CHAPITRE III
Les sept couleurs que donne la décomposition de la lumière semblent se fondre les unes dans les autres d'une manière insensible ; mais un œil exercé distingue à peu près un millier de nuances dans toute l'étendue du spectre solaire.
On y a de plus constaté la présence de deux mille raies obscures environ, qui séparent ces nuances en parties inégales.
Tous les physiciens ne sont pas d'accord pour choisir exactement parmi ces nuances les sept couleurs normales.
L'un prend le rouge un peu plus près de l'orange, par exemple, et l'autre un peu plus loin, etc.
Cela rendrait déjà impossible l'établissement
d'un spectre normal universel. Aussi a-t-on proposé de décider, d'un commun accord, que le vrai rouge, le vrai jaune, etc., seraient entre telles et telles raies, celles-ci restant toujours à la même place. Malheureusement, si les raies sont immuables, les nuances ne le sont pas et changent selon l'intensité de la lumière qui les produit ; quand la lumière augmente, toutes les couleurs du spectre se rapprochent du centre, qui est le jaune-vert : alors le jaune devient plus jaune-vert, l'orange plus jaune, le rouge plus orange, le cramoisi plus rouge; et de l'autre côté du centre, le vert devient plus jaune-vert, le bleu plus vert, l'outremer plus bleu, le violet plus outremer.
Par contre, à mesure que la lumière diminue, les couleurs s'éloignent du centre : le jaune devient plus orange, l'orange plus rouge, le rouge plus cramoisi, et ce dernier, marchant vers l'obscurité, s'assombrit. De l'autre côté du centre, le vert devient plus bleu, le bleu plus outremer, l'outremer plus violet, et celuici, marchant aussi vers l'obscurité comme le cramoisi, comme lui s'assombrit.
De sorte que, si vous avez décrété, par exemple, que le rouge vrai est entre telle et telle raie, comme il marche à droite ou à gauche selon rintensité de la lumière, il ne restera pas toujours entre ces raies, qui, elles, ne changent pas de place. Il faudrait donc aussi établir un moyen pratique de mesurer cette intensité de la lumière, et dire : C'est à tel degré de luminosité que le spectre doit être consulté. En admettant que cela soit possible, il reste encore une objection : c'est que la lumière est différemment colorée selon la saison, le climat ou l'heure de la journée.
Il est facile de comprendre après ces explications pourquoi ceux qui ont essayé de fixer un étalon universel servant à déterminer les couleurs ont tous échoué.
Mais quand bien même on vaincrait les difficultés qui s'opposent à la réalisation de cet étalon, quels résultats pratiques en pourrait-on obtenir?
Vous demandez à un fabricant une étoffe de telle nuance de l'étalon ; mais, selon le tissu qu'il va teindre, cette nuance donnera des effets
différents. Les fils de soie, de laine et de coton, ayant des surfaces plus ou moins luisantes, réfléchiront de la lumière blanche en plus ou moins grande quantité, et, selon qu'ils sont plus ou moins tordus ou tissés de diverses manières, il y aura des effets de réflexion multiple^ qui peuvent exalter la couleur ou Tassombrir. Et si c'est un peintre qui veuille faire usage de cet étalon, quand il aura été prendre le ton normal pour accorder sa palette, à quoi cela pourra-t-il lui être utile? Puisque nous venons de voir que les couleurs matérielles dont il se sert changent de ton d'après la manière de les employer et selon ce qui les entoure ; sans compter les raisons chimiques qui les peuvent encore faire varier.
Si nous nous sommes attardé à combattre cet étalon des couleurs, qui n'existe pas, c'est qu'il est, à chaque instant, proposé dans les ouvrages spéciaux toujours d'une façon inapplicable, comme, par exemple, dans un récent répertoire chromatique, où l'auteur donne des tables en chromotypographie dans lesquelles tous les tons correspondent à des formules
écrites. Seulement, il nous prévient innocemment que ses tons ne sont pas très bien réussis et, de plus, il nous prie de tenir le livre fermé le plus possible parce que le jour détruirait les couleurs de ses planches ! Et c'est avec cela qu'il prétend déterminer enfin les couleurs d'une façon fixe et définitive.
Cela serait très égayant si tous ces volumes écrits pour les artistes ne faisaient grand tort à ceux qui les lisent. En effet, c'est du temps gâché et Ton finit par perdre le goût de s'instruire à toujours lire sans rien apprendre.
Le spectre solawe^ comme on vient de le voir, n'a qu'un point fixe situé au jaune-vert, duquel il faut partir pour aller, à droite, jusqu'au violet, qui est la dernière couleur perceptible d'une fin qui nous échappe, et, à gauche, jusqu'à l'ultra-rouge cramoisi, qui se perd dans un commencement inconnu.
Toutes les fois que l'esprit humain cherche à pénétrer les secrets de la nature, il trouve toujours l'infini, cette éternelle espérance! On représente l'infini par un serpent qui se mord la queue : c'est bien à tort, car cette idée d'un
cercle, figure imperfectible et fermée, est plutôt l'image d'une orgueilleuse désespérance. C'est du reste un sentiment propre à l'homme, qui déclare que tout est fini là où s'arrêtent ses sensations; et dans le cas qui nous occupe, la pensée devait venir à quelqu'un de considérer le spectre solaire comme un tout défini et d'en rattacher les deux extrémités. On n'y a pasmanqué. Heureusement que, pourprouver l'inanité de cette conception, nous avons d'autres raisons que des pensées philosophiques.
D'abord, la théorie des ondes lumineuses ne permet pas de supposer que des ondes les plus courtes on puisse repasser immédiatement aux plus longues; ensuite, les lois qui régissent les mélanges des couleurs du spectre ne s'appliqueraient pas du tout, si l'on voulait mélanger les extrémités. Ainsi le violet, revenant à côté du rouge et mélangé avec lui, ne donne pas la nuance du cramoisi dans laquelle celui-ci prend naissance.
Il est certain que c'est bien désillusionnant de renoncer à cette théorie des couleurs arrangées en cercle : c'était si commode. Mais à
quoi bon s'entêter dans une idée fausse? C'est comme les trois couleurs mères qui engendraient toutes les autres. Encore une erreur dont il faut revenir. On fait bien, en effet, du vert avec du jaune et du bleu, de Forangeavec du jaune et du rouge, et du violet avec du rouge et du bleu; mais ce vert, cet orange et ce violet sont obscurcis, par un phénomène à^interférence trop long à expliquer ici. Il faudrait alors salir les couleurs mères pour les remettre d'accord avec les couleurs composées, et se contenter d'une palette rabattue dans laquelle on n'aurait pas du tout le cramoisi , qui est cependant dans la nature et dont les peintres ne peuvent se passer s'ils veulent reproduire tout ce qu'ils voient.
Ayant expliqué pourquoi il faut renoncer, au point de vue de la peinture, à étudier les mélanges des rayons colorés eux-mêmes, nous allons donc commencer par les traduire en substances palpables et copier le spectre solaire avec les couleurs matérielles qui sont à notre disposition. Laissant de côté toutes les expériences scientifiques, nous réunirons les phé-
nomènes que produisent les mélanges de ces couleurs, leurs superpositions et leurs contrastes sous le nom général de lois du coloris.