La science de la vie
Nous avons lu la Science de la vie avec le même intérêt que nous ont inspiré tous vos autres ouvrages. Vous avez, monsieur, prouvé, une fois de plus, qu'il n'est donné qu'aux enfants de la lumière, à ceux qui la reçoivent d'en haut, de pénétrer les mystères de l'humanité. Faire l'histoire de la vie avant de la définir j la saisir à sa source au moment où elle passe de la main de Dieu dans ses plus belles créatures ; la suivre dans les individus et dans l'universalité du genre humain ; la contempler belle, sublime, complète dans le Fils de l'homme venu sur la terre pour résumer en lui-même et rassainir l'humanité; étudier les lois auxquelles elle est soumise ici-bas; montrer que, par une de ces prérogatives qui n'appartiennent qu'aux œuvres de Dieu, la même loi conduit la vie individuelle et la vie sociale au perfectionnement dont elles sont susceptibles ; faire assister vos lecteurs aux dernières épreuves de la vie, et ensuite à sa glorification dans le foyer même de la vie, voilà ce que vous avez. fait avec un succès qu'ils sauront apprécier comme nous. Malgré la rude franchise avec laquelle vous jetez à pleines mains sur le monde des vérités qu'il pourra bien quelquefois prendre pour des outrages, nous louons votre travail, et vous encourageons, autant qu'il dépend de nous, à le livrer au public, persuadé qu'il portera dans l'esprit des penseurs sérieux des lumières propres à redresser leurs voies.
Agréez, etc.
f Louis, évêque d'Annecy.
L'œuvre de mort a fait de tels progrès, le pressentiment général d'une catastrophe imminente est confirmé par tant de symptômes, qu'on ne peut publier un livre sur la science de la vie, sans avoir à combattre cette pensée : Il est trop tard !
Qu'il soit trop tard pour les partisans des créations religieuses et sociales enfantées par les dieux de la terre- qu'ils s'épouvantent en voyant la trombe des révolutions emporter dans le vide, comme une paille légère, des institutions politiques qu'ils jugeaient inébranlables; qu'ils désespèrent d'une société qu'ils avaient faite à leur image et substituée à la société chrétienne, cela doit être. OU sont, peut-on leur dire, les dieua; par lesquels vous juriez , dont les grasses victimes couvraient vos tables, dont la parole vous procurait une douce ivresse? Quils se lèvent , qiiils volent au secours de leur œuvre et de la vôtre, quils voîis protègent dans ce danger extrême (i).
Où sont-ils? Les uns sont allés rendre compte à Jésus-Christ des horribles plaies qu'ils ont faites à son
(i) Deutcronofne, ch. \\\\\. "5-38.
Église et à l'âme des peuples ; les autres cherchent un abri contre le Saturne révolutionnaire, habitué à dévorer ses pères et ses enfants.
Si tout est fait pour confondre ceux qui s'étaient flattés de succéder au Christ dans le gouvernement des nations, par contre le catholique, qui cherche avant tout le règne de Dieu et sa justice^ n'a nullement lieu de s'abattre. Tranquille au sein de cette Église qui triomphe depuis dix-huit cents ans des forces de l'enfer et du monde, et dont la liberté est le but providentiel de toutes les révolutions, il peut attendre d'un œil intrépide l'effroyable explosion des éléments de mort qui fermentent dans les entrailles de l'Europe.
Sans doute les enfants de la charité ne peuvent que frémir à lapensée des horreurs qui se préparent. Quelle guerre, en effet, que celle qui s'allume partout, non pour le triomphe de principes vrais ou faux ( on n'en a pas ), mais pour l'assouvissement de passions implacables, de haines qui n'aspirent qu'à la destruction ! Mais aussi qui pourrait contester la justice du châtiment?
A quoi travaillaient depuis longtemps les classes influentes de l'Europe, sacrée reine de l'univers par le christianisme? A l'abohlion du règne de Dieu sur les âmes, à l'oppression de la grande Eglise, chargée de faire goûter à tous les peuples les fruits de la parole et du sang de l' Homme-Dieu.
Près de la moitié de nos États détruisirent violemment, il y a trois siècles, l'établissement divin, au cri : A bas le papisme! Us remplacèrent les croyances
clu-eliennes par des dogmes absurdes qui ont fait place au scepticisme et au mépris de toute loi religieuse et morale. Avec la foi . catholique disparut l'esprit de charité, et Tégoïsme antichrétien reconstitua la société antique avec sa devise inhumaine : Malheur aux faibles !
De leur côté, les gouvernements catholiques, jalousant le pouvoir spirituel, s'obstinant à le considérer comme un rival dangereux, n'ont rien négligé pour l'asservir et entraver son action au dedans et au dehors.
En vain, depuis soixante ans, le ciel a menacé, tonné, foudroyé ; en vain des tremblements sociaux, ensevelissant trônes sur trônes, dynasties sur dynasties, constitutions sur constitutions, ont révélé au grand jour un travail immense de dissolution morale : les leçons les plus terribles n'ont fait que constater laveuglement de nos hommes d'Etat monarchiques ou parlementaires.
En ce moment encore, demi-broyés par la massue démagogique, de quoi s'effrayent la plupart de nos gouvernants? Du réveil delà liberté religieuse. Que font-ils? Des lois de mort, ici pour chasser l'Église des maisons où l'on élève la jeunesse, là pour l'y faire entrer à des conditions humiliantes et désastreuses. Partout une majorité conservatrice, sans intelligence aucune de ce qui fait vivre ou mourir les peuples, })arce qu elle est sans foi religieuse, cherche à maintenir un milieu, désormais impossible, entre la vérité catholique et l'erreur universelle. Pour ces amis d'un ordre de choses condanmé au ciel et sur la terre, il
y a quelque chose de plus redoutable que Técolede la Jeune Europe et ses programmes sanglants : c'est le danger de voiries peuples retomber sous l'influence du sacerdoce.
Eh bien ! vous qui tremblez de nous voir revenir à cet enseignement cathohque auquel les nations de l'Occident doivent ce qui les distingue des troupeaux d'esclaves qui couvrent les continents de l'Asie et de l'Afrique, rassurez-vous ! Écoutez, en quelques mots, l'histoire de demain tracée par un homme qui essaya de vous faire hre, il y a six ans, l'histoire d'aujourd'hui.
Votre liberté de penser, c'est-à-dire le mépris systématique de tout frein religieux et moral, a si bien progressé dans les masses, que l'influence des hommes de Dieu et de l'humanité, dont vous ne voulez pas, va s'éclipser pour un temps. Ne voyez-vous pas surgir par millions leurs uniques successeurs possibles : les hommes de l'enfer, les ministres de l'ennemi de toute religion, de toute humanité? Aux signaux religieux, si fatigants pour votre oreille, qui appellent le prêtre, le religieux, le peuple, à la prière, aux chants sacrés, au saint sacrifice, vont succéder d'autres signaux provoquant d'autres chants, conviant les disciples de la raison émancipée à des hécatombes telles que l'Europe n'en vil pas dans ses plus mauvais jours. Ces jeunes générations, que vous avez aftranchies de la foi au Dieu crucifié pour les conduire au dieu de Rousseau, demanderont, comme déjà elles demandent, à dévorer leurs libérateurs.
Nous connaissons votre habileté, vos ressources, la profondeur de vos calculs. Nous en prévoyons aussi
l'inanité. Cette fois, la hache reVolutionnaire, au lieu de frapper à hauteur d'homme, descendra si bas, qu'elle atteindra toutes les lâchetés, toutes les apostasies.
Assez longtemps vous avez dit au Maître de l'univers et de votre souffle de vie : Ton royaume nest pas de ce m onde ^ contente-toi de la tolérance que notre mépris (accorde ; sinon!,.. Et quand vous ne l'avez pas ouvertement conspué, vous l'avez habilement éconduit de toutes les positions influentes, surtout de la société qu'il recherche le plus, de la société des joetits enfants (t).
Maintenant c'est le tour du divin proscrit. Ému de la prière de ses saints, des gémissements de son Église, du sort de sept cents millions d'infidèles attendant toujours l'heure de la délivrance, il est à nos portes: il veut rentrer, mais rentrer en maître par une brèche de six cents lieues et avec un éclat qui fasse époque dans l'étendue des siècles. Partout la mine est prête, partout la mèche est fumante aux mains de ses ennemis, condamnés à lui aplanir les voies.
Accomplissant une terrible parole qu'il a lait annoncer par le plus ancien et par le dernier en date de ses prophètes, il va soumettre l'Europe au pressoir de sa justice ; la robe blanche dont l'ont affublé vos philosophes et vos hommes d'État, à Texemple d'Hérode (2), il veut la teindre en pourpre^ afin que toutes les générations à venir, avec leurs chefs, y lisent en caractères effrayants son véritable titre : Verbe de
(1) Saint Luc, ch. xvii, 16.
0) Sailli Luc, ch. xxiii, 11.
DieUy Roi des rois. Maître absolu de tous les potentats (i) !
Mais, « si la Providence efface, c'est pour écrire, » a dit M. de Maistre. Plus l'expiation s'annonce rigoureuse, plus nous avons lieu d'espérer qu'elle sera efficace, salutaire, et que la divine miséricorde en abrégera la durée. A la profondeur oii s agite le soc révolutionnaire, qui n'avait jusqu'ici qu'effleuré le sol ; à la longueur des sillons, qui est celle de notre continent, à l'irrigation surabondante qui les fécondera en les purifiant, il est permis de prévoir de riches moissons de sainteté et de justice sur notre tombe.
Le terrible labour qui se prépare, pour l'extirpation radicale des plantes de mort qui étouffent les plantations du Père céleste (2), nous fait croire à un vaste et prochain ensemencement; et il nous a paru que ceux qui doivent y concourir pourraient retirer quelque fruit de nos études, si imparfaites qu'elles soient, sur la science de la vie.
Contempler la vie à son début dans l'homme ; — de ses manifestations diverses dans notre organisme, dans notre moi, et dans les êtres qui nous environnent, remonter à son premier principe; — en étudier les aspirations et le terme final; — en montrer, dans l'histoire humanitaire, les moyens naturels et surnaturels de développement et de propagation ; — de là s'élever à l'étude de la vie telle qu elle apparut d'abord dans le premier homme; — justifier, en l'exposant dans son vrai jour, l'histoire du crime qui faiUit
(1) Isaie, ch. lxiii, 2-6. — ApoLahjpse, ch. xix, 15-lG.
(2) Saint Mallhieu, ch. xv, 13.
éteindre la vie humaine dans son foyer en le souillant; — considérer les suites de cette catastrophe dans le temps et au delà; — indiquer les préparatifs de la réparation miséricordieuse : telle est la matière du premier volume.
Dans le second, 1 étude sur le Fils de l'Homme, nouveau chef de l'humanité, nous révèle la plénitude de la vie divine et humaine. — Après une définition ou description philosophique de la vie humaine, dans laquelle on s'attache à mettre en lumière son caractère d'universahté, on entreprend l'examen des lois de Dieu et de l'Eglise pour la conservation et le développement de la vie dans l'individu, la famille, les sociétés nationales et la grande société humanitaire. — L'épanouissement illimité de la vie humahie au soleil de l'éternité, dans les âmes justes, et son effroyable éclipse dans les enfants de ténèbres, sont le sujet des dernières leçons. — On finit par un résumé qui signale la cause première de nos aberrations religieuses, de notre défaillance sociale, les conditions d'un avenir meilleur, et l'on exhorte la jeunesse à éviter les deux abîmes où le génie du mal cherche à l'entraîner.
Nous n'avons rien à dire de la forme de nos Leçons, sinon que nous avons voulu éviter la monotonie du professeur parlant seul, sans admettre les interruptions trop fréquentes du dialogue. C'est un entretien suivi, dans lequel le maître provoque de temps en temps l'attention de ses auditeurs par des (|uestions, répond à leurs demandes et difficultés, s'attache surtout à leur montrer, dans une vaste synthèse des données de la raison catholique, l'unique fover de
toute philosophie rehgieuse et sociale, offrant une solution à tous les problèmes vainement agités par la philosophie rationaliste, et à ceux même qu'elle n'a pas osé remuer.
L'ouvrage s'adresse à tous les amateurs d'une philosophie sérieuse, surtout à notre jeunesse, parmi laquelle plusieurs, survivant k nos douloureuses épreuves, pourront coopérer à la grande restauration catholique qui nous paraît indubitable, mais que nous, qui ne sommes plus jeune, ne pouvons saluer que de loin.
Dans vm travail fait trop à la hâte, comme tout ce qui se fait de nos jours, et dans lequel on traite les questions les plus ardues, parfois les plus neuves, ne se serait-il point glissé, à notre insu, des inexactitudes en matière doctrinale, des appréciations injustes dans nos jugements sur les choses et les hommes? C'est sur quoi nous attendons et implorons la décision de nos maîtres dans la doctrine, désapprouvant et condamnant d'avance tout ce qu'ils jugeraient digne de censure. Nous n'avons rien de plus à cœur que de conserver intact , devant Dieu et devant nos frères , le titre que nous affectionnons par-dessus tous les titres, celui qui contient toutes nos consolations ici-bas, toutes nos espérances pour l'éternelle vie, le titre d'enfant soumis de l'Église catholique, apostolique, romaine.
2 février 1850.
LA
Importance extrême de la science de la vie. — Insouciance inexplicable du grand nombre sur ce sujet.
La vie est l'affaire de tous les instants; le bon ou le mauvais usage en est donc continuel. La vie est courte, le terme en est incertain ; il importe donc d'en connaître au plus tôt le meilleur emploi. La vie, une fois écoulée, ne revient plus : l'abus en serait donc irréparable. Enfin, la vie est chose extrêmement sérieuse, la conscience humaine ayant toujours considéré notre existence présente comme le prélude dune vie éternelle, immuable, qui nous attendrait au delà du détroit de la mort. En faudrait-il davantage pour faire de la science de la vie la philosophie première, le centre de tout le savoir humain?
Qu'est-ce que la vie ? Quels en sont le principe, le but et les lois? En avons-nous le domaine ou seulement la jouissance? Si nous n'en sommes que les tenanciers, quel en est le propriétaire? Et celui-ci, en nous conférant le bienfait de l'existence, n'aurait-il point stipulé des charges dont le mépris nous exposerait à une terrible disgrâce, dont laccomplissement nous mériterait un merveilleux accroissement dévie?
Questions capitales, seules dignes de nos méditations dès que notre intelligence s'ouvre à la lumière. Se livrer à d'autres recherches, avant d y avoir trouvé une solution satisfaisante ou d'avoir acquis la triste certitude qu'elles sont insolubles, ce serait déraison, mépris de nous-mêmes.
Avant tout, apprends à te connaître! disaient les sages de l'antiquité. Rien de plus naturel, de plus vulgaire, ce semble, qu'une telle maxime. Toutefois, il faut bien y reconnaître un grand effort de l'esprit humain. Quant à la pratique, elle lient du prodige. S'il n'y a pas d'amour plus universel, plus profond, que l'amour de la vie, il n'y a pas d'étude plus universellement , plus obstinément négligée que l'élude de la vie.
Chose étrange ! la vie est notre grand tout, le centre de nos pensées, de nos affections : cependant qui la prend au sérieux, et tient à savoir ce qu'elle est, ce qu'elle doil être? Pour une foule d'esprits cultivés, ce sont là des questions bigotes qu'il sera temps de résoudre lorsque, haletant sur le lit de mort, on aura passé cinquante, soixante ans à battre la campagne, à entasser folies sur folies, écus sur écus, livres sur livres, batailles sur batailles, conquêtes sur conquêtes. Peut-être alors se demandera-l-on ce qu'on a fait ; et si l'on n'a que cette philosophie frivole qui apprend à mépriser les grandes choses et à se passionner pour des bagatelles, on pourra plaisanter sur le rêve de la vie. On dira à ses amis, comme Auguste : « N'ai-je pas bien joué mon rôle? Battez donc des mains, la pièce est linie! » ou, comme Mirabeau : (c II ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel (i). »
Si l'aiguillon de la mort réveille le sentiment religieux et ramène la raison, on gémira de ses longs égarements, et, comme Napoléon à Sainte-Hélène, on s'efforcera de faire sa paix avec Dieu et les hommes.
(c) M. Thiers, Histoire delà liévolution.
Attendre la dernière heure de la vie pour apprendre à bien vivre, c'est à la fois la plus énorme et la plus commune des extravagances. Je vous félicite, mes amis, d'avoir pris place parmi le petit nombre de penseurs qui s'estiment assez pour' se croire dignes d'une sérieuseétude.
— Ce nombre, monsieur, est sans doute moins restreint aujourd'hui que les études philosophiques sont partout en honneur, et que, grâce au perfectionnement de nos méthodes, la science est devenue accessible à tous les esprits.
— Je ne combattrai pas, en ce moment, votre opinion sur l'importance des études philosophiques contemporaines, ni sur les progrès que la science peut devoir au perfectionnement de nos méthodes. Je me borne à constater ce fait : aujourd'hui, plus que dans aucun temps , le monde se remplit d esprits encyclopédiques qui savent tout, excepté ce qu'il importe de savoir avant tout. Interrogez-les sur les faits généraux comme sur les particularités de l'histoire humaine et de l'histoire naturelle, vous serez émerveillés de tant de savoir. Ce ne sont pas de simples érudits qui vous jettent des faits pêle-mêle tels qu'ils gisent dans le chaos de leur mémoire ; ce sont des esprits habitués à réfléchir, à généraliser, capables de vous dérouler la trame logique de l'histoire à la manière de Bossuet, et de s'élever, avec Newton et Linnée, à des conceptions grandioses sur le système général du monde. Toutefois, gardez-vous de leur adresser cette question : « Et vous, messieurs, qui avez tant réfléchi sur les événements de l'histoire, et qui connaissez si bien la destinée des animaux et des plantes, que pensez-vous du fait de voire existence? Quelle est votre place, votre lâche, dans la grande famille des êtres? » Les entreprendre sur ce point, ce serait les réduire au silence, ou les obliger à vous dire qu'ils n'ont jamais bien senti l'importance de celte question.
— Voilà un singulier travers.
— Travers, oui; singulier , non. Ces savants ne font que céder au penchant universel qui porte notre espèce à s'en-
quérir de tout, excepté d'ellc*même. C'est là, mes amis, une des mystérieuses contrariétés de notre cœur , sur lesquelles Pascal a écrit de si belles pages.
Quoi de plus mystérieux, en effet, que la double tendance de l'homme à s'élever sans mesure et à se ravaler jusqu'au néant, à s'aimer jusqu'à l'adoration et à se traiter avec une indifférence qui va jusqu'à la haine, à se rechercher avec fureur et à se fuir de même? Ne vivre que pour soi et vivre toujours en dehors de soi, telles sont ses inclinations prédominantes. La première s'appelle égoïsme, l'autre pourrait s'appeler absentéisme.
Que cherchons-nous dans le commerce de l'amitié? Est-ce le moyen de mieux vivre? Non, mais de vivre loin de nous. A défaut de nos semblables , il n'y a pas d'être si abject qui ne puisse nous tenir lieu d'ami quand il s'agit d'éviter notre présence. Tel qui sécherait d'ennui si vous l'obligiez à se poser en face de sa conscience , à réfléchir sur son origine , sa destinée, à sonder les mouvements de sa vie intime, trouve les journées trop courtes depuis qu'il étudie , le microscope en main, certains animalcules qui sejouentdans une cuillerée de vinaigre. Voilà, dites-vous, une pauvre société. Il en est une plus pauvre, celle de soi-même.
Que sont nos divertissements , la plupart des affaires du monde? Des moyens de se fuir, des créations du besoin de vivre hors de soi, comme 1 indique l'élymologie des mots divertissement, distraction. On dit que ce sont des remèdes contre l'ennui; mais qu'est-ce que l'ennui, sinon le malaise, les défaillances de Tâme quand elle est seule, son impuissance à respirer dans le vide suffocant du moi ?
On demandait à Anlislhène, père des cyniques, ce que lui avait appris la philosophie : — « A vivre avec moi , » répondit-il. Chose bien remarquable! Antisthène enseignait que le suicide était permis, même louable, tant il lui paraissait juste que l'obligation de vivre avec soi impliquât le droit de se tuer!
LEÇON PREMlÉnE. 19
Ne nous lassons pas de considérer sous toutes ses faces un fait qui, pour être général, nen est que plus étonnant.
Le bonheur est le vœu le plus ardent, Tunique vœu de notre cœur. Pas de désirs , pas de démarches qui , de près ou de loin, ne tendent vers ce but de toutes les convoitises humaines. Mais qui songe à savoir en quoi consiste le bonheur et quels sont les moyens d'y atteindre?
Quand on veut jouer la comédie ou se donner le plaisir de la chasse, on veut avant tout connaître son rôle, et Ton s'enquierl des lieux que hante le gibier. Quand il s'agit de se procurer le plaisir suprême et de se mettre en quête de la félicité, ces préliminaires sont jugés inutiles. 11 y aurait perte de temps et petitesse d'esprit à réfléchir sur ce qu'on va faire. L'essentiel est d'agir , peu importe comment , de courir jusqu'à perdre haleine, n'importe où.
Jl ya plus: soixante générations nous cerliiient, parleur expérience, que le bonheur n'est pas là où la plupart le cherchent. Notre propre expérience confirme leur témoignage. Cest en vain. Si nous tenons infiniment au bonheur, nous ne tenons pas moins à nous tromper à son sujet. Que penser de l'iiomme ?
— Qu'il apporte en naissant un germe de folie.
— Oui^ et ce germe a pris, de nos jours , de tels développements, que peuples et gouvernements, devenus étrangers aux lois essentielles de la vie, marchent à l'aveugle dans des voies qui ne peuvent aboutir qu'à la mort. Sur la cause première des convulsions qui mettent en péril la société, écoutons une des illustrations de la philosophie rationaliste.
« Comment voulez-vous , dit M. Jouffroy , que l homme vive en paix, quand sa raison, chargée de la conduite de sa vie, tombe dans lincerlitude sur la vie elle-même, et ne sait rien de ce qu'il faut qu'elle sache pour remplir sa mission? Comment vivre en paix, quand on ne sait ni d'où l'on vient, ni où l'on va, ni ce qu'on a à faire ici-bas ; quand on ignore ce que signifient et l'homme cl l'espèce, et la création;
quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d'alarmes ? Vivre en paix dans cette ignorance est une chose contradictoire et impossible. Si quelques hommes , à force de distraclion et dïnsouciance , peuvent s'endormir dans une telle situation , c'est une exception qui n'atteint pas les masses: dès que le doute les envahit, elles s'agitent ; elles ne retrouvent la paix que quand il a disparu (i). »
Rien de plus vrai; les peuples veulent une solution à l'énigme de la vie; le christianisme leur en avait donné une telle abondance de lumières, que tous , princes et peuples, savants et ignorants, riches et pauvres, avaient fini par l'accepter. Celte solution , après avoir dompté les esprits , non sans une furieuse résistance et une grande effusion de sang chrétien , avait transformé les mœurs et posé le fondement d'un ordre social fécond en progrès de tout genre. Mais cette solution, à laquelle l'Europe doit son immense supériorité morale et matérielle sur les nations non chrétiennes , avait le tort impardonnable, aux yeux des enfants de l'orgueil, de populariser la science de la vie, et par là même de soustraire les masses à la domination de deux espèces de despotes: les despotes de lii pensée et les despotes politiques. De la coalition de ces deux classes d'oppresseurs, coalition dont j'ai exposé ailleurs l'origine et les progrès (2) , il est résulté dans les masses un grand affaissement des croyances chrétiennes; et comme ces croyances étaient le fondement de notre édifice social, celui-ci craque de toutes parts, menaçant d'ensevelir sous ses ruines des peuples qui ont perdu leur raison sociale en perdant leur foi religieuse.
C'est à remettre en lumière la solution chrélienne de l'énigme de la vie; c'est à la dégager des subtilités d'une étroite scolastiqlie et des calomnieux travestissements de l'ignorance et de la mauvaise foi, que nous consacrerons ces leçons. Le fruit que j'en attends, mes amis, c'est la convic-
(1) Mélanges philos., du Problème de la destinée humaine^ \t. 481.
(2) StatoLàtrie, ou le Communistne légal.
lion pour vous de cette vérité : Le christianisme est Tunique foyer de toute philosophie historique , religieuse et sociale qui ne soit pas un arrangement de phrases vides et sonores. Arrachant les hommes à la brutale insouciance avec laquelle ils dépensent les jours de leur éducation royale, il les a obligés à rentrer en eux-mêmes, à se rendre raison de leur existence. 11 a créé des peuples de sages et de penseurs , et comment? En apprenant aux esprits les plus vulgaires à résoudre clairement cette question capitale et immensément complexe : Qu'est-ce que la vie ?
Avant de donner la définition chrétienne delà vie, voyons ce que la philosophie humaine a pu nous apprendre sur ce sujet.
De quelques définitions de la vie, et de son origine.
La vie est si peu de notre fait, que nous sommes impuissants à la définir. Nous la sentons, nous ne la comprenons pas.
L'un nous dit: La vie, c'est l'union de l'âme avec le corps. — Comment lesavez-vous? — C'est que, dès que celte union cesse, il y a mort. — Voilà qui est clair : vivre, c'est n'être pas mort. Un autre dira : Vivre, c'est agir : penser, vouloir, parler, travailler, reposer , manger , etc. La vie se compose de ces différentes actions.
La vie est le résultat des fonctions de notre organisme: locomotion, nutrition, reproduction, tels sont les principaux phénomènes qu'elle nous présente, dit le physiologiste matérialiste : ce qui n apprend rien , sinon que notre vie ne diffère pas de celle de l'animal.
La vie est l'exercice de toutes nos facultés ; et comme il y a deux ordres de facultés, il y a deux vies, l'une intellectuelle et l'autre organique, dit le physiologiste spirilualiste. Certes, avec ces belles définitions nous irions vite en besogne.
Au lieu de chercher assez inutilement à pénétrer de* prime abord dans les profondeurs mystérieuses du phénomène de la vie, étudions-en avant tout l'origine.
D'où sortions-nous quand il nous est arrivé d'entrer dans la vie?
Si l'on en croyait certains philosophes de l'antiquité, dont les rêveries ont été renouvelées par deux fameux aventuriers du dernier siècle (i), nous serions tous des hommes d'aulre-
(i) Sainl-Gennain et Caglioslro.
fois, revenus à la vie après avoir perdu dans le tombeau la mémoire du passé. Que pensez-vous de celte opinion, mes amis, et seriez- vous flattés du titre de revenants?
— Nous préférons le rôle d'hommes nouveaux.
— Je ne m'attacherai donc pas à réfuter le système de la transmigration des âmes, et à montrer que, s'il ne nous reste aucun souvenir des anciens temps, cest moins faute de mémoire que faute d'avoir été.
Le néant, voilà notre point de départ, notre premier domicile. Qu'étions-nous tous il y a moins d'un siècle? Ce que sont encore nos arrière-neveux, des êtres purement possibles dont nul œil humain ne pouvait prévoir avec certitude le passage du possible au réel.
C'est une rude vérité sans doute , mais c'est le premier pas dans la science de soi-même. Cependant vous trouverez, dans le monde, des esprits qui vous soutiendront que notre mort est un passage de l'existence au néant , et qui nieront obstinément que notre conception soit un passage du néant à l'existence. Le néant après la mort, voilà qui est sur, selon eux ; mais le néant avant la vie est une absurdité.
— Pourriez-vous nous donner la raison de leur répugnance pour le premier néant, et de leur affection pour le dernier?
— En voici une qui me paraît plausible. Comme il ny a rien dans l'être non existant qui puisse déterminer son existence, et que celle-ci ne peut être que l'œuvre d'un pouvoircapable de créer, c'est-à-dire de faire que ce qui n'est que possible devienne réel, les esprits dont nous parlons comprennent fort bien que le même bras (jui nous aurait aidés à entrer dans la vie pourrait savancer un jour pour nous recevoir au sortir de ce monde, et c'est une politesse dont ils ne veulent pas.
— C'est porter un peu loin la crainte du (Créateur: mais vous, monsieur, ne pécheriez-vous pas par trop d'empressement à invoquer sa puissance? INest-il pas naturel de penser
que les hommes naissent des hommes , comme les plantes naissent des plantes? La préexistence en germe des hommes dans les hommes une fois admise, pour expliquer le fait de notre vie on n'a hesoin que d'une puissance capahle de placer notre germe dans des conditions favorables à son développement. Or, celte puissance pourrait bien être dans ceux qui nous ont donné le jour.
— Très-bien, mes amis: cependant, quelque naturelle que soit votre explication , vous n'avez pas sans doute la prétention de ravir à Dieu le mérite de nous avoir créés et le droit de s'appeler notre Père par excellence.
Supposé , en effet , que tous les hommes nés et à naître , emboîtés , corps et âme, dans le premier homme ou la première femme, aient existé dèslorigine, de la même manière que les individus actuels du règne végétal préexistaient dans le premier individu de leurespèce, il n'en est pas moins évident que, pour expliquer l'existence de la famille humaine, nous avons besoin de deux choses: 1° dun peloton de quelques centaines de milliards de germes humains: 2° d'un couple capable d'en commencer le déroulement. Où prendrez-vous le peloton ? D'où ferez-vous sortir le couple?
— Ne pourrait-on pasdire qu'il y a toujourseu des hommes, et que, s'il est dans la nature des individus de commencer et de finir, le propre de notre espèce est de n'avoir ni commencement ni fin?
— Non , mes amis ^ vous ne pourriez dire cela sans faire sourire quatre classes d'hommes naturellement fort sérieux : les logiciens, les mathématiciens, les historiens, les géologues.
Les logiciens vous diraient que l'espèce, si on la sépare des individus, est une abstraction créée par notre esprit. En effet, les individus humains ôtés, où trouver Thomme en général, l'espèce humaine? Dire qu'il est dans la nature des hommes d'avoir un commencement et une fin, mais que leur espèce est de tout point éternelle , c'est donc une absurdité.
