RÉFLEXIONS, EXPLICATIONS, DIGRESSIONS
Tel système exclusif d'éducation appliqué à tel génie, ne lui enseigne souvent qu'à se nier et à s'ignorer lui-même. — Heureux les hommes dont Ventrcînement intellectuel^ après avoir été deviné, a servi de base et de point de départ aux instituteurs chargés de la direction de leur enfance. L'homme appris^ chez eux, se confond avec l'homme né; une impulsion à la fois double et unique les pousse et les soutient; ils apparaissent sur ia scène du monde armés d'idées acquises que secondent des instincts en
harmonie avec elles; et, tandis que le doute retarde ci embarrasse dans leur marche ceux dont le génie a été combattu par une éducation illogique, ils attel- gnent, eux, sans efTorts, dans toutes les carflëres, Ips premiers rangs.
Mais combien est petit le nombre des jeunes gens auxquels il arrive d'être devinés assez à temps pour être bien dirigés ! et combien aussi est petit le nombre des précepteurs qui consentent, abdiquant' tout système exclusif, à adopter un système à part pour chaque génie à part. Ce ne serait pas trop attendre d(( la sollicitude d'un père, mais cet effort, et il faudrait le ranger parmi les plus généreux, sera toujours au-dessus de la sollicitude vénale d'un étranger.
Si ce livre est utile à quelque chose, ce ne peut être, comme je l'ai déjà fait remarquer, qu'à fournir les moyens de reconnaître à des signes physiques, signes que j'ai décrits de mon mieux et assez clairement, si je ne m'jd)use, la spécialité de l'entrjiîncment caractéristique de chacun. A huit ans, à six ans même, la main d'un enfant est déjà assez dé veloppée pour qu'on puisse y lire à quoi Ja nature
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le destine : si c'est à la contemplation ou à Faction ; si c'est à la pratique des idées ou à celle des choses. — Que mes observations m'aient miâ sur le chemin de la vérité, et la cause essentielle des mauvaises éducations disparait.
A la forme de la patte d'un chien vous reconnaissez à quelle sorte de chasse il est particulièrement propre. On devine aux sabots d'un cheval sous quel ciel il est né, et par quelles qualités il se distingue. De même, en examinant ^vec soin nos mains, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu'elles nous résument parfaitement, et qpie le calque matériel qu'elles donnent de notre intelligence ne saurait être autre ni d'une expression plus profonde et plus vraie. C'est dans ce sens et non dans celui que lui prêtent les chiromanciens, qu'il faut interpréter ce célèbre passage du livre de Job :
In manu omnium Deus signa posuit; ut noverint singuli opéra sua,
La nature en donnant aux singes des instincts identiques, leur a, en même temps, donné des • mains identiques, — et à propos de ces animaux imitateurs, j'ajouterai que les jongleurs, les presti-
digitateurs, les mimes, les artistes dramatiques ont presque tous, comme eux, les doigts spatules.
On dit d'un homme qu'il a mis les pouces, pour faire entendre qu'il a abdiqué jusqu'à la volonté d'agir.
La jeune fille en donnarU sa main aliène sa liberté ; Thomme qui se marie ne donne pas samain^ aussi ne jure-t-il pas obéissance, mais protection.
Il n'est guère d'injure verbale qu'on ne puisse pardonner, tandis que toute injure manuelle veut du sang. Ainsi ne pensaient ni Diogène, ni Jésus, mais l'homme a d'autres règles que les cyniques et les dieux.
Les anciens Perses, en signe de dépendance aô^olue tenaient leurs mains constamment cachées dans les manches de leur robe, en présence du roi. (Xénophon.)
Gomme marque de renoncement, et pour exprimer la conscience que nous avons de notre faiblesse et de notre néant, nous croisons les mains en priant Dieu.
Car qu'est-ce qu'un homme sans mains?
Peu de chose, du moins suivant Lysandre, qui ai
mettre à mort les Athéniens pris à iBgos-Potamos, pour avoir décrété qu'ils feraient couper le pouce ou la main droite aux prisonniers de guerre que la victoire, sur laquelle ils comptaient, devait leur livrer. (Thucydide.)
C'est la main droite et non la main gauche qu'on lève en justice, parce que la main droite étant celle dont nous nous servons le plus, elle offre pour cette raison un résumé plus complet de notre valeur phy-* sique, intellectuelle et morale que la main gauche.
Ainsi l'intendant, dont le regard s'étend sur tout, représente mieux le mgdtre invisible que le serviteur voué à d'insignifiantes spécialités.
La main de justice qui figure parmi les insignes de nos tois, représente une main droite.
