LA CONSERVATION ET LA RESTAURATION DES TABLEAUX
Il était une fois un petit commissionnaire en marchandises : spécialité d'articles suisses, chalets, coucous, laitières et montagnards en bois blanc. Mais, le goût du jour n'étant plus à ces sortes de choses, le petit commissionnaire, malgré son intelligence et son courage, vit son commerce péricliter au point qu'un jour, ne pouvant plus payer son propriétaire, il fut obligé de lui abandonner toutes ses marchandises.
Use réfugia, triste et désolé, dans un appartement quelconque, loué à la hâte; et c'est là que la fortune, ayant enfin pitié de son malheur,
lui envoya un émissaire sous les traits d'un domestique de bonne maison. Celui-ci s'exprima ainsi : « Monsieur, monsieur le Comte, mon maître a besoin de vos services, je lui ai parlé de vous, parce que dans le quartier on m'a dit que vous étiez le plus près. J'aurais pu aller en chercher un autre, aussi j'espère bien que vous n'oublierez pas ma petite remise, d'autant plus que monsieur le Comte est généreux, et que si vous savez le prendre, ça peut bien aller à plusieurs billets de mille. Affaire conclue, n'est-ce pas ? Je dis que vous venez de suite. »
Le domestique dégringola joyeusement les étages, laissant le malheureux petit commissionnaire absolument abasourdi, ne pouvant pas comprendre ce que ce Comte qu'il ne connaissait pas pouvait attendre de lui?
Cependant, hypnotisé par ces mots : « plusieurs billets de mille, » il prit machinalement sa canne et son chapeau pour sortir. En refer ' mant sa porte, il eut enfin le mot de l'énigme. Il était là! Expert, gravé en belles lettres noires sur une plaque de cuivre. Cette plaque et ce titre appartenaient sans aucun doute à l'ancien
locataire. Pouvait-il se les approprier, bénéficier d'une erreur? Ah bast! est-ce qu'un homme qui va se noyer s'inquiète de la provenance de la planche de salut que le sort lui envoie ? Aussi, remettant les remords à plus tard, s'il devait en avoir, et bien résolu à profiter de cette aubaine, il avait repris tout son sang-froid en sonnant à la porte. du Comte. Le domestique, qui l'attendait, l'introduisit dans le salon, en annonçant avec dignité : « Monsieur l'Expert ! » Le sort en était jeté, il était expert ! Mais expert en quoi?
Ce fut monsieur le Comte qui le lui apprit lui-même. Il s'agissait d'abord d'avoir son avis sur l'authenticité de plusieurs tableaux anciens, ensuite d'en re vernir quelques-uns, puis de dénicher les œuvres déjeunes peintres d'avenir. Car monsieur le Comte était décidé à renouveler sa galerie en partie. Il trouvait les vieux maîtres pleins de mérite, mais il pensait qu'un amateur doit aussi s'occuper de ceux de son époque et qu'il est plus intéressant de les découvrir à leur aurore que de suivre la foule qui les acclame à leur déclin. (On voit que monsieur le Comte était d'une intelligence bien
au-dessus de la moyenne.) Enfin, il comptait sur les lumières de monsieur l'Expert pour l'aider à la réalisation de ses projets. Monsieur l'Expert approuva en tous points les idées du Comte; mais il demanda, avant de formuler une opinion, à étudier les tableaux de plus près... La question était grave !... etc. Bref, il joua son rôle admirablement, et lorsqu'ils se quittèrent, le Mécène et l'expert étaient enchantés l'un de l'autre.
Le lendemain, la plaque de l'expert nouvellement astiquée resplendissait comme un soleil sur la porte de l'ancien commissionnaire en articles suisses.
Il savait déjà qu'il n'était coupable d'aucune usurpation en gardant ce titre, puisque tout le monde peut le prendre. 11 s'adjoignit un restaurateur de tableaux, car il ignorait le premier mot de son nouveau métier. Il suivit les ventes, visita les artistes, et, au bout de peu de temps, il était devenu dans le commerce des tableaux une des personnalités les plus remuantes et les plus importantes.
Cette anecdote, absolument authentique, est
pour faire voir à quel point certains amateurs s'inquiètent peu de contrôler la compétence des gens à qui ils confient des œuvres dont cependant ils connaissent la grande valeur.