Les mathématiciens se moqueraient de cetle chaîne soi-
LEÇOX DEUXIEME. %S
disant infinie d'hommes, chaîne dont les derniers anneaux se dérouleraient chaque jour sous nos yeux dans les registres de naissance, mais dont les premiers ne pourraient se concevoir : car concevoir un premier anneau, ce serait poser une borne et anéantir l'idée de l'infini qui exclut toute limite. Ces messieurs vous demanderaient encore le secret du merveilleux calcul par lequel, ajoutant i à i , 2 à 2, 4 à 4. vous arrivez à former une somme réellement infinie qui ne souffre ni une unité de plus ni une unité de moins.
Les historiens et les érudits voudraient savoir qui vous êtes et d'où vous sortez pour braver ainsi les convictions et les traditions conformes de tous les peuples, et la masse des données historiques qui toutes supposent l'existence de premiers hommes , et à une époque peu différente de celle qu'assigne la chronologie chrétienne.
Enfin, les géologues vous écraseraient sous le poids de leurs couches terrestres , essentiellement ennemies de l'éternilé de notre espèce.
— Eh, qu'est-ce que la géologie peut nous apprendre sur ce sujet, elle qui ne fait que d'entrer dans la société des sciences ?
— Elle est bien jeune en effet, mais l'observation lui a déjà fourni des faits décisifs pour la question qui nous occupe. En descendant dans les entrailles du globe pour en étudier l'histoire, elle y a recueilli des données suivantes :
i^ Les révolutions qui ont amené la terre à létatoù elle se trouve depuis six ou sept mille ans supposent, il est vrai, un grand nombre de siècles; mais la série de ces révolutions, loin d'être infinie, s'annonce au contraire comme très-bornée.
1^ L'existence de l'homme sur la terre avant la période actuelle est au moins fort improbable. En fouillant les décombres du monde antérieur, on ne découvre rien qui accuse la présence de nos semblables. Parmi tant de squelettes d'animaux parfaitement conservés, nul vestige du travail de l'homme, nul débris de son organisation. D'ailleurs ,
il serait difficile de concilier son existence avec celle de monstres dont les dépouilles attestent le grand nombre, et font présumer la puissance et le naturel féroce.
3° Si Ton descend plus bas, on arrive à la matière inorganique , et à une époque où nul animal n'existait , tant les élaborations du globe dans ces temps reculés excluaient les conditions de la vie animale (i).
Vous le voyez donc , mes amis, il faut admettre un premier homme, une première femme; et comme il est impossible de leur trouver un autre père que l'être créateur, tout ce que nous gagnerions à faire préexister le genre humain dans Adam ou sa compagne, ce serait de décharger Dieu du soin de nous créer un à un, et de le réduire au rôle de père immédiat des premiers humains et de grand-père de tous les autres.
Toutefois, pour arriver à Dieu et saisir la main créatrice sur le fait, il n'est pas nécessaire de remonter si haut. Nous trouvons dans notre propre individu deux êtres en qui l'action divine est, pour ainsi dire, flagrante : notre âme et notre corps. Jetons un coup d'œil sur l'une et sur l'autre, commençant par le corps, qui se prête mieux à l'observation.
(i) M. Cuvier, Discours sur les révoliiiions du globe.
Du principe formateur et vivificateur du corps humain.
Qu'est-ce que le corps humain? C'est un petit monde, c'est l'univers en miniature, répondaient, avec raison, les anciens philosophes (i).
Galien, témoin des merveilles que notre organisation offre à l'œil nu, était saisi d'une inexprimable admiration à la pensée de l'auteur d'un tel chef-d'œuvre, et il terminait une de ses leçons d'anatomie par ces paroles : « Aujourd'hui j'ai offert à l'Éternel un sacrifice plus agréable que le sang des boucs et des taureaux. » Qu'eùt-il pensé si, armé de nos instruments d'optique, il eut découvert dans le plus petit rouage de ce prodigieux mécanisme un appareil tout aussi savamment combiné que celui de l'ensemble?
La première chose indispensable à la formation d'un corps humain , c'est l'assemblage des quinze à seize tissus divers que l'analomie y découvre. Pour se faire une idée de ce travail, il me suffira de rappeler ce que j'ai établi ailleurs, par des calculs, que la production du moins compliqué de ces tissus, soit du système osseux, qui ne se compose que de deux cent quarante-deux ou deux cent quarante-quatre pièces, suppose près de cent mille combinaisons (2). En n'admettant que le même nombre de combinaisons pour les antres quatorze ou quinze systèmes, ce qui est rester de beaucoup au-dessous de la réalité, nous aurions déjà quinze cent mille preuves d'intelligence dans l'auteur de notre organisation. Cependant le scalpel le plus délicat, la loupe la plus péné-
(1) MicrocostnoSf Aristot., Physic, lib. ii.
(2) Solution de grands problèmes, 1. 1, eh. ix
tranle, sont loin de saisir le fond de notre organisme. Demandez au savant anatomiste qui, par de patientes et fécondes études sur le système nerveux, nous a révélé les innombrables attenlions du Créateur dans la construction du cerveau (i), ce trône où notre âme donne audience aux sens, ses ministres, et leur intime ses ordres : demandez-lui, dis-je, si les admirables secrets qu'il a surpris ne lui en font pas pressentir une infinité d'autres encore inconnus.
On peut donc, sans crainte d'exagérer, élever au double, soit à trois millions, le nombre des rapports qui entrent dans la formation du corps humain.
Adressons-nous maintenant au plus habile calculateur de l'Europe, et prions-le de nous dire le nombre des fausses combinaisons dans lesquelles l'auteur de notre organisation eût pu tomber, si, impuissant à embrasser d'un coup d'œil ces trois millions de rapports, il eût été réduit à tâtonner dans un tel ouvrage. Il nous répondra que ce nombre dépasse tout calcul, et que notre corps serait encore à faire si le hasard avait dû s'en mêler.
Que penser donc, mes amis, de l'ouvrier qui, au lieu d'un seul corps humain , en jette chaque année plus de trente millions dans le monde, et sans malfaçons remarquables?
— Il faut bien lui reconnaître une certaine capacité.
— Oui, certes, et nous n'avons encore parlé que d'un corps sans vie. Or, il serait bien possible que lanimation de ce cadavre et son entretien exigeassent autant de capacité que sa formation.
La vie physique, considérée dans ses effets matériels, est une perpétuelle rénovation du corps, une déperdition et une acquisition incessantes de molécules. Ce travail de réparation, très-sensible dans le cœur, dans les voies digestives et l'appareil respiratoire, s'exécute dans toute l'étendue du
(i) Traité complet de l'anatomie^ de la physiologie et de la pathologie du système nerveux cérébro-spinal, par M. le docteur Foville, médecin en chef de la maison de Charenton.
corps. Depuis les parties les plus molles jusqu'aux substances dures qui forment le squelette et arment les extrémités des pieds et des mains, depuis la fibre la plus intime jusqu'aux filaments soyeux qui couvrent notre tète, tout vit, tout se meut, tout se renouvelle.
Et observez que ces milliards de mouvements ne sont point l'effet dune force aveun;le, mais que tous s'opèrent dans un ordre déterminé et conspirent au même but. la conservation du corps. C'est, pour ainsi dire, une innombrable armée dont les individus forment, par leur accord, un seul tout. Laissez-y entrer le hasard , vous n'avez plus qu'une cohue, l'armée est détruite. Le corps, en effet, ne souffre que de la division de ses parties, et la division consommée, c'est la mort (i).
Quel est donc l'incomparable général qui a tiré, on ne sait d'où, cette immense armée de molécules humaines, et qui les fait manœuvrer avec un si admirable accord durant soixante à quatre-vingts ans?
Ici-bas il n'y a que trois personnes qui puissent , avec quelque apparence de raison , se faire honneur de notre existence : les deux êtres chéris et vénérés que nous appelons les auteurs de nos jours, et nous-mêmes.
Croyez-vous, mes amis, que nous puissions attribuer à nos parents notre organisation et sa conservation jusqu'à l'époque où ils ont pu se reposer sur nous du soin de notre existence?
— Qu'ils y soient pour quelque chose, c'est indubitable ; mais peut-être y aurait-il quelque difficulté à leur attribuer le tout.
— Oui, une petite difficulté. L'acte qui a déterminé notre vie physique exigeant, ainsi que nous l'avons vu, au moins trois millions d'intentions simultanées, il est probable que si nos pères et mères eussent été seuls chargés de la besogne,
(i) Morty mors, vient du grec moroSj division ; et malcklie, morbus, dérive de moros biaSj division de forces.
il se serait glissé dans Tœuvre quelques milliards d'errata, pour la correction desquels quelques millions de siècles eussent été indispensables.
Exécuteur aveugle d'une merveille qui défie les investigations des plus hautes intelligences, qu'est-ce que l'homme fait de plus que l'animal sans raison dans la reproduction de lui-même? Son unique avantage sur ce dernier, n'est-ce pas de pouvoir remonter à lauteur du prodige, et dire comme la mère des Machabées : « Regardez le ciel, mes enfants; là est votre véritable père. J'ignore comment vous vous êtes trouvés dans mon sein; ce n'est pas moi qui vous ai donné l'esprit et la vie, ni gui ai assemblé tous vos membres {i).
Le rôle d agents subalternes étant le seul que l'on puisse accorder à nos parents dans le phénomène de notre vie, il reste à examiner si cette merveille est de notre fait.
— Quant à l'acte qai nous a fait passer de l'état de germe sans vie à l'état de fœtus animé, il va sans dire qu'il ne nous appartient pas, puisqu'il faut être avant d'agir. Mais, une fois en possession de la vie par le bienfait de Dieu et de nos parents, nous ne voyons pas pourquoi cette vie ne serait pas notre affaire.
— C'est donc vous, mes amis, qui vivez, c'est-à-dire qui dirigez si dextrement les milliards de mouvements qui manifestent et entretiennent chez vous la vie. C'est vous qui poussez votre sang aux extrémités par des millions de ca^ naux la plupart invisibles, et qui le ramenez au cœur par une infinité d'autres canaux , sans qu'il vous arrive jamais de vous tromper en prenant une artère pour une veine, une veine pour une artère. Quelques-uns d'entre vous ont pu ignorer jusqu'ici ce flux et reflux incessant du fluide vital (le monde savant l'a bien ignoré jusqu'à Harvey, mort vers le milieu du dix-septième siècle ) ; mais cela ne les a pas empêchés d'exécuter cette manœuvre avec une précision admirable.
(i) Machah.y liv. ii. vu.
Vous croyez peut-être que le sommeil est un état qui ne se distingue de la mort que par la respiration , et que , si notre esprit veut travailler alors , il nest capable que de rêver des folies; détrompez-vous. Vous faites en dormant, pour le moins aussi bien que dans l'état de veille, une chose qui exige une prodigieuse attention. Ces aliments que vous avez pris quelques minutes avant le sommeil, vous les faites passer par plusieurs laboratoires où ils subissent une étonnante transformation. Vous les divisez ensuite en une infinité de molécules que vous expédiez à chacune des milliards de libres dont se compose votre organisme ; et vous veillez à ce que chaque fibre s'unisse la nouvelle molécule en remplacement de celle qui, ayant fini son service, doit s'échapper par la respiration, par la transpiration, ou telle autre voie.
— Il se pourrait bien que ce beau travail ne fût pas tout de notre fait, et que, si nous y avons une part, ce ne soit pas la plus forte.
— Oui certes , ce ne sont pas là de ces choses que Ton puisse faire à l'aveugle et en dormant. On ne s'éloignerait pas de la vérité en disant que notre rôle dans le merveilleux tissu de notre vie est celui de l'enfant de six ans qui, en tournant la manivelle d'une machine, produit de superbes étoffes. S'il venait à s'enfler de son savoir-faire, il suffirait d'ôter à la machine un de ses rouages pour lui prouver qu'il n'est qu'un instrument aveugle dans l'admirable résultat dû à l'intelligence du mécanicien.
De même, qu'un rouage de notre organisme vienne à se détraquer , nous voilà convaincus d'ignorance dans l'art de vivre. On appelle un disciple d'Hippocrale; mais, réunît-il aux lumières d'une profonde théorie l'expérience d'une pratique séculaire, il sera souvent réduit à talonner. S'il veut trop faire l'entendu, il pourra justifier le mol du malin qui définissait la médecine : « L'art de mettre des remèdes peu connus dans un corps encore moins connu. »
Que conclure de tout cela ? Que notre corps n'est ni de nous ni à nous ; que c'est une maison d'emprunt, bâtie, entretenue par une main étrangère, et que, au lieu d'y vivre de notre fonds, nous y vivons du bienfait d'autrui.
Voyons maintenant s'il n'en serait point de même de notre âme et de la plupart de ses opérations.
— Avant tout, il serait bon de savoir si nous avons une âme réellement distincte du corps, ou si les facultés qui nous élèvent au-dessus de l'animal sans raison ne sont que le résultat d'une organisation plus parfaite. Vous nignorez pas, monsieur, que ce dernier sentiment, très-répandu même en hauts lieux dans le dernier siècle, compte encore aujourd'hui, sinon de nobles, du moins de nombreux partisans.
— Oui, mes amis, je sais cela, et j'y trouve une preuve manifeste de ce que je voulais établir, savoir : que notre âme aussi ne s'appartient pas, et qu'elle n'existe que par le bienfait d'autrui. En effet, si elle se possédait parfaitement, elle aurait une pleine et distincte connaissance d'elle-même, et dès lors il lui serait impossible de mettre en doute son attribut essentiel, sa spiritualité. Au reste , le doute n'est sérieux et sincère que dans les esprits ignorants et sans réflexion. Nous allons voir qu'il ne résiste pas à l'examen.
LEÇON QCATRIEME. 33
Spiritualité du moi humain.
Pour discerner en nous lesprilde Tanimal, l'être qui pense de l'être qui digère, il n'est besoin ni de grands efforts de tête ni de longs entreliens avec les métaphysiciens sur la nature des esprits ou avec les physiciens sur les propriétés des corps. Il suffit de se recueillir un instant et d'examiner 1 être mystérieux qui gouverne nos facultés et s'appelleye ou moi.
Mon moi est-il mon corps ou une partie de mon corps? S'il ne se distinguait pas de mon corps, il serait, comme celui-ci, divisible , sujet à croître et à décroître, asservi aux lois de l'ordre matériel, et incapable de franchir la limite de mes sens. Or, la conscience me dit que mon moi est absolument un, indivisible, toujours le même depuis quarante ans, bien qu'il n'y ail pas dans mon organisation une molécule qui ne se soit plusieurs fois renouvelée. L'expérience des amputés prouve qu'on pourrait m'ôler la moitié de mes membres sans la moindre diminution de moi.
Vingt fois par jour il arrive au moi de laisser là mon corps et d'aller vagabonder à la distance de deux ou trois cents lieues dans une de nos capitales. Hien de plus réel que cette absence. Que mon domestique entre alors chez moi, il n'y trouve qu'un sourd et muet, et si je ne me hâte de revenir pour lui faire répéter ce qu'il a dit ici pendant que j'étais làbas, il se retirera en disant : Monsieur n'y est pas!
Mais s'il faut que mon corps me suive au loin pour une affaire urgente qui exige sa présence, c'est alors surtout que la distinction devient palpable entre mon esprit, non soumis à l'espace, et mon corps, obligé d'en mesurer à pas lents les
plus petites divisions. Désolé de ces retardements qui peuvent tout perdre, je presse mon lourd compagnon, je le gourmande : je suis en même temps sur la route avec lui, pour l'aiguillonner, et au terme du voyage pour suivre et déjouer les menées de ma partie adverse. Sauf le sentiment que j'ai des souffrances du pauvre diable, il n'y aurait pas moins de différence entre moi et lui qu'entre le cavalier qui s'impatiente et le cheval dont il ensanglante les flancs.
J'ai donc la conscience que l'être exprimé par le moi n'est pas mon corps. Il n'est pas davantage une partie de mon corps.
Le moi n'a rien de local. Mon cerveau, mon cœur, mon estomac sont à moi, en partie du moins; mais ils ne sont pas moi. Je dis qu'ils sont en partie à moi , attendu que leurs fonctions sont indépendantes de ma volonté et que je peux en ignorer l'existence. Combien vivent et meurent sans savoir qu'ils ont un cerveau, un cœur, un estomac, sans soupçonner le phénomène de la chylifîcatiou et de la circulation sanguine! Mais chacun sait qu'il a la faculté de penser, d'imaginer, de vouloir, et qu'il peut diriger sa pensée , son imagination, sa volonté.
La distinction du moi et de l'organisme total ou partiel est donc un fait constaté pour la conscience. Elle n'est pas moins certaine pour la raison qui confronte les propriétés de l'être pensant et celles de la matière.
C'est une observation aussi ancienne que le monde, et commune aux savants et aux ignorants, que la matière est, i» multiple, composée de parties indéfiniment divisibles ; 2° qu'elle est inerte, passive, sans autre mouvement que celui qu'on lui imprime ; 3° qu'une fois mise en mouvement par un agent extérieur, elle suit fatalement l'impulsion reçue.
L Or, le moi est un, simple, indécomposable. Outre que nous en avons la conscience, il est clair que l'unité est Nécessaire aux opérations du moi.
Les matérialistes, après avoir étudié les appareils de nos
cinq sens, nous disent avec un air de triomphe : Voilà qui explique nos sensations; à quoi bon une àme? Doucement, messieurs ! Voilà bien les cinq ministres qui me transmettent ce qui se passe au dehors; mais moi qui écoule leurs rapports, qui les embrasse sans confusion, qui les discute, les juge, où suis-je? Le monarque de mon intérieur qui dit : Voilà une plante qui m'est recommandée par mes cinq ministres; elle flatte mon œil, mon odorat, mon goût, mon toucher; j'ai aussi ouï dire qu'elle est aussi bienfaisante qu'agréable : je veux donc que mon jardinier la cultive ! ce monarque, dis-je, où votre scalpel le découvre-t-il? La multiplicité existe dans les sensations et les instruments destinés à les transmettre, mais l'unité absolue resplendit dans le principe qui les résume et dit : Je sens ! et qui, après avoir délibéré sur ses sensations, prononce : Je veux !
IL Le moi est actif, il pense, il juge, il raisonne, il veut^ il ordonne; il meut à son gré le tout ou une partie de lorganisme, et cela spontanément.
Les produits de cette activité sont merveilleux et physiquement inexplicables. Il ne tient qu'à moi de former dans ma tête la représentation du globe terrestre et du système solaire, non en miniature, mais avec les distances données par le calcul. Le matérialiste, qui ne voit là qu'une impression cérébrale, pourrait-il bien nous enseigner le secret de transporter sur une toile de quelques centimètres un tableau de quelques milliards de lieues carrées sans le raccourcir? Trouvàt-il dans le cerveau le tissu nécessaire à lïmmcnse calque, il lui resterait à y découvrir la molécule absolument simple qui, embrassant de son regard le prodigieux tableau, pourrait dire : Voilà bien le globe et le système solaire !
— Que la matière soit par elle-même incapable d'un tel travail, et même d'un mouvement spontané quelconque, nul ne le contestera : mais la faculté de se mouvoir et de penser lui est-elle si étrangère et antipathique, qu'elle ne puisse l'acquérir par l'organisation ? La pensée ne serait-elle point
une de ces formes innombrables et merveilleuses que l'art peut lui faire revêtir? Vous savez que de grands philosophes n'y ont vu aucune impossibilité.
— Oui, et c'est une belle preuve du mot de Cicéron , qu'il n'y a pas d'absurdité qui n'ait été patronée par quelque philosophe. Pour répondre, non à votre objection, car il n'y en a pas , mais à votre question , permettez-moi de vous en adresser une. Croyez-vous que, dans la matière, la forme puisse jamais anéantir le fond?
— INon, sans doute ; la forme n'étant qu'une manière d'être du fond, l'anéantissement de celui-ci impliquerait l'anéantissement de la forme.
— Très-bien ! Quelle que soit donc la forme que revête la matière, elle ne cessera jamais d'être ce qu'elle est au fond, ce qu'elle est par essence, savoir : étendue, divisible en une infinité d'atomes juxtaposés les uns aux autres, mais distincts entre eux et dont l'un n'est pas l'autre. Unissez ces atomes encore plus artislement qu'ils ne le sont dans le cerveau, vous aurez une agrégation, une unité fictive, non l'unité réelle qui apparaît dans la conscience du moi et dans toutes les opérations de l'être pensant. Donnerez-vous cette conscience du moi à chaque atome ? Voilà des millions de moi distincts. L'accorderez-vousà l'ensemble des atomes? Vous fractionnez cette conscience absolument une en millionièmes, à moins que vous n'admettiez un atome-roi qui, résumant en lui tous les autres, puisse dire, à la manière des rois absolus : « Ce peuple d'atomes, c'est moi ! » Mais cet atome vraiment simple, et cependant gros de millions de parties, serait un 'de ces mystères qui ne peuvent trouver place que dans le credo du matérialisme.
Il ne faut pas, mes amis, que le mot organisation nous impose. Que signifie-t-il ? Une disposition des parties d'un corps, propre à en faire un organe, soit un instrument qui serve aune opération quelconque de Tordre matériel. Quelque habile que soit cette disposition, il est impossible qu'elle
donne à l'instrument une propriété étrangère aux parties, puisque l'instrument ne sera jamais que les parties disposées dans un certain ordre. La coordination des parties n'a d'autre but ni d'autre effet que de mettre à la disposition de celui qui se servira de l'instrument la somme totale des propriétés individuelles de chacune des parties. Donnons un exemple.
Confiez des matières sonores à une main habile ; en arrangeant ces matières, elle vous fera un orgue propre à produire des sons variés et savants, mais à la condition d'être touché par un artiste. Le facteur développera dans le tout ce qu'il trouvera dans les parties, la sonorité, et non la spontanéité des sons, qui ne s'y trouve pas. L'organisation aura fait d'une matière brute un instrument de musique; jamais elle ne vous donnera un instrument-musicien.
De même, supposons que le corps humain soit composé des cinquante-sept ou cinquante- huit éléments connus. Quelles que soient les combinaisons auxquelles vous soumettiez ces substances élémentaires, elles ne pourront jamais donner à lensemble ce qui est étranger à chacune, laclivilé, surtout l'activité libre, intelligente. Vous pourrez obtenir un organisme qui servira, comme l'orgue, aux mouvements les plus savamment combinés, mais qui de lui-même ne pourra ni les produire ni les combiner.
Jugez-vous maintenant, mes amis, que l'activité et l'intelligence du moi ne peuvent résulter d'une agrégation quelconque de molécules inertes et inintelligentes?
— Oui: et nous connnençons à comprendre que le meilleur moyen de faire entrer Tesprit et la pensée dans une tête, c'est d'y loger un être spirituel, une âme.
— Oui , toute pensée est inexplicable par la matière: et Tabsurdilé du matérialisme éclate surtout dans les idées abstraites et les idées religieuses et morales.
Si celait le corps qui pensât, dirai-je au matérialiste, et si la pensée n'était qu'une modification cérébrale produite
â8 LA SCIENCE DE LA VIE.
par la sensation, il est clair que nous ne penserions que des corps, que nous ne connaîtrions que des individus, et que nous serions éternellement privés des idées générales d'humanité, de matière, de genre, d'espèce, d'individualité, et autres notions abstraites, sans lesquelles cependant il n'y a ni raison ni raisonnement possibles. Comment, en effet, ces idées affecteraient-elles notre cerveau, puisque, n'ayant aucune réalité au dehors, elles ne peuvent iippressionner nos organes? Qui ne voit dans l'abstraction le travail d'un être simple spiritualisant la matière et l'idéalisant pour l'élever jusqu'à lui et la faire entrer dans la sublime sphère où il réside?
Outre les êtres abstraits, qui ne sont que des vues de l'esprit, notre pensée découvre en dehors d'elle-même et audessus de la région des sens une réalité nécessaire, éternelle, infinie , créatrice et coordonnatrice de toutes les réalités inférieures. De cet Être des êtres elle voit rayonner les lumières de la raison et de la conscience, les notions de vérité, de justice, d'ordre et de bonté, d'après lesquelles tous les hommes jugent leurs pensées, leurs affections et leurs œuvres.
La matière, des molécules de chair et de sang, sont-elles capables de percevoir de telles choses?
— Les matérialistes vous diront que ce sont là des rêves, des abstractions.
— Soit, leur dirai-je; mais où l'esprit humain a-t-il trouvé les éléments de ces rêves, de ces abstractions? Auriez-vous jamais vu, touché, même en rêve, le néant? Essayez donc de l'abstraire, de le généraliser. Quelle est la sensation qui a révélé à votre matière pensante l'idée de l'Être immatériel ? Comment s'y est-on pris pour abstraire, soit extraire l'infini du fini? Indiquez l'objet matériel, l'animal, le végétal ou le minéral qui, soumis au travail de l'abstraction et dépouillé de ses propriétés particulières, a donné l'idée générale de la justice, de la vérité. Expliquez la joie
que le rêve de la justice produit dans le cœur soi-disant vertueux, et le remords qui déchire le cœur soi-disanl coupable, surtout quand l'aclion est matériellement la même, comme dans le soldat qui tue pour sauver sa pairie, et dans l'assassin qui tue pour faire de Tor.
En attendant que le cerveau de nos matérialistes ait sécrété une réponse à ces questions, je pense, mes amis, que vous continuerez de croire, avec le genre humain, aux réalités de l'ordre invisible, et par conséquent à l'immatérialité de l'être qui s'élève jusqu'à ces réalités et se passionne pour elles. En effet, l'homme ne se passionne bien que pour ce qui échappe à ses sens. Obsédé de l'idée d'une perfection qu'il ne rencontre nulle part dans les choses humaines, il aspire incessamment à la réaliser. Dieu le veut! la raison, la justice, l'ordre, le bonheur, l'avenir de l'humanité l'exigent ! Voilà le cri qui préside aux révolutions. Ce cri, qui entraine les masses à sacrifier ce qui est à ce qui n'est pas, ne change en rien les habitudes des bêtes, bien qu'il impressionne aussi leur cerveau. Pour elles, c'est du bruit; pour nous, c'est une idée.
m. Enfin, les actes propres du moi sont non-seulement spontanés, mais libres. Je dis les actes propres du moi, car pour ceux dans lesquels l'organisme intervient, il en est que je peux vouloir fortement, mais sans résultat, comme suivre un cheval à la course, m'envoler dans les airs : preuve évidente que mon organisme est bien peu à moi, loin d'être moi. Au contraire, je pense, j'imagine, je veux ce qui me plaît, aussi longtemps qu'il me plaît. Il ne faut qu'un bras robuste pour contraindre mon corps, mais nulle puissance au monde ne peut faire violence à ma volonté.
Parmi mes volontés, il y en a de contraires aux instincts du corps, comme de le faire souffrir, de le crucifier par les pratiques de la pénitence. — C'est une folie, dit le matérialiste. — Soit; mais elle n'a pas son siège dans le corps. Montrez-moi parmi les animaux des jeûneurs, des styliles.
Enfin. la dureté du moi envers l'organisme pcul aller jusqu'à en résoudre froidement la destruction, soit par un dévouement sublime à la loi morale, soit par un lâche désir d'échapper à la souffrance. Le martyr, qui choisit la mort; le suicide surtout, qui, au lieu de la subir, se la donne, sont, pour le matérialiste qui veut réfléchir, non un mystère, maisune absurdité. C'est l'organisme réagissant sur lui-même, plus fort que lui-même.
Que pensez-vous, mes amis, de ces faits psychologiques et physiologiques que j'ai pris au hasard entre mille autres? Vous ont-ils fait sentir l'incommensurable distance qui sépare votre moi de votre corps?
— Oui, monsieur, et il ne nous reste plus qu'à vous demander l'explication de deux faits objectés par les matérialistes : 1° Texercice des facultés intellectuelles est toujours subordonné à l'état de l'organisme, à peu près nul dans la première enfance et dans l'extrême vieillesse; 2*^ même dans la vigueur de l'âge, il suffit d'une légère lésion ou perturbation organique pour suspendre ou troubler cet exercice. Ce dernier fait a paru décisif au plus célèbre matérialiste du siècle, w Dès que je sus par la chirurgie, dit M. Broussais, que du pus accumulé à la surface du cerveau détruisait nos facultés, et que l'évacuation de ce pus leur permettait de reparaître, je ne fus plus maitre de les concevoir autrement que comme des actes d un cerveau vivant (i).
— Je vous remercie, mes amis, «de m'avoir remis en mémoire le plus décisif argument du matérialisme. Et d'abord, que pensez-vous de ces facultés détruites et qui renaissent? Voilà bien les matérialistes : leur œil, leurs instruments sont la mesure de l'être ; ce qui échappe à leur loupe est pur néant. Qu'une couche de pus recouvre un organe et en suspende l'exercice, le voilà détruit. Qu'un chirurgien, en évacuant le pus, rétablisse le jeu de cet organe, il l'a ressuscité.
(0 Développement de mon opinion et expression de ma foi, dans la Notice historique sur M. Broussais, publiée par M. de Montègre.
Les créalionschiriirgicalessont,poureux, indubitables; mais une création divine qu'ils n'ont pas vue, c'est une absurdité.
