LES SIGNES ATTACHÉS AUX DOIGTS
Laissant de côté les signes douteux ou de peu d'importance, je ne m'occuperai que des signes capitaux, indicateurs à peu près infaillibles des penchants capitaux.
Il y a des doigts lisses, et il y en a de noueux ;
Parmi ces derniers, ceux dételle main n'ont qu'un nœud, ceux de telle autre en ont deux. Les nœuds significatifs ne sont pas ceux qu'on ne découvre qu'à l'aide du tact, mais ceux que l'œil aperçoit d'abord et facilement.
Nos doigts se terminent om en spatule, c'est-à-dire en s'élargissant plus ou moins ; ou carrément, c'està-dire par une phalange dont les lignes latérales se prolongent parallèlement ; ou en cône plus ou moins aigu.
A ces différentes formes sont attachés autant de signes différents.
Mais avant de les interpréter, disons un mot des nœuds.
Si celui qui lie votre troisième phalange (celle qui porte Tongle) à la seconde est saillant, vous avez de r ordre dans les idées; si celui qui lie votre seconde phalange à la première est saillant, vous avez une dose remarquable d"* ordre matériel.
Avec ces deux nœuds, en même temps que vous aurez Tarrangement, la symétrie et la ponctualité, vous procéderez par la réflexion ; entre la pensée et Taction, il s'opérera dans votre esprit un temps d'arrêt. La science sera en germe chez vous.
Les doigts sans nœuds, au contraire, portent en eux le germe des arts. Si positif que soit le but vers lequel leur intérêt les pousse, ils procéderont toujours par l'inspiration plutôt que par le raisonne-
ment, par la fantaisie et le sentiment plutôt que par la connaissance, par la synthèse plutôt que par l'analyse.
Le goût (au point de vue intellectuel), parce qu'il résulte de la mesure^ appartient surtout aux doigts noueux ; et la grdce^ parce qu'elle ne se raisonne pas^ appartient surtout aux doigts lisses.
Des personnes sacrifient Tordre supérieur à l'or- . dre inférieur; elles se ruinent pour avoir une maison bien tenue, Louis XIV immolait le bien-être à la symétrie, le mérite au rang, FÉtat à TÉglise. Le nœud des idées lui faisait probablement défaut.
Après la prise de je ne sais quelle bicoque conquise par Picrochole sur Grandgouzier, ledit Picrochole, se comparant à Alexandre Macédo^ se proposait d'appugner Angoumois^ Gascoigne^ Crualicèy EspaignCy Tunis, Hippes^ Corsicque^ Roma^ Italie^ Hiérusalem^ quand le capitaine Merdaille^ son conseiller, se levant pour parler ; Couvrez^ couvrezvous^ dit Picrochole. — Cyre^jesuis à mon debvoir^ mais ne soyez jamais tant soubdain à vos entreprinses.
Ce conseil du capitaine Merdaille, j'engage les doigts lisses à le prendre en considération. Us ont
trop de passion, trop de hâte ; en fait d'études, d'amours, d'affaires, ils manquent souvent le but pour y tendre avec trop d'ardeur.
Mais je reviendrai sur ce sujet. Passons à l'interprétation des phalanges extérieures, c'est-à-dire des troisièmes phalanges.
J^ous avons-sous les yeux sept maiiis appartenant à autant d'individus. Elles sont tendues vers nous, sans s'appuyer sur rien, et les doigts entr'ouverts.
La première est munie de doigts lisses se terminant en spatule.
La seconde est munie de doigts noueux se terminant aussi en spatule.
A toutes les deux, à cause de la phalange en spatule, le besoin impérieux d'agitation corporelle, de locomotion et très-généralement d'occupation manuelle—plus d'entrailles que de cervelle — la acieuce des choses par leur côté utile et physiquement sensible. Amour des chevaux, des chiens, de la chasse; la navigation, la guerre, l'agriculture, le commerce.
A toutes les deux le sens inné des choses tangibles ; l'intelligence instinctive de la vie réelle, le culte de
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la force physique, le génie du calcul, des arts industriels et mécaniques, les sciences exactes applicables, les sciences naturelles et expérimentales, les arts graphiques, l'administration, le droit, etc., etc. Jacquard, Vaucanson, Constantin Périer avaient les doigts très-spatulés.
