‹ La science des autographesChapitre 9 sur 40 · C. ni · texte numérisé non relu

C. ni

curieux. Les libraires ont été tout d'abord les artisans de ce commerce naissant. Trouvant fréquemment des autographes dans les bibliothèques qu'ils étaient chargés de vendre, ils les mentionnèrent dans leurs catalogues. La première mention que j'en aie rencontrée est dans le catalogue de la bibliothèque du littérateur Desprez de Boissy, rédigé par Barrois aîné. Sous le numéro 9 figure un recueil, en trois volumes in-folio, de lettres autographes de Henri IV, Sully, Villeroy, Louis XIII, Marie de Médicis, etc. La vente en eut lieu le 18 avril i8o3. Mais ce n'était là qu'une mention sommaire. Il appartenait à un homme de lettres d'être le véritable initiateur du commerce des autographes. Mathieu-Guillaume-Thérèse Villenave (1), précepteur dans les familles nobles avant la Révolution, avocat à Nantes en 1791, compris parmi les cent trente-deux Nantais envoyés à Paris par Carrier, tour à tour poète, journaliste, professeur, biographe, eut au plus haut point la passion des livres, des estampes et des autographes. Il a plus rendu de services à l'histoire comme amateur que comme écrivain. Fureteur infatigable, il a découvert et sauvé de la destruction des milliers de livres, manuscrits et autographes qui ont été des plus utiles aux érudits et aux historiens. Comme il recueillait tout ce qu'il rencontrait, sa collection avait de nombreux doubles. En homme pratique, Villenave se suscita des concurrents avec lesquels il put faire des échanges. Mais ce n'était pas assez, il fallait donner un prix aux autographes, créer un nouveau commerce. Villenave s'en occupa activement, tout en restant dans la coulisse. Il rédigea, en 1822, un catalogue dans lequel cinq cent cinquante pièces, choisies parmi ses doubles, étaient décrites exactement dans un classement rationnel par spécialités et par ordre chronologique. C'est là, en réalité, l'ancêtre des catalogues d'autographes. La vente eut lieu les 24, 25, 26 et 27 mai 1822 et fut dirigée par le libraire Pluquet. Malgré le succès médiocre qu'elle obtint, désormais le commerce des autographes était fondé.

A mesure que les amateurs se multiplièrent, le prix des autographes s'affirma et augmenta. En 1828, M. Bérard entreprit avec quelques amis la publication d'une Isographie des hommes célèbres, destinée à fournir des points de comparaison aux amateurs et aux marchands. En 1 836, le bibliographe Gabriel Peignot publia ses Recherches sur les autographes. La même année, Jules Fontaine mit au jour un Manuel de V amateur d'autographes, où il donnait les prix atteints par beaucoup de pièces remarquables (2). Paul Lacroix (3), le bibliophile Jacob, rédigea des catalogues et se fit le régulateur du goût des autographes. Les libraires Téchener et Lefebvre

(1) Né à Saint-Félix-de-Caraman (Haute-Garonne) le i3 avril 17G2, Villenave mourut à Paris le 26 mars 184G. Mon père fut chargé, en i85o, de la vente de ses collections. Madame Mélanie Waldor, fille de Villenave, conserva néanmoins une partie des autographes de son père, et ce reliquat a été vendu par mes soins en 1872.

(2) Je dois citer deux autres ouvrages sur les autographes, celui publié par M. de Lescure en i8G3 et le Handbuch fÛr Autographensammler du docteur Gûnther et d'Otto-August Schulz, qui parut à Leipzig en 1 856.

(3) Né à Paris le 27 février 1806, Paul Lacroix est mort dans la même ville le 16 octobre 1884.

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ajoutèrent aux livres cette branche de la curiosité. Le relieur Charon, suscité et soutenu par un groupe d'amateurs, se livra exclusivement au commerce des autographes et ne craignit pas défaire l'expert et de délivrer des certificats d'authenticité; mais son ignorance lui fit commettre des bévues nombreuses, et la plupart des faux qui ont circulé dans les collections, notamment ceux du fonds Letellier, ont été introduits dans le commerce sous le couvert de ce prétendu connaisseur (i).

En 1840, Jacques Charavay (2), qui exerçait à Lyon les fonctions d'huissier, s'adonna complètement à l'étude des autographes. Ce goût lui était venu dix ans auparavant par suite de la découverte, dans une bibliothèque particulière lyonnaise, d'un dossier fort intéressant. Mon père avait le don des études historiques, et son œil de myope, merveilleusement approprié aux vérifications d'écritures, lui permit de devenir expert en la matière. Et de fait, malgré les erreurs qui sont inhérentes aux débuts d'une carrière et à l'étendue et à la nouveauté du sujet de ses études, malgré les surprises dont sa bonne foi a été victime, Jacques Charavay a conquis dans toute l'Europe une réputation d'érudition, d'habileté et d'honnêteté que je considère comme le plus précieux des patrimoines. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir transformé le commerce des autographes en une véritable science, et s'il a connu des concurrents, il n'a jamais eu de rival.

