‹ La science de la mainChapitre 10 sur 23 · LA MAIN EN SPATULE · texte numérisé non relu

LA MAIN EN SPATULE

Je ne m'occuperai dans ce chapitre que des mains spatulées à grand pouce, c'est-à-dire de celles où l'instinct particulier à ces mains, pleinement sanctionné par l'intelligence selon la tête, selon la volonté raisonnée, se manifeste le plus clairement. Le lecteur attentif, d'après ce que j'ai dit des signes attachés aux petits pouces, se rendra aisément compte du génie mixte, départi aux mains spatulées que la nature a pourvues de ces signes.

J'entends par une main en spatule, une main dont

la troisième phalange de chaque doigt offre la forme d'une spatule plus ou moins évasée. Qu'on me passe cette syncope.

La main en spatule à grand pouce est sans doute originaire des zones où la rigueur du climat et la stérilité relative du sol, rendent plus obligatoires que dans le sud, la locomotion, l'action, le mouvement, et la pratique des arts par qui la faiblesse physique de l'homme est protégée.

Plus résolue que résignée, la main en spatule a, pour combattre les obstacles physiques, des ressources que les mains coniques ignorent. Ces dernières, plus contemplatives qu'actives, préfèrent, particulièrement dans le sud, les maux de la nature aux peines du travail. La confiance qu'ont en euxmêmes les hommes spatules est extrême. L 'abondance est leur but, et non, comme les mains élémentaires, lenécessaire seulement. Ils possèdent d'instinct, et au plus haut degré, le sentiment de la vie positive ; et ils régnent par l'intelligence naturelle qu'ils en ont, sur le monde des choses et des intérêts matériels. Voués au travail manuel, à l'action, et doués par conséquent de sens plus actifs que délicats, la

constance en amour leur est plus facile qu'aux cœurs tournés vers la poésie, et qu'influence plus que le devoir et l'habitude, l'attrait charmant de la jeunesse et de la beauté. — Les grands travailleurs, les grands navigateurs, les grands chasseurs, depuis Nemrod jusqu'à Hippoly te, jusqu'à Bas-de-Cuir, ont tous été renommés par leur continence.

La blonde déesse au front d'argent, Diane aux pieds blancs et à la taille svelte, dont l'immortelle vie consacrée à la chasse s'écoule dans la liberté et l'activité des bois : les Grecs en ont fait le symbole de la chasteté.

Avec des doigts lisses, les mains spatulées aiment l'élégance dans le comfort, mais l'élégance selon la mode plutôt que selon Y art.

Nos colons des Antilles, gens de luxe et de clinquant; du moins pour la plupart, qui trouvent le bonheur dans le mouvement et la dissipation, dans les salles de danse, de billard, d'escrime ; qui aiment à lutter d'opiniâtreté avec les chevaux rétifs ; dont lâchasse, la pêche, les amours faciles sont les uniques passe-temps : ces filons, dis-je, nécessairement issus d'aventuriers amoureux du hasard el del'ac-

tion, ont probablement tous (comme les élégants coureurs de coulisses et d'écurie de notre Jockey- Club) les doigts en spatule lisses.

Les grosses mains en spatule sont en beaucoup plus grand nombre en Ecosse qu'en Angleterre, en Angleterre qu'en France, en France qu'en Espagne, et dans les pays de montagnes que dans les pays de plaines.

Le peintre Ribera, que sa nature entraînait vers l'expression du laid, a toutefois donné, comme Murillo et Zurbaran, des doigts plus ou moins pointus à tous ses personnages; ce qu'il n'eut certes pas fait, si la généralité des mains de son pays ne lui en eût fait une loi. Les gros doigts carrés et en spatule abondent, au contraire, sur les toiles des maîtres hollandais et flamands.

La Galice et les Asturies sont les provinces d'Espagne où l'on voit le plus de mains en saptule ; aussi est-ce de leurs montagnes, de leurs rochers, que sortent tous les muletiers, tous les gens de peine qu'on rencontre dans la Péninsule.

Les Kabyles, dont le nom signifie : enfants du

même père, habitent comme on sait, les versants et les gorges du grand et du petit Atlas. C'est le peuple

M;iin Bpatulée.

le plus spatule et aussi le plus laborieux e1 le plus industrieux de toute I Algérie. Les Bédouins des plaines, race inerte h féroce, ne sont guère que pas-

teurs ; leurs mains sont énormes. La superstition est le seul ressort dont il sentent l'action.

Les Suisses ont en partage l'amour du travail, la patience, l'opiniâtreté. C'est une race peu poétique, à qui Dieu, qui l'a jetée sur un sol en pente où roulent les rochers et les avalanches, a départi en compensation, l'instinct de la mécanique et de la dynamique.

« Les besoins de l'homme, dit lady Morgan, sont ses plus grands maîtres, et les moyens adoptés pour satisfaire ses besoins sont d'infaillibles indices de la position réelle d'un peuple sur l'échelle de la civilisation ; car le plus haut point de raffinement social n'est qu'un plus parfait développement de quelques ressources physiques ; et l'essor le plus élevé de la science humaine n'est qu'une application plus judicieuse des facultés qui nous ont été données pour soutenir notre existence. »

Parmi les Russes, la main élémentaire est la plus commune, et parmi les Cosaques (peuple d'origine Mongole) la main en spatule. Les Russes vivent assis et voyagent en chariot ; les Cosaques vivent debout et voyagent à cheval. Les Russes sont merciers, taverniers, boutiquiers, banquiers; les Cosaques sont

artisans et fabriquent eux-mêmes les objets et ustensiles dont ils ont besoin. Les Russes doivent leur gloire militaire à leur discipline; chez eux, elle eut en commun : chez les Cosaques, où l'on vise à la renommée par des prouesses personnelles, la gloire est individuelle.

Pour les raisons suivantes, on fonde avec les mains en'spatule, mieux qu'avec d'autres mains, des colonies durables.

A peu près insensibles à l'art et à la poésie, elles ne portent en elles que peu d e germes de mobilité morale .

Elles ne tiennent guère au sol que pour les biens matériels qu'il produit.

Le travail manuel leur plaît, loin de leur être antipathique : el il en est de même de l'action.

Elles sourirent de l'absence de l'abondance, mais elles ne soutirent point de celle du superflu ; car elles ne sont que médiocrement sensuelles. Elles lournisent plus de gourmands que de gourmets, plus d'époux fidèles que de galants Sigisbés, plus de frères Jean que de Panurges.

Leur passion pour la locomotion les rend insensi-

bles, au moins relativement, aux ennuis, je ne dis pas de l'exil, mais de l'expatriation.

