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LES ESSENCES

Quand on a besoin de rendre la couleur plus liquide, pour ébaucher vivement, glacer, ou peindre des objets transparents et vaporeux, on se sert d'une essence qui détrempe la couleur.

Plusieurs essences sont employées à cet usage : l'essence de lavande ou d'aspic (variété de lavande), l'essence de térébenthine.

Toutes les essences, qu'elles proviennent de la distillation des plantes ou des baumes résineux, ont le défaut de se résinifier au contac de Tair. Elles épaississent et jaunissent : on dit

alors qu'elles se graissent; arrivées à Tétat de glu, elles ne sont plus volatiles et par conséquent, ne séchant pas, deviennent une cause de gerçures dans la peinture.

Aussi a-t-on soin de les rectifier, c'est-à-dire de les distiller de nouveau avant de s'en servir.

Dans cette rectification, les parties déjà résinifiées restent dans l'alambic et l'essence redevient limpide et incolore; mais, au bout de peu de temps, le phénomène se reproduit et l'on devrait n'employer jamais que des essences rectifiées nouvellement, afin de diminuer le plus possible cet inconvénient; quant à le supprimer totalement, c'est impossible, attendu que, par le seul fait qu'elle s'évapore au contact de l'air, l'essence la plus pure se résinifie et il reste toujours un résidu visqueux qui ne sèche jamais, qui jaunit et qui de plus attrape et retient toutes les poussières. Une véritable fabrique de noir.

En somme, toutes les essences, sans exception, font jaunir et noircir la peinture.

Si on ne les a pas plus tôt rejetées, c'est qu'on n'avait rien pour les remplacer; mais,

LES PÉTROLES

aujourd'hui, on trouve dans les pétroles des liquides offrant bien plus de qualités sans aucun inconvénient.

LES PÉTROLES

Le pétrole, en n'en prenant par la distillation que les parties volatiles, s'évapore sans former aucun résidu. Il sert de véhicule et ne laisse rien après lui.

Étendu sur du papier blanc, il est impossible, lorsqu'il est évaporé, d'en retrouver même la trace.

De plus, la facilité de l'avoir à plusieurs degrés de volatilité permet de régler le travail selon le désir de l'artiste. Nous avons obtenu des essences de pétrole qui s'évaporent en cinq minutes, en une heure, en plusieurs heures ou même en plusieurs jours (Voyez page 124). A ce propos, il est utile de faire une petite observation. Il peut sembler que du pétrole très volatil, s'évaporant en cinq minutes, par exemple, et du pétrole peu volatil, ne s'évaporant qu'en plusieurs jours, mélangés en différentes pro-

portions, suffiraient pour obtenir tous les degrés de volatilité. C'est une erreur. Le pétrole qui s'évapore en cinq minutes distille entre 100 et 150 degrés de chaleur, celui qui ne s'évapore qu'en plusieurs jours distille entre 300 et 350 degrés de chaleur. Or, si vous mettez moitié de l'un, moitié de l'autre, soit vingt grammes en tout, dans un vase ouvert, au bout de cinq minutes il n'en restera que dix grammes; celui qui s'évapore dans ce laps de temps étant parti, les dix autres grammes restants mettront plusieurs jours à s'en aller. Il faut donc avoir ses essences de pétrole dosées séparément et ne pas les mêler ensemble, excepté dans les cas où on voudrait justement tirer profit de ces différences de volatilité. Par exemple, ayant à peindre un ciel rapidement, vous désirez que votre couleur soit très fluide, pour l'étendre facilement, et qu'ensuite elle le soit moins, tout d'un coup, pour finir. Vous prendrez donc comme liquide à mêler aux couleurs un mélange composé d'un pétrole s'évaporant très vite, qui sera parti quand vous aurez fini l'ébauche, et d'un autre beaucoup plus lent,

LES PÉTROLES

qui restera tout le temps qu'il vous faudra pour terminer.