S'il s'agissait d'un chien ou d'un cheval do prix, ces mêmes amateurs non seulement s'adresseraient pour les soigner à un vrai vétérinaire, mais ils exigeraient des garanties sérieuses de la science de cet Esculape ; tandis que pour soigner un tableau le premier venu leur suffît. Ceci n'est pas pour dénigrer les experts en général. Il y en a qui sont de véritables savants dans leur genre, comme il y en a qui ne savent rien de ce qu'ils font. Nous ne blâmons que le choix irréfléchi que l'on en fait. D'autant mieux que les tableaux qu'on abandonne à leurs soins ont souvent des détériorations plus graves qu'un vernis usé. Ils pourraient être réparés, car il existe des restaurateurs qui sont des maîtres et font des prodiges; mais s'ils tombent dans des mains inhabiles, ils sont irréparablement perdus. Et quand on pense qu'il suffît de l'appui d'un ministre, de la recommandation de camarades bien placés
pour que les trésors de nos musées soient récurés par de telles mains, cela soulève l'indignation.
La conclusion de ceci sera un vœu que voici :
On ne devrait pouvoir prendre le titre d'expert en tableaux qu'après avoir passé des examens ad hoc, comme cela se fait pour les avocats et les médecins.
Les experts n'auraient pas, par ce moyen, tous une bien grande valeur, mais au moins n'y en aurait-il plus de tout à fait ignares.
Nous avons laissé le tableau soigneusement fait et solidement constitué. Mais en sortant de nos mains> c'est la vie qui commence pour lui, et elle est quelquefois dure à supporter.
Les tableaux qui ne sont pas appréciés sont les moins à plaindre, car, comme nous venons de le voir, c'est surtout des soins qu'on leur donne qu'ils souffrent le plus. La première opération qu'ils ont à subir, c'est le vernissage.
Le vernis, c'est le vêtement du tableau, il le préserve des émanations nuisibles, il protège sa surface, il enrichit ses couleurs, et lorsqu'il est flétri, sali par des contacts impurs, éraillé,
jauni, noirci par le temps et la fumée, enfin hors d'usage, on Fenlève pour en remettre un neuf. C'est donc bien un habit ! Mais un habit tellement adhérent qu'on pourrait presque dire que c'est une peau et on ne change pas de peau comme d'habit. Chaque fois qu'on dévernit un tableau, il faudrait prendre tant de soins, que l'on ne prend pas, que le malheureux laisse toujours un peu de lui-même après la peau qu'on lui retire. C'est souvent un véritable écorchement. D'autant que, désirant jouir des tableaux le plus tôt possible, on les vernit toujours trop frais, et que dans ce cas il y a bien plus de pénétration du vernis dans la peinture.
Nous avons déjà énuméré toutes les qualités que doit avoir un bon vernis; mais encore faut-il le bien appliquer. Nous n'irons pas jusqu'à dire, comme un célèbre praticien, « l'art du vernisseur » ; cependant c'est une opération qui demande de grands soins et il faut une longue expérience pour très bien vernir. (Voyez
Quand le tableau est verni, il pourrait res-
ter tranquille quelques années; mais c'est bien rare que cette chance lui arrive.
Les amateurs ont la manie, quand ils regardent une peinture, de circonscrire dans un petit rond, qu'ils indiquent par un mouvement du doigt, le morceau qu'ils admirent.
Le petit rond est imaginaire; mais les coups d'ongle qui en résultent ne le sont pas. Encore heureux quand le Mécène exalté ne tient pas un cigare allumé ou un binocle en métal.
Souvent même, l'admirateur frotte l'endroit remarquable d'un peu de salive. L'endroit remarquable en devient par la suite d'un bleu terne, et plus il ternit, plus les lavages à la salive nicotinisée se répètent. De sorte que si le tableau contient beaucoup d'endroits remarquables, il ne tarde pas à devenir tout à fait dégoûtant.
Quand l'amateur est parti à la campagne ou ailleurs, on pourrait croire que le tableau n'aura plus à souffrir. Ah bien oui ! Les domestiques ne se donnent plus la peine de baisser les stores au moment du plein soleil, et, pendant les mois d'été, le malheureux reçoit chaque
jour à la même heure un rayon brûlant sous lequel le vernis se gonfle, pour gercer ensuite en refroidissant. Et les jours de grand nettoyage ! les coups de plumeaux , dont les plumes brisées le rayent en tous sens. Et les mouches ! elles se réunissent (c'est à remarquer) toujours sur les endroits clairs, on ne sait pas pour quoi faire, mais ce n'est certes pas pour y manger !