Apprises qu'elles sont, par la multiplicité des besoins qui assaillent l'homme dans le nord (leur zone natale), à compter beaucoup et avant tout sur ellesmêmes, elles ne redoutent nullement la solitude.

Enfin, elles sont aptes aux sciences qui s'arrêtent au nécessaire physique, et ne prennent dans la vie que ce qu'elle a d'immobile et de constant.

La France, après avoir peuplé de mains de ce genre le Canada et quelques cantons de la Louisiane, sentit (ses sentiments l'ont souvent sauvée de ses idées) qu'elle ne pouvait aller plus loin sans se nuire — et l'Espagne, pour avoir transplanté presque toutes les siennes en Amérique, et s'être privée par là, non-seulement d'instruments de guerre et d'agriculture indispensables, mais encore du contre-poids moral que les idées qu'elles représentent opposaient aux idées mystiques, sensuelles, artistiques, poétiques, a failli périr d'atonie et d'épuisement.

Et d'où vient le bon sens pratique des Américains du nord, si ce n'est des mains de métier, réparties dans un espace qu'elles peuvent embrasser sans s'é-

LA SCIENCE DE LA MAIN \ôà

nerver, et s' appuyant sur des institutions enharmonie avec leurs instincts !

Sans l'intervention du génie du Nord, par les mains flamandes et wallonnes, dans les affaires du sud de l'Europe, au XVIe siècle, la gloire de Charles- Quint, à bon droit si haute, ne serait peut-être que celle d'un conquérant vulgaire. Certes, il doit une bonne partie de ce qu'elle a de solide aux qualités qu'il trouva dans ses Flamands, et qui manquaient absolument à ses sujets Espagnols. Encore aujourd'hui, ces peuples se distinguent par des contrastes frappants. Les Espagnols sont prompts et violents, mais paresseux; les Flamands, au contraire, sont lents et froids, mais laborieux. Les Espagnols ne sont opiniâtres que sous l'empire de la passion, les Flamands ne le sont que sous l'empire de l'intérêt. Sous un air d'inertie quasi stupide, les Flamands cachent une intelligence très-fine des choses positives; les Espagnols, sous une apparence de gravité flegmatique, cachent une imagination tournée vers les péripéties et Les aventures. Les Flamands n'entendenl bien que l;i vie réelle, et ils niellent leur orgeuil à

ne manquer de rien ; les Espagnols n'entendent bien

que la vie romanesque et contemplative, et ils mettent leur orgueil à se passer de tout. — Avant les dons du travail, tels que la science et les richesses, si chers aux Flamands, les Espagnols placent ceux du hasard, ou plutôt de Dieu, comme la heauté, la valeur, le génie, une naissance distinguée.

C'était avec ses Flamands, gens à grosses mains carrées, que Charles-Quint conservait, exploitait, organisait, administrait les terres qu'il avait conquises avec ses Espagnols, gens à mains sèches et pointues.

Encore que l'amour de l'arbitaire soit au fond des instincts de tout homme épris de la force matérielle, comme Y action a besoin de liberté, et que les individus à mains en spatule sont tous gens d'action, ou du moins de mouvement, la liberté, partout où ils sont en majorité, comme en Angleterre et aux États- Unis, eài d'institution politique; ce qui n'empêche pas (ce qui prouverait même) que de tous les hommes du monde, les Anglais et les Américains sont les plus enclins à l'individualisme et à l'exclusiveté.

M. Dupin aîné, dont la devise est : Chacun pour

soi, chacun citez soi, a de grandes vilaines mains noueuses spatulées.

C'est de la cohue remuante des mains en spatule que sortent ces éternels jaugeurs, ces impassibles toiseurs, dont l'admiration pour les œuvres de l'architecture se mesure au plus ou moins de surface des monuments; le sentiment qu'ils ont du beau n'est pas dans la forme, il est dans les nombres. L'arithmétique les gouverne. Ce qui ne les étonne point, et il ne s'étonnent pas de peu, ne leur plaît point ; mais vous les verrez infailliblement s'extasier devant ces monolites énormes, œuvres ou non, dont l'extraction, le transport, la mise en place réveillent en eux des idées d'elforts physiques et d'industrie mécanique qui plaisent à leur esprit.

Dans le Nord, où les mains en spatule et carrées sont en majorité, Vartiste est effacé par Y artisan; en Italie, en Espagne, en France même, l'artisan est effaeé par l'artiste. Dans le Nord, il y a plus d' opulence que de luxe: dans le Sud. il y a plus de luxe que d'opulence.

VOUS <Mes un homme cultivé, et pourtant vous

n'aimez que médiocrement les lignes architecturales

et les vieilles pierres sculptées. Une ville est belle, à vos yeux, si elle vous offre de longues rues, se coupant à angle droit; des places carrées, bordées de maisons uniformes ; des promenades plantées d'arbres symétriquement taillés et minutieusement alignés. Quand aux statues, vous n'en exigez pas, et vous savez vous passer de bassins de marbres, de colonnes et de cariatides ; mais vous tenez aux volets verts, aux trottoirs, aux murailles blanchies, aux portes peintes et ornées de luisants marteaux de cuivre. — Vous voulez que la cité, à la fois régulière et riante, respire la propreté, le bien-être, l'ordre. Elle aura été bâtie et décorée par des gens de plus de sens que d'imagination. Rien de ce qui est utile et même confortable n'y manquera, mais la folle du logis y cherchera en vain sa divine pâture : la poésie. Or, cette prédilection annonce une main en spatule ou carrée; c'est en Angleterre, en Belgique ou dans le nord de la France, pays où votre type est dominant, et où, par conséquent, le génie qui lui est propre est seul écouté, qu'il vous faudra établir votre résidence . Allez donc! et que cette inexorable symétrie vous soit légère !

SUITE DU MEME SUJET

Quand une idée domine la société, les hommes qui la résument, qui la personnifient, voient naturellement venir à eux la puissance, la richesse, et avec la puissance et la richesse, les femmes. L'idée se fortifie bientôt d'un nombre d'adhérents par l'organisation et le sang, bien au-dessus de ce qu'il eût été si cette idée ne fût pas parvenue à la domination.

C'est un axiome, dans les haras, que l'étalon, ordinairement (non pas nécessairement) transmet a sa, descendance son intelligence avec sa forme.

Jusqu'à un certain point, il en est de même de l'homme.

Seuls, ils demeurent immobiles, les peuples qui ont restreint le croisement des races par la réclusion des femmes et la division des masses en castes.