Quant au mérite logique du raisonnement de Brouss|iis, je ne peux mieux vous le faire apprécier qu'en lui opposant un raisonnement identique. « A la bataille de... un brave officier de ma connaissance, franchissant un marais pour joindre plus vite l'ennemi, demeura embourbé avec plusieurs des siens, et arriva, comme les poltrons, trop lard. Dès que je sus que la boue accumulée autour de ses jambes délruisail son courage, et que pour le lui rendre il suffisait de dégager ses jambes^ je ne fus plus maître de concevoir la valeur et l'intrépidité que comyne des actes de jambes libres et dégagées. »
J'arrive maintenant au fond de la difficulté, et voici ma réponse : autant il est impossible aux matérialistes d'expliquer par une cause matérielle ou mécanique les phénomènes psychologique set même physiologiques, autant i! est aisé aux spiritualistcs de donner une raison plausible de l'influence exercée par l'organisme sur les opérations mentales. Il ne faut pour cela que supposer une chose qui a la valeur d'un fait, savoir, que notre corps n'est pas un simple instrument qu'il soit facultatif à notre âme d'employer ou de ne pas employer, de prendre ou de laisser, comme fait l'artisan de ses outils. C'est un organisme qui lui a élé étroitement uni, qu'elle doit incessamment animer, soigner et considérer comme partie intégrante de son être. Or, celte union, pour être durable, suppose une réciprocité de services, et le besoin, pour l'âme, du concours des organes, pas seulement pour se mettre en rapport avec le monde extérieur, mais aussi pour penser cl réfléchir. Planant dans le monde intelligible et y goûtant les douceurs de la pensée, quelle attention notre intelligence donnerait-elle au corps, si la fatigue du cerveau et les tintements d'oreilles ne lui rappelaient que Ihomme n'est pas un pur esprit (i) ?
(i) On peul s'en faire une idée par ce qui s'observe dans les hommes trop adonnés au travail de la pensée. Leur dégoût des affaires matérielles va jus- I. 5
De la nécessité du concours de l'organisme pour l'exercice des facultés spirituelles, il suit que cet exercice, du moins dans ce qu'il a de sensible (i), doit se proportionner à l'état des organes, être imperceptible dans la première enfance, faible dans l'extrême caducité, et éprouver une interruption ou un dérangement dès que l'organe est empêché ou vicié. Conclure, de ces vicissitudes imposées à l'esprit par son union avec l'organisme, que l'esprit et l'organisme sont chose identique, c'est raisonner aussi juste que celui qui, à la vue d'un grand peintre réduit à l'inaction par un tremblement nerveux, dirait : Il est évident que le génie de la peinture n'est pas autre chose qu'une main exempte de maladie, et que tout homme dont la main ne tremble pas est un Raphaël qui peut nous donner une Transfiguration ou V Incendie de Borgo.
Maintenant que nous avons détruit la plus spécieuse objection du matérialisme, rien n'empêche, ce semble, de reprendre la discussion au point où nous l'avons laissée à la fin de la leçon précédente.
qu'àPhorreur ; leur gaucherie à les traiter est sans égale. Quel monde à mourir de faim qu'un monde de penseurs !
(i) Je dis dans ce que cet exercice a de sensible pour la conscience; car je pense, avec la plupart des philosophes, que les facultés de l'amené sont jamais inactives, une faculté spirituelle à l'état de puissance ressemblant fort à une pure possibilité.
LEÇON CISQCIÉME. «
Quel est le premier principe de notre double vie. — Réponse aux objections.
Je disais, à la fin de la troisième leçon, que notre âme, par l'ignorance où elle est de son essence et de ses opérations, est dûment convaincue de ne pas posséder en elle-même le principe de sa vie. Si nous interrogeons les philosophes qui ont pénétré plus avant dans l'étude de l'âme, depuis Platon jusqu'à nous, nous verrons qu'ils ne s'accordent que sur un point, la spiritualité de l'être pensant.
Quel est le nombre précis de nos facultés intellectuelles? deux? trois? quatre? — Dans quel ordre se produisent-elles, et comment concilier leurs distinction et quasi-opposition avec l'unité du sujet dans lequel elles résident? — Qu'estce que la pensée, la perception ? — Comment l'âme arrivet-elle à la connaissance des objets, soit intelligibles, soit sensibles? Les saisit-elle directement et en eux-mêmes, ou seulement au travers d'un milieu, et quel serait ce milieu? En d'autres termes : Qu'est-ce que nos idées? D'où viennentelles? En quoi diffèrent-elles des sensations? Comment s'associent-elles dans notre mémoire? — Quels sont les rapports de l'âme avec l'organisme? Anime-t-elle celui-ci, ou faut-il reconnaître un principe vital distinct, quoique dépendant, de l'être qui pense? Etc., etc.
Voilà autant de questions qui s'agitent depuis plus de vingt siècles, sans que le choc de tant d'opinions opposées ail fait briller autre chose que notre profonde ignorance du secret de notre double vie intellectuelle et physique. Qu'estce que cela prouve, mes amis?
a LA SCIENCE DE LA VIE.
— Que même notre esprit, le sublime principe du moi, n'est pas de lui, n'est pas à lui, qu'il est, comme le corps où il habite, l'œuvre, la propriété d'un autre.
— Oui certes, et, pour me servir d'une expression de Pascal, « notre raison est bien faible, si elle ne va pas jusque-là. )i
Voyons donc quel est cet autre, ce non-nous qui, après nous avoir doués de la vie, opère encore actuellement dans notre être une infinité de choses dont nous ignorons la nature, souvent même l'existence.
Quand il s'agit de trouver l'incomparable mécanicien qui, unissant un esprit plus grand que l'univers matériel à une poignée de poussière organisée, a dit : Voilà l'homme î nul d'entre vous, mes amis, ne songe à nommer ce je ne sais quoi qu'on appelle le hasard.
S'il est des esprits mal nés qui s'autorisent de prétendus désordres physiques pour attribuer au hasard la création et le gouvernement du monde, vous pouvez être sûrs qu'ils ne sont pas de bonne foi. En voudriez-vous la preuve ? Que l'un d'eux, au sortir d'une conversation où il se sera évertué à nous dire que la machine du monde n'a rien qui surpasse le savoir-faire du hasard, trouve, en rentrant chez lui, une porcelaine brisée ; croyez- vous qu'il s'en prenne au hasard ? Et son domestique serait-il reçu à rejeter le fait sur le soi-disant auteur de toutes choses? Ce hasard qu'il juge incapable de briser une porcelaine, est-ce sincèrement qu'il peut lui faire honneur de l'arrangement et du gouvernement du monde ?
— Non, sans doute; le hasard n'est que le Dieu des sots ou des menteurs. C'est un mol destiné à couvrir notre ignorance des causes. Mais il est un autre agent moins indigne de disputer à Dieu l'honneur de nous donner et conserver la vie : c'est la nature, mère de tant de merveilles étalées sous nos y€ux. L'homme a-t-il rien, dans son organisation et même dans ses facultés supérieures, qui soit au-dessus de la puissance et de la sagesse qui animent et fécondent l'univers?
Est-il autre chose qu'une plante sensitive douée de locomotion; un animal qui. avec l'intelligence de l'éléphant, a obtenu de la mère commune un organe vocal plus propre à l'articulation que le gosier du perroquet?
— La nature ! voilà donc le grand thaumaturge que vous prétendez substituer à Dieu. Vous n'ignorez pas sans doute que vous réchauffez là une bien vieille thèse; le seul moyen d'être neuf serait de la prouver.
Pour que nous ne soyons pas dupes d'un mot vide de sens, expliquez d'abord ce que vous entendez par nature, Voudriez-vous parler d'une nature spirituelle, intelligente et sage, capable de concevoir et d'exécuter uneinflnité de choses qui dépassent la portée humaine? Ce serait là Dieu, dont vous ne feriez que changer le nom.
Parlez-vous de la nature matérielle, soit de la matière? Vous savez qu'elle comprend trois classes d'êtres : les animaux, les végétaux, les minéraux. Laquelle de ces trois classes a Thonneur de posséder l'ordonnateur de l'homme et du monde ? Puisqu'il est évident que nous ne pouvons prétendre nous-mêmes à celte sublime fonction, indiquez-nous notre père et le père de toutes les existences. Est-ce un des nombreux individus qui peuplent les airs, la terre, les mers, depuis l'aigle jusqu'au moucheron, depuis l'éléphant jusqu'à la chenille, depuis la baleine jusqu'à l'huître? Serions-nous le fruit des profondes combinaisons d'un arbre de haute futaie ou d'un brin de mousse? Serions-nous un produit minéral ? Et alors, est-ce dans la couche végétale diluvienne, ou dans l'un des terrains inférieurs, que vous placerez notre berceau, le foyer de notre vie physique et morale?
Je crois, mes amis, avoir parcouru le cercle des choses renfermées dans le moiiiatvre, et je n'y trouve point le remplaçant de Dieu.
— Ridiculiser, ce n'est pas discuter. Quand on parle de la nature, on entend ses lois, c'est-à-dire ces forces génératrices qui agissent constamment sous nos yeux avec une fé-
condilé et une sagesse que nous admirons, sans pouvoir précisément indiquer le sujet dans lequel elles résident.
— Observez d'abord , mes amis, que la probité dans la discussion exclut le ridicule qu'on jette sur une opinion en la travestissant, et non celui qui jaillit du fond même de cette opinion, dès qu'on lui ôte les oripeaux dont elle se couvre. On ne discute une opinion que pour l'établir ou la réfuter, et le moyen d'obtenir cela, c'est de l'ouvrir, de l'analyser. Si on lui trouve au cœur un axiome, elle est démontrée. Si, au contraire, elle repose sur une erreur dont l'absurdité provoque le rire, c'est un désagrément sans doute pour celui qui l'a choyée ; mais a-t-il le droit de se plaindre ?
Arrivons maintenant aux lois de la nature, autres grands mots avec lesquels on croit tout expliquer sans qu'on se les explique jamais.
Que la nature matérielle soit soumise à des loisconstanles qui font resplendir l'ordre dans l'univers, c'est-à-dire une merveilleuse uni4^é au sein d'une variété immense, c'est chose indubitable ; mais est-ce la matière elle-même qui s'est donné ses lois et qui veille à leur maintien?
Si vous répondez aiïirmalivement, comme font les matérialistes, qui supposent ces lois essentielles à la matière, voici l'unique explication que vous puissiez donner de la formation du monde et de sa sortie du chaos primitif, chaos admis par tous les savants, d'accord en cela avec les traditions de tous les peuples.
Des molécules innombrables de talc, de quartz, de feldspath, etc., après avoir longtemps flotté dans un liquide ou bouillonné dans un foyer, résolurent un jour de se donner une nouvelle manière d'être, el,*s'élant concertées, elles se réunirent en couches régulières, formèrent les premières assises du globe, et se tinrent là, comme elles s'y tiennent encore, dans une parfaite immobilité. Ce que voyant les autres molécules minérales, elles prirent le même parti, et for-
nièrent successivement les diverses couches superposées aux terrains primitifs.
Tout étant prêt pour la végétation , les molécules végétales s'ébranlèrent. Ainsi, des pulviscules farineux, assez adroits pour s'être démêlés des substances minérales, imaginèrent de se former en grain et arrêtèrent de plus que, chaque fois que leur petite société se trouverait entourée d'un peu de terre végétale et encouragée par un rayon de soleil, elle pousserait une tige surmontée d'un épi, et que l'épi, au lieu d'un grain, en renfermerait cinquante.
La terre se trouvant couverte de végétaux, nés tous de l'accord spontané des atomes dont ils se composent, vint le tour des animaux. La formation de ceux-ci n'exige que quatre choses fort simples : i" une délibération de leurs molécules organiques pour se former en organes; 2° une délibération des organes pour se former en appareils; 5*^ une délibération dos appareils pour constituer un animal; 4^ les animaux constitués, encore une délibération d'iceux dans laquelle chaque espèce, devinant avec une admirable sagacité la manière d'agir la plus favorable à sa conservation , se serait obligée à l'observer inviolablement, ce qui expliquerait la constante uniformité que l'on observe dans les mœurs animales.
Parmi ces corps organisés pour la vie animale se rencontrait un organisme plus parfait, lequel ayant attiré à lui, on ne sait comment, un esprit sorti on ne sait d'où, acquit celte prépondérance, cette royauté que l'homme exerce sur les animaux.
Que pensez-vous, mes amis, de cette belle Genèse? Voudriez-vous la substituer à celle que nous a donnée Moïse?
Voilà pourtant quelques-unes des absurdités auxquelles on se condamne , quand on veut admettre des lois de la nature sans législateur, des forces génératrices sans générateur ; quand, témoins des rapports infinis qui relient l'atome à ratonio,'rindividu à l'espèce, l'espèce au genre, le genre à
d'autres genres, etc. , on s'obsline à repousser l'idée d'un être capable d'embrasser tous ces rapports et de les maintenir ! La sublime intelligence qu'on ne veut pas voir au-dessus de nous, on l'accorde forcément à la poussière que nous foulons aux pieds. Pour se délivrer du Dieu qui partout se révèle à la raison et au cœur des peuples, on crée autant de dieux qu'il y a d'êtres.
Que sont les athées , s'il y en a de sincères? Ce sont de stupides idolâtres qui voudraient nous faire retourner au temps où , selon Bossuet , « tout était Dieu , excepté Dieu lui-même. »
Oui, mes amis, il y a un Dieu, et, au lieu de le reléguer dans les hauteurs du ciel, il faut bien reconnaître, avec saint Paul, qu'î7 nest pas loin de chacun de nous, puisqu'il est évident pour la raison et la conscience que c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être (i).
— Nous ne contesterons pas, pour notre compte, la légitimité de cette conséquence, qui d'ailleurs exprime une de ces vérités universelles et premières sur lesquelles le doute n'a jamais paru raisonnable ni aux esprits supérieurs , ni aux masses. Mais nous voudrions une réponse courte et péremptoire à deux objections, dont l'une court encore les rues, et l'autre se fait écouter dans certains salons, grâce à sa tournure philosophique.
Voici la première : Si Dieu existe et lient à être connu et adoré des hommes , pourquoi ne se montre-t-il pas clairement à eux? Un Dieu qui se cache ne doit pas être surpris qu'on révoque en doute son existence ou qu'on respecte l'incognito qu'il lui plaît de garder.
— Voici ce que vous pourriez répondre à ceux qui vous feraient cette objection, qui a couru les académies (2) avant de
(i) Jetés des Ap., ch. xvii, 27, 28.
(2) M. Aimé Martin raconte que, dans la tempête que Bernardin de Saint- Pierre essuya à Tlnslitut, lorsqu'il osa y parler de Dieu, « les uns le persiflaient en lui demandant où il avait vu Dieu, et quelle tigure il avait. » fessai sur la vie de Bernardin de Saint-Pierre.
courir les rues: Quelque ridicule que soit votre demande . que Dieu se rende visible à lœil des mortels, il lui a plu de l'exaucer. Dieu a réellement apparu aux hommes, et il a habité au milieu de nous, plein de grâce et de vérité (i).
11 y aurait déraison à nier l'existence de Jésus-Christ; il n'y en aurait pas moins à nier sa divinité, constatée par son propre témoignage et ses œuvres, par sa doctrine, par sa vie, par sa mort, par la croyance du monde chrétien, par sa religion, qui, depuis dix-huit siècles, domine le monde en dépit de toutes les puissances du monde.
11 est vrai que dans THomme-Dieu la divinité ne se manifesta que par les œuvres ; mais, avec nos moyens actuels de connaître, ce mode de manifestation est le seul possible. Vous dites, vous : Montrez-moi Dieu , et j'y croirai ! Je vous dis, moi , et tout homme un peu réfléchi vous dira : Ne me le montrez pas, car il me serait impossible d'y croire ! En effet, qu'est-ce que notre œil peut voir et notre main toucher? De la matière, de la terre, de la chair , du sang , etc. Or, dans ces choses , comme dans toutes celles qui tombent sous nos sens, il n'y a rien qui puisse être Dieu, c'est-à-dire FLtre des êtres, capable de concevoir, de produire, de conserver l'ordre du monde, les merveilles de mon organisation et de mon àme.
Comment voudriez-vous voir Dieu, le plus grand des esprits , quand votre esprit ne se voit pas lui-même , n'a jamais vu le moindre des esprits ! Avez-vous vu de vos yeux le génie de Napoléon, deChateaubriand? Non. Vous y croyez cependant; et pourquoi? Farce que , pendant que vos yeux parcourent leurs œuvres, voire raison y découvre le cachet d'un esprit émincnl. Eh bien, voilà pourquoi tous les hommes n'ont cessé de croire en Dieu , bien que nul n'ait vu son essence. Savants et ignorants ne peuvent contempler l'ensemble de la création ou le moindre de ses détails , sans que
(0 Saint .lean, cli. i, M.
5d LA SCIENCE DE LA VIE.
leur raison y voie Tocuvre permanente d'un génie incomparable.
Ce n'est pas l'œil du corps qui peut saisir l'esprit , mais la raison , qui est la faculté de voir ce que les sens ne voient pas. Si, au lieu de mettre en doute l'existence de Dieu, parce qu'il ne tombe ni sous l'œil ni sous la main, on demande seulement pourquoi l'essence divine ne se révèle pas clairement ici-bas à notre esprit , c'est une autre question qui se résout en celle-ci : Pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'homme fût libre de faire le mal? Nous y répondrons ailleurs.
Youdriez-vous maintenant , mes amis , m'ex poser l'autre objection ?
— La voici, et ce sont vos preuves de l'existence de Dieu qui la provoquent. En effet, ces preuves reposent toutes sur le principe de la causalité. Or, vous n'ignorez pas que ce principe a été rejeté par de grands philosophes , pour deux raisons : i^ ce n'est pas une petite affaire que de trouver ici-bas des effets inexplicables par les causes naturelles ; 2° alors même que ces effets existeraient , leur rapport avec l'Être infini serait insaisissable à l'esprit borné de l'homme.
— Je sais cela, mes amis, et je sais de plus que ces grands philosophes eussent traité d'imbécile.ou de fou renforcé quiconque leur eût nié le rapport de cause et d'effet qu'il y a, je ne dis pas entre une excellente statue et un habile statuaire, mais entre un mètre de muret un maçon. Soutenir que des pierres se sont superposées les unes aux autres , et qu'elles ont engagé la chaux, le sable et l'eau à se combiner pour venir cimenter leur union , quelle absurdité ! eussentils dit. Le petit nombre de combinaisons nécessaires pour construire trois pieds de mur leur donnait la preuve d'un ouvrier intelligent; mais le nombre infini de combinaisons profondes que l'ordre général de la nature offre à nos regards ne pouvait, selon eux, élever notre esprit jusqu'à Dieu.
Croyez-le bien, mes amis, ces grands esprits n'étaient que de tristes enfants , à qui la crainte de rencontrer Dieu trou-
LEÇON CINQUIÈAIE. 51
blait la cervelle. Au lieu d imiter leur ridicule frayeur , approchons avec conflance et amour du Père des lumières (\). L'infinité de son être, loin d'être un obstacle à la connaissance que nous désirons en acquérir , la facilite et la rend même inévitable. L'homme le plus haut placé reste inconnu à la plupart de ses semblables, parce que son action est toujours très-bornée ; mais qui peut ignorer l'Être infini dont l'intelligente et constante action se révèle partout au dedans et au dehors de rhomme?
Toutefois, il y a un lieu où Dieu se manifeste moins : c'est le cœur du méchant. Aussi est-ce là que l'athée se retranche pour le nier. Uinsensé a dit dans son cœur. Il n'y a point de Dieu (2).
(0 Saint Jacques, Ép., ch. 11, 17.
(2) Ps. XIII, 1.
52 LA SCIENCn: DE LA TIE.
Idée de Dieu telle qu'elle se révèle dans la créalioQ.— De l'idée panthéiste.
L'idée divine étant le centre lumineux d'où rayonne toute vérité, donnons-lui quelque développement.
Qu'est-ce que Dieu? Seul il pouvait bien se définir; et il s'est défini : Je suis celui qui est (i) ! c'est-à-dire l'être proprement dit, parfait, absolu.
De 1 idée de l'être nécessaire , exploitée par la méditation, nous pourrions voir successivement jaillir toutes les perfections, comme autant de rayons de l'auréole divine. Mais le travail de réflexion que cela exige étant pénible, et la plupart des esprits traitant de chimères les rigoureuses déductions d'une haute métaphysique, au lieu d'étudier Dieu dans son idée, étudions-le de nouveau dans ses œuvres, où il s'est plu à réverbérer son invisible essence (2).
Puisque le monde est plein d'êtres qui n'ont pas toujours été et qui n'ont pu se donner les perfections dont ils jouissent, il faut donc reconnaître dans leur générateur une existence éternelle, une perfection sans limite.
Admettre une époque où, Dieu n'étant pas, rien n'eût été, ce serait rendre toute existence impossible, et substituer à l'être éternel un néant éternel. Qu'un être en produise un autre par voie de création ou de génération , c'est un fait mystérieux sans doute, mais qui n'implique aucune contradiction. Au contraire, qu'un être se crée lui-même et agisse avant d'être, c'est une absurdité.
11 y en a qui trouvent étrange l'idée d'un être sans com-
{i) Exo(L,ch, i\i,\4.
(2) Ép. aux Roni.j ch. i, 20.
mencemenl , sans fin. Ils s'abusent : nous, qui ne sommes que des transfuges du néant, nous avons l'habitude de nous croire éternels ; la réflexion seule peut nous en corriger. Eh bien, ce que nous sommes par illusion et en désir, Dieu l'est en réalité et par nature.
Illimité dans son existence, TÊtre divin Test encore dans ses perfections. Source unique de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, la perfection qui lui manquerait serait irréalisable, inimaginable,
INous ne sommes tous que des demi-êtres, des enclaves du néant, limités, coudoyés par une foule d'êtres étrangers, qui nous rappellent incessamment la petitesse de notre moi. Dieu dit : Je suis, et tout ce qui n'est pas moi est de moi, par moi et pour moi.
Son unité brille à chaque page , à chaque lettre du livre de la création. Depuis la monade et linsecle jusqu'au grand tout, l'univers est, comme le signifie le mot , un efl'ort vers l'unité (l). C'est visiblement la conception d'une seule intelligence, exécutée par un pouvoir unique. L'antagonisme qui s'y manifeste, surtout dans Tordre moral, s'explique, ainsi que nous le verrons plus tard, sans qu'il soit besoin de scinder la monarchie divine et d'en livrer les lambeaux aux deux principes ennemis rêvés par la philosophie ancienne.
Tout porte l'empreinte de la sagesse, du pouvoir et de la bonté infinie du grand monarque. Suivez, le télescope en main, les globes immenses qui peuplent l'espace ^ descendez ensuite, à l'aide du microscope, dans les mondes infiniment petits qui échappent à la faiblesse de notre œil : nulle part vous ne trouverez la Providence en défaut. Elle resplendit dans lorganisalion et les mouvements de Tanimalcule qui habile la corolle d'une fleur, aussi biin que dans les magnifiques évolutions de l armée céleste. Toute en tout, elle ne
(i) Univers, vtrs un.
se montre jamais plus grande que dans les petites choses.
On parle de désordres, de monstres, etc. Outre que notre ignorance en grossit le nombre, et qu'il n'est aucun de ces prétendus monstres qui ne fît le plus grand honneur à rhomme qui le produirait, que sont ces défectuosités dans le merveilleux tableau de la nature, sinon des ombres propres à en relever la beauté? Nos idées de l'ordre et du beau sont si faibles, que nous avons besoin de leur contraire pour en sentir le charme, de même que la maladie nous fait apprécier la santé. Si, au milieu de tant de trésors semés par la bonté divine , il existe des maux physiques , nous verrons plus tard qu'ils sont entrés dans le monde avec le mal moral, dont ils sont encore plus le remède que le châtiment.
Quelle idée la création ne nous donne-t-elle pas de la magnificence et de la beauté du Créateur! Le dégoût et lennui qui nous assiègent au milieu des féeries de lart humain sont inconnus au contemplateur de la nature. La moindre plante, par exemple un fraisier, nourrira plus son admiration que tous les musées des capitales de lEurope. Les merveilles végétales et animales que sa loupe y découvrira l'occuperont durant des mois : avec des instruments moins imparfaits, le charme de la curiosité pourrait enchaîner une vie d'homme à l'étude de ce petit monde (i).
Quelque blasés que nous soyons par l'habitude et l'ignorance, il y a des aspects, des points de vue dans la nature, qui enlèvent l'esprit le plus froid et le jettent dans une sorte d'extase. Qu'éprouverions-nous donc à la vue de ILtre dont la création entière n'est qu'une idée ! Si de pales rayons de l'éternelle beauté, reflétés sur des visages humains, produisent autour d'eux une ivresse d'amour si profonde, souvent si furieuse, qu'en serait-il du soleil qui les darde !
Ceux qui voudraient voir Dieu ici-bas ne savent pas ce qu'ils demandent. Notre constitution présente se fondrait au
(0 Voy. Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nalure, Élude l^.
foyer de la beauté infinie. C'est ce que Dieu disait à Moïse : JSul homme ne peut me voir et vivre {\),
Ce qu'il importe surtout d'observer, c'est que le Dieu, qui apparaît dans la création est un Dieu souverainement libre, maître de lui-même et de son action, ne faisant que ce qu il veut et de la Fuanière qu'il veut, donnant assez de perfection à son œuvre pour la juger digne de son amour et ne rien baïr de ce qui est sorti de ses mains (2).
Ce Dieu n'a donc rien de commun avec le Dieu rêvé par les panthéistes, monstre idiot qui s'ignore lui-même, incessamment occupé à épeler son moi qui toujours lui écbappe; espèce de Saturne qui dévore ses enfantements successifs, et, plus dégoûtant que l'antique Saturne, revomit éternellement ce qu'il a dévoré.
— A propos de ce panthéisme, dont on parle beaucoup et que nous connaissons peu, voudriez-vous bien nous dire en quoi il consiste ?
— On appelle panthéisme (formé de deux mots grecs dont le sens est : Tout Dieu) le système de ceux qui ne veulent pas d'autre divinité que l'universalité des êtres.
Partis de ce principe très-vrai, qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir qu'un seul être nécessaire, éternel, et ne concevant pas comment cet être a pu faire exister d'autres êtres sans les tirer de sa pro[)re substance, les panthéistes ne voient dans les créatures passées et présentes qu'une grande variété de formes successivement ou simultanément revêtues par l'essence divine.
Si vous leur demandez la raison de tous ces travestissements, parmi lesquels il y en a de drôles, ce semble, et assez peu divins, tels que l'escargot, la taupe, le coq d'Inde, etc. , ils vous répondront que Dieu a besoin de passer par celle filière pour arriver à la parfaite compréhension de lui-même.
(1) Exode, clj. xxxiii, 10.
(2) u Vous aimez loulcs les choses qui sont, el vous ne haïssez aucun de vos ouvrages. » Sagesse, ch. xi, 25.
Comme il n'a, de toute éternité, qu'un sentiment confus des trésors de vie enfouis dans la profondeur de son être, et qu'il est fort désireux de savoir ce qu'il est et ce qu'il vaut, que doit-il faire ? 11 doit produire au dehors, faire jaillir de son sein les diverses manières d'être qui y sont en puissance, afin de les contempler à son aise, et de s'arrêter ensuite à celle de ces formes qui l'objectivera le mieux et lui donnera l'expression complète de son moi.
A l'exemple de l'écrivain jetant sur le papier une idée qui l'obsède, et ne cessant d'en relire et corriger l'expression jusqu'à ce qu'il ait trouvé le mot le plus capable de la bien formuler, le dieu des panthéistes cherche à s'exprimer, à se formuler de mille manières : là, sous la forme resplendissante des astres répandus dans l'espace, ici, sous les dehors plus modestes d'un champignon ou d'un mulot. Si le soleil continue d'éclairer le monde, si le mulot continue de désoler nos champs, c'est que, voyez-vous, le Dieu-Tout n'a point encore pris de parti depuis six mille ans qu'il est à se demander : Serai-je soleil ? Serai-je mulot ? Dès que, grâce à la loi du progrès et à l'idée d'une forme meilleure, il sera désentêté de ces deux manières d'être, soleil et mulot iront au garde-meuble rejoindre les milliards d'êtres qui y gisent maintenant comme des vêtements usés.
Bon nombre de panthéistes appuient ces belles théories sur des faits. Si vous voulez descendre avec eux dans les entrailles du globe, ils vous y montreront la vieille défroque de leur dieu, soit le résultat de ses efforts successifs dans la recherche de son moi.
Quelle pauvreté dans ses premières études ! Que voyonsnous, en effet ? des masses de pierres bêtement superposées les unes aux autres sans aucun vestige de matière organique. Ce sont visiblement les jeux du Dieu-Tout encore au maillot. Le pauvre diable ne se concevait pas alors autrement que comme pierre, et il faut bien qu'il se soit plu sous cet accoutrement, puisque les pierres prédominent dans la masse du globe.
Viennent ensuite des végétaux, des coquillages dune belle variété de formes ; puis, la série d'animaux aquatiques, terrestres, aériens, décrits par Cuvier, et dans lesquels vous admirerez le progrès du Dieu-Tout dans le choix de ses formes.
Enfin, l'ordre actuel nous le montre arrivé à Tâge de raison dans riîomme, sa métamorphose la plus heureuse, son expression la plus haute; ce qui ne l'empêche pas de se pavaner encore sous le plumage dubulor et l'aile membraneuse de la chauve-souris.
Voici donc la Genèse et l'Apocalypse que le panthéisme propose de substituer à la Genèse et à l'Apocalypse des chrétiens : ce Au commencement Dieu était pierre, rien que pierre; ensuite, sans cesser d'être pierre, il devint coquillage, fougère, poisson, reptile terrestre, mammifère, oiseau. Maintenant il o t encore tout cela, et de plus bipède intelligent. Que sera-til dans l'avenir ? Il l'ignore aussi bien que nous, car il n'est pas autre que nous. »
— Que dans le nombre des panthéistes il se soit rencontré une cervelle assez malade pour débiter de telles extravagances, nous le voulons bien ; mais que tel soit le symbole de l'école panthéiste, qui compte de grands noms, c'est incroyable, c'est impossible.
— Quand vous connaîtrez mieux l'histoire de la philosophie rationaliste, vous saurez, mes amis, que le mot impossible, en matière d'erreur, n'est ni grec, ni latin, ni européen, ni asiatique, et qu'il n'y a plus rien d'incroyable pour les grands esprits qui refusent de croire ce que l'univers chrétien a cru.
Au reste, méditez un peu le principe fondamental du panthéisme : tout est Dieu, Dieu est tout! et vous verrez qu'il n'est pas possible à l'esprit humain d'englober plus d'absurdités en moins de mots.
