LES MAINS DURES, LES MAINS MOLLES
Deux mains ont la même épaisseur, la même largeur, le même développement et se terminent également en spatule (par exemple); seulement, l'une est souple jusqu'à la mollesse, l'autre est ferme jusqu'à la dureté.
Vous comprenez qu'il s'agit ici de tempérament, de complexion, et que, quoique la tendance intellectuelle de ces mains soit la même, à cause de la phalange en spatule, leurs aptitudes et leurs mœurs seront pourtant différentes; car, comme dit Fonte-
nelle, un fond de ressemblance ne laisse pas de porter des différences infinies. Dans leur commun amour pour le mouvement, la main molle cherchera la dissipation dans une action modérée, et la main dure dans une action énergique. La dernière se lèvera avec Taurore, Tautre appréciera les délices dé la grasse matinée; comme dans leurs plaisirs, j'influence de leur organisation se fera sentir dans le choix de leurs études et de leur profession.
Les artistes à main ferme tendent aux idées de fond, et leurs œuvres ont plus de virilité que celles des art^ijtes à main molle. Les artistes à main molle, plus influencés par les objets extérieurs, . agissent sous Tempire des idées de surface; mais leurs œuvres ont plus de nuances, plus de diversité, plus de finesse que celles des artistes à main ferme. — La petite protubérance charnue, vulgairement appelée la goutte d'eau^ qui occupe le milieu des yeux de la main^ c'est-à-dire des phalanges extérieures, est généralement plus saillante, plus délicate chez eux que chez les autres. Or, c'est dans cette goutte d*eau que résident les organes les plus exquis àusemdu tact, lequel est, par excellence, le
sens du jugement, et, par conséquent, le symbole du iact moral.
Paris tire de la Picardie de beaux laquais massifs, aux joues rouges, aux cils quasi blancs; de jeunes apprentis au front déprimé qui, tout à la fois crédules et défiants, têtus et bornés, procèdent, conformément à leur instinct, par Tinertie ou l'opiniâtreté . La vulgarité, qui est le caractère saillant de la physionomie picarde, brille sur leur face dans tout son lustre. — Nés sous des toits de chaume groupés en villages boueux et délabrés, où les revenants traînent, là nuit, leurs chain^et leurs suaires, ils se distinguent par une grande maladresse manuelle, par une forte dose de vanité honteuse et sournoise; enfln, par je ne sais quelle sorte de franchise étowdie (particulière à leur nation), qui ne participe pas moins de la malice que de la bêtise.
Leurs mains sont grandes, rouges et très-fermes.
Caillaud {Voyage à Méroë) parle d*une nation de nègres du Sennaar, où les plus riches n'ont pour tout vêtement qu'xm morceau de peau de chevreau qu'ils s^attachent sur les reins. Les nobles, pour se
distinguer du peuple, suspendent une petite sonnette à cette peau.
Attendu leur extrême indolence, je suppose que ces bonnes gens ont tous la main très-molle.
Dans les immenses forêts qui bordent le Dnieper, on trouve ça et là de petites villes en bois d'un aspect horrible. Des Juifs et de rudes bouviers les habitent. On y nourrit des meutes de chiens gigantesques, qu*on lâche la nuit pour repousser les attaques des loups.
A part les mains des Juifs, nation vouée au trafic, toutes celles qji*on voit dans ces repaires spnt extrêmement dures.
« Sous l'empereur He-Sou (en Chine), les hommes vivaient en paix, sans trop savoir ni ce qu'ils faisaient, ni où ils allaient. Ils se promenaient gaiement en se frappant doucement le ventre, comme si c'eût été un tambour; et, ayant toujours la bouche pleine, ils goûtaient une joie pure; ils ne connaissaient point encore ce que c'est que de bien ou mal faire : »
Mains molles.
Ces races avachies, au visage bariolé de sable
rouge et de suie, dont Lé vaillant loue et révère la croupissante indolence ;
Ces moines surnourris, caryatides à gros ventre des saintes cuisines de TÉglise, si célèbres par leur amour pour les stagnantes délices d'une paresse somnolente, par les sarcasmes d'Érasme et de Rabelais,
Ces concierges aux joues pendantes, qui, tapis derrière un châssis vitré, passent, comme Thuître, leur innocente vie à ouvrir et à fermer une porte :
Mains molles.
La chasse aux bœufs sauvages, dans les hautes herbes des savanes de la Plata, est Tunique passetemps, Tunique industrie des Gauchos (prononcez gaoutchos), lesquels, un lacet de cuir à la main, et les pieds armés d'éperons énormes, se livrent à cet exercice, montés sur des étalons sauvages. C'est une race nerveuse, agile, irritable, prompte aux voies de fait sous des dehors flegmatiques, que dévore la soif des noises et du mouvement, des horizons sans borne et de la liberté. Une peau de bœuf ou de cheval leur sert de lit; la tête desséchée d'un cheval ou d'un bœuf leur sert de siège ; et ils n'ont
pour étais, pour supports, pour chevilles, pour combustible, etc., que des os de bœuf ou de cheval -. Mains très-dures.
Peut-être aurez-vous remarqué que le goût de l'agricvilture, de l'horticulture, nous gagne à mesure que nous vieillissons. Ce goût, faible d'abord, combattu qu'il t?st par les derniers sourires éclos sous les ombrelles de soie, par la main que glisse encore dans noscheveux l'enthousiasme patriotique, poétique, scientifique, grandit peu à peu, et se développe en raison de l'a^aiblissemeat des facultés de notre imagination ; et c'est quand nos mains raidies, comme ossifiées, et devenues presque insensibles, offrent la fidèle image de notre intelligence appauvrie, que cette manie de labourer, de jardiner, nous domine avec le plus d'empire.