Les pays où ces usages n'existent pas ont progressé par la guerre (qu'un grand poëte a appelé le mobile du genre humain) et les invasions ; tandis que ceux qu'ils privent de la salutaire injection du sang étranger, ont dégénéré, tout en ne se transformant pas, sous l'effet de ces mêmes causes. A un degré près d'affaissement très-marqué, les peuples des Indes orientales sont aujourd'hui ce qu'ils étaient du temps d'Alexandre.

Et pour le dire en passant, si la mesure du génie d'un homme peut être donnée par celle de la durée de son œuvre, quelle admiration ne devons-nous pas concevoir pour la haute et pénétrante intelligence qui a façonné le joug sous lequel, depuis cinq mille ans, toutes les générations qui se sont succédé dans l'Indoustan ont consenti à se courber.

Tous les ans, aux États-Unis d'Amérique, où afflue de toute part le sang étranger, les lois sont mo-

difiées dans la mesure des changements survenus dans le tempérament de la nation ; tandis qu'en Chine et au Japon, empires hermétiquement fermés aux invasions de ce même sang, les lois (jusques aux moins importantes) demeurent stationnaires, comme les besoins toujours les mêmes (parce que l'organisation nationale est toujours la même) dont elles sont nues.

Ceci confirme l'exactitude de la définition de la loi par Montesquieu : elle est, dit-il, un rapport nécessaire, résultant de la nature des choses.

Les lois dures de Lacédémone convenaient à la race en spatule issue des Héraclides ; et les lois élastiques d'Athènes, au génie mobile et brillant de ce peuple « toujours esclave de l'extraordinaire et dédaigneux des choses accoutumées; qui, amoureux des belles phrases, donnait moins de confiance à ce qu'il voyait qu'à ce qu'on lui faisait entendre; et qui ne pensant comme il faut sur aucun de ses vrais intérêts, toujours séduit par les mots saillants et mené, pour ainsi dire, par Le plaisir des oreilles, ressemblait plutôt, dans ses assemblées, à des spectateurs assis pour entendre disputer des sophistes , qu'à des

citoyens qui délibèrent sur les affaires de l'État. »

{Thucydide.)

Dans le pays de Léon, en Bretagne, dit M. Souvestre, il existe des villages entièrement peuplés d'hommes toujours en mouvement, toujours en liesse, toujours en fête; et d'autres entièrement peuplés, au contraire, d'hommes constamment tristes, refrognés et moroses. Il attribue avec raison cet état de choses à la coutume religieusement suivie dans chaque village de ne se marier que dans la localité.

Chez les Babyloniens, chez les Égyptiens, peuples fameux dans l'antiquité par leur sagesse et leurs lumières, la prostitwlion (jusqu'à ce que les différentes tribus ou familles dont chacune de ces nations était composée se fussent assez mêlées entre elles) fut regardée comme un acte méritoire aux yeux des hommes et des dieux. Publiquement exercée sur le parvis des temples, elle comblait de gloire et déconsidération les femmes qui s'y livraient.

Et de nos jours, dans les royaumes d'Achanti et de Juida, empires que gouvernent des instincts mystérieux et auxquels le destin semble garder quelque avenir ; si une vague crainte de la colère des dieux

LA SCIENCE DE LA MAIN 1 i I

vient tout à coup à s'emparer du peuple, les prêtres en expiation du crime secret qui l'a causée, ordonnent une prostitution générale.

Tant la nature, pour arriver à ses fins, a de ressources physiques et morales.

Le communisme, comme l'ont défini et expliqué quelques théoriciens de notre époque, ne serait peutêtre pas impraticable chez un petit peuple pur de tout mélange de sang étranger. Et qu'était-ce au fond que le gouvernement de Sparte? sinon une sorte de communisme savamment organisé ! — Or, les Spartiates, seuls de tous les peuples de la Grèce, n'admettaient point les étrangers au droit de cité.

L'époque étrange contenue entre le neuvième et Le douzième siècle, appartient exclusivement aux mains en spatule dures. Charlemagne mort, lui qui avait tâché de relever le civisme romain, elles rentrent dans V individualisme de leur nature. La BOCiété qu'elles fondent, fractionnée en une infinité de petits groupes indépendants les uns des autres, ne parvient a la conception (Tune idée qu'à l'aide du signe extérieur qui la matérialise. A chaque groupe son chef, son cri, sa devise, ^;i bannière; à chaque pro-

fession un vêtement distinct. Sans ces signes tout se confondrait, car, une égale ignorance pesant sur tous, l'ordre et la civilisation, si civilisation il y a, sont bien plutôt dans les choses que dans les idées. Du reste, toutes ces mains qu'enveloppent de lourds gantelets d'airain aspirent à la domination. La guerre! elles veulent, elles appellent la guerre ; la guerre, dis-je, ou du moins ce qui lui ressemble : les tournois et la chasse. A elles les longues chevauchées et les belliqueux tressaillements du fer. Gloire et bonheur au fort, honte et malheur au faible! Voici la lice ouverte ! au but est le pouvoir, d'autant plus enivrant que la loi ni la philosophie ne lui prescrivent point de limites. En l'atteignant, on atteindra en même temps les seuls plaisirs appréciés à une époque où les plaisirs intellectuels sont ignorés partout ailleurs que dans les cloîtres : les plaisirs sensuels.

Les mains en spatule sont vaillantes, industrieuses, actives ; elles ont la force et le génie des mains cyclopéennes. Elles forgent des armures impénétrables. Elles couvrent le sol de tours crénelées qui se dressent sur la crête des rochers à pic, que proté-

gent des eaux profondes et des bois sans issues. Elles bâtissent d'immenses donjon?, théâtres d'orgies et de scènes tragiques, repaires toujours hurlant, qu'elles attaquent, qu'elles défendent, qu'elles se disputent avec un effroyable acharnement. — De loin en loin, les mains pointues vouées à la prière et au célibat, entr'ouvrant les portes des moutiers et des monastères, implorent les bienfaits de la paix de Dieu. La trêve de Dieu, mieux observée, est du xn siècle.

Si ces mains avec toute la puissance n'eussent eu toutes les femmes, leur règne eût moins duré; elles s'étaient élevées, et, en quelque sorte, multipliées par la hache et l'épée, et ce furent la hache et l'épée qui, en les précipitant tour à tour et l'une par l'autre du haut de leurs créneaux déserts, mirent enfin un terme à leur brutale et sauvage domination.