Voud riez-vous savoir où les panthéistes ont puise leur révoltante notion de l'être divin ? Ce n'est pas certes dans le
sens commun, qui repousse comme extravagante l'idée d'un Dieu privé de cette personnalité et de celte liberté dont chacun de nous a la conscience ; ce n'est pas davantage dans l'étude de la nature, œuvre d'une inénarrable sagesse.
Le panthéisme sort du même fonds que l'athéisme, dont il n'est qu'une métamorphose ; c'est encore dans son cœur que l'insensé a dit : Si je dois reconnaître un Dieu, ce sera un Dieu idiot et aveugle.
tEÇON SEPTIÈME. 59
Du fait de la création et de ses conséquences. — Du but de la vie humaine et de notre impuissance b le bien connaître.
Dieu une fois trouvé, Ténigme des existences est en partie résolue. Nous avons et rinlelligence qui a conçu le plan de l'univers, et le pouvoir sublime qui a réalisé dans le temps ce fœtus de l'éternelle pensée.
Dieu dit, et tout fut fait; il commanda, et les cieux et la terre répondirent : Nous voici ! Telle est la géogonie chrétienne, et Système si grand, si consolant, si sublime, disait J. J. Rousseau, si propre à élever lame et à donner une base à la vertu ; système si frappant, si lumineux, si simple ;; système offrant moins de choses incompréhensibles à l'esprit humain, qu'on n'en trouve d'absurdes dans tous les autres ! »
Nous ne pouvons concevoir la création , disent les panthéistes. — Concevez-vous mieux ce que vous mettez à sa place, une substance moitié esprit, moitié matière, et cependant une ; une substance éternelle, nécessaire, parlant immuable, et pourtant soumise à des révolutions successives, dont la dernière est sous nos yeux, et dont la première ne peut être assignée ni même conçue, attendu que la chaîne de ces révolutions est infinie ?
Concevez-vous bien comment votre Grand-Tout, fatalement asservi à la loi du progrès, et ne sachant ni ce qu'il est ni ce qu'il fait, a cependant produit cet univers, œuvre d'une incomparable sagesse? connucnt il a donné aux hommes un sentiment qu'il n'a pas, le sentiment profond du moi et de la liberté?
L'Être infini, dont la volonté puissante réalise sans effort les choses que sa pensée lui objective comme possibles, plairait-il moins à votre raison que celui que vous lui substituez, c'est-à-dire un être à la fois infini et borné, et qui, désireux de connaître ce que ses vastes flancs recèlent, s'émélise, pour ainsi dire, réagit sur lui-même pour en faire jaillir des masses de matière minérale, végétale, animale?
L'absurdité serait-elle donc l'assaisonnement seul capable de vous faire goûter les mystères?
L'idée de la création, loin d'étonner notre esprit, lui est extrêmement familière. Ne parlons-nous pas chaque jour de nos créations en politique, en poésie, en éloquence, en peinture, en musique, en agriculture? 11 est vrai que nous rie donnons l'être à aucune nouvelle substance, et que notre pouvoir se borne à transformer ce qui est : mais s'il nous est donné de créer des manières d'être, des formes, pourquoi contesterions-nous à Dieu la faculté de créer des êtres, des substances ?
L'homme est donc, dans son âme et dans son corps, l'œuvre, la création de Dieu; création incessante, car il est évident que notre vie est l'effet de la même volonté qui nous a donné l'être. De là l'axiome : La conservation des êtres est leur création continuée. Ce grand fait une fois constaté, ne voyez-vous pas, mes amis, la conséquence morale qui en découle?
— C'est sans doute que nous devons reconnaître un maître, et que, notre vie étant un don divin, nous pourrions en être comptables à celui de qui nous la tenons.
— Oui, et parce que ce fait est le fondement de la loi religieuse. Dieu a voulu qu'il se révélât à tous et à chacun avec une irrésistible évidence, de sorte que l'impie fût inexcusable. Il est impossible, en effet, ainsi que nous l'avons vu, d'arrêter l'œil sur notre organisation sans y reconnaître l'œuvre divine ; impossible de donner quelque attention à ce qui se passe dans notre inlérieur, sans y apercevoir la main qui, après avoir agencé le mécanisme de notre vie intellectuelle
et physique, continue d'en diriger le jeu (i). Il n'y a qu'un moyen d'échapper à la conscience de ce fait, c'est de vivre moulonnièrement, en garde contre toute réflexion.
J'ai dit que ce fait est le fondement de la loi religieuse. La religion, en elTet, est toute dans la profession de ce principe, que nous sommes redevables à Dieu de tout le bien qui est en nous ; et dans la conséquence qui en dérive, que nous devons nous placer sous le gouvernement de Dieu pour développer le bien que nous avons et acquérir celui qui nous manque (2).
Par où Ton peut déjà voir que la religion, loin d'être une invention de l'homme, est le premier et le plus constant aperçu de la raison, 1 inspiration naturelle et instinctive du cœur, et, selon l'énergique expression d'un écrivain sacré, le cri de tous nos os, qui proclament adorable celui qui les a formés et réunis (3).
Nous sommes de Dieu, nous devons donc appartenir à Dieu, voilà le premier bout de notre vie et le premier anneau de la chaîne de nos devoirs. iMais quel est l'autre bout, qui nous donnera la mesure de la chaîne? C'est peu de connaître notre origine, si nous restons dans l'ignorance de notre fin, du terme vers lequel nous devons tendre.
Divinement appelés du néant à l'être, sommes-nous destinés à retomber dans le gouffre du néant, ou à nous en éloigner de plus en plus par un progrès réel dans les roules de la vie? La mort est-elle Textinclion de notre existence, ou en est-elle la transformation? Et dans la dernière hypothèse, cette transformation sera-t-elle l'œuvre exclusive de Dieu, ou devons-nous y concourir?
(1) a C'est vous qui m'avez formé, et vous avez posé votre main sur mol... Vous avez enf^endré mes reins... et l'agencement de mes os vous était connu alors que vous me façonniez en secret, comme un ouvrage de broderie, dans les entrailles d'un cori»» terrestre.» Ps. cxxxviii, 5, 13. 15, sec. hehr.
(2) « Sachez que le vSeigneur est noire Dieu : c'est lui qui nous a fails, et nous ne nous sommes point fails nous-mt^mes : nous sommes donc son peuple, son troupeau, vivant de ses l)ienfaits. •> Ps. xi.ix, ô.
(.1) « Tous mes os diront : Seigneur, qui est semblable à vous?» Ps.xxxivJO.
Questions d'une extrême importance, et qu'il faut nécessairement résoudre pour s'orienter dans la vie. En effet, si notre existence n'est qu'un jeu du Créateur, qui ne mène à rien, elle ne nous engage à rien. Libre à chacun den user à son gré, de prolonger le jeu tant qu'il le trouve agréable, de le quitter dès qu'il devient à charge. Si au contraire la vie présente est une épreuve, un temps donné à l'homme pour se rendre digne d'une vie meilleure et immuable, comme l'a cru jusqu'ici la grande majorité du genre humain, qui ne voit que l'emploi de ce temps devient chose infiniment sérieuse? Tel est le problème dont il nous faut une solution rigoureuse, complète. Or, qui peut nous la donner, cette solution?
— La raison, ce semble. Elle qui démontre assez bien le premier principe de notre vie, ne pourrait-elle pas nous en démontrer le dernier terme? L'un offre-t-il plus de difficulté que l'autre?
— Oui, beaucoup plus. Que nous existions, non par nos propres forces, mais par la puissance d'un être supérieur, c'est là un fait accessible à la raison, au sentiment de chacun, et dont tout esprit un peu réfléchi acquiert bientôt la conviction. Mais que nous devions encore exister dans un millier, un million d'années, c'est un fait à venir, par conséquent mystérieux, qui n'existe pour nous qu'en puissance, et n'est une réalité certaine que pour l'œil divin.
Sans doute, en étudiant de près notre nature spirituelle, nos idées d'ordre et de justice, nos tendances irrésistibles vers le bonheur parfait; en considérant aussi le caractère de Dieu tel qu'il apparaît dans le spectacle de la nature, nous parvenons à prouver l'existence d'une vie future i mais, outre que ces démonstrations n'excluront jamais bien le doute tant que Dieu ne viendra pas en aide à nos raisonnements, comme l'avouent les plus grands esprits de l'antiquité (i),
(i) On counaîl le mol de Cicéron, au sujet des belles preuves de Platon sur
qu'est-ce que la raison peut nous apprendre de clair, de décisif sur la nature de celle vie, sur ses rapports avec la vie présente et les préparatifs qu'elle exige? « Ce sont là de ces choses que nous ne savons pas, disait Platon: c'est pourquoi il faut recourir à Dieu et attendre du ciel un guide, un maître qui nous instruise dans ces matières (i). »
La philosophie actuelle non chrétienne parle comme Platon, à cela près qu'elle n'entend pas qu'on aille inquiéter Dieu pour le prier d'éclaircir la bagatelle de la destinée humaine.
(c Que sera cette vie (future)? demandent les auteurs du Manuel de philosophie à l'usage des collèges. Aura-t-elle ou non un terme? Problèmes, ou plutôt mystères pleins d'attrait pour notre curiosité, et peut-être impénétrables à notre faible raison ! 11 est cependant un ordre sérieux et élevé de considérations qui peuvent autoriser l'homme à croire que la Providence n'a voulu mettre aucunes bornes à son développement moral. » Et après avoir cité un passage deM. Jouffroy sur Timpossibililé pour l'homme de satisfaire ses tendances dans le monde actuel, ils concluent ainsi : « Rien de borné, rien de fini ne sulïit au cœur et à lesprit de Thomme ; rien ne pourrait épuiser ses désirs, que la possession même de l'infini; et comme il est et sera toujours infiniment éloigné de ce terme inaccessible, tout porte à croire que la Providence a voulu l'en rapprocher sans cesse dans une série de perfectionnements sans fin (2). »
Que pensez-vous de cette solution, mes amis? La croyezvous bien propre à fixer la pensée et les allures de l'homme?
rimmortalité de Tâine. « Je ne sais comment il se fait que je sois convaincu pendant que je lis, et que ma conviction s'évanouisse dès que je pose le livre pour réMi'chir ù rimmorlalilê des esprits. •> Tusculanes, liv. i, cli. xi. Il avoue «[u'il n'avait rien de mieux à opposer au doute que la croyance universelle et le témoignajïe de Panliquité, ch. xii. xvi.
(i) Dv la République, liv.iv.
(2) Manuel lie philosophie à l'usage des colli'ges, par MM. Jacques. Jules Sim )n et Saisset; Théodicée, p. 477. 4«0.
— Non certes, et l'élève de philosophie qui, après une telle déclaration, ne prendrait pas congé de ses professeurs, se montrerait leur égal en frivolité. Qu'est-ce qu'une philosophie qui se déclare impuissante à nous procurer la plus indispensable des connaissances, ou plutôt la seule indispensable, celle de notre destinée? Sur une question grave rhomme n'a que faire de considérations qui peuvent l'autoriser à croire : il lui faut des convictions capables de lui faire braver les obstacles qui peuvent entraver sa marche.
— Oui; et j'ajouterai que cette solution est un grossier outrage au bon sens philosophique, à la Providence et à la morale.
Et d'abord, il est évident que notre désir de linfmi implique dans notre âme l'existence de l'idée et de Tamour de l'infini. Mais cette idée et cet amour que sont-ils, sinon une possession commencée de l'infini? Dire que cette possession ne peut pas s'accroître jusqu'à combler la mesure de nos désirs, c'est pure déraison.
Ensuite, quelle idée ces messieurs se font-ils d'une Providence qui, en nous rendant inaccessible le bien infini dont /a possession pourrait seule épuiser nos désirs, nous condamne tous à l'enfer, soit à l'éternelle privation d'un bien souverain nement désiré et désirable ?
Enfin, quelle consolante perspective pour le vice dans celte série de perfectionnements sans fin ! Que nos passions mauvaises nous promènent ici-bas de turpitudesen turpitudes, peu importe : n'aurons-nous pas l'éternité pour reprendre notre éducation (ij? Éducation, au reste, parfaitement inutile, puisqu'elle ne pourra jamais nous élever jusqu'au terme de nos désirs !
La philosophie humaine se reconnaissant incapable deré-
(i) Il est bon d'avertir les élèves de M. E. Saisset de ne pas trop se fier à la parole du maître ; car, si tout le porte à croire que l'homme a l'éternité pour se perfectionner, il est à peu près seul de son avis, /om/ jusqu'ici a^ant porté l'univers chrétien, et même païen {moins les rêveurs métempsycosistes), à croire que l'éducation de l'homme finit avec la vie présente.
soudre la question de notre avenir, mystère, selon elle, à peu près impénétrable à notre faible raison , c'est le cas, mes amis, de suivre l'avis de Platon, et de demander à Dieu. le débrouillement de ce mystère.
Quoi de plus simple? La même raison qui nous dit que Dieu seul nous a faits, ne dit-elle pas que seul il peut nous apprendre pourquoi il nous a faits et quelle part il veut que nous prenions dans l'accomplissement de notre destinée?
La nécessité et l'existence d'une révélation divine , voilà donc le sujet des leçons suivantes.
Nécessité individuelle et sociale de la révélation, et d'une révélation commune, faite à la société et traditionnelle.
— La révélation ! C est nous mener bien vite au surnaturel. Une fois que la raison éternelle aura parlé, la raison humaine devra se taire, et au lieu d'aperçus philosophiques que nous cherchions, nous aurons à nous incliner devant la théologie.
— Si je vous parais aller trop vite, c'est peut-être, mes amis, que vous rétrogradez. Expliquons-nous.
Qu'entendez-voms par le surnaturel? N'est-ce pas ce qui , dépassant la limite de nos facultés , est par là même le fait d'un Être supérieur à l'homme (i) ? S'il en est ainsi , le surnaturel, le divin nous est apparu du moment que, fixant nos regards sur l'organisation et la vie de l'homme , nous avons dii dire : Le doigt de Dieu est là !
A le bien prendre, qu'est-ce que l'ordre naturel, sinon un tissu de faits surnaturels et divins? Il est vrai que nous appelons ceux-ci naturels , ordinaires , parce que l'habitude de les voir fait que nous n'y trouvons rien d'étrange, tandis que nous appelons surnaturels et miraculeux les phénomènes qui nous étonnent autant par leur rareté que par leur dérogation à l'ordre ordinaire; mais, en réalité, la production des uns et des autres n'ofTre-t-elle pas les mêmes impossibilités à l'homme, les mêmes facilités à Dieu ? Après tout ce que nous avons dit, vous croiricz-vous plus capables de produire de vous-mêmes un homme que de le ressusciter ? L'organisation
(i) Je préviens le lecteur que je ne prends pas ici le mot surnaturel dans la rigueur du sens Ihéologique.
et l'animation d'un corps qui n'est pas sont-elles mieux le fait de deux ignorants réunis par un aveugle instinct, que la réanimation d'un mort n'est le fait du thaumaturge qui dit à un cadavre: Reviens à la vie! Celui-ci du moins peut vous prédire le résultat du pouvoir qu'il exerce, et dire à desorphelins: Je vais vous rendre votre père; mais nos deux soi-disant générateurs savent-ils bien quel sera le fruit de leur union? Il est évident que les pères, autant que les thaumaturges, sont les instruments du grand maître de la vie, restituant celle-ci avec la même facilité qu'il la donne. Donc, pas d'autre moyen d'échapper au surnaturel que de s'enfoncer dans lignorance de soi-même, de la nature, et de renoncer à la connaissance de tout ce qui n'est pas du fait de l'homme. Notre raison ne pourrait-elle se sauver que sous l'égide de l'idiotisme?
— Telle n'est point notre pensée. Nous admettons sans difficulté le surnaturel , le divin que notre raison découvre dans les innombrables merveilles dont l'homme n'est que le spectateur ou l'instrument aveugle. Nous prenons en pitié, et l'athée qui ne voit dans la nature que l'œuvre du hasard, et le panthéiste qui y trouve le thème imparfait d'un dieu à la cervelle si dure que l'éternité n'a pas suffi à ses études. Le surnaturel qui nous trouve incrédules est celui qui ne nous arrive que par ouï-dire. Pourvoir l'action de Dieu, nous navonsqu'à nous pencher sur une fleur; pour la sentir, nous n'avons qu'à suivre les pulsations de nos artères : mais nous avons beau prêter l'oreille , sa parole ne nous arrive pas.
— Je pourrais d'abord vous répondre que toute parole qui arrive à votre intelligence est une preuve que Dieu a parlé au moins une fois aux hommes, ou qu'il leur a communiqué la parole ; car il est assez bien prouvé que nul homme n'apporte en naissant le langage. Si Ton a contesté à l'illustre de Bonald la rigoureuse vérité de ce principe, que l'homme ne pense pas sans la parole, tous , à peu d'exceptions près , reconnaissent que l'homme ne peut pas , sans le
secours de la parole, travailler sur sa pensée, réfléchir ; d'où il suit que l'homme a reçu du ciel le langage , à moins qu'il ne l'ait créé sans réflexion , ce qui serait merveilleux. Toutefois je n'insiste pas sur cette réponse, voulant écarter de ces leçons tout ce qui , pour obtenir créance, exigerait de longs développements.
Je me bornerai donc à vous demander si de ce que Dieu n'a pas encore daigné vous adresser un mot, il vous est permis de conclure qu'il est sans parole, et que le mutisme est un de ses attributs?
— Non , sans doute. Quel homme de bon sens refusera jamais déparier à celui de qui nous la tenons? Si Dieu ne nous parle pas, c'est qu'il a de bonnes raisons d'en agir ainsi. La distance infinie de sa grandeur à notre petitesse n'explique-t-elle pas son silence?
— Il se pourrait bien que votre idée de la grandeur de Dieu se ressentit un peu de la petitesse de notre esprit. En quoi consiste la dignité de Dieu? En ceci, que, possédant la plénitude de l'être, il n'avait nul besoin de créer. Avant le fiât créateur, comme depuis , il pouvait dire : Je suis celui qui est, le moi parfait, absolu; que je réalise les non-moi qui n'existent dans ma pensée qu'à l'état d'êtres possibles , ou que je les y laisse , ma gloire et mon bonheur resteront les mêmes.
Mais la création une fois opérée, il y a eu obligation pour Dieu de pourvoir à la conservation et au bon gouvernement de la grande famille des êtres. Sa sagesse n'en ayant créé aucun sans lui assigner une fin , il est de sa providence de les diriger tous vers leur destination.
De là cette infinité de soins auxquels nous voyons que la majesté divine ne craint pas de s'abaisser. La mère la plus tendre, la plus vigilante, a-t-elle pour son fils unique les attentions de Dieu pour le couvain de l'abeille , pour l'éducation d'une fleur? Réunissez les plus habiles artistes et artisans, ils ne pourront donner aux rois, selon le mot de
l'Evangile, une parure comparable à celle de Therbe des champs.
Nul être organisé , excepté Ihomme , ne sachant ce qu'il fait, ne pouvant changer sa manitîre défaire, le merveilleux instinct que nous admirons dans les animaux ne peut être que l'action de la sagesse divine dirigeant sans relâche les mouvements de la créature intelligente vers sa fin. Or, cette Providence, qui apprend à l'abeille l'art de préparer la cire et le miel, et invile le poussin à se réfugier sous l'aile de sa mère la première fois qu'il aperçoit l'aigle, croyez-vous, mes amis, qu'elle forlignât en révélant aux hommes ce qu'ils ont à faire? Elle gouverne admirablement les animaux et les plantes; nous n'apercevons aucun être qui ne soit à sa place, qui ne fonctionne avec une grande justesse : serions-nous les seuls qu elle laissât sans direction et dans l'incertitude de notre destinée?
— L'homme a recula raison, le sentiment; qu'il les consulte , qu'il ne néglige rien pour éclairer la première par la réflexion, pour épurer l'autre par la vertu ; et au lieu de savoir seulement ce qu'il doit faire, il le sentira.
— Mais cette raison , qui nous dit assez clairement que nous sommes lœuvre de Dieu , est impuissante à nous dire les desseins de Dieu sur celte œuvre. Nous aurons beau la consulter, l'inviter à réfléchir, en appeler au sentiment, lun et l'autre nous répondront: Nous ne pouvons vous révéler la pensée intime de vos semblables; comment pourrions-nous vous dire la pensée du Créateur? La raison et le sentiment sont, depuis quelques milliers d'années, à la recherche du mot de l'énigme ; qu'ont-ils trouvé? Kien, sinon que l'énigme est humainement indéchiiïrable.
— Eh bien ! adressons-nous avec confiance à l'auteur de notre raison, et n'allons pas demander à nos semblables ce qu'ils ignorent aussi bien que nous.
— Vous admettez donc, mes amis, la possibilité d'une révélation divine faite à chaque individu pour suppléer à la
faiblesse de la raison. Ce qui vous choque, c'est une révélalion générale une fois faite à quelques hommes au profit de tous. Voyons donc laquelle de ces deux révélations est plus convenable à lidée que nous avons de la sagesse de Dieu et de la nature de l'homme.
En refusant de croire à la révélation divine tant que vous ne l'aurez pas recueillie de la bouche de Dieu , savez-vous ce que vous faites, mes amis? Vous imitez lathée qui , pour croire à l'essence divine, attend qu'on la lui montre. Dieu vous prenant au mot, il est probable que sa première parole vous ôterait la force d'écouter les autres, et que, défaillants de terreur, comme les Hébreux au pied du Sinaï, vous réclameriez la bienfaisante intervention d'un truchement (i).
Quoique l'œil mesure sans peine les distances qui séparent les hommes dans l'échelle sociale, il y a cependant parmi eux des paroles qui tombent d'assez haut pour faire évanouir ceux à qui elles s'adressent. Figurez-vous donc l'effet d'une parole du Très-Haut sur l'homme que l'innocence et l'amour n'auraient pas élevé à la hauteur convenable pour la recevoir sans en être terrassé.
— Croyez-vous donc , monsieur, que Dieu ne puisse pas adresser la parole à un homme quel qu'il soit, sans mettre en péril sa vie ou sa raison ?
— Je ne le crois pas , s'il s'agit de l'ordre absolu ; mais si Dieu veut se conformer à l'ordre qu'il a établi et ne pas multiplier ce surnaturel que vous aimez peu, voici, ce semble, quel devrait être son mode de communication avec nous.
Notre constitution morale actuelle ne nous permettant pas de voir l'essence divine, ni par conséquent de saisir la vérité dans sa source première, il faut que Dieu, pour signaler sa présence, frappe nos sens, et les frappe si fort, que nous ne puissions mettre en doute si c'est lui qui nous parle et si nous ne sommes point les dupes de l'illusion ou d'un
(i) Exode, ch. xx, 19.
LEÇON HUITIÈME. Tl
mauvais génie. De plus, notre cœur est tellement inconstant, indocile, que, pour n'être pas obligé à nous sermonner chaque jour, Dieu devrait donner à ses révélations un appareil propre à nous laisser une salutaire impression de terreur. C'est la raison que Moïse donnait aux Hébreux de l'effrayant spectacle auquel ils venaient d assister. « JNe craignez point, car Dieu est venu pour vous éprouver, et afin que sa crainte soit devant vous, et que vous ne péchiez plus (i). » Cependant, peu de jours après, ce peuple dansait autour du Veau d'or.
Toutefois, mes amis, je veux que Dieu vous parle de manière à vous convaincre sans vous terrifier : pensez- vous que celte révélation spéciale sera aussi efficace pour votre réforme morale qu une révélation commune faite au genre humain ?
— Nous pensons qu'elle le serait beaucoup plus.
— Vous me permettrez de vous prouver qu'elle le serait probablement beaucoup moins.
Dès que Dieu aurait cessé de vous parler, quelle garantie auriez-vous du fait de la révélation et du sens de la parole divine ? Pas d'autre que votre mémoire et voire jugement. Si forts que soient ces garants, ils auraient affaire à partie encore plus forte, je veux dire vos passions. Ces terribles dialecticiennes, rïienacées par le colloque divin, commenceraient par mettre en doute sa réalité. Elles vous font bien rejeter la révélation chrétienne et dire : Tous les chrétiens sont dupes ! Pourquoi ne vous suggéreraient-elles pas ce doute si raisonnable : peut-être moi aussi suis-je dans l'illusion ?
Supposons votre conviction inébranlable sur le fait d'une communication divine ; comment en retrouver le vrai sens au milieu des mille commentaires que vos démons familiers en feraient ? 11 faudrait une nouvelle révélation pour éclair-
(i) Exode, th. xx, 20.
cir la première, et la seconde aurait bientôt besoin d être confirmée et complétée par une troisième, et ainsi de suite. Jugezen par un fait.
L'Évangile est indubitablement, pour les vrais catholiques , la pure parole de Dieu ; parole confiée non à la mémoire faillible d'un individu, mais gravée dans un livre gardé par des millions de mains ; parole dont le sens est déterminé par une autorité que tous tiennent pour infaillible, et qui ne cesse de protester par l'enseignement public contre les fausses interprétations que l'on en peut faire. Cependant y a-t-il beaucoup de catholiques, même parmi les plus éclairés, qui, dans l'application des préceptes évangéliques à leur vie, ne soient sujets à une foule d'illusions? Croire que des passions et des préjugés assez forts pour lutter contre une révélation qui a changé la face du monde, s'évanouiraient devant une révélation à huis clos, ce serait bien peu connaître le cœur humain.
Insuffisantes pour l'éducation de l'individu, à moins qu'elles ne devinssent habituelles, les révélations particulières s'accorderaient mal avec les desseins de Dieu sur les enfants des hommes.
Si notre sort éternel est un profond mystère que Dieu seul peut bien débrouiller, il n'en est pas de même de notre destinée temporelle. Il est visible que les hommes sont faits pour vivre en société, et qu'en établissant entre tous les peuples le lien d'une véritable fraternité, on détruirait la plupart des maux qui les désolent, 'on accroîtrait indéfiniment leur bien-élre.
Or, le moyen d'unir entre eux les hommes, qui sont esprit et corps, c'est de les relier par les principes de leur double vie, par le lien de la pensée, par le lien du sang.
Otez aux esprits un fonds commun de vérités morales dont ils soient obligés de se nourrir ; ils s'éparpilleront dans les mille voies de l'erreur, sous la conduite des passions ; et quand ils seront ivres de folies, ils se querelleront, s'enver-
ronl une grêle d'arguments, de sophismes, de sarcasmes, d'injures, et le lien du sang ne fera pas obstacle à leur fureur. Vous savez l'histoire.
Otez la communauté du sang; au lieu de se traiter en frères, à peine les hommes consentiront-ils à se tenir pour semblables. Pour peu que les influences climatériques bronzent ou cuivrent leur teint, développent ou réduisent leur taille, ils se diviseront d'abord en races, puis en espèces, peut-être même en genres. N'est-ce pas ce que faisaient les soi-disant philosophes du dernier siècle, grands prôneurs et destructeurs de l'humanité ?
Pour combattre ces tendances égoïstes et donner de la convergence aux cœurs, c'était peu que les hommes s'engendrassent les uns les autres et qu'ils eussent, dans leur descendance d'un seul couple, la preuve irréfragable de leur fraternité. A celte communauté de vie physique il était essentiel de joindre la communauté de vie morale, soit l'unité de religion.
l.es hommes , en effet , se touchent mille fois plus par l'esprit que par le corps, et les chocs qui ébranlent les familles et les États naissent presque tous du conflit des idées. Le lien du sang ne pourra retenir sous le même toit quatre frères imbus de quatre religions, tandis que les mêmes convictions religieuses feront quatre frères, et même un seul homme, d'un Européen, d'un Chinois, d'un Africain, d'un Américain.
Il est donc fort naturel de penser que, pour apparenter les esprits comme il a apparenté les corps. Dieu aura adopté le même mode de propagation pour la vie spirituelle que pour la vie animale, et qu'il aura confié aux chefs du genre humain le dépôt de la vérité religieuse, afin que, descendant de bouche en bouche, elle unît la pensée des enfants à la pensée des pères et fit de tous les esprits une seule famille.
Voyons maintenant si celte théorie assez rationnelle, ce me seml>le, ne trouverait pas une éclatante confirmation
dans les faits , et si le même Dieu qui se sert des hommes pour nous engendrer selon la chair et nous fournir le pain qui sustente le corps, n'aurait point jugé à propos d'employer aussi des hommes pour nous engendrer selon l'esprit et nous offrir la parole de vérité qui fait grandir les âmes.
LEÇOS NEUVIÈME. 75
Universalité de la foi aux religions révélées. — S'il penl y en avoir plusieurs. — Moyens de démêler la vraie.
Vous ne l'ignorez pas, mes amis, il n'y a qu'une voix dans l'univers pour proclamer le fait d'une révélation divine, et d'une révélation faite à un ou à quelques hommes , au proflt de tout un peuple ou de l'universalité des peuples. Pas de nation civilisée qui n'ait eu ses livres divins, pas de peuplade sauvage qui n'ait ses traditions sacrées, ses prêtres ou voyants en commerce avec le dieu qu'elle adore.
— C'est précisément parce que l'univers foisonne en révélations, que celles-ci nous trouvent incrédules. Vous ne voulez pas sans doute que nous les tenions toutes pour vraies, comme font ceux qui disent : La vérité inflnie a des aspects assez divers pour qu'elle puisse se révéler réellement à tous sans paraître la même à tous. Au lieu d établir dans l'ordre religieux celte froide uniformité qui plaît tant à l'esprit étroit et mesquinement symétrique des hommes, pourquoi Dieu n'aurait-il pas créé autant de religions qu'il y a de climats et de familles ? La création matérielle le montre assez ennemi de la monotonie pour qu'il soit permis de croire qu'il aime la variété des cultes et des croyances, ou que du moins il s'en offense aussi peu que de la diversité des formes politiques et des costumes.
C'est là un système qui compte, comme vous le savez, de nombreux partisans ; mais ce n'est qu'un système : son seul mérite est d'être conciliant et très-propre à faire vivre en paix les hommes.