Seulement :
Gomme les doigts lisses procèdent, ainsi que je viens de le dire, par l'inspiration, la passion, l'instinct, l'intuition, et les doigts noueux (à double nœud) par le calcul, le raisonnement, la déduction, les probabilités, la main aux doigts lisses excellera surtout dans les arts par la locomotion^ dans les sciences applicables où l'adresse spontanée et le génie prime-sautier prévalent sur la combinaison.
Le prince Jules de Polignac aimait la chasse^ les voyages, l'équitation, les exercices du corps. Son tempérament était sanguin, — il avait le nez aquilin et le teint coloré. Ses épaules étaient larges, sa poitrine saillante, sa taille bien prise; mais la partie inférieure de son corps ne répondait pas à l'autre : de gros pieds, des jambes arquées, je ne sais quoi de rustique, la mauvaise grâce du cygne hors de l'eau;
— telle avait été sa force, dans sa jeunesse, et son agilité, qu'en Russie, ayant été attaqué par un ours, il parvint à le terrasser et à le tuer. Une autre fois, il vint de même à bout d'une troupede grands chiens de montagne que des bouviers de l'Oural avaient excités contre lui. Enfin, un jour, sans savoir nager, et uniquement pour donner la mesure de son énergie, il paria qu'il traverserait le Volga dans sa plus grande largeur sans autre aide qu'une main qui le soutiendrait parle menton, ce qu'il fit. De tels athlètes sont peu propres à goûter les subtilités des gouvernements mixtes; prompts aux coups de tête, prorapts aux. coups de main, ils s'égarent aisément dans les routes sans limites /a«srt*/« de l'idée. Leurs doigts sont spatules et lisses. L'Empire a besoin d'un ministre, ils lui imposent un Vizir; la voile attend un souflle, ils déchaînent la tempête.
Les mains en spatule à nœuds ont les sciences mécaniques pratiques relativement élevées, comme la statique, la dynamique, la navigation, l'architecture militaire, navale, civile (genre utile), les ponts et chaussées, les gros métiers, la stratégie combinée, etc., etc.
Ainsi Vauban, Monge, Carnot, Cohom, Arago,'etc.
Voici maintenant une main dont les doigts lisses se terminent carrément (c'est-à-dire par une phalange onglée dont les côtés latéraux se prolongent parallèlement); cette autre, dont la phalange extérieure est également carrée, a des nœuds dans les doigts.
A toutes les deux, à cause de la phalange carrée^ le goût des sciences morales, politiques, sociales, philosophiques ; poésie didactique, analytique, dramatique, la grammaire, les langues, la logique, la géométrie ; — amour de la forme littéraire^ du mètre, du rhythme, de la symétrie, de l'arrangement, de Vart défini et convenu; vues plutôt justes que grandes, génie des affaires, respect personnel, idées positives et moyennes; instinct du devoir et de l'autorité, culte du vrai pratique, bel esprit, esprit de conduite, amour de la progéniture, et généralement plus de cervelle que d'entrailles : elles tiennent plus à ce qu'elles découvrent qu'à ce qu'elles imaginent,
Aux phalanges carrées sont dues les théories, les méthodes qui régissent, non pas la haute poésie, elles n'y atteignent pas, mais les lettres^ les sciences et quelques arts. Elles portent le nom d'Aristote
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inscrit sur leur drapeau, et marchent en tête des •quatre facultés.
Ce type ne brille pas ^r Timagination, comme les poètes l'entendent. Toutefois, ce qui, dans les limites qui le circonscrivent, ressort de cette faculté, appartient aux doigts lisses, comme la littérature proprement dite, j'entends celle qui n'a qu'elle-même pour fin ; et ce qui ressort du raisonnement, de la combinaison, comme les sciences 'sociales, Thistoire, etc., appartient aux doigts noueux.
Descartes, Pascal, avaient les doigts noueux; Chapelle, Ghaulieu, les avaient lisses.
Les doigts en spatule ont l'action et le savoir-faire d'abord, puis le savoir; les doigts carrés ont le savoir d'abord, puis le savoir-faire. Il y a plus de mains carrées en France que de mains en spatule, c'est-àdire plus de gens de langue que de gens de main, plus de cervelles orgaiiisées pour la théorie des sciences que d'hommes propres à les bien appliquer.