En Russie, les nobles ont de tels droits (coutume ou légalité) sur les femmes de leurs terres, que la population se ressent à peine de La vente qu'ils font quelquefois de tous Les jeune.-, paysans de leurs vil- Lages. Or, cea aobles, espèce orgueilleuse et rampante, fastueuse et^avare, pleine de vices, 'de ruse, se

disent d'une race supérieure à celle du peuple. Ils travaillent donc à la ruine de leur influence, en multipliant dans les masses le nombre d'individus, déjà très-considérable, auxquels ils ont transmis leur génie avec leur sang.

L'incontinence des grands est l'engrais où se développe le germe de la liberté des petits.

Dites aux gens qui se vantent de descendre en ligne directe des robustes pourfendeurs du ixe siècle, et qui en même temps se piquent de posséder une main fine et pointue, que ce sont là deux prétentions qui s'excluent l'une l'autre. Tout gentilhomme issu de vieille noblesse d'épée, a nécessairement la main en spatule. S'il l'a fine et pointue , il faut chercher la cause de cette anomalie dans l'intimité qui existait au moyen âge entre les châtelaines et les chapelains, ou dans celle qui, plus tard, ouvrit le boudoir des fringantes marquises aux abbés damer ets.

Encombrées de valets débraillés et de chiens importuns, les demeures de la petite noblesse bretonne exhalent, comme du temps de Duguesclin, une odeur permanente de bétail et de fumier. Aussi

étrangère aux idées nouvelles que les peintres chinois aux règles, pour eux incompréhensibles, de la perspective, cette noblesse, que je crois très-ancienne, qui boit, qui sonne de la trompe, qui se connaît en bidets râblés, en bassets trapus, et qui ne se connaît qu'en cela, a les mains en spatule.

Les Tcherkesses regardent- la chasse, le pillage, les exercices militaires, comme les plus honorables occupations de la jeunesse. Les lois, l'obéissance leur sont inconnues, et ils ne cèdent qu'à l'éloquence et aux suggestions de la confiance et de l'estime. Une belle femme, un beau cheval, une naissance illustre, un corps de fer, des armes brillantes et qui rendent plus vaillant rien qu'à les voir, passent aux yeux de toute la nation pour les plus précieux des biens. Là, le serf pourvoit aux besoins de l'affranchi, qui pourvoit a ceux du noble, qui, à son tour, pourvoit â ceux du prince. Le despotisme qu'on exerce fait tolérer celui qu'on subit. — Mains en spatule. {Klaprolh.)

Chaque type, dans les grandes décisions surtout, eu réfère toujours, comme je L'ai déjà dit. à ce qui abonde en lui. Vous avez vu Les mains élémentaires

tirer de l'inertie physique (en matière d'épreuve légale) des gages d'innocence ; en en appelant à Vadresse et à la force du corps, les mains en spatnle dures, pensent en appeler au jugement de Dieu. Et remarquez que quels qu'effacées que soient aujourd'hui les saillies caractéristiques de chaque type, par les effets combinés du croisement des races, de la civilisation et de l'éducation, si, de deux personnes avec lesquelles vous conversez, l'une se fait remarquer par un désintérêt profond pour tout ce qui ne la touche pas immédiatement, et l'autre par une sympathie spontanée pour les prouesses, louables ou non, de la vigueur physique, une paume très-développée sera infailliblement le partage de la première, et une main en spatule, ou du moins carrée, le partage de la seconde.

De même que si les renards, que si les lions vivaient en société, la puissance appartiendrait nécessairement aux plus rusés parmi ceux-là, et aux plus forts parmi ceux-ci ; de même, chaque type, quand il est dominant, quand il gouverne, ne manque jamais de choisir ses agents dans tous les genres, parmi les individus en qui son génie est le mieux

résumé. C'est ce qu'en d'autres termes je viens d'exposer ; mais cet entraînement excentrique de chaque type expliquant les diverses civilisations qui ont régné sur la terre, j'ai cru devoir insister pour qu'il fût remarqué avec l'attention qu'il mérite; — au xe siècle, qui fut l'époque de la civilisation selon les mains en spatule dures, le corps puissant des prélats se recrute parmi les gens de guerre et de science mécanique. Gerbert, qui devint pape sous le nom de Sylvestre II, fut élevé du rang de simple moine à celui d'archevêque, pour avoir inventé L'horloge à balancier.

Les xne et xme siècles subissent l'empire des idées psychologiques ; les^ rênes du monde sont dans les mains des prêtres et des théologiens : ainsi Suger, saint Bernard, Abailard, etc.

François Ier et Léon X sont réputés grands, parce que leur goût, conforme à celui de leur siècle, époque qui fut celle de la civilisation selon les mains artistiques, les porte à mettre au-dessus de tout, le beau par la forme.

Avec 1rs mains carrées, triomphe an .wue siècle oie de Tordre matériel et de la science admi-

nistrative ; les peintres ne sont plus envoyés en ambassade, ne parviennent plus au cardinalat. Colbert et Louvois gouvernent. Voici l'étiquette, voici l'arithmétique et la tactique qui passent ! chapeau bas, car elles portent le sceptre.

C'est aujourd'hui parmi les industriels, les avocats, les financiers, les publicains, que nous allons chercher nos représentants, nos ministres, nos hommes d'État. — Un nombre assez limité de principes suffit aux sociétés humaines ; le Sud les a découverts et proclamés; telle était sa mission. — Maintenant, le temps des choses est venu : c'est auc Nord, souverainement doué de l'intelligence de la matière, à les pratiquer et à lçs enseigner. Or, les publicains, les trafiquants, les ingénieurs, les industriels appartiennent quasi tous aux types du Nord.

Toutefois, l'avènement des mains en spatule dures à la tête de la société, en France, sous l'Empire, fut un malheur ; car il n'y a qu'une classe d'idées qui soit au-dessous de celles dont elles sont les instruments nés, — écoutez les vétérans de l'Empire et comprenez, si vous le pouvez, avec quelle faible dose d'intelligence on arrive à une grande re-

nommée sons le régime du sabre et dans la pleine ferveur du culte de la force matérielle. Et pourtant, ô Joubert, ô Hoche, Marceau, Lafayette, Desaix, Kléber ! magnanimes instruments des mains philosophiques qui fondèrent chez nous la liberté et l'égalité ! hommes au noble cœur et au beau visage, à la fois nouveaux et antiques, âmes grandes et simples, austères continuateurs de ces Doriens qui demandaient aux dieux de leur donner le bien par le beau, votre gloire, devant laquelle nous nous prosternons, aujourd'hui qu'un rayon de liberté a dessillé nos yeux, a un instant pâli devant la leur; tant fut profonde l'aveugle et stupide ivresse où ils nous plongèrent à force de faux éclat, de mouvement et de bruit.