Les produits tirés du pétrole, soumis à un traitement spécial, deviennent absolument incolores et peuvent être rendus presque inodores, ce qui leur donne un avantage sur toutes les autres essences, dont les odeurs pénétrantes sont insupportables, même à bien des peintres de profession. Cet avantage et celui de ne laisser aucun résidu ne sont pas les seuls que le pétrole ait sur les essences. Il est encore supérieur par sa force de pénétration à travers les corps et surtout à travers Fhuile sèche : une goutte de pétrole sur une toile peinte depuis longtemps traverse la peinture sans rien dissoudre, et ressort de l'autre côté, là où l'essence de térébenthine ne pénètre même pas. Il s'ensuit que les résines, l'huile et les couleurs transparentes diluées dans le pétrole sont portées par lui bien plus avant dans la profondeur des vieilles couches sur lesquelles on les appose, qu'elles ne le seraient par tout autre véhicule.

Pour comprendre l'importance de cette fa-

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culte du pétrole, il faut savoir comment s'opère l'adhérence d'une couche de peinture sur une autre. Ce n'est pas comme pour la colle où la nouvelle couche détrempant la précédente se relie avec elle. Ici, l'huile fraîche n'a aucune action sur l'huile sèche et l'adhérence n'est absolument que mécanique.

L'huile de la nouvelle couche s'infiltre dans l'ancienne par une multitude de petits puits restés ouverts, qui sont comme les pores de la peau, et ces infiltrations se durcissant deviennent des filaments solides qui restent agrippés dans cette ancienne couche comme les racines d'un arbre dans la terre. Or, selon que la peinture àl'huile est plus ou moins sèche, ses pores sont plus ou moins ouverts ; il arrive même un moment où ils sont assez rétrécis pour que la nouvelle huile n'y puisse pas pénétrer ; mais le pétrole y pénètre parfaitement ; et si vous avez eu soin d'en frotter une vieille peinture avant de repeindre dessus, la nouvelle huile se dissolvant dans le pétrole sera portée par lui là où elle n'aurait pu s'infiltrer seule.

Si les couleurs contiennent delà cire, l'adhé-

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rence n'a pas lieu, comme il a été dit plus haut, et il est facile maintenant de comprendre qu'en effet cette cire, bouchant tous les pores, ne permetpas àl'huile de jeter ses racines ; dans ce cas, le pétrole, dissolvant la cire instantanément, débouche les pores et l'adhérence peut avoir lieu. Pour toutes ces raisons, servez-vous donc de pétrole. Si cependant vous tenez à cette vieille térébenthine , ne l'employez que rectifiée et renouvelez-la souvent, comme ce vieux garçon qui reste fidèle à sa bonne, mais qui en change tous les mois.

LES SICCATIFS

Il n'y a qu'un seul moyen connu de rendre l'huile très siccative, c'est de lui adjoindre des oxydes de manganèse et de plomb; non pas l'un ou l'autre, mais l'un et l'autre en même temps et en proportions égales.

Pourquoi cela?

Nous allons avoir la témérité d'essayer de l'expliquer.

Nous avons dit que, pour passer de l'état li-

quide à l'état solide, Fhuile avait besoin de faire avec Foxygène une espèce de combinaison. Cet oxygène, elle le prend à Fair, mais elle peut en absorber une quantité appréciable sans s'y combiner, par conséquent sans sécher.

L'oxyde de manganèse a la propriété de prendre de Foxygène là où il le trouve et, grâce à lui, de se transformer en double oxyde.

L'oxyde de plomb a la propriété non pas de prendre l'oxygène partout où il est, mais à ceux qui Font déjà pris.

Quant à Fhuile, elle ne se combine bien avec Foxygène que lorsqu'il est à l'état naissant, c'est-à-dire quand il quitte une combinaison pour entrer dans une autre.