La maiù de M. Guizot (l'ex-ministre) est grande avec de gros nœuds et d'amples phalanges carrées — il est de ces esprits rétrospectifs dont la sampe ne jette de rayons qu'en arrière, qui deman-
dent aux morts le secret des vivants, et à qui le temps passé cache le temps présent. Nourri dans le professorat, il en a la morgue et le pédantisme. «— Deux choses lui ont toujours été antipathiques : la guerre,, parce qu'elle laisse dans l'ombre les discoureurs stériles en actes ; et le peuple, parce qu'il ne suffit pas, pour lui paraître un grand homme, de montrer un grand esprit — maigre, le teint bilieux, la tête bien pleine, plutôt que bien faite, comme dit Montaigne, les traits accentués, habile à légitimer ses lâchetés par des maximes, il s'est produit par la parole et maintenu par la corruption. — Gonune on ne connaît que ce qu'on aime, il sait par cœur sa légale, sa mécanique Angleterre ; mais notre France, mobile comme son climat, diverse comme ses zones, avide d'émotions élevées, que l'uniformité fatigue, que les orages fécondent, et à qui répugnent les sophistes sans patrie matérielle et sans fibre nationale, il ne l'a jamais connue et il ne la connaîtra jamais.
Avec plus de talents et moins de chevalerie que le prince de fabrique papale qui fut si funeste à la branche aînée des Bourbons, M. Guizot a été le
Polignac. de le branche cadette. Seulement, M. de Polignac, homme d'action^ est tombé Tépée à la main, et M. Guizot, homme de doctrine^ la parole à la bouche.
Doigts lisses et spatules, d'une part, doigts noueux à phalanges carrées, de Tautre,
Il y a plus de simplicité, mais moins de politesse, il y a plus de franchise, mais moins d'élégance chez les peuples où les phalanges en spatule abondent que chez ceux où le type carré domine.
Cette cinquième mairi a des doigts lisses, dont la phalange onglée offre la forme d'un cône ou d'im dé à coudre.
Arts plastiques, peinture, sculpture, architecture monumentale ; poésie de l'imagination et des sens (Arioste), culte du beau par la forme solide et visible; entraînements romanesques, antipathie pour les déductions rigoureuses ; besoin d'indépendance sociale, propension à Tenthousiasme, assujettissement à la fantaisie. Cette même main avec des nœuds : même génie avec plus de combinaison et de force morale.
Cette autre main a des doigts noueux avec des
phalanges onglées quasi-carrées, quasi-coniques (le premier nœud donnant à la phalange extérieure une forme à peu près ovoïde).
Elle indique un génie tourné vers les idées spéculative^ vers la méditation, vers lesliautec sciences philosophiques, et les déductions rigoureuses par la parole. Amour du vrai absolu; poésie de la raison, de la pensée, haute logique, besoin d'indépendance politique^ religieuse et sociale; déisrpe, démocratie, liberté.
' C'est la main philosophique ; elle regarde moins en dehors qu'en elle-même, et s'occupe plus des idées que des choses. Elle se défie du soldat et du prêtre : du soldat parce c[u'il est un empêchement à la liberté, et du prêtre parce qu'il est im empêchement au progrès.
Enfin, cette dernière main a des doigts lisses se terminant en cône effilé.
Contemplation, religiosité^ idéalité ; insouciance
des intérêts matériels, poésie de l'àme et du cœur,
lyrisme, besoin d'amour et de liberté ; culte de tous
les genres de beau, par la forme et par l'essence,
mais par l'essence surtout.
J'ai donné à cette main, à cause de ses attributs, le nom de main psychique.
Ainsi, aux doigts en spatule et carrés, Dieu a donné la matière et la réalité, c'est-à-dire Findustrie, les arts utiles et nécessaires; l'action, la théorie des choses, l'intelligence des faits, les hautes sciences ; — ainsi, aux doigts coniques et pointus. Dieu a ouvert le champ sans limites de l'idéalité : aux doigts coniques, en leur donnant l'intuition du beau selon le sens extérieur : Vart — aux doigts pointus, en leur donnant l'intuition du vrai et du beau, selon le sens intérieur, la haute poésie, la philosophie idéaliste, le lyrisme.
La main dure, raide, et qui s'étend difficilement jusqu'à sa pleine horizontalité, indique un caractère peu disciplinable , un esprit sans souplesse, sans élasticité.
Je dirai plus loin quils rapports doivent avoir dans chaque type, les diverses parties de la main entre elles ; mais en attendant, ne perdez pas de vue ce que j'ai dit de la paume et des nœuds; de la paume, dis-je, qui, comme vous l'avez vu, renseigne sur le tempérament et l'intensité des instincts ; et
des nœuds, dont l'influence est toujours en harmonie a\ec le génie que signale la phalange extérieure, et qui accusent l'esprit de calcul et de combinaison.