Quand on pressent la colère de Dieu et l'approche du châtiment par lequel elle va se manifester, on dit qu'il va étendre sa droitey c'est-à-dire, frapper avec intelligence.
On baise la main des princes en signe de soumiseion, celle d'un père, d'un protecteur en signe de respect et de gratitude, celle des saints en signe de vénération, celle des belles en signe d'adoration. —
Parce que la royauté, la paternité, la sainteté, la beauté sont des puissances réelles ^ et que toute puissance réelle assujettit et enchaîne.
D*où je conclus que la main est le symbole de toute force.
Il n'est guère de peuple que l'étude de la main n*ait plus ou moins préoccupé.
.« Les êtres immobiles, dit Manou, sont la proie de ceux qui se meuvent; les êtres privés de dents, de ceux qui en ont; les êtres sans mains y de ceux qui en sont pourvus. — A quoi il ajoute : que la partie de là main située à la racine du pouce (j'ai dit qu'elle est le siège de la volonté raisonnée) est consacrée aux Védas (le livre par excellence), la partie du Créateur est à la racine du petit (Joigt (le doigt du cœur, lequel est toujours pointu parce que le cœur est toujours plus ou moins poëte et par conséquent croyant), celle des dieux (probablement regardés comme symboles de l'action s'exerçant dans les arts, les sciences, les métiers, etc.) au bout des doigts. »
Je ne connaissais pas cette explication où mou
système semble être en germe, quand j'ai arrêté les bases de ce livre.
Abd-el-Kader porte sur sa bannière une main rouge dans un champ d'azur foncé.
A Tripoli, on suspend une petite main de métal sur tous les objets, temples, maisons, palais, etc., qu'on veut préserver des effets du mauvais œil.
Les Turcs, race contemplative et inerte, n'ont su voir dans la main qu'une espèce de chapelet où les quatorze jointures tiennent lieu d'autant de grains. Dieu est représenté par l'ensemble de la main, et chacun des doigts répond à un des cinq préceptes suivants : Croire en 'Dieu et à son prophète. — Prier. — Faire l'aumône. — Observer le Ramadan. — Et faire le voyage de la Meôque.
Les grandes mains sèches, ridées, très-noueuses et pointues, suscitent je ne sais quelle idée de grimoire et d'isolement qui n'a rien d'attrayant. — Quand la grêle, comme une populace qui s'insurge, comme une tribu de bohémiens qui décampe, roule et pétille à grand bruit sur le pavé des rues et la tuile sonore des toits, c'est une main de ce genre
que la sorcière transie réchauffe en grommelant sous le duvet des chouettes.
Car la main a sa physionomie comme le visage; seulement, comme cette physionomie ne reflète que le fond immuable de Tintelligence, elle a Timmobilité d'un symbole matériel. — : Miroir des sensations de rame, du cœur, des sens et de l'esprit, la physionomie du visage a toutes les grâces de la variété, mais, comme jusqu'à un certain point, elle subit l'empire de notre volonté, rien ne peut nous garantir la vérité de ses manifestations; tandis que l'autre garde invariablement l'expression, quelle qu'elle soit, de notre génie.
Il y a des mains qui donnent de l'amour et il en est qui provoquent le dégoût. J'en ai vu qui semblaient pleines d'yeux, tant elles avaient l'air sagace et pénétrant. D'autres, comme des sphinx, éveillaient une idée de mystère; — celles-ci indiquent la sottise et la force jointes à l'activité, — celles-là indiquent la paresse, jointe à la faiblesse et à la ruse, etc., etc.
Des gens se croient l'esprit sérieux parce qu'ils ont l'humeur triste et chagrine — d'autres, comme l'abbé Galiani, semblables à ces pendules qui mar-
chent bien, mais dont la sonnerie est dérangée, contredisent la sagesse de leur conduite par la folie de leurs discours — Joseph de Maistre se croit épris de la vérité, mais c'est la force qu'il aime. Son esprit est comme la tour de Pise, grand, solide et de travers. — Des personnes s'adonnent à la morale, non pour se rendre meilleurs, mais pour en parler, — d'autres ne prennent note que des faiblesses des grands hommes : tout ce qpi'elles savent de saint Vincent de Paul, c'est qu'il trichait au piqpiet, — celles-là, comme Balzac, parce qu'elles ont l'esprit subtil, se croient spiritualistes, — celles-ci affectent de se cacher, que personne ne connaît, de se masquer, dont le visage est inconnu, etc., etc. La main ne renseigne point sur ces nuances.