En somme, nous avons à faire à trois voleurs qui s'entre-pillent perpétuellement ; assistons à leurs opérations, quand ils sont réunis.

L'oxyde de manganèse, prenant de Foxygène où il en trouve, prend même celui qu'apporte Fhuile et qui n'est pas encore combiné avec elle; à ce métier, il s'enrichit vite et devient du bi-oxyde, ce qui est le miUionnaire

LES SICCATIFS.

des oxydes. Alors Toxyde dé plomb lui vole son argent, c'est-à-dire son oxygène pour se l'approprier. L'huile apparaît ensuite, comme le troisième larron, et prend cet oxygène pour son compte, au moment précis où il passe du manganèse au plomb, car c'est dans ces conditions que l'huile se combine le mieux avec l'oxygène. Voulez-vous un exemple?

Un homme a dans son pré de l'herbe qui contient de l'azote, du phosphore et autres matières nécessaires à son alimentation , mais qui, sous cette forme d'herbe, lui seraient difficilement assimilables. Il donne cette herbe à sa vache, celle-ci la mange et absorbe ainsi l'azote, le phosphore, etc. Puis la fermière trait la vache, et l'homme, en buvant le lait, retrouve cet azote, ce phosphore, etc., qui sous cette nouvelle forme lui sont parfaitement assimilables, et il peut alors en profiter largement.

Si ces explications ne font pas complètement comprendre ce qui se passe, quand on met Fhuile en présence du siccatif à base de manganèse et de plomb, cela peut au moins en donner une vague idée.

Le type le plus commun de ce genre de siccatif est celui qu'on ai^peWe siccatif de Courtrai. Sa fabrication est à la fois barbare et mystérieuse. Quand yous demandez des renseignements à ce sujet aux marchands de couleurs, ils sont muets comme si leur arrière-boutique était le sérail; ou bien, ils vous diront qu'ils font venir leur siccatif de Courtrai même... Quelqu'un a eu la naïveté d'y aller voir! On n'y sait même pas ce que c'est. La vérité est que les marchands de couleurs ne fabriquent pas le siccatif eux-mêmes et que la plupart ne savent pas comment il est fait. Ils se contentent d'exiger qu'il soit bien noir (c'est absurde, mais absolument exact!) ; de sorte que le fabricant, qui pourrait, avec du soin, faire un produit meilleur, a les coudées franches pour laisser toutes les impuretés, puisque ce n'est jamais assez sale et qu'il est obligé d'y ajouter du noir de fumée.

Les marchands reçoivent ce siccatif en bidons et ils se contentent de le mettre dans des bouteilleSjlespluspetites possible. Ceux qui sont plus sérieux que les autres (il y en a) attendent

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quelque temps qu'il se soit éclairci, avant de faire cette opération; mais alors il reste au fond du bidon un fort dépôt bourbeux et il faut avoir bien de la conscience pour consentir à faire cette perte-là.

Ce siccatif devrait être fait chimiquement pur : il serait alors beaucoup moins coloré et il pourrait être introduit dans les couleurs sous forme de pâte. On aurait ainsi l'avantage de pouvoir mieux doser la quantité nécessaire, car on en met toujours trop et il n'en faut que dans les couleurs qui ne sèchent pas facilement. Si cependant on tient à lui conserver la forme liquide à laquelle on est habitué, on devra d'abord le faire au pétrole, au lieu de térébenthine, pour les raisons déjà dites, et il ne faut pas le garder à sa portée dans un godet fixé à la palette, comme on le fait généralement^ parce qu'à chaque instant on trempe son pinceau dedans, en s'en servant comme d'essence, et on finit par en mettre des quantités ridicules. D'autant mieux que, passé une certaine dose, cela né fait pas sécher plus vite et qu'il est nuisible d'introduire les oxydes en

trop grande proportion; car, lorsque l'huile en est saturée, ils continuent leur petit commerce au détriment de certaines couleurs auxquelles ils restent mêlés.

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