Aux grandes mains l'esprit de minutie et de détail. — De l'amour qu'il eut toute sa vie pour les vétilles, on peut conclure que Frédéric P^ de Prusse, qui fut surnommé le roi Sergent, qui régna la schlague à la main, qui bâtonnait son iils et dont on s'attirait l'estime avec des bottes bien graissées, avait les mains très-grandes. -— De même que du surnom de longue-main , donné à je ne sais quel roi de Perse, on peut inférer que ce prince, dont la politique fut effectivement plus tracassière que grande, avait l'esprit de détail ; — Louis XVI, né serrurier, Paul de Russie, né caporal, le glabre François II d'Autriche, né fabricant de cire à cacheter, avaient les mains très-grandes. Ils eurent le génie de leur aptitude, j'entends de leur nature, et ils n'eurent point celui de leur rang. Ils ont régne parce (Qu'ils étaient de familles royales^ ils eussent bien régné s'ils eussent été de nature royale. C'est à peu près la contrepartie de la théorie de Joseph de Maistre. [Le Pape ^ livre III.)
Aux mains moyennes, l'esprit synoptique, c'est-àdire la conception des détails et de Tensemble.
Des villes n' offrent que les côtés acerbes de la civilisation : elles sont sans théâtres mais non pas sans prisons ; sans musées sans promenades, mais non pas sans casernes; de même, des gens n'ont que les tendances négatives ou mauvaises de leur type. Apres églantiers dont toute la sève est en épines ; indigentes ou sordides silhouettes, qui lie rendent que Tombre.
L'obeervation rigoureuse de la mesure étant la condition nécessaire du rhythme musical, c'est parmi les doigts carrés qu'on trouve le plus de musiciens corrects et savants. — L'instrumentation appartient surtout aux doigts en spatule, et le chant par excellence aux doigts pointus.
Les musiciens tels quels sont nombreux parmi les mathématiciens et les algébristes; mieux que d'autres, ils pèsent les sons aux nombres.
La main de l'éminent pianiste Liszt étant trèsgrande, c'est par le fini; ses doigts étant très- noueux, c'est par la précision ; ses phalanges étant très-spatulées, c'est par la force qu'il enlève l'admiration de son auditoire. Maigre, svelte, la tête longue et sèche,
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le profil en découpure, il secoue, les bras croisés et d'un air d'infatuation à la fois courtoise et cavalière, ses cheveux lourds et plats, comme ceux de Bonaparte premier consul, ne demandant pas mieux que de rappeler ce personnage et de lui donner un pendant chez les marchands d'estampes. Il s'assied et le concert commence , concert sans autre instrument que le sien, sans autre concertant que lui-même. Ses doigts volent et l'on croirait entendre le piétitiement de toute une armée : c'est Attila, c'est le fléau de Dieu qui passe; ou c'est l'ouragan hurlant dans la ijlaine, tandis que la grêle fouette grain à grain l'ivoire retentissant. Il n'avait pas trop présumé de ses ressources ; ses doigts valent, en etfet, tout un orchestre — mais, si ardent et si fougueux qu'il semble, il se possède néanmoins ; car sa main n'est pas seulement celle d'un instrumentiste, elle est encore celle d'un mathématicien, d'un mécanicien, et, par extension, celle d'un métaphysicien, c'est-àdire celle d'un homme plus réfléchi que spontané — plus d'habileté que de passion, plus d'intelligence que d'âme.
Le génie ergoteur et subtil, l'amour de la pblé-
mique, l'iastinct de la controverse se rencontrent fréquemment dans les personnes' dont la grande main offre des doigts noueux à phalanges carrées. Telle était sans doute celle de ce fameux M. Daube
Qu'une ardeur de dispute ëveillail avant l'aube.
Quand, amputé de ses membres les plus robustes et les plus vivaces, tête sans corps, l'empire grec, réduit à une seule Ville, s'éteignit enfin dans les vertiges d'un état anormal, les mains que je viens de signaler y gouvernaient sans doute toute chose. Elles se préoccupaient, jusque sous !e cimeterre de Mahomet II, d'arguties incompréhensiWes, d'abstractions, de distinctions, de criailleries théologiques, manquant ainsi à ce qu'elles devaient à la patrie, non par défaut de courte, elles en montraient à leur manière, mais par stupidité.