CONTINUATION DU MÊME SUJET Catholicisme et Protestantisme. — Lyrisme. — Mysticisme.

Amoureuses de l'art, de la poésie, du roman, des mystères, les mains pointues veulent un dieu selon Leur imagination ; amoureuses des sciences et de la réalité, les mains en spatule veulent un dieu selon leur raison.

Aux premières, avec les fêtes et la contemplation, Le catholicisme; aux autres, avec les déductions rigoureuses e1 l'action, Le protestantisme.

Li' protestantisme s'est rapidement propagé dans

le Nord, où les mains en spatule abondent, et n'a guère pénétré dans le Sud que dans les pays de montagnes, où ces mêmes mains, pour les mêmes raisons, abondent également.

Attendu la douceur des climats et la fertilité relative des latitudes où elles fleurissent, les nations catholiques étant pour le moins aussi portées à l'amour que les nations protestantes, je dis que ce ne peut être que par une chaste répugnance de l'esprit, que pour satisfaire à un besoin de pureté morale plus impérieux chez elles que les exigences des sens, qu'elles s'imposent la gêne et les privations que Y indissolubilité du mariage et le célibat obligé des prêtres comportent. Certainement, les nations où ces deux institutions n'existent pas, si éthérée que soit d'ailleurs l'auréole de leurs artistes et de leurs poètes, sont douées de moins de spiritualisme que celles où elles existent.

On a dit que c'était pour reconquérir par la puissance [attachée aux richesses métalliques, leur influence politique évanouie, que les protestants, en France, après leurs revers sous Richelieu, s'étaient livrés avec tant d'ardeur cà l'industrie et aux mé-

tiers : ce n'est pas mon opinion. Le même entraînement moral qui leur avait fait embrasser le protestantisme et qui les y faisait persévérer, devait les pousser à l'étude des sciences exactes et à la pratique des arts mécaniques. Les gens de poésie n'ont que faire de preuves en certaines matières ; les organisations propres aux sciences, au contraire, pèsent tout, contrôlent tout, et ne sauraient croire sans preuves. Partout les protestants, non pas à cause de leur culte, mais à cause de leur organisation, surpassent les catholiques dans les arts mécaniques et sont surpassés par eux dans les arts libéraux. Plus travailleurs, ils sont moins résignés.

Ce ne sont donc pas deux idées différentes seulement qui sont en présence dans les guerres de religion, mais bien encore deux organisations différentes, deux races triées et obéissant à des instincts diamétralement opposés.

Et c'esl li ce qui rend ces guerres si cruelles.

Je ne 'loi.- pas oublier de Paire remarquer que nous ne sommes inférieurs aux Anglais dans les arts industriels et la haute mécanique que depuis La révocation de lï'lil de Nantes. Denis Papin, rinven-

teur de la machine à vapeur à haute pression et à piston, dut, à cette époque, étant protestant, se réfugier en Angleterre.

La Grèce et l'Italie, pays entremêlés de plaines et de hautes montagnes, ont de tons temps et jusqu'à leur entier asservissement, été livrées aux querelles intestines et aux guerres civiles ; mais dans la double carrière de la pensée et de l'action, les plus beaux génies dont l'humanité s'honore sont sortis de leur sein.

Dans le monde antique, les habitants des montagnes avaient d'autres dieux que les habitants des plaines. Les dieux se sont confondus à mesure que les races se sont mêlées. Aujourd'hui, l'Europe n'a plus qu'un dieu, que les nations adorent avec des formes froides et sévères, riches et graves, magnifiques et passionnées, selon qu'elles occupent la Suisse et l'Ecosse, la France et l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie.

L'Ancien Testament, dont toutes les pages (comme celles des Sagas, de l'Edda, du Havamal, des Niébelungen) respirent la guerre et le mouvement, l'énergie et l'action, est beaucoup plus goûté des peuples

du Nord, et particulièrement des peuples protestants, que le Nouveau qui, né au sein d'une génération asservie, et intéressée pour cette raison à déprécier les vertus de la force au profit de celles delà faiblesse, met au-dessus de tout l'abnégation, la mansuétude, le repos et la paix.

Dénués qu'ils sont par leur organisation du sentiment de l'art plastique, les protestants en rejetant les images, ont autant obéi aux lois de l'antipathie physique qu'aux suggestions d'une piété raisonnée. Quant à la poésie, dont tout culte a besoin et qu'ils ne savaient pas voir dans l'art, ils la trouvèrent dans les saintes Écritures enfin traduites parleurs soins. Les catholiques, de leur- côté, n'ont point fait traduire leurs livres, en sorte qu'ils continuent à prier dans une langue qu'ils ignorent; mais l'art leur parle un langage dont ils ont l'intelligence; et ses œuvres, dont ils remplissent leurs églises, suffisent, an défaut de la poésie de la parole, pour entretenir dans leurs âm< - L'enthousiasme et la ferveur. Ils ■ Iriii à mi plu- liant degré que les protestants |i- sentiment religieux; mais Vidée religieuse est [dus développée chez Les protestants. Le protestantisme

fournit plus de docteurs, et le catholicisme plus de saints. Le premier pratique mieux la justice, et l'autre la charité. Le premier doit être compris par l'esprit, il parle aux penseurs, aux actifs, aux intelligents. L'autre doit être compris par le cœur, il parle aux rêveurs, aux simples, aux résignés. A ces derniers, le ciel; aux autres, la terre.

PINUATION DU MEME SUJET Les mains anglaises.

( )n remarque qu'un grand et profond silence règne sur les royaumes 'de la Scandinavie et de la Chersonèse cimbrique,| aussitôt que la portion la plus robuste et la plus remuante des populations que ces dures contrées aourrissaient, a enfin pris pied en Angleterre [el dans quelques autres États du Sud moyen pour u'en plus Bortir. Les peuples actuels de la Norwège, de la Suède el du Danemark, descendent des hommes relativement faibles el de mœurs

paisibles, que les pirates, leurs frères, volant à la conquête et aux aventures, laissèrent derrière eux. Ces pirates qui, sans aucun doute, appartenaient tous au type en spatule dur , en mêlant leur sang au sang breton, lui ont communiqué leur ardeur pour la locomotion et le mouvement. Les Anglais sont les gens du monde qui aiment le plus à marcher, à chevaucher, à naviguer, à voyager, et c'est aussi parmi eux que le type en spatule est le plus multiplié.

Ce n'est pas sans raison que les Irlandais, amis des fêtes et des noises, gens de piaffe et de bouteille s qu'un rien enflamme, qu'un rien abat; race douée d'une imagination mobile et colorée, d'un esprit peu essentiel mais prompt, fin, subtil, se piquent d'une origine méridionale.