De toutes les statues antiques que possèdent les musées de l'Europe, deux seules nous sont parvenues avec des mains, ou, plutôt, chacune d'elles avec une main. Sans ces restes précieux, nous ignorerions complètement comment les Grecs comprenaient la beauté de la main. Or, ils la voulaient grande, avec des doigts lisses et forts, le pouce développé, la paume moyenne, la phalange carrée.
Telle est, du moins, Tunique main de l'admirable statue du lils de Niobé qu'on voit à Florence.
Les Grecs, environnés de nations barbares et toujours exposés à voir leurs fragiles et remuantes républiques anéanties par la guerre, faisaient avec raison grand cas de la vigueur physique. Dans leur éducation, la lutte, la course, le pugilat, l'escrime, la natation passaient avant les exercices de l'esprit, ou du moins, marchaient de pair. Pour ces motifs, l'idée qu'ils se firent de la beauté fut naturellement autre qu^ celle qui nous est propre, à nous, que les mêmes périls ne menacent pas, 'qui faisons la guerre avec des armes de jet d'un maniement facile et léger, et qui; nourris au sein du spiritualisme chrétien, sommes environnés de nations civilisées et chrétiennes comme nous.
L'abnégation et l'insouciance sont aujourd'hui plus nécessaires à nos soldats que la force physique et que la bravoure même.
Les grandes mains, surtout quand elles sonldures^ sont un signe de force pliysique ; et, comme les Grecs ne concevaient pas le beau sans la force, c'était chez eux une beauté qu^une grande main, de même
que, chez nous, attendu le spiritualisme qu'elle fait supposer, c'en est upe qu'une petite. Personile, d'ailleurs, n'ignore que les Grecs, à quelque rang . qu'ils appartinssent, allaient eux-mêmes au marché, faisaient leur cuisine, et pratiquaient une foule de travaux manuels rangés aujourd'hui au nombre des occupations viles. Ils s'y livraient non-seulement sans répugnance, mais encore avec plaisir, à cause de l'esprit de détail que j'ai dit être inhérent aux grandes mains. D'où je conclus qu'en Grèce, non-seulemont du temps où les fils des rois gardaient les troupeaux, où les princesses lavaient le linge, où les pasteurs de peuples excellaient dans les métiers de rôtisseur et de boucher, mais encore du temps de Périclès, les grandes mains abondaient.
Les grandes mains à paume moyenne se propo-
* sent plutôt le fini et l'exquis que le grand. Les Grecs
n'ont fondé que de petits États, n'ont érigé que des
monuments de peu de surface.
A Pari«, en dépit des énormes proportions de
leurs mains, les ouvriers tailleurs flamands, à cause
de la finesse de leur travail, sont extrêmement re-
cherchés des maîtres.
98 LA SCifeNCE DE LA MAIN
Redouté, notre célèbre peintre de fleurs (genre naturellement minutieux), avait de grosses mains de terrassier. Il riait de la bonhomie des poètes classiques de province, qui, concluant de la délicatesse de ses doigts par celle de ses œuvres, les comparaient à ceux de l'aurore semant des rases.
Les petites mains, au contraire, se proposent nonseulement le grand, mais encore le colossal! — on dirait que l'homme se pique surtout de ce qui semble interdit à sa nature. C'est vers les naines que vole le cœur des géants, et vers les géants que vole le cœur des naines. Les pyramides, les temples de la Haute- Egypte et de l'Inde, ont été construits par des mangeurs de riz, de concombres, d'oi- ' gnons, c'est-à-dire par les peuples les plus faibles et les mains les plus délicates du monde. Ces mains étaient petites et étroites, spatulées et sans nœuds, comme le montrent les sculptures contemporaines dont ces édifices sont ornés.
Le statuaire Préault, parce qu'à un petit pouce il joint des doigts lisses spatules, procède uniquement par l'enthousiasme et l'inspiration; et comme sa main est fort petite (pour une main de sculpteur),
Tampleur, laforceet l'énergie rimpressionnent plus que la mesui'e et la grâce — son cheval, du pont dléna, emporte'en s' élançant quasi tout le bloc paternel avec lui ; ou plutôt il n'en sort pas, il y rentre. Ce n'est pas un cheval qui se cabre, c'est un rocher.
Balzac, avec ses grandes mains coniques compte les fruits de l'espalier, les feuilles du buisson, les poils de la barbe. H se complaît dans les détails physiologiques y il eût inventé le microscope.
Madame Sand, dont les mains sont fort petites, excelle dans les développements p^ycAo/o^tg «es, ses détails même ont de la grandeur. Elle eût inventé le télescope.