Les Irè'-petilen mains effilées ont le synl/iélisme .
Le goût que la France montre aiijourd'hui pour les œuvres historiques et littéraires où les détails abondent, prouve les progrès intellectuels de la démocratie; car elle est la souche laborieuse des grandes mains, comme l'aristocratie est la souche
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oisive des petites mains. Or, un peu avant la Révolution, on n'écrivait guères que pour l'aristocratie, laquelle préférait naturellement les livres synthétiques aux livres analytiques.
Notre admiration pour les œuvres des artistes et des écrivains est en raison des rapports plus ou moins nombreux qui existent entre notre organisation physique et la leur.
C'est une beauté que des nœuds pour les doigts en spatule et même carrés, attendu qu'ils sont voués par la nature aux arts utiles qui sont des arts de combinaison ; mais ils sont une difformité pour les doigts coniques ef pointus, attendu que ces doigts sont voués aux arts libéraux qui sont des arts d'inspiration.
Au reste, la prédominance de l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison, de même que la prédominance de la combinaison n'implique pas l'absence complète de l'inspiration. \
Alexandre procédait, selon l'expression de Bossuetj par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes et n'avait que de l'estime pour les philo-
sophes. César chérissait les philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous leadeux sont parvenus au faite de la gloire ; le premier par l'inspiration étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de l'inspiration. Alexandre fut grand par l'âme, et César par l'esprit.
Comme le sens du tact extérieur a surtout son siège au bout des doigts, et que nous sommes naturellement portés à exercer de préférence celui de nos sens qu'à la vivacité des sensations qu'il nous transmet, nous reconnaissons être le plus exquis et le plus parfait, il est clair que le besoin de ce genre d'action où le sens physique prévaut sur le sens moral, sera d'autant plus impérieux que la spatule^ dans les mains de ce nom, sera plus épanouie.
Et d'un autre côté, plus la phalange conique- dans les mains artistiques et psychiques sera effilée , plus l'intelligence qu'elle signale se n^ontrera éloignée du monde extérieur et réel. Byron avait les doigts fort pointus, et, de même qu'Hégésippe Mo- . reau, la main très-délicate.
Les phalanges extérieures sont lés yeux de la main.
Chaque type a des formes qu'un travail forcé et
tout à fait en dehors du génie dont il est l'instniraent né. peut sensiblement altérer, mais ne saurait transformer de manière à le rendre méconnaissable.
C'est ce dont on peut se convaincre dans les villages enclavés dans les bois, et uniquement peuplés de charbonniers, par exemple ; dans les bourgades assises sur les rochers des petites îles stériles où la pêche est Tunique industrie. A moins que la population de chacune de ces localités ne soit sortie d'une souche commune, les mains s'y montreront avec leurs variétés, sans que la continuation d'un travail imposé plutôt que c/ioisi parvienne jamais à changer en phalange spatulée une phalange conique. La main enfle, s'épaissit, perd de sa souplesse et de son élasticité, mais la forme native demeure, de même que l'instinct qui y est attaché. A la vérité, le poëte et le logicien, dans ces mains ainsi altérées, dans ces instincts ainsi combattus et faussés, sont presque aussi profondément cachés que le chêne dans le gland, que le papillon dans la rampante chrysalide, que la svelte déesse dans le bloc de marbre à peine ébauché ; mais tel récit fait en famille, telle
opinion émise dans les obscurs débats de la tribu, les révéleraient au besoin à Tœil observateur et pénétrant.
Au surplus, s'il vous restait quelque doute relativement à l'effet du travail sur la main offerte à votre interprétation, vous auriez à vous abstenir ou à baser votre jugement sur les formes soigneusenient décrites que la main avait autrefois.
Mais, direz-vous, ces signes que vous venez de décrire, sont-ils en effet d'infaillibles indicateurs de nos penchants, de nos tendances intellectuelles ? en d'autres termes , le pavillon constate-t-il bien la nationalité? La voix de l'oracle est-elle celle du dieu?
Selon moi, oui; mais ne m'en croyez pas sur parole, et que votre conviction soit le résultat de vos observations ; seulement ne vous prévenez pas à l'avance, et que quelques mains mixtes et difficiles à déchiffrer, parce qu'elles auront un moment égaré le pilote, ne vous fassent pas nier la boussole.
