CHAPITRE XI
LA PEINTURE MURALb
Dans le genre de peinture nommé peinture à fresque , un des premiers employés , c'est Fenduit de chaux ou mortier qui est coloré par des couleurs broyées et détrempées à Feau, que Fon applique pendant que ce mortier est encore frais. Les couleurs le pénètrent, et la solidité de cette peinture dépend, en somme, de celle de Fenduit lui-même.
La couleur ne quitte pas Fenduit, mais souvent Fenduit quitte le mur.
Le mur à peindre est d'abord entièrement recouvert d'un mortier fait de chaux et de sable, d'une épaisseur de trois ou quatre centimètres; cette première couche à fond, de
surface rugueuse, se nomme le crépi; sur ce crépi on étend Tenduit proprement dit, composé aussi de chaux, mais moins forte et de sable plus fin. On ne prépare ainsi que la partie qui doit être peinte le jour même, et Ton ne peint que lorsque cet enduit est assez pris pour ne plus enfoncer sous le doigt. On ne doit pas se servir de brosses à poils longs, afin de ne pas barbotter dans la chaux.
Les retouches ne sont pas possibles. Les parties d'enduit qu'on n'a pas pu peindre dans la journée, et celles sur lesquelles on aurait fait un morceau raté, doivent être démolies jusqu'au crépi pour être recommencées le lendemain.
A la vérité, c'est un procédé barbare qui n'est pas à conseiller, et nous n'en parlons que parce qu'il tient une grande place dans l'histoire de l'art et qu'on lui doit cependant des chefs-d'œuvre. Mais le mauvais état de ceuxci, pour ne parler que des fresques de Raphaël et de Michel-Ange, comparées aux tableaux des mêmes maîtres exécutés à l'œuf ou à l'huile, n'est pas pour préconiser l'usage d'un genre
de peinture si difficile à employer et dont les effets sont si restreints. Il est vrai que Ton a proposé et même essayé des moyens de rendre la peinture à fresque plus facile à manier et à retoucher, en mélangeant aux couleurs des colles ou des mucilages qui permettent de la reprendre le lendemain ; mais alors cela devient presque de la détrempe à Fœuf, au lait de figuier ou à la colle de fromage, etc., selon la matière employée. La couleur épaissie et retenue par la substance que Ton y ajoute ne pénètre plus dans le mortier, ce qui supprime la solidité, et il est alors bien inutile de peindre sur cette chaux, qui peut détruire certaines couleurs, à moins de se restreindre aux seules dont ce procédé permet Femploi, c'està-dire le blanc de carbonate de chaux, les terres, les bleus d'émail et d'outremer, le noir de fumée. Le cinabre ou vermillon peut être aussi utilisé, mais il faut le préparer avec un lait de chaux qui en atténue beaucoup l'éclat.
On a souvent employé aussi la peinture à la cire sur les murailles; mais la cire n'y est pas
à Tabri de rhumidité qui la fait fariner et le salpêtre Tabîme.
La peinture à cire et huile inventée par Taubenheim a semblé meilleure pendant quelque temps ; mais les mêmes causes la détérioraient et Ton en est revenu à la peinture à l'huile simplement, qui ne donne du reste pas de meilleurs résultats. C'est que Ton est toujours passé à côté de la question. Toutes les peintures qui sont bonnes sur une toile ou un panneau, le seraient sur un mur; ce qui est mauvais, c'est le mur sur lequel la peinture ne tient pas.
On croit remédier à ce défaut en mettant des enduits compliqués sur ce mur. La couleur, en effet, tient mieux sur ces enduits que sur la pierre, mais alors ce sont eux qui se dégradent et tombent.
Il n'y a qu'un seul moyen de préparer une muraille pour la r^ndrf propre à conserver la peinture, c'est de l'enduire de résine, à la condition que celle-ci y pénètre profondément. Du reste, les pierres s'imprègnent très facilement de résine et deviennent alors d'une telle
dureté que les outils de fer ont de la peine à Fentamer. Voici comment il faut procéder : D'abord, au lieu de boucher avec soin les jointures et les trous avec des ciments qui se détachent ou se soulèvent toujours tôt ou tard, il faut, au contraire, bien vider tous les interstices et mettre les pierres à nu partout. Ensuite on doit sécher le plus possible à l'aide d'un réchaud que l'on promène devant toutes les parties de la surface.
Lorsque le mur est bien sec et encore bien chaud, on donne une première couche de résine dissoute dans une essence volatile ; et quand ce vernis est pris, on le fait pénétrer par la chaleur dans l'intérieur du mur, répétant les couches de vernis de la même façon jusqu'à ce que la pierre refuse d'en absorber davantage : alors seulement on bouche les refends et les trous avec un mastic fait du même vernis, de sable fin et de cire, que Ton introduit et qu'on étale à chaud avec un couteau de vitrier.