Il y a dés lois qui semblent équitables et qui ne le sont pas. La conscription, est une de ces lois. La charge qu'elle impose, légère pour les mains en spatule et à grande paume, est accablante pour les mains coniques et pointues, surtout si elles sont molles. Qu'importe aux mains à grande paume dure^ la hideuse nudité des casernes, la brutale oisiveté des camps, la grossièreté, l'insipidité des aliments, l'obéissance passive, la vie automatique? qu'importe aux mains en spatule, et à grand pouce, ces éter-
nelles chevauchées, et la morne activité des travaux de mines, de sape, de tranchée, et la constante agitation des entreponts ? Mais ce même bruit, ces mêmes tableaux, ces mêmes labeurs, sont, pour les âmes qu*annoncent les mains effilées et pointues, d'inépuisables sources de souffrances morales et physiques.
Et que penser de la loi indienne qui oblige le fils à embrasser, à continuer le métier du père ! N'est-il pas évident que le législateur eût mieux fait d'ordonner que les hommes dont les mains se ressemblent, c^est-à-dire dont les instruments sont les mêmes, eussent à s'adonner à des travaux analogues?
Mais, si tyrannique et si opposée à la nature que soit cette loi, elle ne l'est pas plus que celle qui, chez nous, a fait de Ib. propriété la condition unique de la capacité électorale. On sait de reste que la fortune s'acquiert plus vite et plus sûrement par l'habileté manuelle et l'emploi des forces et de l'activité physiques, que par la pratique des sciences et l'emploi des forces et de l'activité morales ; en sorte que l'obligation du cens n'est, en définitive, que la sanc-
tion de la vieille usurpation des intérêts sur les principes, de Tindustrie sur Fart, sur la science, sur la philosophie ; des mains de métier sur les mains d'intelligence.
Depuis longtemps (1841), l'université de Caen, qui possèçle en grand nombre de très-habiles professeurs, ne compte, parmi toutes les personnes qu'elle emploie, qu'un seul électeur : le portier I
Il n'est pas bon qu'il en spit ainsi; il ne serait pas bon non plus que le contraire prévalût ; car la vie ne se gouverne pas par les idées élevées et philosophiques seulement, elle se gouverne aussi par les idées vulgaires et communes dont les grandes mains en spatule ont un sentiment beaucoup plus clair, attendu qu'elles n'en forment guère d'autres, que les mains en qui toutes sortes d'idées, et notamment les grandes, abondent. Il faut entendre chacun dans sa
cause, et les gouvernements représentatifs, où tout instinct primordial a besoin, pour se produire, pour être admis à défendre les intérêts dont il est le principe, de satisfaire à des conditions en dehors de sa nature , ne sont représentatifs que de nom. —
L'homme est un être mixte : il a une âme, il a uu
corps ; les agents qui servent son âme, les agents qui servent son corps, doivent être également écoutés. Il n'y a aucune raison valable d'éliminer les uns ou les autres de la participation aux débats dont le but est VémélioTdLtion physiqtie et morale de Fhomma Il y a des choses ^qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments commims ; il y en a d'autres qui ne sont bien faites que par des mains et des instruments d'élite. On coupe mieux le papier avec un couteau de bois qu'avec ime lame d'or ; on ne grave les pierres fines qu'avec des outils d'acier fin.
Aux États-Unis, où l'on connaît la valeur des couteaux de bois ou des esprits communs, des outils d'acier ou des esprits d* élite, les uns et les autres sont appelés à l'exercice de la souveraineté ; — et ce qu'il est résulté de ce concours, en moins d'im demisièclé, de bien-être individuel et de prospérité publique, de grandeur morale et de puissance matérielle, prouve invinciblement qu'en fait de gouvernement et d'appréciation des facultés humaines, les États- Unis seuls sont dans le vrai.
Il y a des vérités qui sont des vérités pour tous les types ; mais il en est qui ne sont des vérités que
pour tel ou tel type. Les premières raWt>«^ les hommes, les autres les classent et les séparent : d'où la nécessité de la tolérance, et le devoir de ne point suspecter sans cesse la bonne foi d'autrui. Il nous faut tâcher d'aimer même ceux que nous tâchons en vain de comprendre, ne fût-ce que par curiosité, car l'amour mène à l'intelligence.
Je n'ai encore écrit qu'un petit nombre de pages, et je me suis déjà répété bien des fois ; mais ce n'a pas été sans intention. Il en est d'ime idée nouvelle qu'on veut répandre comme d'une langue étrangère qu'on enseigne. Les mots, les formules, les principes, doivent être rappelés et répétés souvent, pour que l'oreille s'habitue à l'étrangeté des uns et l'esprit à l'étrangeté des autres.
Je passe actuellement à la description des types.