Voyons :
Le vent ne frémit plus dans la voile amollie ; Le flot, près d'expirer, pousse un dernier soupir,
Et vient, comme un serpent qui roule et se replie, Au pied de ce rocher se débattre et mourir.
(Handon du Thil.)
Quittons la ville, et suivons d'abord ces arpenteurs, ces ingénieurs, tribus peu poétiques et qui adorent Dieu sous la forme d'un triangle; ils vont et viennent dans la campagne, armés de jalons, de planchettes, de chaînettes ; on comprend à leur activité joyeuse qu'ils exercent une profession de leur choix^ et que leur esprit, comme l'oiseau dans les branches, comme la gazelle sur les sables, rit et se plaît dans ces trapèzes, dans ces carrés qu' ils tracent avec tant d'aisance et de dextérité :
Mains carrées ou en spatule !
Elles sont de même, ou en spatule, ou carrées, les mains aux doigts noueux^ annelés d'équations, que la science aujourd'hui moins timorée, suspend à l'ardente chevelure des comètes.
Pénétrons maintenant dans les ateliers de l'artillerie et du génie, dans les cirques et dans les hippodromes, théâtres des prouesses de la descendance enrouée des fils d'Alcmène et de Léda, chez les gens de voltige, d'escrime et d'équilibre, ch^z les
braconniers, les maquignons, les écuyers, etc., etc.
Mains en spatule et grandes mains coniques trèsdures. Ces dernières joignant un vague sentiment de la grâce à la force.
Le plus habile écuyer de notre teïnps, le plus savant, le plus novateur, le plus élégant, M. le vicomte d'Aure, auteur de plusieurs bons livres sur Téquitation et l'éducation des chevaux, a la main sensiblement spatulée, mais fort souple.
Que si, quittant la foule et le bruit, nous allons examiner dans la solitude glacée des bibliothèques, sous la tuile inspiratrice des mansardes aériennes, dans l'atmosphère narcotique des laboratoires, dans les salles nues où se pavanent Jes cuistres et les pédants; si, dis-je, nous allons dans ces lieux divers examiner les mains des philosophes, des artistes, des poètes, des mathématiciens, des savants qu'une vocation irrésistible a enchaînés aux travaux que ces titres ou professions comportent, nous les trouverons, soyez-en convaincus, telles que je lésai décrites, c'est-à-dire ;
Celles des poètes lyriques^ des romanciers tendant à l'idéalité, comme G. Sand, Leconte de Tlsle, Cha-
teanbriand, Hugo, de Vigny, Lamartine, etc., à phalanges plus ou moins coniques.
Celles des grammairiens, des critiques, des poètes didactiques, analytiques, dramatiques (genre raisonneur et gai) ; celles des médecins, des jurisconsultes, des géomètres, des artistes ^e/on larègle^ etc., à phalanges carrées et même en spatule.
Quant aux écoles polytechnique, de dynamique, de mécanique, d'appUcation scientifique, si vous y rencontrez une main fine et pointue, plaignez le sort d'un pauvre poêle fourvoyé, d'un adoraleur du soleil et d'Astarté, contraint de sacrifier aux Cyciopes et aux Gnomes.
Enfin, que vous dirai-je? Sans vous faire une fatigue d'une étude dont les éléments se rencontrent partout, jetez les yeux sur votre entourage intime et habituel ; observez les mains de vos amis, de vos voisins, de vos proches : celui-ci fait des choses intellectuelles SOS plus chères délices, toutefois il a plus de poésie dans Tâme que d'analyse dans l'esprit; il a la passion des tableaux, de la musique, des monumentb, des statues, des vers ; il aime les choses pour leur beauté plus que pour leur utilité ; — il
aU U SCIENCE HE LA MAIN
a'exalte facilemeDt — dans son regard, dans son geste, dans son langage, dans son vêtement, perce je ne sais quoi d'étrange et d'inspiré. — Il sait se passer du nécessaire et ne sait point se passer du superflu ; — sa bourse, ouverte à tous, n'est inaccessible qu'à ses créanciers. A l'âge où les autres hommes, libres depuis longtemps déjà des illusions de la jeunesse, étreignent la vie réelle et se livrent avec ardeur à la fructueuse poursuite du mulet de la gabelle, son cœur, toujours jeune, toujours ouvert aux espérances ailées, demeure sous l'empire des idées romanesques. — Il voit le monde à la lueur de la lampe antique du spiritualisme, et ignore profondément la valeur matérielle des choses. — Pour lui, les hautes montagnes laissent tomber de saintes pensées de leurs fronts sublimes — il aime le langige paré et les sentiments exijuis ; il goûte le charme plus que l'esprit, et la grâce plus que la beauté. Il voit de la poésie dans tout — dans la pluie 'jiu raye l'air, dans les vitres qui /j^eurenï, dans le cri l'uiillé des gimuettes, dang les taches lumineuses, .\'',ii/ila6le.i àdebtanches colombei:, que le soleil dessine et, que lèvent balance avec l'ombre des arbres. — La
nuit, quand la lune voilée plonge son pâle rayon dans l'eau, il aime à errer, le cœur plein d'une tristesse volontaire, sur le sable humide des grèves désertes.