Je suppose que le type conique est très-commun parmi eux.

L'étonnement que cause aux Anglais notre entraînement pour ce qui orne, pour ce qui parle à l'imagination et au goût, n'est pas plus grand que celui que nous cause leur éternelle préoccupation du confortable et de l'utile. Ils ne mêlent l'art à rien, l'art,

dis-je, qui est un moyen de faire valoir le vrai ; la mode leur suffit, c'est-à-dire l'autorité nécessairement passagère d'une forme matérielle régnant, pour ainsi dire, par elle-même, dénuée qu'elle est de tout acquiescement raisonné. Leurs maisons, leurs meubles, leurs bijoux, leurs ustensiles de table, de toilette, de chasse; leurs instruments de musique, de mathématique, d'astronomie, etc., accusent, dans leur aride perfection, une telle préoccupation des hostilités possibles de la nature physique, une telle pauvreté d'invention artistique, une imagination si prosaïque et si terne, que nous ne pouvons nous empêcher de les regarder comme un peuple à part, spécialement voué aux entreprises et aux luttes commandées par les taciturnes exigences de la vie matérielle.

On loue les Anglais de leur goût pour la campagne, comme si c'était en eux un goût acquis et d'éducation; il n'en est rien. Ils aiment la campagne, parce que, plus facilement qu'à la ville, ils peuvent y satisfaire leur amour pour les exercices fatigants, nécessaires â leur nature. Les Espagnols, à qui le mouvement et L'agitation corporelle sont antipathiques,

préfèrent, encore plus que nous, que notre climat et notre organisation convient à une locomotion modérée, le séjour des cités à celui des champs.

La parole ne suffit pas aux peuples artistes pour exprimer toute leur pensée : ils accompagnent chacun de leurs mots, pour ainsi dire, d'un geste destiné à peindre vivement et rapidement des nuances inaccessibles au langage. Plus un peuple est artiste, plus il est prodigue de gestes ; aussi, les Anglais qui n'ornent rien, et chez qui tout sentiment vivement exprimé est regardé comme une affectation, se meuvent-ils tout d'une pièce, et ne gesticulentils presque jamais en parlant. Ils ont si peu le sentiment des rapports nécessaires de la forme avec le fond, qu'ils n'aperçoivent pas ce qu'il y a de ridicule et d'inconvenant dans l'action d'un prêtre qui danse, chose fort commune en Angleterre. — En fait de costume, comme en fait de manières (en dehors du riche et du correct dont la nature leur a donné l'instinct), ils ne manquent jamais de confondre la singularité avec la distinction, l'ostentation avec la grandeur, la froideur et l'insolence avec la dignité. Ils se pavanent dans leur amour pour les prouesses

bizarres et les gageures grotesques; dans leur goût pour les viandes fortes, les vins forts, les étrangers de mœurs baroques ; dans cette tranquille férocité qui leur fait un plaisir du spectacle de deux hommes jouant, pour quelques shillings, à s'entr'assommer. L'Europe que tient éveillée le vacarme incessant de leurs clubs, de leurs raouts, de leurs usines, se met aux fenêtres pour les voir boire à pleins hanaps, s'empourprer la face, banqueter à outrance, s'essouffler bêtes et gens à l'éternelle poursuite d'un renard, à l'éternelle poursuite d'un écu; et ils prennent le morne et silencieux étonnement qu'ils provoquent pour de l'admiration!

Les Anglais, dit M. Bulwer (àansPeUtam), font de leurs affaires un plaisir, de leurs plaisirs une affaire. Ils ne sourient jamais. Lorsqu'ils vous demandent comment vous vous portez, ils ont l'air de mesurer votre bière, ils ne cessent pourtant de travailler pour se rendre agréables, mais comme Sisyphe : le rocher qu'ils se sont donné tant de mal à rouler au haut de la montagne, leur échappe et revient vous cogner les jambes. Ils ont trouvé le secret d'être incivils, même en étant polis. Leur chaleur est ton-

jours artificielle, leur froideur jamais. Tout en négligeant ce que l'artifice peut avoir de charitable, ils en ont adopté la fausseté. Ils disent qu'ils abhorrent la servilité, et ils se confondent en adulations devant leurs nobles.' Sur le continent, on peut sourire de la vanité d'une classe et de la flatterie d'une autre, car cette vanité est trop bien élevée pour insulter, et cette flatterie trop pleine de grâce pour dégoûter. En Angleterre, au contraire, l'orgueil de la noblesse qui, par parenthèse, est la plus moderne de l'Europe, vous renverse comme un orage de grêle, tandis que les caresses de la bourgeoisie vous font mal au cœur comme de l'eau chaude.

Le type artistique conique est si rare en Angleterre, que la haute manifestation de ses instincts et de sa logique y choque le sens des masses. Byron, qui appartenait à ce type, a dû aller chercher chez les races poétiques de l'Orient la justice, l'estime, le repos même, que ses compatriotes, entraînés par le dur et prosaïque génie de leur latitude, s'obstinèrent à lui refuser .

Notre nation doit au type artistique extrêmement répandu chez elle, la verve et l'éclat qui la caracté-

risent ; mais, attendu le dédain de ce type pour ce qui n'est qu'utile, elle lui doit aussi l'esprit de frivolité qu'on lui reproche.

Les Anglais, que préoccupent sans cesse le mieux matériel, changent et perfectionnent continuellement leurs machines et leur industrie; pour nous, que favorise un ciel moins hostile, les innovations matérielles nous répugnent autant que les innovations morales répugnent à nos voisins. C'est que les premières astreignent à un constant labeur plnjsique, et les dernières à un constant labeur intellectuel. Nous sommes progressifs dans les idées, et eux dans les choses. Notre compétence s'étend sur la logique des théories, et la leur sur l'utilité, sur l'opportunité de leur application. Nous immolons les intérêts aux principes, ils immolent les principes aux intérêts.

L'expansion anglaise procède comme Veau, en s'étendant plus qu'en s'élevant, — la nôtre procède comme le feu. en s'élevant plus qu'en s'étendant. Les Anglais tendent au bien-être par l'accroissement de la domination de l'homme sur les agents physiques. Ils ont produit Bacon, ils continuent les

Romains, ils peuplent et défrichent le monde; nous, nous le civilisons. Nous avons produit Descartes, nous continuons les Grecs, nous tendons au bonheur par la multiplication et le progrès des choses qui intéressent l'esprit. Où nos voisins envoient des marchands, nous envoyons des missionnaires, où ils portent des objets d'utilité, nous portons des livres et des objets d'art.