— Non, mes amis, je ne lui reconnaîtrai jamais ce mérite, pour deux raisons.
Et d'abord, pour que ce beau système pût apaiser les différends religieux , il faudrait le faire accepter aux parties, c'est-à-dire à l'univers : or, il suppose une si grande ignorance de Dieu et des religions humaines, qu'il sera constamment honni et des esprits éclairés et du sens commun des masses. Je dis que ce système suppose une grande ignorance de Dieu. — A supposer même que, au lieu de contrariétés, il n'y eût que des variétés dans les croyances religieuses. des divers peuples, on ne ferait croire à aucun homme sensé que Dieu aurait pu dire, sur le même sujet, A aux Égyptiens, B aux Chaldéens, C aux Perses, D aux Chinois, F aux Indous, G aux Grecs, etc., etc., de sorte que chacun de ces peuples eût une idée sur Dieu, sans qu'aucun d'eux en possédât l'idée vraie, soit complète. Dieu ne peut avoir, comme l'honnête homme, qu'une face et qu'une parole, voilà ce que dit le bon sens populaire, d'accord avec la plus haute philosophie.
Je dis que ce système implique une grande ignorance des religions humaines. — Dire que le Jéhovah des Hébreux et des chrétiens, le Brahma des Indous, le Pyromys des Égyptiens, le Zervane-Akerem des Perses, le Taï-Ki des Chinois, le Jupiter des Grecs et des Romains, sont le même être envisagé sous des rapports différents, c'est révolter le bon sens de ceux qui ont quelque connaissance des théologies si contrastantes de ces peuples. Il n'y a pas moins d'absurdité à prétendre que le même Dieu a voulu se faire adorer en Palestine comme pur esprit ; en Egypte, comme bœuf, chat, oignon ; en Phénicie, dans l'Inde et même en Grèce, sous des formes qu'on ne peut nommer : qu'il a prescrit ici des sacrifices humains, là, des sacrifices d'animaux, en même temps qu'il défendait ailleurs, comme un crime irrémissible, le meurtre de tout être qui a vie ; enfin, qu'il a ordonné aux Juifs et chrétiens d'honorer leurs pères et mères, aux Chinois de les adorer, aux Massagètes et aux Océaniens de les égorger et de les dévorer.
Vous le voyez, mes amis, ce système ne peut aller qu'aux esprits malades qui, concevant Dieu comme un éternel imbécile, prétendent que, pour acquérir la conscience de luimême, il a dû prendre toutes les formes, être en même temps homme, âne, escargot, plante, caillou.
— L'idée que toutes les religions sont bonnes serait donc un enfant du panthéisme, grand-père de toutes les extravagances ?
— Oui : mais il n'est nullement nécessaire d'être panthéiste pour accueillir celte idée; il suffît d'une bonne dose d'ignorance et d'irréflexion. J'ajoute que cette idée, alors même qu'elle triompherait des invincibles répugnances de l'esprit humain, ne produirait pas le résultat que vous en attendez, la pacification religieuse du monde.
En confirmant chaque peuple dans l'idée que sa religion est vraie, ne le confirmez-vous pas par là même dans les habitudes et coutumes domestiques, civiles et politiques que sa religion inspire et consacre ? Il est vrai que ces peuples, une fois convaincus qu'ils sont tous dans la bonne voie, ne seraient plus tentés de se persécuter en matière religieuse, et de se pousser les uns les autres au ciel, l'épée dans les reins ; mais en seraient-ils plus rapprochés, plus unis ?
Quelle sympathie voulez-vous qu'il règne entre les sauvages qui font rôtir leurs parents et les étrangers en l'honneur de leurs dieux, et nous, enfants du christianisme, habitués à voir dans nos parents lïmage vénérable du Créateur, et dans les étrangers d'autres nous-mêmes ?
Quelle sympathie entre l'Européen qui tient tous les hommes pour égaux devant Dieu et la loi, et qui s'accommode de toute nourriture, de tout vêlement, et le brahme de rinde, qui a en horreur l'étranger repu de viande, devin, vêtu de laine, chaussé de cuir, et qui juge digne de mort son compatriote le paria qui l'a coudoyé par mégarde?
Quelle sympathie entre nous , qui frappons de mort l'infanticide et recueillons précieusement les enfants exposés , »• c
et les Chinois qui en nourrissent leurs chiens et leurs porcs?
Quelle sympathie entre nous, qui ne nous croyons pas en droit d'ôter un cheveu à nos domestiques , ni d'avoir en même temps deux femmes , et le Turc opulent qui en renferme des troupeaux dans son harem , et livre ses esclaves au hongreur?
Quelle sympathie même entre le peuple civilisé qui ne voit dans le souverain que le principe vivant de l'ordre et de la liberté, le premier sujet des lois fondamentales, et le peuple demi-barbare vendu corps et âme à un autocrate qui n'aura besoin que d'un signe pour que l'ami trahisse l'ami , le traîne en exil ou le fasse expirer sous le knout?
Que ceux qui s'imaginent que les croyances religieuses sont sans influence sur les mœurs , ou que les mœurs sont sans influence sur les rapports sociaux , se flattent d'établir la fraternité parmi les peuples sans changer leurs idées et leurs mœurs, à la bonne heure : une sottise ne va jamais seule. Mais ce projet n'a pas le sens commun pour quiconque est en état de reconnaître ces deux faits d'une vérité proverbiale : h Les hommes ne sympathisent entre eux , ne s'assemblent, qu'autant que moralement ils se ressemblent ; 2*" Les mœurs sont toujours, de près ou de loin, l'œuvre exclusive des croyances religieuses.
Oui, mes amis, toujours! Ceux dentre vous qui ne se croient plus chrétiens n'ont besoin que de réfléchir un instant et de se comparer aux incrédules de la Chine et de Unde, pour reconnaître qu'ils diffèrent prodigieusement de ceuxci , et qu'ils sont encore chrétiens par la plupart des idées et des habitudes de la vie.
Que conclure maintenant? Deux choses : i^ Le système qui proclame toutes les religions vraies et bonnes consacre l'éternelle division etantipathie des peuples, détruit du même coup l'idée de la Divinité et Tidée de l'humanité -, car que devient l'humanité dans un système qui rend impossible, je ne dis pas Tunité, mais l'union des hommes? 2*» Le système
religieux qui, se posant comme exclusivement vrai , tend à réunir l'universalité des peuples , et qui d'ailleurs n'a rien , dans sa forme et ses institutions, qui oppose à celle union d'insurmontables obstacles, est le seul conforme au caractère du Dieu un, aux aperçus de la raison et à Tinlérét le plus cher de l'humanité.
— Nous sommes loin de vouloir soutenir la vérité de toutes les religions qui se donnent pour l'œuvre de Dieu. Nous inclinerions plutôt à les croire toutes fausses. Si la plupart des hommes ont élé , sont encore dans l'erreur, pourquoi pas tous?
— J'y vois deux obstacles: l'un du côté de Dieu, l'autre du côté de l'erreur.
1° Du côté de Dieu. Comment l'Être infiniment sage et bon aurait-il pu donner aux hommes un besoin si vif de la vérité religieuse, et les condamner à l'impuissance d'y arriver par l'absence de toute religion vraie? Réfléchissez-y; il n'y a que l'athée qui puisse déclarer toutes les religions fausses, comme il n'y a que le panthéiste qui puisse les tenir toutes pour vraies.
2*^ Du côté de l'erreur. Le faux ne peut séduire qu'en se donnant les apparences du vrai. Si la vérité n'était pas, Terreur serait non-seulement incroyable , mais impossible. Peut-on accréditer de la fausse monnaie là où il n'y en a point de véritable (i) ? Qu'est-ce qui fait la fortune des charlatans? C'est la croyance générale à 1 existence de vrais médecins. Dans un pays où l'art de guérir serait totalement inconnu, nul n'imaginerait le rôle de charlatan.
C'est parce qu'ils ont trouvé partout dans les peuples , et la conviction profonde que Dieu avait parlé aux hommes, et le besoin de savoir ce que Dieu avait dit , que les imposteurs ont eu beau jeu. Olez celle conviction et ce besoin, le charlatanisme religieux devient impossible.
(i) C'est la judicieuse comparaison de Pauleur des Étuiies philosophiques sur le christtanismej lome iv, p. 300.
De ce qu'il y a eu de faux révélateurs, que conclure? D'abord, qu il doit y en avoir eu de vrais, et ensuite que, au lieu de croire aux révélateurs sur parole , il faut en exiger des preuves indubitables de leur commerce avec Dieu. Quelles sont ces preuves? C'est encore là une de ces questions de sens commun que l'on a partout résolues de la même manière.
Voici ce que l'Européen, l'Asiatique , l'Africain , l'Américain se sont toujours accordés à demander au messager du ciel : c( Puisque celui qui sait tout vous honore de ses entreliens, vous devez savoir ce que nul homme ne sait ; ditesnous ce qu'il y a au fond de notre pensée , dévoilez-nous l'avenir ! Si Dieu vous a chargé de nous communiquer sa parole , il vous aura aussi confié le geste, le signe qui doit l'accompagner et la garantir de toute contrefaçon. Nous avons là des muets, des sourds, des aveugles, des boiteux, des paralytiques, des morts; faites-les voir, parler, entendre; redressez-les, rendez-les à la santé, à la vie !
Malheureusement la plupart des hommes , caressés dans leurs penchants par les faux révélateurs , ont fait bon marché des prédictions , des gestes et des signes. Ils ont cru , parce qu'ils étaient flattés plutôt que convaincus de ce qu'on leur annonçait. Toujours est-il que les imposteurs ont dû recourir aux prestiges et s'ériger en thaumaturges pour obtenir créance. Il n'y a pas jusqu'au stupide insulaire de rOcéanie, qui n'exige de ses jongleurs des grimaces et des contorsions assez effroyables pour attester la présence du DIEU qui les inspire.
En somme , toutes les religions se sont établies à l'aide de miracles vrais ou faux. Au lieu d'en inférer, avec les esprits sans réflexion , la fausseté de tous les miracles et des religions auxquelles ils servent d'appui, le vrai philosophe dira:
Le genre humain a donc été convaincu de l'existence d'une vraie religion marquée du sceau de la Divinité; si cette conviction était de tout point erronée , la raison hu-
LEÇON NEUVIÈME. 8l
maine serait un leurre, le présent d'un mauvais génie, et notre esprit serait condamné à ce qui le révolte le plus, au scepticisme universel.
— Soit ; mais comment démêler l'œuvre divine parmi les œuvres de tant de contrefacteurs, surtout quand ceux-ci ont contrefait le sceau même de Dieu ?
— La chose n'est pas si difficile que vous le pensez. L homme peut imiter l'œuvre de l'homme au point de faire illusion à Tœil le plus exercé ; mais quand il veut singer le Très-Haut , il ne fait de dupes que parmi ceux qui veulent bien 1 être.
Voici une considération très-importante pour l'éclaircissement de la question qui nous occupe.
Si les religions consistaient, conmie les systèmes philosophiques, en données spéculatives, en théories purement idéales, le discernement du vrai serait très-difTicile, pour ne pas dire impossible. Dans le pays des idées, la plupart des esprits sont aveugles , et les plus clairvoyants sont borgnes. Mais il n'en est pas ainsi. Les religions, la vraie comme les fausses, sont toutes des idées animées, vivantes, incorporées dans des faits.
Dans la révélation chrétienne , Jéhovah a garde de commencer par se définir lui-même, comme aurait fait un professeur de philosophie. II se montre d'abord créant le ciel et la terre , établissant le bel ordre que nous y admirons , façonnant l'homme à son image, lui assignant un rôle, lui donnant des lois. 11 nous montre ensuite l'homme à l'œuvre, créant aussi ce que TÈlre parfait ne peut pas créer, l'erreur, le désordre, les soulîrances, la mort. 11 continue ensuite à nous dérouler l'histoire si contrastante des œuvres de Dieu et des œuvres de l'homme durant vingt-cinq siècles , et ce n'est qu'après que nous avons pu voir clairement dans les laits la vraie source des biens cl la vraie source des maux , que Dieu consent à se définir Je suis celui qui est y c'est-àdire la Vérité sans erreur, le Bien pur de tout mal.
Dans l'étude de la doctrine chrétienne , vous verrez que les faits précèdent toujours les idées, que les dogmes se présentent sous la forme d'événements, de réalités historiques, dont ils sont comme l'efflorescence.
Cette manière étant à peu près la seule d'agir efficacement sur l'esprit des hommes , qui ne se décident à penser et à réfléchir que sous l'empire des impressions, et qui ne se passionneront jamais pour de pures idéalités, il a fallu que les faux révélateurs aient aussi mis en scène leurs dieux.
Partout les doctrines reh'gieuses se traduisent en faits, et les diverses théologies des peuples ne sont que des histoires divines plus ou moins coordonnées. Ne voyez-vous pas, mes amis, la facilité qui en résulte pour le discernement de la vérité? Donnons un exemple.
Au lieu d'avoir à vous prononcer entre la définition éminemment philosophique que la Bible nous donne de l'Être divin, et celle que nous lisons dans les Yédas de l'ïnde, contemplez à l'œuvre de Dieu des chrétiens et celui des Indous.
Yoilà Jéhovah qui , avec cette intelligence et ce pouvoir auxquels rien n'échappe ni ne résiste , réalise d'un seul mot les éléments d'une infinité d'élres jusque-là purement possibles. Il parle de nouveau , et de cette masse informe vous voyez jaillir successivement toutes les créatures inanimées et vivantes; la terre apparaissant, avec toutes ses merveilles, sous 1 immense et resplendissant pavillon des cieux , vous fait répéter le mot du Créateur : Tout est vraiment bon .'
A ce spectacle, qui ravissait le philosophe païen Longin (i), comparons l'œuvre du dieu Brahm ou Brahma.
Yoilà un corps monstrueux, incommensurable, sans vie apparente , engourdi par un sommeil qui dure depuis des millions d'années. Enfin, sa tête se gonfle, et vous en voyez sourdre la caste divine des brahmes ; ses épaules, ses bras se tuméfient, et les rois, les princes, les hommes de guerre pa-
(i) Voy. son Traité du sublime.
raisscnt; son ventre bouillonne, ses pieds s'agitent, et vous en voyez sortir des laboureurs , les artisans et négociants , deux castes condamnées à l'ignorance, au travail, et à végéter éternellement dans les mondes inférieurs.
Je pense, mes amis, que ce premier aperçu pourra vous dispenser de plus amples recherches sur les gestes du Seigneur Brahma; et si vous n'en concluez pas que Jéhovah est le vrai Dieu , vous sentirez du moins que son œuvre et ses lois méritent l'examen.
— Oui, certes, et cette méthode doit beaucoup abréger la besogne. L'étude et la comparaison des faits sont incontestablement plus faciles et offrent des résultats moins douteux que la comparaison des idées. Un Dieu qui agit sous nos yeux est plus aisé à connaître que celui qui s'enveloppe sous des formes théologiques ; et quant à la portée des lois qu'il donne aux hommes , elle se juge bien mieux par les effets moraux que par des raisonnements à priori. Toujours est-il que cela exige une longue élude des faits et beaucoup de réflexion.
— A vrai dire , je ne connais pas de science au monde qui puisse s'apprendre sans étude et sans réflexion. Cependant, comme la science religieuse est indispensable à tous, Dieu a voulu qu'elle fût à la portée de tous, et que la principale disposition qu elle exige, la droiture du cœur, dépendît de chacun.
Pour réduire à leur juste valeur les diflicuUés que vous trouvez dans le discernement de la vraie religion, distinguons trois classes de personnes: celles qui , nées dans la vraie religion, ont le bonheur de la connaître et de la professer; celles, qui , lui appartenant aussi par naissance, ne la professent pas, n'en professent aucune ; enlin, celles qui, élevées dans une fausse religion , ne connaissent la vraie que par les odieuses peintures qu'on leur en a faites.
^'ulle dillîeulté pour la première classe de personnes : plus de choix à faire. La puissance de la vérité connue, secondée
par ]es impressions du jeune âge, par l'influence de Tédu* cation , et soutenue par une instruction religieuse proportionnée au développement de l'intelligence, met ces esprits à l'abri de doutes sérieux.
Il y en a qui s'imaginent que le catholique ne peut raisonnablement croire tant qu'il n'a pas, momentanément du moins, suspendu sa croyance pour la comparer sans préoccupation avec les croyances erronées, et s'assurer par là qu'elle est vraie ^ quelle absurditéi C'est dire que, pour bien distinguer la lumière des ténèbres, il faut s'arracher les yeux, et que l'aveugle-né est seul capable de faire ce discernement. La lumière religieuse, quand elle prend corps dans des faits éclatants, permanents, ainsi qu'il arrive pour le catholique(i), se certifie elle-même comme la lumière solaire. Le soleil , sur l'horizon, a-t-il besoin de témoins pour nous convaincre de son existence et établir qu'il n'est pas la nuit?
Quant à l'incrédule né dans le sein de la vraie religion , qu'est-ce qui l'en sépare? L'ignorance, rien que Tignorance , et une ignorance plus ou moins volontaire; car comment ignorerait-il invinciblement ce que tout le monde autour de lui connaît et cherche à lui faire connaître? Les passions interviennent sans doute, mais c'est pour proléger l'ignorance et repousser la lumière : c'est le témoignage conforme de milliers d'incrédules revenus à la foi ; tous font à leurs condisciples d'incrédulité, qui s'enquièrenl du motif de leur changement, la réponse du célèbre la Harpe : « Examinez comme moi, et comme moi vous croirez. »
L'invariable habitude des incrédules systématiques et positifs est d'écouler , de lire avidement tout ce qui se dit et s'écrit contre la religion, et d'éviter tout entrelien, toute lecture propres à les éclairer, à moins que ce ne soit pour en saisir le côté faible. Quand ces messieurs se plaignent de l'impossibilité où ils sont de croire, on peut leur adresser le
(i) Voy. Solution de grands problèmes, t. ii, ch. xxvî, xxvii.
mol d'un vénérable évéque à une dame de leur bord. Celleci, déplorant le malheur qu'elle avait de mccroire par suite de ses études philosophiques, mais ayant dû avouer qu'elle n'avait jamais lu un seul des apologistes de nos croyances : « Consolez-vous , madame , lui dit le prélat , vous n'êtes pas incrédule, vous n'êtes qu'ignorante. »
La difficulté est plus grande sans doute pour celui qui a le malheur de naître et d'être élevé dans l'erreur. Il a deux grands obstacles à vaincre pour arriver à la vraie religion : l'aversion qu'on lui a inspirée pour celle-ci (l'erreur se suicidant le jour où elle cesse de dénigrer la vérité ), et l'affection qu'il a naturellement pour une croyance sucée avec le lait. Toutefois , sous un Dieu juste et bon, le malheur n'est jamais un crime tant qu'il est involontaire : si l'hétérodoxe, grâce à la médiocrité de son intelligence ou à d'autres conjonctures, ne conçoit aucun doute sérieux sur la vérité de sa religion , et que celle-ci , d'ailleurs, ne renferme aucune de ces énormilés dogmatiques ou morales qui sont de nature à heurter le sens commun , cet hétérodoxe reste privé du grand fleuve de vie qui féconde le champ de la vraie religion , mais sa bonne foi purifie le ruisseau bourbeux où il s'abreuve, et certainement Dieu ne lui demandera pas compte de lumières qu'il n'a pas reçues.
Si, au contraire, le doute l'envahit et trouble sérieusement son repos sur le doux oreiller de la foi de ses pères, la raison veut qu'il cherche et qu'il invoque le Père des lumières; et il ne cherchera pas longtemps avec un cœur sincère sans trouver, Dieu ayant donné à l'édifice religieux où il veut convoquer tous les enfants des hommes une hauteur et des proportions écrasantes pour les mesquines constructions des faux révélateurs.
Du caractère divin de l'universalité, exclusivement propre au christianisme.—Son universalité historique, dogmatique, morale et sociale.
Comme je n'aime pas les discussions inutiles , surtout quand il y en a de nécessaires, permettez-moi, mes amis, de vous adresser une question : Ceux d'entre vous qui auraient encore leur choix à faire en matière de religion, ne pencheraient-ils point par hasard vers la religion de Mahomet ou de Bouddha , vers celle des Chinois ou des Indous?
— Vous plaisantez! s'il faut que nous adoptions une religion, nous n'en voulons pas d'autre que celle de nos aïeux et de nos mères, supposé, ce qui est possible, que nous soyons fils et petits-fils d'incrédules.
— Bien , mes amis : mais s'il avait plu à vos aïeux et à vos mères d'adorer un chat, comme les Égyptiens, ou de dévorer des hommes en l'honneur des dieux, comme les insulaires de la mer du Sud, vous croiriez-vous obligés de vous prosterner devant un matou ou de vivre de chair humaine? Voilà néanmoins à quoi s'engagent ceux qui , en matière de religion, veulent s'en tenir à celle de leurs pères, sans examiner de qui ceux-ci l'ont reçue. Pour être fort en vogue, ce principe n'en est pas moins absurde. Il en est de même de cet autre, accrédité par Rousseau, père de tant de paradoxes : L'honnête homme ne change pas de religion ! ce qui veut dire : L'honnête homme est nécessairement ou un imbécile incapable de découvrir la fausseté de la religion dans laquelle il est né, ou un hypocrite qui doit se jouer jusqu'à la mort de Dieu, de sa conscience et des hommes, en professant extérieurement un culte que sa raison désavoue.
— Vous avez raison, monsieur, mais peut-être n'avonsnous pas tort. Si nous jugeons la religion chrétienne préférable à celles que vous avez nommées, ce n'est pas seulement en vertu de la foi de nos aïeux et d'un grand nombre de nos contemporains; c'est que, pour tout homme qui a quelque connaissance des religions et qui ne veut pas s'aveugler, le christianisme est de beaucoup supérieur aux autres systèmes religieux, sous le rapport des doctrines et surtout de Ja morale. Ainsi, parmi les religions étrangères, celle de Mahomet est certainement la moins mauvaise, grâce aux nombreux emprunts qu'elle a faits au christianisme, dont elle n'est (ju une altération; mais, pour juger avec certitude qu'elle est une œuvre humaine, nous n'avons besoin que de savoir deux choses : qu'elle flétrit notre espèce par l'existence des sérails, des eunuques, et qu'elle proscrit l'usage du vin. Rien de semblable ne peut trouver place dans la loi de l'auteur de l'honmie et de toutes les créatures.
— Je me doutais bien que telle était votre pensée; mais en vous offrant l'occasion de la mieux exprimer, j'étais bien aise de vous faire toucher au doigt l'extravagance du préjugé qui flétrit tout changement de religion et veut que l'infaillibilité religieuse de ses pères soit un article de foi pour rhonnèle homme.
Puisque vous convenez, avec tous les incrédules exempts de chrislophobie, que le christianisme, malgré certaines parlies faibles ou plutôt trop fortes, est la meilleure des religions connues, et que si la sagesse sufuéme en a donné une aux honnnes, c'est bien celle-là, me voilà dispensé de vous montrer en détail le vice de toutes les autres religions.
Je m'appliquerai donc, dans celle leçon et les suivantes, a vous faire observer le caractère éminemment divin du christianisme , caractère qui , en le distinguant de tous les autres systèmes religieux, démontre à tout esprit attentif (|u'il n'est pas, qu il ne peut pas être Tœuvre des hommes.
Je dis caraclère éminemment divin , car s'il fallait vous
offrir, même en abrégé , tous les titres qui établissent la divinité du christianisme, et qui se déduisent , soit de la masse des faits qui forment son cortège dans Thistoire, soit des rapports admirables qui lient toutes ses parties, au lieu de quelques leçons, il nous en faudrait des milliers.
JNos bibliothèques regorgent de démonstrations évangéliques. Leur catalogue formerait seul un gros volume. INulle religion, n'ayant essuyé autant d'attaques, n'a dû faire autant de frais de défense , ou plutôt , selon le mot de Fontenelle, c( le christianisme est la seule religion qui ait des preuves. »>
Or, quel est ce caractère de la religion chrétienne dans lequel brille surtout le cachet divin ? C'est l'universalité de cette religion; je veux dire la prérogative qu'elle a d'offrir dans l'admirable unité de son symbole toutes les données nécessaires à l'éclaircissement du problème de la vie universelle; de satisfaire à tous les postulaia de l'esprit et du cœur de l'homme; de pouvoir se mettre à la portée de tous les hommes non idiots ; de n'avoir rien dans ses enseignements et ses institutions qui l'empêche de devenir la religion de tous et de chacun , et de conduire les hommes au plus haut degré de vie morale et physique , en leur procurant la première condition de tout progrès humanitaire : l'union des esprits et des cœurs.
Entrons en matière.
Pour que Dieu soit connu , compris des hommes, et que les hommes se connaissent eux-mêmes et puissent se rendre raison de ce monde dans lequel ils entrent pour quelques jours sans savoir d'où ils sortent , ni où ils vont , il leur faut quelque chose de plus palpable , de plus consistant que des idées et des conjectures. L'histoire de Torigine du monde , telle est la base indispensable de toute véritable connaissance de Dieu et de l'homme. Tant que Dieu n'aura pas révélé cette histoire (et quel autre que lui pourrait connaître les faits antérieurs à l'existence de l'homme?), nous n aurons sur l'origine des choses que les rêves des poêles et des philosophes, parmi les-
LEÇOX DIXIEME. 89
quels celui qui fait sortir l'univers d'un œuf de crocodile , et lui donne pour support une écaille de tortue , n'est pas peutêtre le plus absurde.
Or, le christianisme possède l'histoire primitive du monde, et il la possède exclusivement. Que sont toutes les géogonies de l'Egypte, de la Perse, de llnde et de la Grèce menleuse? Des fictions poétiques plus ou moins ingénieuses, qui se sont fait lire, chanter, symboliser de mille manières dans le culte de ces peuples, mais qui n'ont jamais ose s'imposer comme une croyance sérieuse. Qu'y Irouve-t-on quand on les examine de près? Les débris confus des faits que Moïse raconte avec tant de suite et une si admirable sobriété de détails.
— Oui , mais Thistoire de Moïse offre aussi des particularités que l'on ne peut admettre si l'on n'y voit pas un symbole, une fiction.
— Je ne veux point répondre maintenant à cette objection , d'ailleurs trop vague. Je me borne à vous dire ceci : Pensez ce qu'il vous plaira de l'histoire biblique ; elle n'en sera pas moins la seule qui éclaire l'origine du monde moral et matériel. Si vous la rejetez, un impénétrable nuage couvre le berceau du genre humain, et nous dérobe à jamais la plus indispensable de nos connaissances. En vain , pour dissiper les ténèbres, réunirez-vous tous les fanaux de la philosophie. Qui ne voit que l'origine de l'homme et de l'univers n'est pas de ces choses que l'on puisse découvrir par voie de raisonnement? C'est un ensemble de faits , c'est une histoire qui exige un historien tel que Moïse, écrivant à la lumière des traditions primitives et sous la direction de l'auteur de l'œuvre des six jours.
A la connaissance de notre passé, le christianisme ajoute la définition non moins claire de notre avenir.
Sortis un jour du néant , comme toute créature , nous devons, comme Dieu, dont nous sommes limage, exister éternellement. Au delà de ce monde , où nous ne sommes
que de passage, est un monde immuable où nous demeurerons à jamais. Là nous recueillerons, dans la joie ou les larmes, les fruits de vie ou de mort que nous aurons semés durant l'épreuve.
Sur notre état futur nulle hésitation, nulle obscurité. Ici encore, au lieu de données conjecturales, vous avez des faits, de l'histoire. Comme la Genèse vous a mis sous les yeux le tableau de la création et les scènes de l'Éden . de même le Nouveau Testament vous fait assister au spectacle des derniers jours, kh consommation des tempSy aux grandes assises du genre humain , et vous dévoile les deux éternelles cités qui attendent, l'une les observateurs de la loi divine, l'autre ses contempteurs. Il n'y a pas un enfant, possédant son catéchisme , qui ne sache à quoi s'en tenir sur ces deux éternités, et sur les moyens d'éviter l'une et de mériter l'autre.
C'est ainsi , mes amis, qu'on fixe la pensée des hommes sur leur destinée, qu'on les détermine aux efforts nécessaires pour leur réforme morale.
Les deux pôles de notre existence une fois connus, savoir : notre création dans le temps et notre glorification dans le monde à venir, voyez avec quel admirable enchaînement le christianisme nous déroule l'histoire de Thumanité.
De l'Éden, où une parole de mort corrompt l'âme de nos chefs, nous tombons avec eux dans cette vallée d'expiation et de larmes, emportant la miséricordieuse promesse d'un libérateur.
Vous dites : Cette particularité historique est révoltante : tous les hommes déchus par la faute d'un seul ! — Soit, mais considérez la hauteur du pôle de la gloire éternelle à laquelle il faut que vous arriviez ; puis, la main sur votre conscience et votre cœur, voyez si votre conduite et vos inclinations sont en harmonie avec la vie sainte et divine qu'exige Téternelle amitié de lÊtre infiniment pur. En mesurant la distance qui sépare vos pensées, vos affections, des pensées, des affections de Dieu , vous jugerez que notre conslitul'on
morale n'est point telle qu'elle dut sortir des mains du Créateur; et alors vous trouverez moins révoltant le fait d'une dégradation originelle, qui seul explique l'opposition flagrante qu'il y a entre nos tendances vicieuses et notre fin.
L'histoire chrétienne nous montre ensuite les enfants des hommes s'obslinant à marcher au gré de leurs passions, qui montent sur les autels et se font adorer sous mille formes diverses.
Quand l'aveuglement paraît universel et que les plus fortes intelligences se reconnaissent impuissantes à dissiper tant de ténèbres , une grande lumière se répand dans le monde. Son foyer est le gibet où a expiré, entre deux malfaiteurs, le prétendu fils d'un charpentier, reconnu bientôt et adoré, dans la partie la plus éclairée du globe, comme le libérateur jiromis, Fils unique de Dieu, Dieu lui-même, incarné, pour le salut des hommes, dans le sein d'une vierge.