Il est crédule, il aime Timprévu, et son âme est comme la flamme qui, si elle ne s'élève, s'éteint.
Eh bien ! cet ami, ce parent, ce voisin, ne peut manquer d'avoir les doigts coniques ou pointus, et un petit pouce.
Cet autre aime à faire œuvre de ses mains : il bêche, il taille, il émonde. Il vit debout, toujours allant, toujours venant, une serpe, un marteau ou un fusil à la main. Il se moque de ces rêveurs contemplatifs qui, toujours voguant sur l'océan des songes, passent leur vie à regarder l'eau couler, les nuages voler, les arbres s*entre-saluer. Il aime le bruit des fanfares et les aboiements des meutes. Il a la passion des chevaux ; ses cours sont pleines de chiens, de paons, de poules, de coqs jaspés, portant fièrement et de côté leur chaperon écarlate. — Il se lève de bonne heure, il est chasseur, il est pêcheur.' Il connaît sur le bout du doigt tout ce qu'à dix lieues à la ronde il existe de rivières et d'étangs poissonneux, de landes et de bruyères giboyeuses. Il aime l'as-
pect de la mer; il aime tout ce qui aide à la locomotion et produit le mouvement. Il aime la physique, la mécanique, le bruit des chantiers et des usines.
Qu'on ne lui parle pas de ces jardins exhalant je ne sais quel parfum de poésie mystique, retraites pleines de silence et d'ombre, que décorent une statue bénie, un puits sculpté et de fraîches arcades, où croissent les lauriers et les cyprès, où se plaisent les libellules et les colombes. Il leur préfère de fertiles vergers, de vastes potagers bordés da murs blance où s'épanouissent, sur des treillis verts, des espaliers sans nombre. Là, mûrissent sous cloche l'ananas et le cantaloup ; là, coule en droite ligne et . au chant des bouvreuils, dans la rigole en pierre, ombragée de noisetiers, le clair ruisseau d'eau vive. Tonnelles,, bancs, volets, escarpolettes, que sais-je ? tout ce qui meuble ses berceaux, ses terrasses, ses pavillons, sa- maison, a reçu de ses mains insdustrieuses sa forme ou son perfectionnement. Il n'est point superstitieux, il est de son temps et de son pays, dit-il ; et il branle la tête à la voix de l'apôtre, comme à celle des voyageurs ; il recherche le con-
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fort, les choses utiles^ de bonne qualité et de durée. Les vétérinaires, les maîtres en fait d'armes, les marchands de chevaux, les fondeurs, les tourneurs, les veneurs, etc. , trouvent en lui un adepte, un protecteur et un ami. Ses manières sont franches et ouvertes; il aies qualités de. la force : la droiture et la sincérité ; il est gouverné par ses affections plutôt que par son jugement.
Ai -je besoin de le dire? cet homme aura les mains en spatule, avec une paume ferme et un grand pouce.
