeons.
L'organisation élémentaire des Turcs, peuple venu de l'Asie moyenne, n'a reçu du temps (on verra plus loin pourquoi) presque aucune altération. — Livrés au fatalisme, et par suite â Y absolutisme, ils préfèrent, par un arrière-goût pour la liberté comme l'entendenl les sauvages, aux gouvernements réguliers dont Faction est nécessairement continue, les gouvernements arbitraires, donl l'action ne peut être
qu'intermittente. L'instinct, aujourd'hui comme autrefois, les gouverne exclusivement — à titre de don de Dieu, — comme si la raison n'était pas aussi un don de Dieu. — Ils regardent l'instinct comme le seul guide infaillible. Ils pensent, dans leur gravité vide, qu'il supplée nécessairement à tout : à l'étude, à la réflexion, à l'expérience, à la science. — Le favori de Mahmoud (le sultan civilisateur !) Achmed- Fevzi-Pacha, avait été cordonnier, puis cafetier, puis porteur d'eau, puis batelier, et probablement le commensal bien-aimé des chiens errants de la ville impériale, quand ce prince, frappé de sa bonne mine! jugea à propos de l'investir de l'emploi de portepipe. De ce poste il passa à celui de bourreau du sérail ; après quoi il fut nommé colonel dans la garde, puis envoyé en ambassade à Saint-Pétersbourg; i est aujourd'hui capitan-pacha !
L'habile marin qu'il doit faire! (1838.) En 1821, on avait élevé à cette dignité, le Tchobanbachi, ou chef des bergers, vieillard blanchi dans l'immobilité enviée d'un melon sous cloche, qui n'avait encore compté que des têtes de mouton, et qui se laissa choir dans l'eau le premier jour où
il devait prendre possession du vaisseau amiral.
M. Fontanier {Voyage en Orient), qui m'a fourni ce dernier trait, raconte en ces termes son arrivée à Sapanja, ville importante de l'Anatolie (ancienne Bithynie).
« Enfin nous entrâmes dans la ville, et je m'ins- « tallai dans un café, seule hôtellerie de ces pays. « Là, après avoir arrangé mon tapis, après m'être « assis sur mes talons, tenant ma pipe d'une main, « et de l'autre le café obligé, je liai conversation « avec le maître de la maison, qui ne tarda pas à « me dire que j'étais le bien venu et à m'adresser « une série de questions auxquelles fêtais accoutumé, c et dont les réponses étaient prêtes : Qu'y a-t-il ? a que n'y a-t-il pas? d'où venez-vous? où allez- « vous? avez-vous un teskéré (passeport) ?avez-vou s « beaucoup d'argent ? êtes-vous un espion ?
« Quatre ou cinq voyageurs turcs, séparés de moi « par une balustrade en bois qui divisait l'estrade a au café en divers compartiments, écoutaient avec « indifférence et fumaient avec une imperturbable « gravité. Puis chacun d'eux. s;uis autre effort d'ici magination, m'adressa les mêmes questions dont
« il venait d'entendre les réponses. C'était pour moi « une affaire de mémoire et surtout de patience, « car ils eussent été vingt, qu'il m'aurait fallu vingt « fois répéter les mêmes choses. »
Et telle est, dans toutes les classes, la pesanteur d'esprit des Turcs : lisez leurs contes, écoutez le récit de leurs rêves éternellement remplis de boisseaux de diamants, de troupeaux de houris lascives, de trésors cachés et tout à coup découverts à l'aide d'un enchanteur gagné par quelque acte spontané d'hospitalité vulgaire, vous reconnaîtrez que rien au monde ne leur est plus antipathique que le travail moral, qu'ils mettent hors de cause au moyen de la fatalité, et que le travail manuel, contre lequel ils protestent par leur amour et leur /bidans les talismans.
Cette manière de sentir, ils la doivent à leur organisation physique, laquelle doit sa permanence à leurs institutions civiles et religieuses. Ils sentent euxmêmes que toute tentative pour les régénérer comme nation serait inutile, et que les eaux de la civilisation, comme nous l'entendons, leur seraientaussi mortel" les que celles de l'Océan aux poissons de rivière.