Vous comprendrez l'excentricité anglaise en songeant que deux types, ayant souvent les mêmes entraînements: les types en spatule et carré, forment, à eux seuls, l'immense majorité des races britanniques; et, d'un autre côté, vous comprendrez la mobilité des idées qui nous gouvernent en tant que nation, en songeant que les types conique et pointu, dont les entraînements sont diamétralement opposés à ceux des types dits du Nord, se rencontrent chez nous dans la proportion d'un à quinze, ou, tout au moins, d'un à vingt.

Attendu cette différence dans notre organisation, et, par suite, dans nos idées, nous centralisons, pour la rendre plus homogène et plus forte, l'action de notre gouvernement. Les Anglais, beaucoup moins

dissemblables entre eux, n'ont que faire de cette centralisation qui, au lieu de l'ordre qu'elle produit en France, ne produirait peut-être en Angleterre que des lenteurs et des embarras. La liberté ne leur est pas plus nécessaire, mais leur est plus facile qu'à nous, qui avons deux manières delà comprendre, et, par suite, de la définir eî de la vouloir. Aux yeux de notre population conique, elle n'a de prix que dans les mœurs ; aux yeux de notre population spalulée on carrée, elle n'a de prix que dans la loi. La première, plus passionnée que logique, veut se sentir libre ; l'autre, plus logique que passionnée, veut se juger libre.

Que le type artistique vienne à se multiplier en Angleterre, et c'en sera fait, du moins jusqu'à un certain point, de l'excentricité de cette nation, d'une grande partie de sa force, par conséquent. L'acquiescement de tous manquant en partie au principe gouvernemental, elle aurait alors, comme nous, plus de nationalité que de patriotisme, c'est-à-dire plus de force ^inertie que de force d? action.

Dans les pays ou L'action et le savoir-faire caractérisent aettemenl le génie des masses, e1 brillenl en

tête de leurs attributs, on rougit de la pauvreté, parce qu'elle constate jusqu'à un certain point l'absence de ces attributs. C'est ce qu'on voit en Angleterre, où l'aveu de la misère étant pénible et égal à l'aveu d'un vice, chacun croit s'élever dans l'estime d'autrui en se disant riche. En Espagne, où ni l'action ni le savoir-faire ne sont dans le sang, la pauvreté n'est pour personne une cause de flétrissure. En France, où le savoir passe avant le savoir-faire, la méditation avant l'action, et où la capacité intellectuelle n'a que faire de la richesse ^pour être démontrée, on avoue sans trop de honte sa pauvreté.

La volonté et la liberté sont la même chose, dit Bœhme, mais la volonté et la sociabilité sont deux choses bien différentes. On est plus libre et moins sociable où les volontés sont fortes, comme en Angleterre, où l'on prise l'originalité ; on est plus sociable et moins libre où les volontés sont médiocres, comme en France, où l'on prise la conformité. La scène anglaise est passionnée et bouffonne, la nôtre est- contenue et comique, — plus de poésie et de disparates là-bas, plus d'art et d'harmonie ici.

Vous appliquerez ces principes de philosophie chi-

LA SCIENCE DE LA MAltf 167

rognomonique aux autres États, comme, par exemple, à l'Allemagne, blonde et froide contrée qu'exalte la triple ivresse de la contemplation, de la musique et de la pipe. On y vit gravement, on y rêve énormément ; on y boit dans de grands verres, on y lit dans de gros livres. Gomme à Dieu, comme à l'univers, le volumineux in-folio s'ouvre tout entier à la description de l'humble pissenlit. C'est le pays des poètes vaporeux et des caporaux rigides, des métaphysiciens enthousiastes et des postillons flegma^ tiques. Les idées qui y sont en honneur sont trop positives pour nous, ou ne le sont pas assez, car nous éprouvons autant de répugnance pour les gens absorbés dans l'essence, et dont la compréhension ne s'attache qu'à l'incompréhensible, que pour les gens figés dans la matière. L'Allemagne n'offrirait pas l'affligeant spectacle d'une noble et savante nation gouvernée par l'absolutisme, si la portion spiritualiste de sa population était plus capable d'action, et si la portion active était plus capable de raisonnement. Elle regorge de bonnes gens qui, ayant plus d'âincque d'intelligence, sont plus aptes au bonheur qu'au plaisir. Recueillis dans La joie, lyriques dans

l'intempérance, ils surpassent tous les autres peuples en franchise, en naïveté, en bonté.

Chez eux, la comédie relève du sentiment ; pathétique et expansive, elle montre l'homme dirigé par le cœur et l'instinct. Chez nous, elle relève du jugement ; discrète- et contenue, elle montre Phomme formé par l'éducation et la société. Romanesque et synthétique au-delà du Rhin, historique et analytique en deçà. En France, elle tend au vrai, et se propose le redressement par la moquerie et le rire ; plus spirituelle que tendre, elle amuse, elle parle à l 'esprit', elle instruit. En Allemagne, elle se propose le beau et tend au redressement par les larmes ; plus tendre que spirituelle, elle intéresse, elle parle au cœur, elle améliore.

D'où je conclus que la comédie appartient aux mains coniques eu Allemagne et aux mains carrées et spatulées en Fiance. — Voyez au foyer du Théâtre- Français, les bustes de Molière, de Regnard, de Daiicourt, de Lesagc, de Marivaux, ils ont tous le nez aquilin, ce qui implique des phalanges carrées.

CONTINUATION DU MEME SUJET Les mains de l'Amôriqua du Nord.

Encore plus que les Anglais, dont ils sont issus, Les Américains du Nord ne font casque de l'instruction qui enseigne à agir sur la matière et à l'exploiter. Voici sous quels traits les peint M. Michel Chevalier, dans sa dixième lettre sur les États-Unis :

« Le Yankee est réservé, concentré, déliant. Son humeur est pensive el sombre, mais uniforme. Sa tenue est sans grâce, mais modeste èl cependanl Bans bassesse. Son abord est froid, souvenl peu pré-

venant; ses idées sont étroites, mais pratiques. Il a le sentiment de ce qui est convenable, il 'ne Ta pas de ce qui est grandiose. Il n'a pas le moindre brin de disposition chevaleresque, et pourtant il est aventureux. Il se plait dans la vie errante. Il a une imagination active qui enfante des conceptions originales : ce n'est pas de la poésie, c'est de la bizarrerie. Le Yankee est la fourmi travailleuse; il est industrieux et sobre, il est économe, rusé, subtil, cauteleux, calculant toujours et tirant vanité des truks avec lesquels il surprend son acheteur inattentif ou confiant. Il dispense rarement l'hospitalité. Il manie la parole sans efforts ; ce n'est pourtant pas un orateur brillant, mais un logicien serré. — Pour être homme d'État, il lui manque cette largeur d'esprit et de cœur, qui fait que l'on conçoit et que l'on aime la nature d' autrui; mais il est administrateur habile, homme d'affaires prodigieux. S'il est peu apte à manier les hommes, il n'a pas son égal pour agir sur les choses, pour les coordonner, pour les mettre en valeur.

et Quoique négociant consommé, c'est surtout comme colonisateur que le Yankee est admirable.