Ce mystère nous paraît incroyable? mais, un œil sur le monde païen et l'autre sur le monde chrétien, voyez si une telle révolution peut être l'œuvre d'un homme, surtout d'un imposteur. Sondez aussi votre cœur, et voyez si pour observer ce précepte : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! vous n'auriez pas besoin du secours d'un Dicu- Honune, qui vous tende la main et vous dise : Courage! je suis devenu homme pour vous aider à devenir dieu.
Enfin, ce mystère n'est pas une idée; c'est un fait vivant. Jésus-Christ est là parlant, agissant, mourant, comme nul homme n'a parlé, n'a vécu, n'est mort. Oserez-vous bien dire que c'est un homme, quand l'oracle de l'incrédulité uïoderne a dit lui-même que sa mort est celle d'un Dieu?
Entre ces deux faits capitaux, notre déchéance dans Adam, notre réhabilitation dans Jésus-Christ, la Bible vous ofl're une série d'événements merveilleux, d'apparitions, de prédictions, en un mot, l'histoire d'un peuple à part sur lequel le bras de Dieu est constamment étendu pour le punir ou le
protéger. Vous vous récriez contre cette profusion de miracles, et du point de vue où vous êtes cela se conçoit : mais élevez vos regards vers les deux pôles de l'humanité; et en voyant avec quelle effroyable vitesse les hommes s'en éloignent, vous serez moins étonnés de tant d'efforts du Père céleste pour les ramener dans le chemin de la vie.
Quel autre moyen Dieu aurait-il pour réveiller des esprits sensuels, que le miracle, fait palpable, visiblement surhumain, qui fait dire à chacun : Le doigt de Dieu est là? Chaque fois que Dieu a gardé le silence et laissé faire les hommes, qu'ont-ils fait? Au lieu de se former à limage de Dieu, ils se sont fait des dieux à l'image de leurs passions , des dieux pires que l'homme , et ils ont souillé les autels de sang humain.
Et puis, ce peuple dont l'histoire vous paraît un conte fait à plaisir est une réalité vivante, incontestable, un prodige permanent. Gardien incorruptible des archives du christianisme, et martyr de sa foi à Moïse, ce peuple est là maudissant toujours Jésus et sa religion, en même temps qu'il nous certifie l'authenticité des livres prophétiques où nous lisons l'histoire de Jésus et de sa religion, écrite plusieurs siècles d'avance.
Dans cette grande histoire divino-humaine, dont la première page nous fait assister à la création du monde et au débrouillement du chaos, et dont la dernière nous montre l'ordre éternel succédant aux vicissitudes temporaires de l'humanité, tout se lie, tout s'enchaîne. Les dogmes les plus mystérieux s'y développent, non sous des formules philosophiques, mais à la lumière des faits.
Ainsi, le Père envoie le Fils, le Fils promet et envoie le Saint-Esprit. Le socinien dit : Ma raison ne peut concevoir un Dieu trinaire! — Possible, mais si vous ne reconnaissez pas un Dieu en trois personnes. Père, Fils et Saint-Esprit, dites donc franchement que vous ne voyez dans le christianisme qu'une imposture.
Les préceptes moraux s'y présentent non-seulement vivants dans les exemples, mais comme conséquences naturelles des faits. Ici, il y a accord parmi les incrédules pour louer la belle morale de l'Évangile, toutefois avec ce correctif, qu'elle est trop au-dessus de la faible humanité. — Oui, de l'humanité déchue et délaissée de Dieu ; mais considérez encore, d'un côté, la hauteur du pôle de l'éternité bienheureuse; de l'autre, les abaissements du Dieu crucifié, et jugez si pour nous porter si haut l'Évangile se montre trop exigeant, et si pour nous relever de si bas l'amour divin pouvait employer des moyens plus énergiques. Et puis, lisez l'histoire, regardez autour de vous; la morale évangélique, dans ce qu'elle a de plus ardu, a compté et compte encore dans toutes les conditions, dans tous les âges, des millions de sectateurs. Ce que tant d hommes, tant de femmes, tant d'adolescents et d'adolescentes ont pu et peuvent encore, ne le pourriez-vous pas?
Enfin, ces éternelles plaintes sur la faiblesse humaine et la sublimité des devoirs du chrétien appellent et justifient lexistence des cordiaux et remèdes que Jésus-Christ a préparés aux âmes sous le nom de sacrements. 11 n'est aucune de ces institutions salutaires, ainsi que nous pourrons le voir ailleurs, qui ne réponde à nos besoins spirituels.
En face du système chrétien, offrant, sous une forme historique, la connaissance du créé et de l'incréé, l'histoire et la législation fondamentales de l'universalité des êtres, placez les religions sorties du cerveau des hommes. Quelle mesquinerie ! quelle pauvreté dans le plan, là où vous pouvez en retrouver une ombre ! Vous diriez les rêves incohérents d'une intelligence ensevelie dans le vin. Les théologies humaines n'olTrent, en effet, que les fumées de la pire des ivresses, de l'ivresse des passions.
Ces inventeurs de divinités ne s'élèvent jamais à l'idée de l'Être universel. Bornés par l'horizon de la patrie, ils ne conçoivent que des dieux égyptiens, indous, grecs, romains,
Scandinaves. Si ces dieux créent quelque chose, c'est le pays où ils doivent régner. Ainsi, vous voyez Brahma sortir un instant de son éternelle somnolence pour produire les quatre castes de la famille indoue. Le plus souvent les dieux entrent dans un monde tout fait, dont ils s'emparent en forbans, dont ils jouissent en vauriens. Tel Jupiter, père des dieux et des hommes, tils d'un ogre grec, trouvant une grotte pour le sauver de la dent paternelle, une chèvre pour l'allaiter, et n'arrivant à l'empire que pour offrir au ciel et à la terre le spectacle d'une vie effrénée. Ces dieux sont visiblement des héros et des rois que la flatterie ou la terreur transforma en immortels (i).
A ces tristes avortons de la pensée humaine, comparez Jéhovah, celui qui est! Possédant la plénitude de l'être^ il peut rester éternellement ce qu'il est, nul des êtres possibles que sa puissance réaliserait ne pouvant ajouter à sa gloire, à son bonheur. Sil se détermine à créer, c'est librement, c'est par amour, par le désir de produire au dehors des images vivantes de ses perfections. S'il impose des lois à ses créatures, ce n'est point par esprit de domination : c'est pour les diriger vers leur fin, pour consommer leur bonheur en se les associant.
Bien différent des dieux de la terre, qui se divisent le monde et souffrent qu'on se moque d'eux en dehors des limites de l'État qui les a adoptés, Jéhovah réclame les hommages de tous les peuples. S'il paraît en adopter un en particulier, c'est pour lui confier temporairement les titres de l'héritage dévolu à tous les enfants des hommes. Ce n'est pasi Jéhovah qui abandonne les nations; ce sont les nations qui s'éloignent aveuglément de lui et résistent à toutes les inven-
(i) « Le paganisme ne put pas résister au premier re^fard de Socrate ou de- Cicéron ; car celle religion consistant en légendes fabuleuses, gracieuse poésie plutôt que religion, histoire des passions, des amours, des plaisirs, des chagrins des dieux, n'était qu'une histoire de rois placée dans les cieux. Comme histoire elle n'était qu'une fausse chronique, comme morale un scandale. » M. Thiers, De la propriété, conclusion.
lions de son amour pour les rappeler. Enfin, quand l'égarement est à son comble, le Sauveur paraît, livre sa vie pour le salut de tous, et dit à ses envoyés : Allez, annoncez la Bonne-Nouvelle à toutes les nations qui sont sous le soleil. De tant de peuples divisés et ennemis faites une seule famille unie par la foi, Tespérance et l'amour.
Les autres religions n'ont créé que des nationalités exclusives, hostiles entre elles. Dans le sein de chaque nation elles ont consacré les inégalités naturelles et constitué plusieurs espèces d'hommes. Le christianisme seul, par la croyance expresse de notre création par le même Dieu, de notre descendance d'un seul homme, de notre régénération par Jésus-Christ et de notre destinée commune, a fait de la fraternité universelle un dogme social, servant de base à la morale, au droit domestique, au droit civil, au droit international.
l'our rétablir la bienheureuse unité des esprits et des cœurs, brisée autrefois par Terreur et les passions mauvaises, il était indispensable de s'emparer de tout l'homme, de soumettre les pensées à la même croyance, les volontés aux mêmes prescriptions morales. Nous l'avons observé, prétendre rapprocher et unir les hommes sans le double lien de convictions identiques et de devoirs réciproques, c'est une grande déraison.
Le christianisme ne s'est donc pas borné, comme les religions humaines à quelques cérémonies extérieures qui lais-r sent aux individus la liberté d adorer les visions de leur esprit, d'obéir à tous les caprices d'une volonté sans règle. Il donne aux esprits un symbole de croyances commune^ qui ne sont qu'un résumé de riiisloire de Dieu et du genre humain. En dehors de ces vérités cardinales, nécessaires et suflisanles pour orienter les hommes, il laisse à la pensée une liberté entière. Il a donné aux volontés une règle morale d'une extrême brièveté, et cependant la plus vaste, la plus complète qu'il soit possible de concevoir.
En examinant plus lard les dix préceptes du Décalogue,
nous verrons qu'il n'en est aucun qui ne soit en parfaite harmonie avec les deux grands faits de notre origine et de notre destinée, aucun qui ne tende à notre perfectionnement, à notre bonheur. On n'y trouve ni les lâches concessions aux mœurs nationales, telles que la polygamie musulmane, ni les prohibitions exagérées que fait un législateur humain, sous l'influence de vues politiques et locales, telles que l'interdiction de l'usage du vin, des viandes, qu'on trouve dans l'Alcoran et les Védas.
En somme , accessible à toutes les intelligences par ses dogmes incarnés dans l'histoire et formulés dans un symbole en douze articles, chacun de moins d'une ligne, adapté à tous les peuples par une loi morale qui, en quelques mots, proscrit tous les vices , ordonne toutes les vertus , le christianisme est la seule religion qui soit digne de Dieu, digne du genre humain, la seule que l'homme n'ait pu inventer.
Non, dirai-je avec Rousseau , « ce n'est pas ainsi que Ton invente. » Le christianisme fut-il sorti tout formé du cerveau d'un seul homme , toujours faudrait-il convenir que <c l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. » Ce génie, supérieur aux influences de temps et de lieu qui bornent et localisent la pensée humaine, eût embrassé d'un œil sur les trois termes de la science universelle. Dieu, Ihomme, la nature matérielle, et donné sur tout cela un corps de doctrine absolument neuf et complet, parfaitement lié dans ses parties, adapté à toutes les intelligences, en harmonie avec tous nos besoins 5 et, ce qu'il y aurait de plus étonnant, ce système doctrinal ne serait qu'un résumé de Thistoire générale du monde.
Et puis, où placer cet inventeur? Né le jour où naquis reni les jours, le christianisme apparaît au berceau du genre humain, et ne cesse de resplendir comme un phare lumineux au milieu des ténèbres de l'ancien monde. Enfin, cet inventeur, perdu dans la nuit des temps, comment aurait-il pu imposer sa pensée aux hommes qui devaient continuer son
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œuvre? La Bible , vaste réservoir de l'histoire et de la doctrine chrélicnnes, se compose de soixante et douze livres dus à près de quarante écrivains : ces écrivains ont vécu à une grande distance les uns des autres, dans l'intervalle de quinze siècles qui sépare l'auteur de la Genèse de l'auteur de l'Apocalypse. Cependant la Bible offre , au milieu d'une prodigieuse variété de faits et de pensées, une parfaite unité de doctrine. Depuis dix-huit siècles que l'incrédulité en scrute les trente-quatre mille versets, ya-l-elle découvert une seule contradiction réelle?
Je me borne, pour le moment, à ce premier coup d'œil sur le caractère de l'universalité qui distingue le christianisme de toutes les religions connues. Avant d'entrer dans des considérations nouvelles, j'attendrai, mes amis, le résultat de vos réflexions.
Réponse à une objection sur runiversalilé du christianisme. — De nos dissensions religieuses. — De la prétendue agonie du catholicisme.
— Où est donc cette religion chrétienne destinée à transformer le genre humain en une famille de frères , puisque celle que nous connaissons n'a fait que diviser l'Europe, au moins depuis trois siècles? Telle est la question que nous suggèrent vos considérations sur l'universalité du christianisme.
Jésus-Christ, il est vrai , a clairement posé le principe de la fraternité universelle, et il n'y a rien, dans sa doctrine et dans sa vie, qui ne tende à fonder les rapports des hommes entre eux sur la douce loi de la charité. Aussi ne faisonsnous aucune difficulté de reconnaître en lui le bienfaiteur de l'humanité et l'envoyé du Père céleste ; mais la meilleure preuve, à notre avis, que sa doctrine ne vient pas des hommes, c'est que ceux-ci en ont à peine été les maîtres, qu'ils l'ont privée de son caractère de religion universelle pour en faire, les uns un instrument de politique et de domination, les autres un sujet de disputes interminables durant lesquelles la plume a sali moins de papier que l'épée n'a rougi de champs de bataille. Loin de rallier le genre humain , le christianisme n'a été, pour la fraction de l'univers où il règne exclusivement, qu'une occasion de longs et sanguinaires débats. L'histoire de l'Europe est certainement la plus riche en guerres religieuses, en persécutions.
— Permettez moi , mes amis , d'achever votre raisonnement.
L'introduction du christianisme en Europe est donc chose
fort regrettable. Nos pères auraient dû retenir les dieux égyptiens, grecs, romains, celles, qu'ils adoraient au premier siècle de notre ère.
Les quelques milliers de victimes humaines que ces dieux demandaient journellement étaient peu de chose, comparés à tant de chrétiens emportés par les guerres religieuses.
S'ils voulaient changer de religion, pourquoi ne pas choisir celle de Brahma , qui les eût pacifiés en les divisant en quatre espèces d'hommes , en les parquant dans les limites sacrées de la caste? Les brahmes , plus humains que nos prêtres, eussent adouci nos mœurs par la défense de tuer les insectes qui nous dévorent; ils ne nous eussent donné d'autre spectacle de sang que celui du paria , égorgé pour avoir violé le respect dû aux castes supérieures, et celui de la veuve brûlée vive sur la tombe de son mari pour expier le crime de lui avoir survécu. Quoi de plus propre à civiliser un peuple que ces trois recettes de la morale brahmanique, capables d'effacer tous les crimes, moins toutefois le meurtre d'une vache ou d'un brahme : Mourir en tenant en main la queue d'une vache; se faire écraser sous le char du dieu Vischnou *, se noyer dans le Gange!
Enfin, au lieu de la religion de l'Inde, peu connue en Europe à une époque où , faute de boussole , notre navigation était fort timide, pourquoi nos pères n'acceptèrent-ils pas la religion de IMahomel, qui, dès le huitième siècle, s'offrait à eux par toutes les portes de l'Orient et du Midi?
La réclusion du sexe dans les harems eût beaucoup contribué à prévenir les dissidences religieuses, dans lesquelles les femmes ont toujours, de près ou de loin, joué un grand rôle. Les eunuques, occupés à la garde des sérails, ne se fussent pas armés pour des questions Ihéologiques. Quant aux hommes restés hommes, il est probable que, placés incessamment sous le cordon du Grand Seigneur, le fefta du nuifti et le cimeterre du pacha, ils eussent respecté l'article de l'Alcoran qui défond de raisonner en matière de religion.
Délivrés de ces misérables discussions, les esprits se fusservt tournés vers les sciences, les arts, l'industrie, et TEurope fût arrivée à cette haute culture morale, littéraire, militaire, artistique, industrielle, agricole, que nous admirons chez les Turcs et les Bédouins !
— Vous voulez nous faire expier le tort d'avoir mal expliqué notre pensée sur le christianisme. Nous ne contestons pas certes sa supériorité sur les religions connues. Il faudrait être aveugle pour méconnaître les précieux services qu'il a rendus à la civilisation. Mais, à ne considérer que les nations chrétiennes avec leurs incessantes divisions religieuses, n'est-on pas fondé à demander ce qu'est devenu le christianisme universel, et si l'idée de conquérir l'univers à l'unité religieuse n'est pas une utopie?
— C'est une utopie, si vous votilez, mais une utopie divine, par conséquent réalisable, et déjà en partie réalisée.
Cette grande unité religieuse, que vous jugez impossible, n'est pas une idée ; c'est un fait subsistant depuis dix-huit siècles. Vous n'ignorez pas sans doute l'existence , dans les cinq parties du globe , de chrétientés plus ou moins nombreuses unies par la même foi, par le même culte , par le même ministère religieux. Le christianisme a donc vaincu le principal obstacle à l'unité religieuse du monde, obstacle résultant de la différence des races, des idées, des mœurs, du langage, des lois, des influences climatériques, de la distance des lieux, etc. De ce qu'il y a des chrétiens chez toutes les nations, il est permis de conclure que toutes les nations peuvent devenir et rester chrétiennes.
Serait-il en effet beaucoup plus dilTicile de conquérir à l'Évangile les peuples de l'immense continent de l'Asie, que d'y entretenir des minorités chrétiennes exposées au feu de la persécution au sein de populations infidèles? Je ne le pense pas. Les païens de la civilisation asiatique, aussi bien que les sauvages idolâtres del'Océanie, rendent hommage à Tex-
ceilence de la religion de Jésus-Christ , quand elle leur est connue. Ils conviennent généralement qu'elle vaut mieux que la leur, et les lois chinoises elles-mêmes ne la désignent que par le litre glorieux de Religion du Seigneur du ciel (i). Pourquoi les masses refusent-elles de Tembrasser? Parce qu'elle n'est pas la religion du prince, de ses ministres, du grand nombre; parce que sa profession mettrait en péril leur liberté, leurs biens, leur vie. Quant aux gouvernants, on sait assez que leur opposition au christianisme tient surtout à deux choses : 1° à la crainte de voir la propagande religieuse servir de voile à une propagande politique; 2° à la connaissance qu'ils ont de nos dissensions religieuses.
En somme, le grand obstacle à la conquête religieuse de l'univers est en Europe. Or, celle Europe, qui doit évidemment ses grandeurs à son éducation chrétienne, et son éducation chrétienne à l'unité religieuse qui régna dans son sein jusqu'au seizième siècle, la croyez-vous si loin du retour à l'unité? Non certes, si vous donnez quelque attention à ce qui se passe. Plus d'aliment aux dissidences depuis que les religions dissidentes ont tellement réformé leurs croyances, qu'il leur en reste à peine, par-ci , par-là, une vaine ombre. Plus de choix possible qu'entre le catholicisme et le nihilisme religieux. Et le nihilisme en religion ne sera jamais populaire. Enfin, comme je lobservais déjà, il y a (juelques années, l'Altila moderne est là (2). Le rationalisme socialiste, armé contre la société de tous les principes de révolte et de destruction, glorifiés depuis Luther jusqu'à Proudhon et consorts, soutenu par des millions de bras qu'il fait mouvoir avec un prodigieux ensemble à l'aide de sociétés secrètes; le socialisme, dis-je, est là pour donner un sens à celle parole du Christ aux peuples et à leurs chefs : Ou vous reprendrez
(1) Voy. les deux êdiUde Pempereur de la Chine, publiés en 1844 et 1845. en faveur du christianisme , sur les instances de M. de Latïiéuée, ambassadeur français, Annales de la propagation de la Foi, toui. xxi, p. 20 et suiv.
(2) Solution de grands problèmes, l. m, ch. \xxiv.
le joug noble et vivifiant de ma loi, ou vous serez broyés comme un vase d'argile (i).
Quant aux révoltes religieuses, qui ont toujours obnubilé et menacé, sans la détruire, l'unité chrétienne, loin de nous faire méconnaître la perpétuité du vrai christianisme, elles servent admirablement à la démontrer. Au lieu de dire avec les esprits sans réflexion : Les nations chrétiennes se sont horriblement divisées et persécutées en matière de religion ; donc la véritable religion de Jésus-Christ a disparu , il faut dire, au contraire : Donc elle na cessé de briller à leurs yeux.
En effet , les luttes violentes ne sont jamais bien longues entre l'erreur et l'erreur, mais elles sont implacables entre l'erreur et la vérité. Dès que celle-ci se retire, la nuit couvre les intelligences; et dans la guerre de la pensée, comme dans les autres, la nuit sépare les combattants. Hors l'âge de fanatisme, où elles se font accepter comme exclusivement vraies par une génération enthousiaste, les religions fausses sont toujours jugées au moins douteuses ; elles n'ofîrent ni assez de conviction à leurs sectateurs pour être défendues jusqu'au sang, ni une lumière assez vive à leurs ennemis pour les exaspérer. Elles peuvent donc vivre côte à côte, toujours divisées, mais sans hostilités permanentes.
Il n'en est pas ainsi de la vraie religion, qui ne peut se montrer nulle part sans qu'il y ait parmi ses rivales un cri unanime de mort contre elle. La raison de cela, ce n'est pas que la vérité soit persécutrice et se plaise à tourmenter l'erreur; c'est qu'il est impossible à l'erreur de rester calme en présence de la vérité. Celle-ci répand autour d'elle un éclat mortel pour sa rivale, qui ne trompe que par un faux air de vérité. Les fausses églises nayanl été fondées que dans un esprit de haine et d'opposition à la véritable, elles crouleraient le jour où elles cesseraient de haïr et de conspirer.
Lisez Ihistoire des guerres religieuses ailleurs que dans
(0 Ps. Il, 9 et suiv.
LEÇON OiNZIÈME. 103
les écrivains qui se sont plu à les travestir, et vous verrez que les novateurs ont toujours été les premiers à substituer les violences brutales aux moyens de persuasion. Ou étaitce que la liberté religieuse réclamée, la Bible d'une main, le glaive de l'autre, par les réformateurs du seizième siècle? Était-ce la faculté de professer en paix leur culte delà veille à côté du culte immémorial de leurs compatriotes? Évidemment non. Ce qu'ils voulaient, là même où ils ne formaient qu'une imperceptible minorité, c'était la liberté de réformer, c'est-à-dire de dévaster, de brûler les églises , de saccager les couvents, de pousser les prêtres et le peuple au prêche . à grands coups de pique, et de traîner les religieuses au pied des aulels pour y recevoir des maris (i).
Que si les partisans de l'ancienne religion usant du droit de repousser la force parla force, lesang a coulé par torrents dans ces terribles guerres, à qui la faute? Serait-il juste de confondre dans la même réprobation et les défenseurs des institutions chrétiennes auxquelles l'Europe doit sa civilisation , et qui sont le patrimoine moral du genre humain , et les enthousiastes qui voulaient leur substituer, par la violence, les rêves sacrilèges et absurdes de quelques êtres immoraux?
Au milieu de ces scandaleuses et trop sanglantes divisions prédites par le Christ et ses apôtres comme nécessaires pour l'épreuve (2), divisions qui, loin d'atténuer dans le christianisme le caractère divin de sainteté , le font, au contraire, resplendir par la cruelle guerre que lui ont constamment faite les passions mauvaises ; au milieu . dis-je , de ces divisions, ne démêlez-vous pas, mes amis, une société religieuse qui éprouve la vérité de cette parole de Jésus-Christ à ses disciples : Fous serez haïs de tous à cause de monnom (5)? Société contre laquelle les autres sociétés religieuses n'ont cessé de rugir, parce que son immuable doctrine les foudroie
(1) Voy. Solution de grands prohlèmesy toiu. iv, cl», lvii et suiv.
(2) Saint Wallhieu, ch. xviii, 7; — l'c Ép. aux Cor., ch. xi, 19. (s) Saint Matthieu, cli. \, 22.
tontes ? Société combattue par tous les despotismes de la politique et de la pensée, parce que, protectrice de toutes les libertés, elle a constamment dit aux souverains: Renoncez à vous faire obéir en tout! Et aux penseurs présomptueux : Renoncez à vous faire croire sur tout ! Société , en un mot, qui n'a d'autre date dans l'histoire que celle de Jésus-Christ, qui porte un nom incommunicable, et que tous, amis et ennemis, désignent par l'épithète divine de catholique, c'est-à-dire universelle.
— Oui, et nous vous accordons qu'entre les communions chrétiennes le catholicisme a plus d'un droit au premier rang. Mais cette Église, au lieu de justifier pleinement son titre de catholique, et de se vouer exclusivement à l'œuvre de la rédemption universelle, n'a4-elle pas subi, moins que les autres Églises, mais enfin beaucoup trop subi, l'influence du temps et des hommes? N'est-ce pas pour avoir mêlé à la pensée céleste et humanitaire du Maître les pensées d'une politique mondaine, que le catholicisme végète maintenant au milieu d'un monde qui lui échappe? Convenez-en , il est bien vieux pour qu'on puisse attendre de lui le glorieux enfantement de l'avenir.
— J'en conviens, le catholicisme est vieux , très-vieux. Il a incontestablement dix-huit siècles , et même il remonte jusqu'au berceau du genre humain. Toutefois, dans les êtres exceptionnels qui ont dépassé soixante fois , comme lui , le plus long terme de la vie humaine, la vieillesse pouvant n'être pas maladie , n'allez pas en conclure , avant de l'avoir examiné de près, qu'il touche à sa fin. Laissez aux Lamennais, aux Michelet, aux Ouinet et autres, le soin de convoquer le monde aux funérailles du grand culte. Tandis que ces fonctionnaires de la mort, un pied dans la fosse, usent leur dernier souffle de vie à marmotter, dans une parfaite solitude, l'oraison funèbre du catholicisme, que fait le monde? 11 a les yeux fixés sur le catholicisme et son chef , attendant de là le remède à ses maux.
LEÇON ONZIÈME. lOS
— C'est un heureux accident dû à la présence d'un grand pape. Ofie Pie IX rejoigne ses prédécesseurs et soit remplacé par un cardinal agréable aux puissances, la papauté reprendra son attitude sépulcrale.
— Non, mes amis, la papauté ne reprendra pas une attitude qu'elle n'a jamais eue. Convenez-en, c'était une singulière momie que ce Grégoire xvi qui , dans un règne de (fuinze ans, donna une impulsion admirable à la propagande catholique, créa plusieurs centaines de nouveaux départements spirituels, fît couler les larmes du monde catholique en lui racontant le martyre des catholiques russes et polonais, et obligea le terrible autocrate à venir désavouer et déplorer, dans les salles du Quirinal, les excès des dépositaires de sa puissance. Le pontife, il est vrai , laissa ses États temporels sous le poids toujours croissant de vieux abus; mais il conserva à la souveraineté spirituelle sa divine énergie. C'est parce qu'il a trouvé une papauté vivante , que les paroles et les actes de Pic IX ont eu un immense retentissement, ont été un haut et irrésistible enseignement , dont les précieux fruits ne sont que retardés par les extravagances et les fureurs du socialisme, fureurs nécessaires pour dessiller les yeux d'un grand nombre, et préparer le terrain pour des constructions nouvelles.
Mais revenons à notre sujet, dont, au reste, celte digression nous a peu éloignés.
Pourquoi, en efl'et , cette gravitation générale des esprits vers Rome, sinon parce que la conscience dit à chacun que le vrai christianisme, le christianisme approprié au genre humain, est là , ne peut être que là; que la religion de Jésus-Christ, pour embrasser tous les peuples, et cependant rester une et indivisible , doit s'appuyer sur cette pierre mystérieuse que le divin architecte lui a donnée pour fondement (t)?
(0 Saint Matlhieii, cli. xvi, 18.
Entre le calholicisme et les christianismes remaniés par la main des hommes, tout œil impartial aperçoit la différence du soleil à la nuit. Vous-mêmes, mes amis, vous entrevoyez cela malgré la nuée d'objections qui vous dérobe encore la vue du grand phare de l'humanité. Et les objections qui s'élèvent de toutes parts contre TÉglise catholique, voulez-vous savoir pourquoi on ne les oppose pas à ses rivales? Apprenez-le d'un génie assez peu bigot,
(( Eh bien ! disait INapoléon au brave Bertrand quelque peu incrédule, il s'élève un flot sans cesse renaissant d'objections centre la vraie religion ; soit. D'où vient qu'on n'en fait aucune contre les fausses ? C'est que, sans hésiter, tout le monde les croit fausses... Ce qui est faux répugne, et se reconnaît à une simple vue (i). »
(i) Entretien sur la divinité du christianisme ; cité dans la Solution de grands problèmes, tom. i, p. 35C.
Des rapports de la raison et de la révélalion, de la philosophie naturelle et de la philosophie surnaturelle. — Contradictions de la philosophie rationaliste. — Fausseté manifeste et pauvreté de son principe fondamental.
Avant de passer outre, il est bon de faire une petite pause pour reprendre haleine et mesurer de l'œil l'espace parcouru. Et d'abord, je vous demanderai, mes amis, si l'excursion que nous venons de faire dans le champ de la révélation chrétienne n'a point dérangé votre esprit et un peu enténébré voire raison.
— Non certes, et la question nous paraît étrange.
— Elle est cependant fort naturelle après la crainte que vous me témoigniez, dans une des leçons précédentes, de voir votre raison défaillir du moment que nous mettrions le pied dans le domaine du surnaturel. Je suis bien aise d'apprendre qu'il n'en a rien été, et que vous avez trouvé assez de lumière dans le christianisme pour le juger digne d'un sérieux examen. Il serait donc possible qu'il n'y eût pas entre les vérités rationnelles et les vérités révélées l'abîme logiquement infranchissable que s'efforcent de creuser les rationalistes, et que cette révélation, représentée par eux comme l'éteignoir des intelligences , en fût, au contraire, le vrai flambeau.
— Nous désirons vivement qu'il en soit ainsi. Si jamais nous devons admettre la révélalion, ce ne sera que comme un supplément indispensable à nos lumières naturelles. Ce qui nous prévient contre les doctrines révélées, c'est que nous les concevons comme des doctrines à part , pas opposées pcul-ètrc à la raison, mais sans affinité avec elle. La diffé-
renée que nous faisons enlre la philosophie humaine et la théologie révélée, gît en ceci que la première élève, agrandit notre esprit en lui montrant la vérité, tandis que l'autre l'humilie, l'abat en le soumettant au joug de la foi. Philosopher, c'est faire usage de la raison; croire, c'est y renoncer pour adopter, en vertu du témoignage, ce qu'on ne comprend pas. Nous voulons bien croire, mais au profit, non au préjudice de notre raison.