On disait à Faslé-bey, colonel de la garde du sul-
tan, en 1817 (Poujoulat, Voyage en Orient), que la réforme de Mahmoud paraissait faire des progrès. — Les Osmanlis, répondit-il, restent enfoncés dans leurs préjugés ; ils sont comme des fous à qui Von montrerait la bonne route et qui prendraient le chemin de traverse.
— Mais nous voyons beaucoup de Musulmans reprit-on, vêtus à l'européenne, et cela prouve qu'ils veulent se civiliser.
— Ces Musulmans, répliqua Faslé-bey, sont semblables à des hommes qu'on habillerait en musiciens et qui n'auraient aucune notion de la musique. La Turquie est en ce moment dans une situation bien misérable, elle est comme une citerne dans laquelle on puiserait toujours sans y remettre de l'eau.
— Vos idées sur ce pays sont bien tristes. Il répondit par ce verset du Coran :
« Aucun peuple ne peut avancer ni reculer sa « chute; chaque nation a son terme fixé; elle ne ■' -aurait ni Le hâter m le retarder d'un instant; Dieu ni esl éternel.
Chrétien, l'homme espère — force active. — Mahométan, il se résigne - force négative.
Il est dans la nature de chaque type (je reviendrai quelquefois sur cette observation) d'abonder dans son génie et de se délier de ce qui s'en écarte. Où se montre la combinaison s'appuyant sur la science, Y instinct s'effarouche. Chez les peuples où le type élémentaire domine et gouverne, on se pique de ne savoir ni lire, ni écrire : on y prêche un dieu ami de l'ignorance et des pauvres d'esprit.
En Barbarie, la possession d'un livre est regardée comme un crime .
Aux yeux des Turcs', la folie est vénérable et sainte.
Chez les Galmouks, chaque famille a sous sa tent e une machine appelée tchukor, dont le cylindre couvert d'hymnes et de prières écrites, est mis en mouvement au moyen d'un mécanisme qu'on remonte comme un tournebroche. Cette machine, en tournant, loue et prie Dieu pour toute la famille. C'est là gagner le ciel d'une manière commode et sans y mettre trop du sien.
Des peuples ont laissé une mémoire glorieuse pour avoir excellé dans l'équitation, comme les Perses, les Parthes, les Thessaliens, etc.; ou pour avoir
élevé des monuments indestructibles, comme lesCyclopes, les Égyptiens, etc.; ou pour être demeurés libres et avoir vaillamment maintenu chez eux la forme démocratique, comme les Athéniens. — Or, nous savons des Sybarites qu'ils dressaient admirablement les chevaux, qu'ils vivaient en république, qu'ils savaient tailler avec précision et superposer dans un ordre à la fois grandiose et élégant des pierres d'un poids énorme.. — Cependant le nom de sybarite, rangé aujourd'hui parmi les épithètes dégradantes, n'est plus appliqué qu'à titre d'injure. — D'où vient cela ? Est-ce parce qu'ils couchaient sur des lits de roses? Mais, outre que de pareils lits ne pouvaient être d'un usage général, un lit de roses ne vaut pas un lit de paille, et constate bien plutôt la recherche et le faste que la mollesse et la sensualité. Non? mais les Sybarites, riches et civilisés, ayantété détruits par Ùe&barbares, onl été calomniés par leurs vainqueurs, qui exécraient en eux 1rs instincts de la civilisation de même que les Cimbres el les 'I eutons fi), qui ont
i Ils arro tienl le mg humain l'autel d'un bœuf de cuivre, leur principale idole, mais ils étaient d'ailleurs justes, continents, braves, dévoués a leur* chefs et à leurs ami .
été anéantis par des hommes civilisés, ont été calomniés par leurs exterminateurs qui haïssaient en eux les instincts de la barbarie.