Prêtez maintenant Toreille aux discours de ce parvenu : « Il a été bouvier, colporteur, contrece bandier et il s'en fait honneur 1 dit-il en se rena gorgeant ; il pourrait vivre d'ortolans, ses moyens tt le lui permettent, mais il leur préfère la viande a de porc : chacun son goût! » Il porte des habits amples, et il a fait couper ses cheveux en brosse. De ses trois fils, il n'estime que celui qui bat lui-même ses hardes, qui cire lui-même ses bottes, qui panse lui-même son cheval. « C'est là un homme! sans compter qu'il soulèverait un bœuf! les autres lisent, ruminent, jouent du violon, mais ne savent pas
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seulement coller le vin, » Il aura pour brus des femmes qui s- entendront àécumer le pot et à couler la lessive, qui se promèneront sans ombrelle et mangeront sans serviette. Arrière ces, poupées de salon qui ne savent que minauder, s'attifer, danser, chanter ! ~ Pour lui, la musique Tendort. — Ces gens de bonnetades, copieux en révérences et plantureux en douceurs, leur seul aspect, comme' celui des rats de cave et des gabeloux^ le bouleverse et Tirrite. Il aime à manger en manches de chemise, sans cravate, et le ventre déboutonné. Il aime les femmes charnues et les gros chiens. Autrefois, du temps qu'il hantait les foires et les marchés, il était de toutes les noises et de tous les écots. Il a cela de commun avec les philosophes;, qu'il ne croit point
aux simagrées des Capeflans. — Il ne se connaît pas en tableaux, en statues ; fadaises ! mais il se connaît en bétail et en fumier. — Les sciences, les arts, belles choses vraiment ! seulement, elles n'ont cours ni à la Bourse ni au marché. Il a dans son jardin dea carrés de choux et des tiges de ?oleil. — Il va lui-même à la boucherie, — il fend lui-même son bois, etc., etc.
Main à paume dure, large et épaisse, doigts en spatule, grand pouce.
Mais en voici un autre dont le vêtement et le maintien annoncent un génie tout différent. Il possède au plus haut degré le sentiment du respect personnel, il a Tair important, du linge empesé et des besicles. — Il habite une petite ville sans commerce, vide de peuple, où Ton s'entend marcher, où le hobereau se pavane, où les sacristains foisonnent. — Il ne parle de ses ascendants, de ses supérieurs que d'une voix grave et contenue. — Il sait le latin, il sait la géométrie, l'histoire naturelle, la botanique, la géographie, l'archéologie, un peu d(» médecine, un peu de jurisprudence, un peu d^ tout ce qui s'apprend, mais à peu près rien de ce qui se devine. — Il ne plaisante guère, et ses bons mots, enchevêtrés dans je ne sais quelle glu pédantesque, manquent de sel et d'élan, sinon d'à-propos et de justesse. Il donne aux mots, les plus susceptibles d'une grande extension de signification intellectuelle, comme ceux de liberté^ d'ordre^ de poésie^ etc., un sens littéral et tout matériel. •— Toujours rangeant, vergetant, époussetant, il empile lui-même
son linge apiès en avoir soigneusement vérifié la marque, et tient sous clef, depuis sa majorité, les mémoires dûment acquittés de ses fournisseurs. — C'est un homme exact, compassé, méthodiqiie, ponctuel, à cheval sur la règle, soumis aux usages, qui reçoit d'eux son impulsion, que tonte innovation froisse, déconcerte, et dont la pensée se meut à l'aise dans lès étroites limites d'un bon sens vulgaire. Il est de sa nature de tout prendre au sérieux; il est dévoué à l'ordre, à la symétrie, à la hiérarchie, aux précédents. Il consultRplus souvent son esprit que son cœur. Il nie le beau que la théorie n'a pas défini. Il aime les jardins aux allées en croix bordées de buis, où l'on a, tout vu d'un coup d'œil, où les arbres annuellement corrigés par l'art sont sans murmure comme sans mouvement, et où d'épaisses charmilles, semblables à de lourds paravents, se prolongent parallèlement.
Tel est le rentier prédestiné aux honneurs de l'écharpe municipale et qu'attend le banc des marguilliers; où estia légalité, il voit VéquHé; où est le diplôme, il voit la science. — Il ne révère pas moins la syntaxe que le code. Tel est l'académicien de
province, ayant baromètre et thermomètre, ayant longue-vue et cadran solaire, fœtus en bocal et chathuant empaillé; à la fois oisif et affairé, à la fois instruit et borné. Tel est, dans les esprits secondaires, rhomme à phalanges carrées^ à doigts noueux et à grand pouce {\).
Et si ces signes se montrent effectivement en parfaite concordance avec les penchants, daijs une personne indépendante et riche, qu'aucune nécessité, par conséquent, ne contraint à se livrer à une occupation, à des études qui ne seraient pas de son goût, quelle preuve plus forte exigerez-vous de la vérijé de ce système ?
(1) Sur quatre caractères, j'en ai décrit deux à leur avantage, et deux à leur désavantage, mais comme il n'est point de type qui, pris en masse, n'ait les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités, il sera facile au lectem* de rectifier ce qu'il pourrait voir de partialité, soit en bien, soit en mal, dans ces portraits, en les complétant.