— Vous serez exaucés , mes amis , et j'espère vous démontrer sans effort que la révélation , loin d'être une étrangère, une espèce de hors-d'œuvre pour notre raison, en est le premier besoin. Et d'abord, qu'est-ce que la raison?
Par ce mot , on entend communément deux choses : In simple faculté de connaître, que possède tout individu non complètement idiot, ou l'ensemble des connaissances acquises par nos moyens naturels de connaître. Prise dans ce dernier sens, la raison se confond avec la philosophie purement humaine, qui est la somme des connaissances acquises par l'exercice de nos facultés intellectuelles.
Considérée comme faculté, la raison a besoin, pour se développer, de l'enseignement. Que notre àme possède en elle-même le germe de toutes les connaissances, ou que celles-ci lui viennent du dehors, il n'en est pas moins indubitable qu'elle n'arrive à la connaissance du vrai qn'cà l'aide de la parole du maître. La pénétration et la vigueur intellectuelle de l'élève peuvent sans doute abréger le temps de Tinstruction ; mais celle-ci est absolument nécessaire pour lui apprendre à débrouiller et lire dans son esprit les éléments du savoir (i), ou pour les y déposer, supposé que son esprit soit une table rase.
Une fois initié à ces premières connaissances, l'écolier pourra les féconder, développer par la réflexion, surpasser
(i) C'est ce que signifie le verl)e latin inteUigere, comprendre, dérivé de inius légère, lire dans son intérieur.
son maître, et devenir un grand foyer de science. Toutefois, il est certain que , en matière de vérités religieuses et morales, il n'apprendra jamais rien qu'en vertu de ce qu'on lui a appris. Dans cet ordre de choses, le penseur le plus inventif est aussi incapable de découvrir une vérité absolument neuve, que le cultivateur le plus habile est iFupuissant à produire une semence spécifiquement différente de celle qu'il a reçue.
Vous le voyez donc, mes amis, notre science , c'est-à-dire notre raison éclairée, agrandie par les connaissances, est fille de l'enseignement. Mais qu'est-ce que l'enseignement? C'est une révélation, soit une communication de celui qui sait à celui qui ne sait pas.
Cela étant, quelle opposition pourrait-il y avoir entre noire raison et la révélation divine?
— A vrai dire, nous n'en voyons aucune. Loin d'exclure le fait de la révélation divine, l'usage de notre raison en impliquerait plutôt l'existence, et l'établirait invinciblement, s'il était bien démontré que les éléments de nos connaissances religieuses et morales sont traditionnels et fils de l'enseignement. En effet, en remontant de maître en maître, de révélateur en révélateur, nous arriverions nécessairement à Dieu, précepteur des premiers hommes, de môme que, par le fil des générations humaines, nous sommes conduits à le reconnaître pour créateur du premier couple humain.
— Oui, mais nous n'avons pas besoin d'entreprendre cette démonstration pour sentir le ridicule des objections du rationalisme. La vérité étant à notre raison ce que la lumière est à Tœil , dire : Nous avons la raison , à quoi bon la révélation ? c'est dire au sein des ténèbres : Nous avons des yeux, à quoi bon la lumière?
Vous avez votre raison ! mais c'est précisément parce qu'il vous a enrichis de cette faculté sublime que Dieu vous adresse la parole. Il ne parle pas à la brute. « C'est par la raison, dit Cicéron, queThomme se distingue des animaux
iU LA SCIENCE DE LA VIK.
et lie société avec Dieu (i). » Or, il n'y a point de société véritable entre des êtres intelligents sans échange de pensée, sans révélation. Un Dieu qui ne parlerait pas aux hommes, leur resterait étranger, inconnu. Ce serait le Dieu des déistes et des rationalistes : Dieu idéal , froid comme la glace, et qui . loin de dilater le cœur de ses dévots, n'a jamais, que je sache, occupé une grande place dans leurs idées.
— Rien là que de très-raisonnable. Mais vous conviendrez , monsieur, que le fait d'un Dieu conversant avec les hommes est trop extraordinaire pour qu'un philosophe l'adopte sans une évidente nécessité et des preuves irrécusables. Vous connaissez l'adage : Non est philosophi recurrere ad Deum.
— Oui , mes amis, je sais qu'il y a faiblesse d'esprit à faire intervenir Dieu à tout propos et sans nécessité; mais convenez aussi qu'il y aurait sottise et de plus impiété à méconnaître l'intervention divine dans le monde, quand elle se manifeste par des faits historiques du plus grand éclat, et quand elle est d'ailleurs absolument nécessaire pour affranchir les hommes des erreurs les plus inhumaines et de l'adoration de tous les vices.
Nous avons vu que notre raison, considérée comme sym pie faculté de connaître, appelle la révélation d'une raison plus éclairée , comme l'œil appelle la lumière.
Considérons-la maintenant élevée à sa plus haute puissance, par les connaissances que Fétude et l'observation lui ont acquises, à partir de l'école de Pythagore jusqu'à la dernière en date de nos écoles de philosophie. La raison, sous ce point de vue, soit la philosophie naturelle , peut-elle nous dispenser de recourir à la révélation divine? A-t-elle assez bien résolu le grand problème de notre destinée pour en finir avec le doute? Nos professeurs de philosophie sont-ils en mesure de dire aux peuples : « Nous allons vous déchiffrer
(i) De legibus, lib. i.
LEÇON DOUZIÈME. ÎH
l'énigme de la vie : voilà comment et pourquoi vous avez été placés en ce monde; voilà vos devoirs envers Dieu, envers vos semblables, envers vous-mêmes, et vos véritables rapports avec toute la nature. Faites cela , et vous arriverez à ce bonheur, à celte vie parfaite , dont l'idée et le désir vous tourmentent. Vous ne sauriez résister à tant de lumière sans lutter contre la raison et faire preuve de mauvaise foi. » Je vous le demande, mes amis, la philosophie peut-elle tenir ce langage?
— 11 ne paraît pas, puisque nos philosophes cherchent toujours le mot de la terrible énigme.
— Et comme il y a bientôt trente siècles que la philosophie se morfond dans la recherche de ce mot, il est fort à craindre qu'elle ne le trouve jamais. Cependant le mot est indispensable aux neuf cents millions d'hommes dont quatre-vingt mille franchissent chaque jour le seuil de l'éternité.
Les quelques vérités religieuses et morales communes à tous les peuples et que la philosophie ne découvre pas, mais qu'elle peut confirmer par ses raisonnements, quand elle n'extravague pas , telles que l'existence d'un Dieu ordonnateur et législateur du monde , l'existence d'une loi morale obligatoire et d'un avenir de récompenses et de châtiments, etc. ; ces vérités, dis-je, font vivement sentir à l'homme le besoin d'une lumière capable dé diriger sa marche vers le redoutable avenir qui l'attend. Témoins de l'ordre admirable qui règne dans la nature, et effrayés de l'anarchie qui existe dans nos facultés, comment pourrions-nous rester paisibles dans l'ignorance de la loi qui seule peut nous réconcilier avec nous-mêmes et avec l'Être infini qui a réglé le nombre des cheveux de notre tète et des pulsations de notre pouls? (( Vivre en paix dans celte ignorance, dit M. Jouffroy, dans un passage déjà cité, est une chose contradictoire et impossible. Si (|uel(|ues hommes, à force de distraction et d'insouciance, peuvent sVndormir dans une telle situation, c'est une exception qui n'atteint pas les masses. Dès que le
doute les envahit, elles s'agitent; elles ne retrouvent la paix que quand il a disparu (i). »
Que résulte-t-il de là , mes amis ? Que la philosophie, par les vérités qu'elle réussit à démontrer et par celles qu'elle est impuissante à découvrir, appelle évidemment la révélation divine au secours de la faiblesse de l'esprit humain.
D'ailleurs faut-il de grandes éludes pour comprendre que le dernier mot des existences est le secret du Créateur ? Quel autre que lui peut nous dire avec certitude quand , comment, pourquoi il a appelé l'univers et l'homme à Texistence? Vouloir que notre esprit découvre cela, ce n'est pas philosopher, c'est délirer.
Vous me disiez naguère que le fait d'un Dieu conversant avec les hommes est trop extraordinaire, trop excentrique, pour qu'on Tad mette sans y être contraint par Tévidence. Pour moi, il pourrait y avoir un fait incomparablement plus extraordinaire, plus excentrique : ce serait l'existence d'un Dieu veillant avec un indicible amour sur les besoins du moindre vermisseau , et tellement dur envers l'espèce humaine, seule cependant capable de le connaître et de laimer, qu'il la laissât dans l'horrible incertitude de ses destinées, faute de vouloir converser avec elle. Le Dieu du déisme, du rationalisme, voilà l'être qui révolte ma raison aulant que mon cœur.
Oui , mes amis, le christianisme a fait cesser le plus grand scandale de l'esprit humain en nous montrant le Dieu-charité occupé, depuis l'Éden jusqu'au Calvaire , et de là jusqu'à la fin des temps, à nous guérir de nos vices, de nos erreurs, et à nous faire discerner le chemin de la vie du chemin de la mort.
Et pourtant ce fait que pressentaient et appelaient de tou^ leurs vœux les Socrale et les Platon (2), ce fait qui a trans-
(0 Voy. Leçon première.
[i) Plalon, m Phœdon.—ApoL Socrat.—Alcibiad. Diat. Epin., etc.
formé le monde , et sans lequel on ne comprend rien à l'histoire de l'Asie et de l'Europe depuis quinze siècles; ce fait, dis-je, nos soi-disant philosophes affectent de ne pas le voir, et ils cherchent toujours ce que, grâce à Jésus-Christ, nul de nos enfants n'ignore. Pourriez-vous m'expliquer ce phénomène?
— C'est que probablement ces messieurs ne trouvent pas dans la solution chrétienne du problème de notre destinée un degré de lumière capable de tranquilliser notre esprit et de le dispenser de toute recherche ultérieure.
— Non, mes amis, et je vous citerai encore, sur ce sujet, une de leurs plus fortes têtes.
«. Il y a, dit M. Jouffroy, un petit livre qu'on fait apprendre aux enfants , et sur lequel on les interroge à 1 église ; lisez ce petit livre, qui est le catéchisme, vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées : de toutes, sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il lésait; où elle va, il lésait; comment elle va, il lésait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort: il vous fera une réponse sublime... Demandez-lui comment le monde a été créé et à quelle lin ; pourquoi Dieu y a mis des animaux , des plantes; comment la terre a été peuplée, si c'est par une seule famille ou par plusieurs; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira ; il le sait. Origine du monde, origine de l'espèce, question de races, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme avec ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore rien; et quand il sera grand, il n hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens ; car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme. Voilà ce que j'appelle une grande religion; je la reconnnais à ce signe, quelle ne laisse sans
réponse aucune des questions qui intéressent l'humanité (i). » Et quand, par le bienfait d'une éducation chrétienne, on a éprouvé soi-même tout ce que cette lumineuse doctrine procure de paix et de bonheur à une âme (2), ne pourraiton pas se tenir pour satisfait? Faudra-t-il repousser cette religion parce qu'elle a le malheur d'être divine, c'est-à-dire, parce que, au lieu de reposer sur le sable mouvant de nos raisonnements philosophiques , elle a pour fondement la grande histoire du monde et de l'humanité?
Croyez-le, mes amis, le tort que nos soi-disant philosophes ne pardonneront jamais au christianisme, c'est qu'il ne s'est pas laissé inventer par eux. Ce ne sont pas ses obscurités qui les rebutent, c'est sa prodigieuse lumière qui , en éclairant tout homme venant en ce monde (3), transforme en philosophes complets les plus petits enfants (4), et ne permet à aucun homme de trôner sur la pensée de ses frères.
« Le haut enseignement, nous dit l'un d'eux, n'est pas établi pour répéter ce que tout le monde sait (s). » Pour
{») Mélanges philosophiques, p. 424, '2" édit.
(2) Citons encore M. .louffroy : « Né de parents pieux, nous dit-il, et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie au commencement de ce siècle, j'avais été accoutumé à considérer de bonne heure l'avenir de l'homme, et le soin de son âme, comme la grande affaire de ma vie, et toute la suite de mon éducation avait contribué à former en moi ces dispositions sérieuses. Pendant longtemps les croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les besoins et à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans
l'âme Tranquille sur le chemin que j'avais à suivre en ce monde, tranquille
sur le but où il devait me conduire dans l'autre, comprenant la vie dans ses deux phases, et la mort, qui les unit; me comprenant moi-même; connaissant les desseins de Dieu sur moi, et l'aimant pour la bonté de ses desseins, j'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et cerlaine en une doctrinequi résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme. « L'infortuné raconte plus loin comment la parole sceptique du maître ravageant son âme et n'y laissant rien debout, « il sentit sa vie première, si riante et si pleine, s'éteindre, et devant lui s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où il lui faudra désormais vivre seul, avec sa fatale pensée qui vient de l'y exiler et qu'il est tenté de maudire. « Nouveaux ntél. philosoph., p. m, xii, 1 15.
(3) s. Jean, ch. i,9.
(4) La loi de L'Éternel donne la sagesse aux petits,., et l'intelligence aux simples. Ps. xviii, 8; — cxviii, 130.
(5) M. Lerminier, Revue des Deux-Mondes, ix« série, t. m.
avoir le droit de s'ériger en soleil des esprits et d'appeler la philosophie humaine la lumière de toutes les lumières, l'autorité des autorités, l'unique autorité (i), il faut hien supposer que la nuit de Tignorance et de 1 erreur pèse toujours sur le monde.
Le pis est que ces docteurs aveugles, non contents de ne pas entrer eux-mêmes dans les inépuisables trésors de la sagesse évangélique, s'emparent de la clef de la science, et font tout \}our empêcher les autres d'y pénétrer (2). Ils crient à la jeunesse : Inutile d écouter le Christ ! « La raison, voilà le médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme (3). » — « L'homme doit tout attendre de ses propres efforts : il n'y a d'autre médiateur que l'esprit humain {i). »
Et les auteurs du Manuel de philosophie à l'usage des collèges, pour confirmer cette parole absurde du maître : « Ce que l'on ne comprend pas est à notre égard comme s'il n'était pas (y), » entassent absurdités sur absurdités.
(( Si Dieu est le principe de tout être, disent-ils, l'homme est le centre de toute science. Tout ce qui ne tombe pas sous son entendement, tout ce qui excède la limite de ses facultés, tout cela est pour lui comme s'il n'était pas, et, à son égard, n'est rien (e). »
— Cependant ces dernières paroles ne seraient-elles pas susceptibles d'un bon sens, savoir, que tout ce qui n'arrive pas h notre connaissance, tout ce qui reste en dehors des limites de nos moyens de connaître, tout cela est pour nous comme s'il n'était pas? Ce qui nous semble vrai.
— Oui, cela est très-vrai ; mais ce n'est pas du tout ce que messieurs les auteurs du Manuel entendent. Fidèles au principe rationaliste, que notre esprit, règle suprême de toute
(1) M. Cousin, Cours de l'hisi. de la philos. ; inlroduclion.
(2) S. Luc, ch. XI, 52.
(5) M. Cousin, Cours de Vhist. de la philos.
(4) M. Lerminier. Philosophie du droit, l. ii. 340.
(5) M. Cousin, Fragments philos. 2" préface.
(6) Manuel, etc. Inlroduclion, p. 5 ; 2«' édition.
vérité, ne doit admettre que ce qu'il comprend, ils repoussent, comme indigne d un philosophe, la vérité qui vient s'imposer à eux comme un fait, quelle que soit d'ailleurs la valeur du témoignage sur lequel elte s'appuie. Pour qu'elle soit reçue de ces messieurs, il ne suffît pas qu'elle se présente avec les caractères d'un fait certain, il faut qu'elle tombe sous leur entendement , qu'elle se soumette à leur compréhension, de telle sorte qu'ils puissent dire : Je crois que cela est, parce que je le conçois parfaitement.
Je vous ai dit que ce principe est absurde, indigne de gens qui se donnent pour philosophes. Serait-il nécessaire de vous prouver cela ?
— Non, monsieur ; nous croyons être déjà assez philosophes pour comprendre que l'homme ne comprend rien à ifond; que Dieu, notre esprit, notre organisation, le grain de sable que nous foulons aux pieds, ne nous apparaissent que comme des faits certifiés par d autres faits ; et que le philosophe qui ne voudrait admettre que ce qu'il conçoit de tout point devrait nier sa propre existence.
— Rien de plus vrai : à l'exception des vérités mathématiques, qui sont purement subjectives, nous n'avons des notions adéquates, complètes, absolues sur rien. Le principe de ces messieurs nous conduirait donc à définir celle philosophie qu'ils appellent la science des sciences, la science souveraine, régulatrice, indépendante, la science première (i) ; à la définir, dis-je « la négation de toute science. »
Et admirez avec quelle profondeur ils établissent leur principe : « Si Dieu est le principe de tout être, l'homme est le centre de toute science ! »
La science ne pouvant être que la connaissance des êtres et des rapports qui les unissent, il est tout naturel de penser que celui qui est le principe et le centre de tous les êtres, doit être aussi le principe et le centre de toute science. Lais-
(i) Manuel, etc , p. 4.
ser à Dieu la charge de produire et de gouverner le monde, et réserver le sceptre de la science universelle à cet homme qui naît dans la parfaite ignorance de toutes choses, c'est une drôle de philosophie 5 mais ces messieurs ont leurs raisons d en agir de la sorte.
— Et quelles raisons, s'il vous plaît ?
— C'est que, voyez-vous, si la science suprême était en Dieu, elle y resterait enfouie, rintelligence humaine n étant pas capable de saisir Dieu en lui-même et tout entier, par %me intuition immédiate et directe (l). Or, la science suprême restant cachée en Dieu, que deviendrait la philosophie, qui est la science souveraine ?
— Nous pourrions l'obtenir de Dieu par le moyen de celte révélation qui nous paraît maintenant assez acceptable ; et peut-être la parole de Dieu lui donnerait-elle un peu plus de solidité que celle de nos philosophes.
— Oui ; mais cest ce que ces messieurs ne veulent pas, attendu que la révélation est une de ces choses qui ne tombent pas sous leur entendement et qui excèdent la limite de leurs facultés j et même des facultés de leur Dieu.
En effet, que le Dieu des chrétiens, qui a fait l'homme à son image, s'appelle le Dieu des sciences et le précepteur de Vkomme (2), cela se conçoit ; mais cela ne va nullement au Dieu bâti tant bien que mal par nos psychologues , à l'aide de leurs propres perfections élevées à IHnfinitude (3). Que voulez-vous que ce misérable nous apprenne?
Mettons fin à cette longue leçon par une question qui en résumera les fruits.
(1) Manuel, etc.^ inirod., p. 7.
(2) Ps. xcnr, 10.
(3) « Connaissant l'homme, je pourrai dès lors espérer de comprendre quelque chose de Dieu ; il faudra pour cela que je lente d'élever à l'infinitude ce que j'aurai trouvé en moi de borné, qui pourtant la comportera; enfin de ce Dieu ainsi déterminé dans ses attributs et sa nature, je pourrai sans crainte descendre au monde, etc. » Manuel^ p. 8. — Si l'on veut assister à celle ma{;nifique confitruction de Dieu, avec les matériaux de notre être, «ju'on lise le deuxième chapitre de la Théodicée, Des attributs de Dieu, p. 432 el suiv.
il» LA SCIENCE DE LA VIE.
OÙ se trouve l'obscurantisme, l'opposition aux lumières? Est-ce dans l'esprit chrétien, qui accepte toutes les lumières de la raison, plus celles de l'Évangile? Est-ce dans l'esprit des philosophes rationalistes qui, en repoussant le soleil de l'Évangile, laissent la raison dans ses ténèbres et ses incertitudes ?
— La question, à ce qu'il nous paraît, porte sa réponse.
— Oui, mes amis; et je finis par ces belles paroles d'un de nos plus profonds orateurs :
« La foi ajoute à la raison, bien loin de la restreindre. Elle est un besoin placé dans le fond même de la nature intelligente par son auteur. Devant la pensée de Dieu, en présence de l'infini, que la pensée recule, c'est faiblesse; qu'elle avance, elle s'égare. Mais si elle saisit l'autorité , lautorité divine ellemême qui s'est montrée à l'homme et qui fonda la foi, l'homme alors marche d'un pas assuré à sa conquête, et parcourt en vainqueur les régions invisibles. Quelques-uns peut-être prennent en pitié ceux qui croient. Prenez garde ! croyants, nous admettons comme vous la raison ; comme vous et avec elle, nous allons jusqu'à ses limites ; nous admettons tout ce qu'elle admet. Mais là où vous vous arrêtez, nous avançons ; là où vous vous épuisez en vain, nous poursuivons nos conquêtes ; là où vous balbutiez, nous affirmons; là où vous doutez, nous croyons; là où vous languissez incertains, malheureux, nous triomphons et nous régnons heureux (i).»
(i) Le P. de Ravignan, Conférences de 1844, sur les droits et les devoirs de la raison. ( Annales dephilosoph. chrét., t. ix, p. 308 ( 3e série).
Inanité des religions rêvées par nos rationalistes. — De la philosophie religieuse et morale de M. Cousin et de son école. — Résultat inévitable de la méthode psychologique.
En tout, l'homme a besoin d'être enseigné ; et, en religion, en morale, il ne peut être enseigné que de Dieu (i); voilà les deux données qui résultent des leçons précédentes. II importe de les mettre encore dans un plus grand jour, et de prouver la radicale impuissance de notre esprit à fonder une religion sincère quelconque, afin d'en finir avec le rationalisme, et de pouvoir lui dire : Sois franc, ta religion naturelle est une tartuferie !
Rien de si visible que le mépris de nos rationalistes pour les religions : à leurs yeux, toutes ont le même prix, ouplutôt nen ont aucun (2). Cependant il leur en faut une pour le peuple, en attendant qu'ils aient élevé les masses à la hauteur où l'un d'eux a vu que la religion bientôt ne sera plus bonne que pour les chiens (3). Mais ils la veulent exempte de bigolisme, propre à opérer doucement dans les esprits le passage de la foi au Christ à la foi au néant.
Or, cette religion, mère de la franche irréligion, il y a près d'un siècle que Jean- Jacques Rousseau Ta sinon créée, du moins artistement drapée dans là Profession de foi du vicaire savoyard. De là une grande prédilection pour cette œuvre, qu'on imprime et réiniprime dans ce moment, tout
(1) « Il est écrit dans les prophètes : Et ils seront tous enseignés de Dieu. » S. Jean, ch. vi, 45.
(a) M IJoulllier, Théo ne de Kant, p 156. (3) M. Comte, Cours iV astronomie, p. 92.
en supprimant les grosses invectives contre le christianisme, lesquelles chaque lecteur saura bien trouver dans V Emile.
Que M. Cousin, auteur de l'entreprise, ne se soit pas proposé de ravaler au déisme ce qu'il nous reste de vrais chrétiens, je veux bien le croire. Je penserais plutôt que , justement effrayé des tendances d'une génération qui se croit tout permis parce qu'elle ne voit plus de maitre au-dessus de l'homme, et que s'accusant peut-être lui-même d'avoir puissamment concouru à ce mépris de tout frein, il a voulu reconcilier les esprits avec ce que le rationaliste Rousseau trouvait de raisonnable dans les notions religieuses et morales que nous devons à l'Évangile.
L'intention a pu être bonne , mais l'œuvre ne vaut rien. Évidemment il n'y a plus de place dans les esprits pour le Dieu demi-chrétien de Rousseau, et les partisans de la philosophie de M. Cousin seront les premiers à sourire de celte conception bâtarde.
Le célèbre professeur a eu le malheur de dire quelque part, ou de laisser croire qu'il avait dit, que le catholicisme nen avait plus que pour trois siècles dans le ventre. A notre tour, éventrons la philosophie rationaliste, éclectique ou syncrétique, peu importe, dont M. Cousin est le grand pontife; et, au lieu de conjectures en l'air, donnons la preuve irrécusable qu'il n'y a pas dans cette philosophie de quoi faire croire en Dieu trois grimauds, ni de quoi leur faire embrasser la moindre des vertus, le moindre des devoirs sans lesquels nulle société n'est possible.
— Cela nous paraît bien fort. Vous tenez, et avec raison, pour vrais rationalistes et disciples de M. Cousin, MM. Jacques, Simon et Saisset. Or, dans leur Manuel de philosophie. ces messieurs ne vous paraissent-ils pas établir les fondements de la religion naturelle, savoir : l'existence de Dieu et des âmes, l'immortalité de celles-ci, la Providence divine, etc.? Leurs idées sur la morale ne sont-elles pas belles et irrépréhensibles?
LKÇON TREIZIÈME. 121
— Vous dites très-bien : ils paraissent établir, et il le fallait, la France n'étant pas assez mûre pour accepter une philosophie où l'on ne parlerait pas un peu à la jeunesse de Dieu, de Tàme, d'une vie à venir, d'obligations morales, etc. On donne sur ces choses, et l'on affaiblit, en les analysant, quelques-unes des considérations et preuves qu'on trouve dans saint Anselme, Descartes, Fénelon, Pascal, etc. On bâtit ainsi une philosophie décente, propre à rassurer l'honnêle père de famille, mais incapablede faire illusion à un œil exercé.
En effet, sur quoi repose tout cet échafaudage? Sur la psychologie, sur 1 élude de nos facultés, de nos sentiments, de noire intérieur. La conscience psychologique , voilà l'unique livre où l'on veut que la jeunesse découvre notre âme, sa nature immortelle, sa destinée. Dieu, ses attributs, sa Providence, nos devoirs envers lui, envers nos semblables, envers nous-mêmes. On lui répète cela à chaque page, et l'on a grand soin de lui inculquer que tout ce que la psychologie ne fera pi\s totnber sous son entendement, doit être, pour elle, comme s'il n'était pas.
Quelle est la conséquence de cette belle méthode? L'élève de philosophie ne pouvant, dans la stérile et rebutante dissection de son esprit, rien découvrir de ce que lui annoncent ses maîtres, s'il n'a pas d'autre moyen de s'éclairer sur l'âme. Dieu, l'avenir, la morale, il croira à ces choses comme nous croyons au Juif errant de nos vieilles légendes.
Je m'abstiens de juger les intentions des auteurs du /)/«nuel, c'est l'affaire de Dieu. Connaissant ce que l'esprit de système peut enfanter d'illusions, je ne relèverai pas une foule de choses Irès-fausses, qui semblent avoir élé placées là, et d'autres très-vraies qu'on paraît avoir voulu en exclure, dans le dessein d empêcher la jeunesse de forfaire à la psychologie pour se réconcilier avec le bon sens ella raison chrétienne. Ce qu'il m'est impossible de ne pas voir , c'est que la méthode de ces messieurs est le chemin le plus court au scepticisme.
Au reste, quand on veut obtenir le dernier mol d'un syslème, il faut laisser gazouiller les élèves, et aller droit au maître!
M . Cousin a donné plus de trente volumes à la philosophie. Trouve-t-on là le premier élément d'une religion quelconque, savoir, un Dieu personnel, libre, intelligent, législateur, que nous puissions croire, aimer et craindre? Voyons.
On peut indiquer dans les œuvres de l'illustre professeur les endroits où, après avoir cherché à ébranler, dans l'esprit de ses élèves, toutes les preuves que l'on a données jusqu'à lui de l'existence de Dieu, il se croyait en droit d'afïirmer c( qu'il n'y a pas de démonstration de l'existence et des attributs de Dieu, ni par l'expérience, ni par tout autre moyen fi). »
On cherche vainement dans ces mêmes œuvres un passage où M . Cousin , rétractant une assertion aussi favorable au scepticisme et à l'athéisme, reconnaisse, pour notre esprit, l'obligation d'admettre la première des vérités religieuses.
Il est vrai qu'il est beaucoup parlé de Dieu dans ses Cours de philosophie et toutes les publications qui s'y rattachent; mais, si l'on en juge par les définitions qu'il en donne et par ses propres aveux, le Dieu de M. Cousin ne serait que le Dieu de MM. Schelling et Hegel, qu'il appelle ses amis et sesmaiires, les chefs de la philosophie de noire siècle (2).
Or, si vous voulez savoir ce que c'est que ce Dieu , M. Cousin vous dira que c'est ce l'Être absolu renfermant dans son sein le moi et le non-moi fini, et formant pour ainsi dire le fond identique de toutes choses, un et plusieurs tout à la fois, un par la substance, plusieurs par les phénomènes ; s'apparaissanl à lui-même dans la conscience humaine... Dieu est l'être unique et universel (3). »
Son Dieu, nous dit-il encore, est à la fois « un et plusieurs,
(1) Cours de 1819; 2e partie, p. 315 et suiv.
(2) Proclioper., l. iv, p. 4.
(s) Cours de 1818, p. 55, 274.
élernilé et temps, espace et nombre, essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fin et milieu ; au sommet de l'être et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité ; en effet, si Dieu n'est pas tout, il n'est rien... Partout présent, il revient en qiielque sorte à lui-même dans la conscience de l'homme (i). )>
Vous concevez déjà, mes amis, qu'un Dieu qui resterait absolument aveugle s'il n'avait les lumières de la conscience humaine pour s'éclairer, n'aurait rien de bien intimidant pour nos consciences. Quand il voudrait nous parler de devoirs, d'obligations quelque peu gênanles, chacun serait parfaitement en droit de lui dire : Tais-toi, imbécile! Mais poursuivons.
M. Cousin, dans la Préface de la deuxième édition de ses Fragments philosophiques y se prononce clairement pour la philosophie de la nature de M. Scheliing. » Les premières années du xix® siècle, dit-il , ont vu paraître ce grand système. L'Europe le doit à l'Allemagne, et l'Allemagne à Scheliing. Ce système est le vrai; car il est l'expression la plus complète de la réalité tout entière, de l'existence universelle. » {Loc. cit.^ p. 29.)