Sur lui la fatigue n'a pas de prise. Il prend corps à corps la nature, et, plus tenace qu'elle, il l'asservit toujours. Il est le premier marin du monde, l'Océan est son tributaire. Les passions les plus tendres sont amorties en lui par l'austérité religieuse et par les préoccupations de sa profession. Au génie du négoce, à l'aide duquel il tire parti de ce qu'il arrache à la terre, il joint le génie du travail qui la féconde, et celui de la mécanique qui en façonne les produits. »

Il ne peut y avoir chez un tel peuple que des mains en spatule et des mains en phalanges carrées.

La part de bonheur qu'ont faite aux prolétaires, en Russie, en Angleterre, en Amérique, les mains en spatule et utiles, est fort petite. En Russie, terre slavonne où elles régnent sans contrôle depuis l'invasion du Scandinave Rurik, et où la main élémentaire, qui est celle des masses, est esclave, le soldat, durement assujetti aux pointilleuses exigences d'une discipline de fer, tour à tour harcelé par le mauvais génie de la barbarie et par le mauvais génie de la civilisation, n'ose porter ses regards au-delà de la limite tracée par L'ombre toujours visible du knout. En Angleterre, où te plus grand nombre n'a d'autre

étoile polaire que le garde-manger, l'insatiable voracité des grands ne laisse à celle des petits que des reliefs insuffisants. Dans la puritaine Amérique, l'ouvrier vit au large , mais le repos et le plaisir lui sont interdits. La vie des couvents catholiques n'est ni plus morne ni pins rigide que celle des manufactures de Lowel, par exemple. A Pittsbourg, on ne quitte le travail que pour manger; et le plus long des trois repas qu'on y fait chaque jour ne dure pas dix minutes. Là, l'homme est censé n'avoir qu'un estomac et des bras ; le reste est comme non avenu.

De même que le Lapon ne saurait se former une idée d'un Paradis sans neige, le Yankee ne saurait comprendre le bonheur sans le travail. Aussi logique que nous, qui avons confié la puissance politique, aux penseurs, c'est-à-dire aux gens de loisir physique (qui sont toujours le petit nombre), parce que dans notre opinion, la prééminence appartient à la pensée, il a, lui, octroyé cette même puissance aux travailleurs (qui forment partout le plus grand nombre), parce que, dans son opinion, c'est au travail qu'appartient la prééminence.

Dans son amour pour le travail, il a érigé on

immoralité tout ce qui pourrait l'en détourner, tout, dis-je, et jusques aux passe-temps que nous regardons comme les plus innocents et les plus permis.

Les Américains ne sont encore qu'une nation de subrécargues, de pionniers, de fermiers, de merciers ; je n'en veux pour preuve que leurs risibles prétentions an bon ton et aux beaux usages. Cooper a écrit sur ces matières (Souvenirs d'Europe, France) des pages où respire à longues et pesantes périodes cette sorte de suffisance pointilleuse, symétrique, pédantesque, si opposée aux tolérantes et libres allures du monde élégant.

Tandis que les Français, peuple relativement peu laborieux, se refusent une foule de jouissances matérielles pour laisser à leurs enfants le moyen de vivre dans l'oisiveté; les Anglais, au contraire, dépensent et consomment avec d'autant moins de scrupules que, ne redoutant point le travail pour eux-mêmes, ils ne sauraient regarder comme un malheur d'en léguer la nécessité à leur progéniture.

D'où je conclus que nos qualités, de même que nos vices, si vices il y a, s'opposent également, chez nous à L'extension de la production. Nousconsom-

mons, et par conséquent nous produisons manuellement moins que les Anglais ; mais plus que les Espagnols, lesquels travaillent moins que nous, mais plus que les Arabes. Ainsi en a-t-il toujours été, aussi est-ce dans les instincts particuliers à notre nation, et non dans l'imitation trop recommandée des procédés matériels des Anglais, que nous devons chercher l'équivalent du remarquable surcroît de force et de prospérité qu'ils ont trouvé dans le développement plus complet du génie qui leur est propre.

Il en est des types comme des plantes, lesquelles ne brillent de tout leur éclat et ne portent tous leurs fruits que sous certaines latitudes. Où les besoins moraux passent avant les besoins physiques, et c'est ce qui arrive dans les riches et fécondes contrées du Sud, la nature a donné l'excellence aux types dits du Sud. Où les besoins physiques passent avant les besoins moraux, et c'est ce qui arrive dans les pays stériles et dans le Nord, la nature a donné l'excellence aux types du Nord.

SUITE DU MÊME SUJET

De la vénération de tous les peuples pour les doigts pointus.

Les peuples, si différents qu'ils soient entre eux sous les rapports physiques et moraux, quels que soient la forme de leur gouvernement, le génie de leur culte, leurs idées sur le beau, sur le bon, sur le vrai, sur l'utile, s'accordent tous à donner des doigts pointus bu coniques aux images des anges, des génies bienfaisants, dont chacun, selon son culte, croit son ciel peuplé. Il n'est pas jusques aux Chinois, jusques aux Japonais, ces peuples staAionnaires et à

rebours qui mesurent la beauté, la sagesse, le bonheur, à l'ampleur du ventre, et pour qui les beaux-arts et la liberté, comme nous les entendons, ne sont rien, qui n'entrent à cet égard dans les idées communes.

Le genre humain voit donc autre chose qu'une forme élégante dans une main pointue.

C'est que notre déchéance, sanctionnée par la nécessité du travail, nous est surtout démontrée par cette cruelle et humiliante nécessité. D'où notre respect instinctif pour l'oisiveté, d'où le sentiment qui nous porte à Supposer aux êtres, objets de notre amour et de notre adoration, des mains qui, dans nos idées, constatent la pureté, l'idéalité, l'intuition quasi divine et le loisir.

Chez les barbares, comme chez les civilisés, c'est, aux yeux des masses, après l'homme qui ne fait rien, celui qui fait le moins qui est le plus considéré. Ceci, pour parler comme le Coran, n'a-t-il pas une signification.

Page 1