Gomme celui des autres types, le génie du type élémentaire, tout en restant invinciblement attaché aux entraînements de sa nature, se moditie et se transforme néanmoins selon les lieux et les temps. — C'est-à-dire selon l'état actuel et local des tempéraments.
La Grèce encore barbare et gouvernée par Vinstinct, comme toute société vivant à l'état de syncrétisme, l'a vu sous les traits formidables de Polyphonie. — Plus tard, elle l'a revu paré de la grâce naïve et reposée des mœurs bucoliques. — Galiban, dans la farouche et brumeuse Angleterre ; — Mœlibée, sous les pins odorants des campagnes Sabines ; — Sancho, dans le joyeux brouhaha des hôtelleries castillanes, ne sont après tout que des incarnations diverses de ce même type.
Le général Rapp me semble avoir été la meilleure expression du type élémentaire conique, tel qu'il s'est manifesté dans les hautes classes de notre société sons l'empire. C'était un homme replet, épa-
noui, coloré, de haut relief, de mœurs à la fois somptueuses et rustiques, théâtrales et soldatesques, qui, à défaut d'un lit à estrade et d'un service en vermeil, exigeait une botte de paille et une cuillière de bois. A Dantzick (1812), où nous ne l'appelions que le pacha, à cause de son faste et de son genre de mérite, celui du sabre, il aimait à se promener en calèche découverte, magnifiquement vêtu, plutôt étalé qu'assis, avec sa maîtresse, Allemande minaudière aux pommettes saillantes, à laquelle les généraux sous ses ordres faisaient la cour comme à une reine. Ses festins splendides, où figurait chaque jour un plat hypocrite et dédaigné de chair de cheval bouillie, insultaient à la misère du soldat, à qui il donnait volontiers de l'argent de la main à la main, mais que, dans son incurie, il abandonnait à la rapacité des scribes et des vivandiers. Au théâtre, où l'épaulette subalterne ne pouvait se produire qu'au parterre, huit à dix loges étaient affectées à sa bruyante et insolente livrée. De même que ses gens, sousle saule ruisselant de leur panache en plumes de coq, [l'avaient que son nom à la bouche, le nom de l'Empereur, son maître!!! étail toujours dans la sienne. Il
devait son avancement d'abord à son fétichisme exalté pour le héros de brumaire, puis à sa grande bravoure, enfin, à une manière de flatter brusque, assaisonnée de je ne sais quelle bonhommie bourrue, qui lui avait réussi. Sans talents acquis, mais non pas sans tact et sans finesse, il appelait en toute circonstance la représentation au secours de son ignorance et de son incapacité. Telle était pourtant l'opinion qu'il avait de lui-même, qu'il nous croyait largement payés de nos peines, et qu'il se regardait comme étant quitte envers nous de tous soins, quand il nous avait dit, à la parade, qu'il était content de nous. D'ailleurs bon homme, ennemi des discours apprêtés, serviable, abondant en apostilles, et le cœur, comme on dit, sur la main.
Les mains élémentaires sont, pour la plupart, plus accessibles aux charmes de Ja poésie qu'à ceux de la science. Ce fut aux lyriques accents de la voix d'Orphée et aux accords delallûte d'Amphion que, dans le monde grec, les premières agglomérations d'hommes furent formées, et que les premières villes furent bâties.
Au fond, des bois ou sur les grèves désertes, la
nuit, quand avec la tempête gronde la vaste mer, les fantômes, les spectres, les blanches apparitions s'approchent d'autant plus près des mains élémentaires que leurs phalanges extérieures forment un cône plus aigu. — Mais, quelle que soit la forme de cette phalange, la superstition a toujours beaucoup de puissance sur ce type. — La Finlande, l'Islande, la Laponie, etc., sont pleines de sorciers.
Les mains élémentaires que l'inertie et l'insensibilité n'ont pu préserver de la douleur et du chagrin, succombent d'autant plus vite à leurs atteintes, qu'elles sont généralement dépourvues de ressort moral.