Puis, revient l'hiver avec les fumées des cigares et du charbon de terre et les admirations ! Jusqu'à ce qu'un jour l'amateur se dégoûte de son tableau (ça s'est vu !), ou bien qu'il en ti:ouve un prix épatant, ou qu'il fasse de mauvaises affaires, ou... qu'il meure ! Enfin tôt ou tard le tableau change de propriétaire et ce jour-là apparaît l'expert : ce qui veut toujours dire nettoyage et revernissage. Pauvre tableau! Il y a des gens peu scrupuleux qui, pour aller plus vite, au lieu de dévernir au doigt, se servent d'alcool qui enlève la peinture ou bien revernissent sans même nettoyer, car ce n'est pas un nettoyage que l'opération à laquelle on se livre. Nous avons vu, chez un ex-
pert célèbre entre tous, laver tous les tableaux d'une galerie estimée plusieurs millions, avec la même peau de daim et le même seau d'eau : la crasse des Rubens repassait sur les Teniers, et ainsi de suite, mais tous étaient aussi sales après qu'avant.
Les précautions à prendre pour la conservation des tableaux sont donc de les vernir soigneusement avec un bon vernis, de les préserver des changements brusques de température, de tous attouchements ou tripotages et de les entretenir dans un grand état de propreté pour n'avoir à les dévernir que le moins souvent possible.
Un tableau peut contracter cependant d'autres maladies bien plus graves que d'être simplement sale. Ces maladies viennent quelquefois de causes inhérentes àla peinture elle-même comme des mauvais soins qu'on lui a donnés.
Les maladies inhérentes à la peinture sont de deux espèces :
1° L'altération des couleurs;
2° Le défaut de solidité des couleurs sur Je subjectile.
L'altération des couleurs est due à deux sortes de causes :
1*" Les causes chimiques;
2° Les causes physiques.
Les causes chimiques de Taltération des couleurs sont Finfluence de la lumière, qui les fait s'évanouir ou changer de ton, et les réactions qui se produisent et détruisent leurs combinaisons. Ces réactions sont la plupart du temps le résultat de leur contact entre elles ou avec les huiles, vernis, etc., qui les fixent et les recouvrent, ou avec les gaz répandus dans l'atmosphère.
Toutes les altérations qui proviennent de ces causes chimiques sont irrémédiables, et c'est souvent à les vouloir guérir que l'on compromet l'existence du tableau.
Quant aux altérations qui ont des causes physiques, elles sont occasionnées par la présence des glutens et des vernis désorganisés, qui par leurs superpositions obscurcissent les couleurs sans les avoir dénaturées, ou bien par des séchages défectueux qui ont déterminé des craquelures, gerçures, etc., ou tous autres
accidents pouvant amener des solutions de continuité dans la construction de la peinture.
Ces altérations physiques sont réparables avec des soins intelligents. Le défaut de solidité des couleurs sur leur subjectile tient, soit à la destruction de ce subjectile sous la peinture, soit au manque d'adhérence entre cdluici et son enduit ou entre cet enduit et la peinture.
La destruction du subjectile est produite :
Si c'est un panneau, par Thumidité qui le pourrit ou les vers qui le mangent;
Si c'est une toile, parFhumidité qui la pourrit aussi ou par l'huile qui la brûle.
Le manque d'adhérence de l'enduit sur un subjectile sain; provient toujours de sa mauvaise qualité : ou il s'est laissé pénétrer par l'humidité ou il s'est détérioré lui-même, et dans les deux cas il n'a plus de cohésion.
Le manque d'a(Jhérence des couleurs sur l'enduit est le résultat des mêmes causes. Les racines que l'huile a jetées ne tenant plus dans un enduit sans consistance ; les détendages et retendages répétés des toiles, ainsi que le jeu
perpétuel du bois, accélèrent encore la dislocation.
Tous ces accidents pour être réparés nécessitent deux opérations : le rentoilage, qui se fait en collant une toile neuve derrière Fancienne pour la consolider, et Fenlevage, qui consiste à enlever complètement la peinture de son panneau, de sa toile ou même de son mur pour la transporter sur un panneau, une toile ou un mur neufs
Disons de suite que lorsque pareilles opérations sont jugées nécessaires, on doit s'adresser à des réparateurs sérieux ; nous en avons qui sont de véritables artistes, d'une habileté extraordinaire, et qui ont fait des restaurations merveilleuses qu'aucun peintre ne pouvait faire. Nous nous permettrons cependant de conseiller à ces restaurateurs l'emploi de la colle de caséine, à l'exclusion des colles de gélatine ou de seigle, qui sont beaucoup plus susceptibles d'être pénétrées par l'humidité.
Quant aux dégâts minimes, les toiles crevées ou bosselées, les soulèvements de la couleuï ou ampoules, provoquées par les excès de cha-
leur provenant d'un coup de soleil ou du voisinage d'un poêle, les petites crevasses, les fendillements qui se produisent pendant Texécution du tableau, par suite d'un oubli dans les précautions à prendre, enfin tous les accidents du métier qui arrivent journellement, le peintre doit apprendre à les réparer lui-même; et, pour ce faire, il trouvera. (Voir page 305.) les moyens les plus simples et les plus pratiques.