Nous devenons également plus rangés, moins crédules, plus logiques, à mesure que les nœuds de nos doigts se dessinent et se montrent davantage.
Sans ignorer l'amour, les mains très-dures ignorent assez souvent la tendresse. Les mains molles, au contraire, sont plus capables de tendresse que d'amour.
Le cal de la main, presque toujours, jette une
ombre sur l'esprit.
Pariez-moi de mains fermes sans diu'eté, et élastiques sans mollesse. Elles accusent une intelligence plus étendue et plus active que les autres, en ce sens qu'elles mènent de front la théorie et Faction ; sans compter que, quels que soient les travaux matériels auxquels elles se livrent, elles ne durcissent que difficilement ; tandis que la main naturellement très-ferme acquiert vite, au contraire, un grand surcroît de dureté.
Il en est de même de la peau des chevaux de race, qui, quoique beaucoup plus fine que celle des chevaux communs, s'altère toutefois moins facilement.
Admirable prévision de la nature, qui a armé les êtres d'instruments d'une trempe d'autant plus fine et plus parfaite^ que le but vers lequel elle les pousse est d'un ordre plus relevé.
Selon leur tempérament donc, je le répète, les individus appartenant à un même type se partagent, dans la mesure de leur intelligence (notez bien ceci), les sciences et les travaux qui sont du ressort de ce type.
Ainsi, bien qu'également constitués pour la course , les sveltes étalons nés sur les hauts plateaux de l'Arabie intérieure (Le Nejd), ne sont pas tous doués de la même vitesse ; ainsi, pour être très- inégaux en force, le chat de gouttière et le tigre royal n'en appartiennent pas moins à la même espèce ; comme Lavoisier, c'est des doctes mains de la science que Jean-Marie Farina, de Cologne, a reçu son ridicule laurier (1); et enfin, comme dit Sganarelle: il y a fagots et fagots.
Vous ne concluerez donc pas, de ce que vous joignez un grand pouce à des doigts noueux et en spatule, que vous êtes propre à tous les métiers, à toutes les sciences pratiques ; ni, de ce que vous avez, avec un petit pouce, des doigts lisses et pointus, que vous êtes apte à tous les beaux-arts ; non 1 la pratique d'im art ou de quelques arts, la pratique d'une science ou de quelques sciences (dans un degré, encore une fpis, conforme à l'étendue des feicultés de chacun), absorbe communément la dose de génie dont Dieu a doté la généralité des hommes.
(1) Voir ses Prospectus.
On a pourtant vu des individus comme César, Napoléon, Michel-Ange, Humbold, Voltaire, Cuvier, Leibnitz, etc., etc., embrasser le cercle presque entier des spécialités de leur type, mais ces exemples sont rares.
La grande et grosse main spalulée très-molie, en France, dans les classes moyennes de la société, et
en dehors des excitations d'une haute éducation, se plait dans le bourdonnement des cafés et la gesticulation tempérée des clubs bourgeois. Planter un clou, étayer une table, tambouriner sur la vitre, c'est sur ces nefs légères que, Tune après Tautre, elle embarque insoucieusement les heures. La stupide béatitude des petites villes lui est moins pesanté qu'aux mains dures. Elle aime le bruit et le mouvement des foires et des marchés. Vous la verrez suivre au pas cadencé, la mine haute et la canne en Fair, Terrante fanf|ire des clairous de la garnison. Vous la verrez, heureuse et calme, tourner autour des jeux de dames, de trictrac, de billard, etc., et laisser à la main dure de sa race les exercices pénibles et les plaisirs fatigants. Elle fait peu, mais elle se délecte à regarder faire. Elle aime dans Tin-
action le spectacle de Taction; elle ne voyage point, mais elle aime la lecture des voyages parcourant ainsi le monde à cheval, pour ainsi dire, sur les épaules du voyageur. Comme d'An ville, qui alla partout sans sortir de son cabinet, elle a, elle aussi, ses jambes dans sa tête.
Dans les intelligences tout à fait inférieures, les types ne manifestent que peu leur influence affirmative; il n'en est pas de même de leur influence négative. L'aigle et Fautruche ont des pieds et des ailes ; mais, pour échapper au chasseur, ou pour atteindre sa proie, Taigle sait qu'il ne doit s'en fier qu'à ses ailes, et l'autruche ne s'en fier qu'à ses pieds. Les animaux connaissent tous le siège de leur force, tandis que beaucoup d*hommes (dans la sphère morale) ignorent où gîtJa leur.
C'est à l'éducation à le leur enseigner.
« Il n'y a dans le monde, ditTseu-sse, commentateur de Confuçius^ que les hommes souverainement intelligents qui puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être, et les devoirs qui en dérivent.
« Pouvant connaître à fond leur propre nature et
les devoirs qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel.
a Pouvant connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature.
a Pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et rentretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement.
« Pouvant aider le ciel et la terre dans la transformation et rentretien des êtres, ils peuvent, par cela même, constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre. » (Traduction dePauthier.)
Je n'ai pas besoin de faire remarq[uer que ce Tseu-sse ne vivait pas sous l'empereur He-Sou. — A mon avis, ni Condorcet, ni Saint-Simon, ni Hegel, ni C. Fourier, n'ont mieux exprimé que lui leur foi dans la perfectibilité indéfinie de la nature et de Thumanité.