Le mur ainsi préparé est en état pour recevoir l'enduit que vous voudrez y mettre selon le genre de peinture que vous désirez faire.
Si c'est la peinture à Fhuile que vous avez choisie, vous étendrez une forte couche de vernis à retoucher qui, adhérant par affinité avec la résine commune dont le mur est imbibé, servira de lien entre elle et l'enduit que vous mettrez ensuite, lequel se composera de blanc de plomb broyé à l'huile et détrempé avec du vernis à peindre.
Si c'est la peinture à la cire que vous voulez employer^ vous composerez l'enduit de blanc de zinc broyé avec de l'huile essentielle de pétrole et de cire dissoute dans du vernis à retoucher ; cet enduit, étant sec, devra être chauffé afin que toutes les matières s'incorporent bien avec la résine du mur.
Enfin, si c'est à l'eau que vous voulez peindre, — oui, à l'eau! et ce serait le meilleur procédé, — vous composerez votre enduit de résine et de blanc de zinc broyés ensemble à l'eau : 4 parties de résine contre 5 parties de blanc de zinc en poids. Lorsqu'il sera étendu et séché, vous le chaufferez de façon que la résine en fondant emprisonne le blanc de zinc. (Voyez
page 267. \
On peut poncer cet enduit lorsqu'il est bien refroidi avec de la poudre de pierre ponce, à l'eau froide, et remettre d'autres couches par dessus, jusqu'à faire une surface aussi unie que du biscuit de Sèvres et d'une blancheur éclatante.
Sur cet enduit dur, on peint avec des couleurs qui sont broyées spécialement avec un fondant et delà glycérine. Ces couleurs restent fraîches pendant des mois, si on le désire, et aussitôt qu'on veut qu'elles sèchent, on n'a qu'à chauffer : le fondant se fond comme l'émail des faïences, et quand tout est refroidi, au bout de quelques minutes, on lave à l'eau fraîche pour enlever la glycérine devenue inutile. Les retouches sont toujours possibles et la peinture est indestructible, presque aussi mate que du pastel. Elle peut être lavée au savon noir ou à la potasse et résiste aux acides les plus violents. Ce procédé peut s'appliquer sur toutes sortes de matières. Nous l'avions inventé pour faire des aquarelles sur bois et même sur papier, nous aurons du reste occasion d'en reparler. (Voyez page 263.)
11 est très facile d'ajouter la cire à ces couleurs, soit en peignant, soit après, en rendant celle-ci miscible à Feau par Tammoniaque (Voyez page 320) ; dans ce cas, elle se trouve fondue avec la résine après le passage du réchaud et la peinture que Ton obtient ainsi se rapproche beaucoup des peintures murales de Pompéi que Ton appelle toujours des fresques, bien à tort.
Il est encore un autre moyen pour décorer les murailles que de peindre directement dessus : c'est dé les recouvrir [de toiles peintes d'avance. Dans ce cas, on colle les toiles sur le mur nu ou enduit d'huile avec de la céruse à Thuile ou de la colle de seigle : cette opération s'appelle le marouflage.
On ferait mieux alors de préparer la pierre à la résine, comme nous l'avons indiqué cidessus, et de mêler du vernis à tableau à la céruse à l'huile ; l'emploi de la colle pour ce genre de travail est absolument mauvais.
Sur les murs ainsi résinifîés, surtout dans les appartements ou les théâtres soumis aux émanations du gaz, on pourrait, à l'aide du fixatif à l'aquarelle, coller des peintures exé-
cutées àFaquarelle, sur papier, qui, recouvertes ensuite de plusieurs couches du même fixatif seraient aussi solides que des faïences, et aussi facilement nettoyables, car ni la potasse, ni les acides, ni les essences, ni même la benzine, ne pourraient les attaquer.
Avec ces procédés, qui ne sont pas des rêves creux, puisque depuis huit années consécutives des spécimens en sont montrés à chaque exposition des aquarellistes français, on ne devrait plus voir ce que Ton a vu : des chefsd'œuvre enfumés comme au foyer de l'Opéra, qu'on n'ose pas nettoyer ou qu'on est obhgé de frotter à la mie de pain de peur de les détériorer, ce qui est fort coûteux et bien insuffisant. Mais pour cela il faudrait créer une commission d'hommes compétents qui voudraient bien prendre connaissance de ces procédés et, s'ils les trouvaient bons, en conseiller l'emploi aux artistes. 11 faudrait que ceux-ci consentissent à s'en servir ou qu'on les leur imposât dans certains travaux. Il faudrait l'impossible enfin, et ce mot que l'on prétend n'être pas français l'est, hélas! au moins administrativement.