Or, le Dieu deh philosophie de la nature, alors que Scheliing la professait encore (2), c'était l'Absolu, le Dieu-Tout, le Dieu-Univers, offrant , dans son impénétrable essence, l'identité du moi et du non-moi, de l'homme et de la nature (3). Ce Dieu, d'abord latent à l'étal d'idée et inconnu à lui-même ( iniplicitus)., tend nécessairement à se déployer, à s'étaler, à s'inventorier pour arriver à la compréhension
(1) Fragments philosophùj lies, préf. de la !'• édil.. p. 7C.
(2) On sait que Schellintî a renié l'absurde système déclaré le vrai par M. Cousin, et qu'il a fait réparation au sens commun en reconnaissant, avec riiumaniléenlière, un Dieu personnel et libre. Voy. l'article de M. Lèbre, Revue des Deux- Mondes, janvier 1843.
(5) .« Celle identité absolue du moi el du non-moi , de l'homme et de la nature, c'est Dieu. » Fragm. philos., préf. de la 2* édil., p. 28.
de son être et devenir le Dieu expliqué {explicitus), ainsi que je vous l'exposais dans une de nos premières leçons (i). C'est le Dieu-pierre, escargot, saumon, etc.; et cet animal immortel, comme l'appelle quelque part Schelling, ne serait encore qu'un animal s'il ne s'apparaissait dans la conscience humaine.
C'est dans les évolutions éternelles, fatales, nécessaires de ce bel animal que MM. Schelling, Cousin et les croyants de la philosophie de la nature trouvent l'explication philosophique de la création, de V incarnation, d(; la révélation, de la rédemption, et autres mystères grossiers du christianisme, que nous autres enfants de l'Église avons la bonhomie de prendre à la lettre.
Avec le dieu ignorant, qui ne peut en savoir plus que nous, puisqu'il ne voit rien que par nous : avec le Dieu-Tout, impersonnel, absorbant l'homme et ne laissant, même dans cette vie, qu'une personnalité purement phénoménale ou apparente, inutile de demander à M. Cousin ou à son maître des idées arrêtées sur notre existence future et le compte que nous pourrions être obligés d'y poser. D'ailleurs, le sublime professeur s'est très-peu occupé de cette bagatelle de la destinée humaine, laquelle, à notre avis, dit-il, ne peut être connue que par une analyse de la nature humaine (2).
Toutefois, si en traduisant et commentant Platon, la question de notre avenir s'offre à lui, M. Cousin pourra vous dire : « Le moi n'est peut-être qu'une forme sublime de la substance universelle; à la mort il va se réunir au principe in-
(1) Voy. Leçon sixième.
(2) Cours de 1819, deuxième partie, p. 280. Et plus loin M. Cousin nous dira, à propos des bases de la moralité humaine, qu'il ne sufl&t pas de descendre dans la profondeur de notre nature, mais qu'il iaul monter jusqu'à Dieu, parcourir l'univers entier: attendu que nulle science particulière n'est posble qu'au sein de la science générale, laquelle emprunte ses dernières explications à la science de Dieu, p. 33U. Donc, messieurs les partisans de la philosophie de M. Cousin, en attendant que le maître ait fait une analyse rigoureuse de notre nature, de Dieu et de l'univers, ne l'interrogez pas sur votre destinée.
fini dont il émane (i). » Préférez-vous, avec Socrale, une vie fulure où, chacun jouissant de sa personnalité réelle et distincte, l'homme vertueux converse avec l'homme vertueux^ et le méchant souffre avec le méchant? M. Cousin, qui est d'une grande condescendance, vous répondra : C'est là une probabilité sublime qui échappe peut-être à la rigueur de la démonstratioxi, mais qu autorisent et consacrent et le vœu secret de notre cœur et l'assentiment universel des peuples. Non, il n'aime pas qu'on défende au sage, à l'heure suprême, d'invoquer ces traditions vénérables, et d'essayer de s'enchanter lui-même de la foi de ses semblables et des espérances du genre humain; mais il vous avertit qu'un vrai philosophe est trop éclairé pour accepter sans réserve ces allégories populaires; et, dans Socrate mourant, il aime à voir errer, sur les lèvres du bon et spirituel vieillard, le demi-souriî^e qui trahit le scepticisme, sans montrer le dédain (2).
— En somme, vous aussi, vous tenez M. Cousin pour un vrai panthéiste, et de plus un sceptique renforcé. Cependant, il a opposé de fréquentes et énergiques dénégations à ce reproche, surtout en ce qui touche au panthéisme.
— Que M. Cousin ait adhéré d'esprit et de cœur aux doctrines du panthéisme, c'est un fait personnel connu probablement de Dieu seul, les évolutions de iM. Cousin en philosophie ayant été tellement rapides et nombreuses, que, s'il a jamais eu une opinion arrêtée sur quelque chose, il peut bien en avoir perdu la mémoire (3). Mais que le panthéisme
(i) OEuvres de Platon, l. i, p. 168.
(j)/6iV/., p. 178-170.
(s) Empruntons quelques traits au tableau que M. Lerminier a fiil des métamorphoses philosophi<iue8 du père de Pécleclisme moderne. « M. Cousin a été tour à tour écossais, kanlisle, alexandrin, hégélien, éclectique : il nous reste à chercher s'il a jamais élé et s'il est philosophe... Kant avait déclaré qu'il était impossible à l'homme d'arriver à la connaissance de l'absolu. Fichte l'avait identifié dans la plus haute expression de l'homme même. Schelling, rompant avec Kant et F ichle, fil de l'absolu une institution mysli<iue. Hégel, de son côté, en fit une hypothèse logique. Or, voici M. Cousin qui tombe dans l'étrange illu- I. • 10
soit au fond et souvent à la surface des Cours de M. Cousin ; qu'il ait admiré, prôné, et tant bien que mal copié, comme maîtres et chefs de la vraie philosophie, Hegel et Shelling, dont le panthéisme n'est douteux pour personne, ce sont là des faits tellement notoires, que, loin d'être détruits par de simples dénégations si énergiques qu'elles soient, ils peuvent donner à celles-ci un caractère fâcheux.
Quant au scepticisme , il est très-vrai qu'il éclate dans une infinité de passages tout aussi significatifs que ceux que j'ai cités , de sorte que les témoignages de respect rendus par-ci par-là au catholicisme pourraient bien n'être que des coups de chapeau à une grande religion qui s en va. Le pis est que ce scepticisme a gagné les élèves et les amis qui ont eu le malheur de prendre pour un grand et profond philosophe le bel esprit le plus superficiel , le plus versatile de notre siècle ^ et quand ces amis, dévorés par la fièvre du doute , ont demandé une goutte de vérité pour rafraîchir leur âme , le maître s'est trouvé dans l'impuissance de la leur offrir.
Dans ses Nouveaux mélanges philosophiques, M. Jouffroy nous fait assister aux désolantes ruines que la parole du professeur sceptique opéra dans son âme si heureuse, si paisible au sein des lumières chrétiennes. M. Cousin lui-même, dans la notice qu'il a consacrée à l'infortuné réfugié piémontais Santa-Rosa , nous peint les inexprimables angoisses de
sion de vouloir accoupler des termes incompatibles. Il croira pouvoir se servir de Kant comme d'un point de départ; de Fichle, comme de la précision même du moi. A Schelling il empruntera la spontanéité, à Hegel la réflexion ; et il sera persuadé avoir donné une solution satisfaisante et nouvelle dans la distinction de la raison spontanée et de la raison rétiéchie... M. Cousin est-il [)anlhéiste? Je n'en sais rien, et je crois qu'il n'en sait rien lui-même. 11 s'est quelque part élevé éloquemment contre ce système; mais ne semble-t-il pas le professer ailleurs?... Sur le christianisme, même indécision... En résultat, il n'a laissé dans les esprits qu'un scepticisme vague en octroyant une amnistie métaphysique à tous les systèmes... L'éclectisme n'est pas autre chose que le baiser Lamouretle en philosophie, » ( M, Lerminier , Lettres à un Berlinois. )
cet ami dépossédé de sa foi jusque-là aussi vive que sincère. c< O mon ami, écrivait Sanla-Rosa au démolisseur de ses croyances, que nous sommes malheureux de n être que de pauvres philosophes pour qui le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir, un désir ardent , une prière fervente ! Je voudrais avoir les vertus de ma mère. Raisonner, c'est douter; douter, c'est souffrir. La foi est une espèce de miracle ; lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie , qu'elle donne de bon^heur ! Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande à Dieu de me révéler et surtout de me donner l'immortalité (i) ! »
Au reste, mes amis, le scepticisme religieux le plus complet, voilà où aboutit infailliblement quiconque, tournant le dos au soleil chrétien, dira avec M. Cousin : Dieu nest pas descendu sur la terre. . . Non-seulement il na pas parlé , mais il na conféré à aucune puissance humaine le privilège de parler en son nom.,. Le vrai révélateur... c'est la raison (2). Quand le rationaliste aura expulsé de son esprit les connaissances si nettes et si fermes que l'enseignement chrétien y a déposées sur Dieu , l'âme , le passé , le présent ,
(i) Voyez la Notice publiée par M. Cousin dans la Revue des Deux-Mondes, 4« série, tom.xxi, p. 66 et suivantes.— Au jugement de M. Lerrainier sur la valeur de la philosophie de M. Cousin, ajoutons celui d'un autre professeur de philosophie également non suspect. « Un grand mal intellectuel fait par M. Cousin, dit M. Catien Arnoul, a été sans contredit de fortifier, dans la jeunesse qui récoutait ou le lisait, la tendance commune aujourd'hui à se contenter de grands mois qu'on ne comprend pas, à ne parler que par formules ou principes absolus... Les résultats de son enseignement ont encore été funestes à la morale par quelque point. Sa doctrine du panthéisme fataliste et optimiste ne tend à rien moins qu'à tuer la vertu dans son principe, qui est la croyance au devoir de lutter contre le malheur et le mal. C'est danscettelutle, noblement soutenue, que consiste la beauté du caractère; trop de gens ont cru apprendre de M. Cousin à la regarder comme une chimère et une niaiserie; ils agissent en conséquence, tnfiii, sous le point de vue religieux, il n'est parvenu qu'à faire des athées, parlant mal chrétien et parodiant le catholicisme. Beaucoup de ceux qui avaient été ses di8ci|)les se sont faits saint-simoniens. » Doctrine philosophique, citation des Annales de philosophie chrétienne, ô* série, t. VI, p. 61.
{2) Cours de 1819, l'« partie, p. 291.
l'avenir, il aiira beau interpeller, creuser, analyser sa raison, que voulez-vous qu'il y trouve , sinon la parfaite ignorance où est de ces choses toute raison non enseignée?
Aussi , quand un de ces adorateurs de la raison vient, comme l'auteur d'Emile ou ses nouveaux éditeurs, nous offrir, en tout ou en partie , la Profession de foi du vicaire savoyard, tout homme de bon sens doit lui dire : Que signifie cette poésie, monsieur ? Sur quoi fondez-vous ces belles et consolantes pensées sur Dieu, sur nos destinées et nos devoirs? — Sur l'Évangile et la raison. — Sur l'Évangile ! Et pourquoi ne l'acceptez-vous qu'en partie et sous bénéfice d'inventaire? — C'est que, au milieu de choses qui charment et entraînent ma raison, il en a d'autres qui la révoltent. — Eh quoi ! monsieur, pour quelques mystères qui vous révoltent, parce que vous les dénaturez , votre raison se croit en droit de méconnaître les caractères inimitables de vérité de la doctrine évangélique, et de la mutiler audacieusement , au mépris de ces milliards de chrétiens qui l'ont professée avec amour, et parmi lesquels tant de grands hommes l'ont vengée de vos prétendues répugnances; et vous voudriez que notre raison et notre cœur se soumissent à l'extrait arbitraire que vous nous donnez de l'Évangile! C'est une prétention inqualifiable; et si nous la subissions, vous seriez le premier à rire de notre sottise.
Que sont évidemment toutes ces religions enfantées par la raison déiste ? Des passe-ports à l'usage de l'athéisme pratique. Un philosophe peut consacrer beaucoup de temps à inventer et prêcher ces sortes de religions ; mais s'il sacrifie jamais à leurs préceptes une seule de ses fantaisies , venez me le dire. On ne m'opposera pas , je pense , l'exemple de l'auteur des Confessions,
Vous devez voir , mes amis, que , en principe et en fait, la méthode de nos rationalistes psychologues les conduit à ne rien savoir en religion. Leur unique avantage sur l'idiot, c'est qu'ils ont la conscience de leur idiotisme.
Impuissance absolue de l'homme à fonder une religion sérieuse. — La vérité religieuse est Iradilionnelle, l'erreur aussi. — Antiquité de l'église rationaliste. — Unité de ses vieilles traditions. -- Docilité de ses enfants. — De leur Messie.
Maintenant, mes amis, êles-vous bien convaincus que notre raison' est impuissante à nous donner la première base d'une religion sérieuse, soit la vraie déflnition de Dieu , de l'homme et des rapports qui les unissent? Une religion extraite de notre esprit et fille de nos pensées , si virevoltes et incertaines, loin de pouvoir maîtriser nos passions, n'en serait-elle pas la très-humble servante?
— Oui, pour dominer l'homme , il faut être au-dessus de l'homme. On ne voit pas ce qui nous empêcherait de défaire une religion que nous aurions faite. Les belles règles de morale écrites sous l'inspiration d'une raison calme, éclairée et éprise de la vertu , la raison obnubilée et battue par l'orage des passions mauvaises nous les ferait biffer sans peine. On pourrait parler , penser comme le maître d'Emile; on agirait probablement comme l'auteur des Confessions, et peut-être encore plus mal.
— Oui, probablement, et très-probablement plus mal. Rousseau se ressentit toute sa vie du milieu chrétien dans lequel il avait été élevé. Quand le bonhomme avait le malheur de céder à de mauvais instincts , comme chez madame de Vercellis, il était mal avec lui-même, parce qu'il sentait, encore plus qu'il ne reconnaissait , l'existence d'une loi morale. Le remords , qu'un philosophe ab utero n'éprouverait pas ou regarderait comme une pitoyable faiblesse, il le prenait, lui, pour la voix d'un Dieu vengeur. J'aurais pu dor-
mir tranquille sous le même toil que Jean-Jacques , comme je fais avec tant d'honnêtes chrétiens badigeonnés d'incrédulité.
Quant aux élèves pur sang de la raison philosophique , je conseillerai toujours à leurs voisins deux choses : de se tenir en bons rapports avec Dieu, et d'avoir, outre une serrure à leur porte, des armes à leur chevet.
iMais je vous rends la parole , mes amis , et j'attends de vous une preuve encore plus péremptoire de notre impuissance à fonder une religion. Et pour que vous ne perdiez pas le temps à la chercher , je vous demanderai : Une doctrine vraiment religieuse, c'est-à-dire capable de relier entre eux les hommes par la chaîne sacrée des devoirs, en leur faisant connaître , aimer et craindre le même Dieu, révélateur de ces devoirs , vengeur inévitable de leur infraction , rémunérateur magnifique de leur accomplissement ; une telle doctrine, dis-je, pourra-l-elle jamais résulter d'un enseignement philosophique basé sur des observations psychologiques et sur des raisonnements ?
— Non, certainement non. Notre raison, comme a fort bien dit le sceptique Bayle, est une Pénélope qui défait la nuit ce qu'elle a fait le jour. Rarement d'accord avec ellemême dans le même individu, comment pourrait-elle accorder les hommes? Chacun d'eux a la sienne, et ce que la raison de Pierre élève, la raison de Paul le détruit. Quant aux études psychologiques tant recommandées par M. Cousin comme l'unique base de la vraie philosophie, il ne paraît pas que lui-même et ses élèves doués de quelque franchise y aient trouvé une bonne raison de croire à l'existence de Dieu et de notre propre personne.
D'ailleurs, comme vous le disiez naguère, pour n être pas un vain mot, pour saisir l'homme et en être saisie, la religion doit se présenter comme un fait (i). Dieu reste inconnu s'il
(i) Voy . Leçon dùcième.
ne se montre pas à l'œuvre, créant l'univers, l'homme, leur donnant des lois. L'homme s'ignore nécessairement, et n'a tout au plus que de faibles conjectures sur sa destinée et ses devoirs, si Dieu ne hii dit pas : Voilà ce que je me suis proposé en te créant ; fais ceci , évite cela ; en te conformant à ma pensée et à ma volonté , règle suprême du vrai et du bien, tu arriveras, par la possession de la vérité et du bien, au parfait bonheur !
En somme, il nous paraît bien démontré qu'il n'y a pas de religion possible sans révélation. Or, la révélation est un fait, son contenu est une série de faits, une histoire propre à fonder les prétentions de Dieu sur nous, et nos devoirs envers lui, envers nous et nos semblables. Ce qui nous frappe dans le christianisme, comme un caractère de vérité, c'est qu'il est tout historique, qu'il offre de grands faits dont la connaissance est indispensable aux hommes pour savoir d'où ils viennent, où ils vont, et ce qu'ils ont à faire pour aller droit.
— Très-bien ! la religion est essentiellement une histoire, et les faits primitifs de cette histoire, tels que la création du monde, de l'homme, les desseins de Dieu dans ce travail, etc. , sont évidemment des faits inaccessibles à notre raison tant que Dieu ne nous les raconte pas. Notre esprit a beau se sonder , s'analyser , la psychologie reste muette sur ce point capital. Dans cette matière, le philosophe qui n'en appelle qu'à sa raison ne pourra hasarder que des conjectures. Or, une religion basée sur les conjectures de monsieur tel, ce Ici fùt-il Rousseau ou M. Cousin, pourra trouver des individus qui seront bien aises de l'opposer à la vraie religion j mais rcncontrera-l-elle jamais un être assez sot pour lui sacrifier la moindre de ses atlraclions coupables? M. Cousin et la famille des psychologues ont beau nous affirmer en cent endroits que la morale est indépendante des croyances religieuses, même de l'idée de Dieu, qu'elle est toute dans les lois de notre esprit, et que la vertu d'un jeune homme sera
le précieux résidu de l'analyse qu'il fera de son âme (l), le bon sens et l'expérience confirment celte parole du livre de vérité : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (2). D'Alembert a très-bien dit quelque part : (( Quand la jeunesse se moque des dogmes , elles envoie la morale à tous les diables »
Il est donc évident que Dieu a dû enseigner aux hommes les faits servant de base à la loi morale qu'il leur a donnée. Quiconque nie l'existence de cet enseignement divin, en conteste la possibilité, comme font Rousseau et les partisans de ses conceptions religieuses, ne doit pas être admis à proposer une religion. Chacun doit lui dire : Qui éles-vous pour donner une religion aux hommes? Seriez-vous Dieu, son familier, ou voudriez-vous faire croire aux autres ce que vous ne croyez pas vous-même? Vous êtes un esprit fêlé ou un imposteur, et à l'un ou l'autre de ces litres, vous ne méritez que la pitié ou le mépris.
Maintenant, mes amis, une autre question.
Cet enseignement indispensable une fois donné aux hommes de certaine époque, par exemple, aux Hébreux conduits par Moïse et témoins des faits qui alleslaienl son commerce avec Dieu , et plus tard aux chrétiens de Jérusalem, qui eurent le bonheur de voir, d'entendre Jésus-Christ, et de se convaincre qu'il était le Fils éternel de Dieu , descendu sur la terre pour la rédemption de tous les hommes de bonne volonté ; cet enseignement, dis-je, une fois donné, croyez-vous que Dieu ait pu se reposer sur la raison humaine du soin de conserver et de répandre cet enseignement, et de le faire arriver, pur de toute altération grave, aux hommes de tout pays et aux dernières en date des généralions humaines?
(0 Voyez, entre autres, Cours de 1819, U» partie. 291 ; — ^*- partie, .avertissement^ p. 11) 43, Ô59 ; — Manuel de philosophie, par MM. Jacques, Simon, Saisset, Introd., p. 9;— Morale, p. 297 etsuiv.
(2) Ps. ex, 10.
— Nous ne le pensons pas. Les motifs qui établissent la nécessité d'une révélation nécessitent aussi, ce nous semble, un moyen de transmission, un véhicule un peu plus sur que le canal de la raison humaine, embourbé de tant de sottises et si sujet à corrompre la vérité. Les faits dogmatiques, sur lesquels doit s'appuyer toute religion positive, disparaîtraient bien vite s'ils étaient livrés aux disputes et aux vains commentaires des hommes. Nous avions besoin de voir clairement que notre esprit est incapable de se faire une religion non dérisoire; mais qu'il soit très-capable de défaire en lui et dans les autres les croyances religieuses les plus fermes, c'est un fait qui n'a pas besoin de preuve.
— Oui, mes amis, il y a une grande inconséquence à reconnaître le fait d'une révélation divine , et à repousser le moyen divinement établi pour certifler, perpétuer et porter à la connaissance de tous celte révélation.
Que Rousseau et ses adeptes disent : « Si Dieu a dû parler aux hommes, pourquoi n'a-t-il pas parlé à tous? Ce qu'il voulait que je susse, devait-il le confier à d'autres? »
C'est là le langage de pédants orgueilleux qui ne permettent à Dieu d'éclairer le genre humain qu'autant qu'il les choisira pour ses soleils.
Dieu, dont le cœur, heureusement pour nous, est un peu plus large que celui des philosophes , s'est occupé de tous et de chacun dans son plan d'éducation humanitaire. Voulant faire de nous , non des savants sauvages et indépendants les uns des autres, non des ignorants asservis à quelques êtres privilégiés, jouissant seuls du monopole de la science, mais une société de frères , une famille qui n'eût qu'un cœur et qu'une dme, il nous a reliés les uns aux autres par les besoins de rame comme par ceux du corps. Il a voulu que la vie spirituelle et la vérité qui l'entretient nous fussent transmises, comme la vie physique et le pain matériel , par l'intermédiaire de nos semblables; que nous fussions, quant à Tamc et quant au corps, pères et enfants les uns des autres;
en un mot, que l'homme enseignât l'homme, de même que l'homme engendre l'homme.
Cette loi providentielle , éminemment propre à faire de tous les hommes, pas seulement des frères, mais des membres d'un même corps vivant de la même vie, n'a rien d'humiliant pour la dignité humaine, rien qui puisse élever les uns au détriment des autres. En effet, la génération humaine et l'enseignement religieux étant deux faits dont l'initiative et le succès appartiennent à Dieu, si nos pères selon la chair et nos pères selon l'esprit voulaient s'ériger en maîtres de nos personnes et de nos esprits, nous leur dirions : Seriez-vous par hasard les inventeurs de la vie et de la vérité? Puisque vous ne nous avez donné que ce que vous aviez reçu avec charge de le transmettre, pourquoi vous glorifier, au mépris de Dieu, de notre père et maître commun?
Cet ordre de choses, qui seul fonde la fraternité humaine, ne peut déplaire qu'aux êtres assez ivres d'orgueil pour vouloir enseigner les hommes sans être, eux , enseignés de personne, sauf peut-être de l'Être suprême. Tel est Rousseau, tels les philosophes qui ne veulent relever que de leur raison. '
Mais ces êtres à part, qui prétendent donner la vérité aux hommes, tout en ne la tenant eux-mêmes que de leur propre esprit ou de Dieu parlant à leur personne, pourquoi se contredisent-ils en reconnaissant qu'ils sont issus d un père et d'une mère? Pourquoi ne se donnent-ils pas pour les auteurs de leur propre existence , ou pour la création immédiate de Dieu? Ah, c'est qu'ils savent bien que, s'ils niaient le fait de la paternité physique, il n'y aurait personne qui ne les montrât au doigt comme des fous à lier. Ils se bornent donc à nier le fait tout aussi incontestable de la paternité spirituelle , et ils trouvent des niais qui prennent cela pour de la force d'esprit , pour du génie philosophique, tant il est vrai que
« Un fou trouve toujours un plus fou qui l'admire ! •
— Nous ne contesterons ni la réalité ni la fécondité du parallèle que vous établissez entre les deux faits de la génération animale et de la génération intellectuelle; mais vous avouerez que le premier est un peu plus saisissable que le second. Il y aurait folie pour un homme à dire qu'il s'est créé ou qu'il existe, comme Adam, en vertu d'un pat de Dieu sans aucune intervention humaine ; mais qu'il se dise l'auteur et le principe de ses connaissances , sa prétention , bien qu'erronée, sera moins absurde.
— Oui, moins absurde, c est-à-dire moins clairement erronée pour l'homme sans études et sans réflexion , mais tout aussi fausse et ridicule dans celui qui se donne pour un philosophe.
Que les hommes ne sachent rien qu'en vertu de ce qu'on leur apprend (hors les connaissances physiques, expérimentales et de pure observation), c'est un fait connu de tous, et indubitable pour l'observateur. Je n'en voudrais pour preuve que l'histoire même des soi-disant inventeurs de la vérité , c'est-à-dire des philosophes rationalistes. Que sont-ils tous, sinon une chaîne d'enfants de la raison qui se transmettent, de père en fils, leurs déraisons et leurs erreurs, de la même manière que les enfants de la foi se transmettent, de génération en génération, les consolantes doctrines qu'ils ont reçues de Dieu? H y a toutefois cette différence : les enfants de la foi, sachant que la vérité est un don de Dieu, l'acceptent telle qu'elle leur arrive et la transmettent telle qu'ils l'ont reçue ; de là leur admirable et sociale unité dans les croyances. Les pontifes de la raison, au contraire, se croyant tous appelés à ôter la goulte sereine au genre humain, commencent par jeter le mépris à leurs devanciers , à leurs contemporains. Chacun fait, de ses maîtres et de ses collègues, des charlatans ou des radoteurs; mais quand il se met en devoir de substituer ses lumières à leurs ténèbres, on s'aperçoit bien vite qu'il ne fait que repétrir les erreurs.
Oui, mes amis, l'erreur est, comme la vérité, tradition-
nelle. Nous pouvons la Iransformer, la concentrer ou l'étendre, l'embellir en la déguisant avec art, la rendre insupportable, odieuse, en la dénudant ; mais au fond elle reste la même et impérissable, comme la vérité, dont elle n'est que la négation. Et cette négation , antérieure à l'esprit humain et partie de plus haut, les hommes l'ont malheureusement reçue; ils la propagent, mais ils ne l'ont pas inventée.
Ce serait un beau livre à faire, et très-utile à lire , qu'une Histoire de l'Eglise des rationalistes et de leurs traditions philosophiques. En allant au fond de ces doctrines, en apparence si prodigieusement contrastantes, l'auteur montrerait sans peine leur perpétuelle et invariable unité , à remonter de nos rationalistes actuels, niant toutes les affirmations de l'Église de Jésus-Christ, jusqu'à leur véritable grand maître, disant à la première de ses dupes : « Dieu vous a dit cela, 7i'en croyez rien; rapportez-vous-en plutôt à moi, votre ami, et à vos propres sens qui vous disent que ce fruit est beau et bon. Dieu a voulu vous tromper, sachant bien qu'au jour que vous en mangerez, vos yeux seront ouverts , et que vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (i). »
En attendant qu'un écrivain bien versé dans Thistoire du rationalisme nous donne la généalogie des enfants de la raison pure, et nous montre de fidèles croyants dans ces soidisant ennemis de toute croyance, esquissons-en un quart de page.
M. Cousin, notoirement père des néorationalistes français, en dépit de toutes les dénégations de plusieurs d'entre eux, de qui est-il fils en philosophie? — Il a eu bien des pères: signalons les plus connus.
Par le principe commun à tous les rationalistes, de tie rien admettre que ce qu'ils conçoivent, M . Cousin est fils de Rousseau , petit-fils de Bayle, celui-ci fils des rationalistes universitaires du moyen âge , ceux-ci fils des hérétiques anté-
(i) Genèse, ch.iii, v. 4,5.
rieurs, fils eux-mêmes des rationalistes grecs, égyptiens, indous, etc.
Par la méthode psychologique , voulant tout découvrir dans notre propre fonds, M. Cousin est lils de Kant, de Kant mis au monde par D. Hume (i), et ainsi de suite.
Par les idées panthéistes qui fourmillent dans ses œuvres, M. Cousin nous avoue qu'il est fils de Schelling et d'Hegel, fils eux-mêmes de Spinosa et de Giordano Bruno , ceux-ci descendant, par David de Dinant, Amauri, etc., d'une multitude de panthéistes romains, grecs, égyptiens, indous, qui reportent la germination du panthéisme, semé dans l'Éden, à une époque ignorée où le grand maître aura dit à un de ses élèves : « Puisque les hommes ne peuvent se défaire de ridée de Dieu, dites-leur que tout est Dieu! »
iMais-revenons, mes amis, ou plutôt arrivons à la conséquence des principes établis : de ce fait général, constaté même par l'exemple de ceux qui le nient avec le plus d'opiniâtreté, que l'homme, à peine de rester idiot, doit être enseigné , que conclure?
— Que Dieu a dû pourvoir à celte nécessité générale, et créer un enseignement public autre que celui de la raison humaine.
— Sans doute ; et à propos de cette raison humaine, dont on nous parle comme d'une souveraine qui seule doit nous conduire au vrai et mettre fin à tous nos doutes, où est-elle, s'il vous plaît? Quel est son organe ofiicicl? Quel est, je ne dis pas la contrée, mais le petit hameau, dont elle a pu accorder les habitants dans la même croyance? Quant à moi, j'avoue que dans mes longues pérégrinations philosophiques j'ai rencontré une infinité de raisons plus ou moins personnelles et égoïstes, c'est-à-dire plus ou moins inhumaines , mais nulle part la raison humaine.
Il est vrai que les panthéistes schcllingiens nous promet-
(0 « C'est aux écrits de D. Hume que nous devons le système de Kant. • IS'o" tice sur E. Kant, par M. Slapfer ; Mélanges^ 1. 1, p. Wi.