Jacques Charavay vint se fixer en 1843 à Paris où l'appelaient la confiance et l'estime des grands amateurs qui avaient été en rapport avec lui. Il se plaça dès ses débuts au premier rang dans cette branche de commerce. Son premier catalogue est du 11 mars 1843 et son premier bulletin d'autographes à prix marqués remonte au mois de novembre 1845. Jusqu'à sa mort il a travaillé avec amour à la rédaction de ses catalogues, dont la collection est une mine précieuse pour les historiens. Il avait acquis une érudition dont il faisait volontiers profiter ceux qui y avaient recours. Il alliait, dans l'analyse des pièces, la sobriété à l'exactitude. Le point important, la phrase typique lui sautaient à l'œil. Parmi les soixante-quinze catalogues qu'il a rédigés, je rappellerai ceux des collections Alexandre Martin, Villenave, Laroche-Lacarelle, Amant, Amédée Renée, Esterhazy, Lajarriette, Gilbert, Riva, Succi, d'Hunolstein, etc.

Charon se retira des affaires en 1847, laissant son cabinet à un homme instruit, Auguste Laverdet (3), auquel il ne manqua qu'un sens critique plus développé pour faire un expert consommé. C'est à lui que l'on doit la rédaction des catalogues des collections du baron de T rémont et de Lucas de Montigny, qui sont, par la longueur des analyses, des répertoires précieux. Auguste Laverdet, qui était le pasteur

(1) Charon a dirigé de nombreuses ventes. Les catalogues étaient rédigés par les intéressés ou par Auguste Laverdet.

(2) Né à Lyon le 8 août 1809, mon père mourut d'une maladie de cœur à Levallois-Perret, près de Paris, le 23 avril 1867.

(3) Né à Clichy-la-Garenne en :8o5, il mourut à Paris le 8 décembre i865. Il a donné une bonne édition de la correspondance de Boileau avec Brossette, dont il avait acquis les originaux.

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de l'église fondée par l'abbé Chàtel, eut pour successeur mon oncle Gabriel Charavay (i), qui, de 1866 à 187g, dirigea avec honneur et habileté la maison fondée par Charon et bénéficia de la réputation de son frère aîné, dont il avait été pendant quelques années le collaborateur. Il a laissé son cabinet à son fils, mon cousin Eugène Charavay.

Le commerce des autographes ne se développa pas moins à l'étranger. En Angleterre je trouve comme première manifestation la vente de la collection Anderson qui eut lieu le 23 juillet 1823 par les soins de Sotheby, et qui ne produisit pas moins de trente-sept mille cinq cents francs. On le voit, dès cette époque, les autographes étaient très recherchés en Angleterre. Les prix sont remarquables. Une lettre de Luther à Charles-Quint s'est vendue cinq cents francs, et ce n'est pas sans étonnement que j'ai constaté qu'une lettre de lord Byron, alors vivant, avait été payée deux cent cinquante francs, prix qui n'a guère été dépassé depuis pour les autographes de l'illustre poète. Les amateurs anglais de 1823 sacrifiaient, comme ceux d'aujourd'hui, à l'actualité.

Le commerce s'établit à Londres comme à Paris. Le libraire Waller et son fils John, le marchand d'estampes Holloway, un professeur français, mon vieil ami Charles Labussière, et M. Frederick Naylor tinrent successivement des magasins d'autographes. Aujourd'hui le marché anglais a pour maîtres MM. John Waller et Barker, et surtout mon ami A.-W. Thibaudeau, le savant rédacteur du catalogue de la collection Alfred Morrison.

L'Allemagne suivit l'exemple de la France et de l'Angleterre. Les libraires Weigel, Otto-August Schulz et son fils Hermann, List et Francke, à Leipzig, Richard Zeune, à Dresde et à Berlin, et son successeur, M. August Spitta, les libraires Stargardt, Albert Cohn et Liepmannssohn, à Berlin, ont été ou sont encore les plus autorisés représentants du commerce des autographes dans leur pays.

En Italie, un jeune libraire de Milan, Luigi Arrigoni, a essayé de ranimer le goût des autographes qui y avait brillé jadis d'un si vif éclat et semblait presque éteint, mais il est mort au mois de janvier 1886, avant d'avoir achevé son œuvre. A Rome, le libraire Rossi a dirigé plusieurs ventes d'autographes.

Dans les autres contrées de l'Europe, le commerce des autographes n'eut jamais de représentants spéciaux. Il ne fut et il n'est encore qu'une annexe de celui des livres ou des estampes.

Aux États-Unis, un libraire de goût et de savoir, M. John Delay, s'est récemment donné la tâche de créer à New-York un centre pour les amateurs d'autographes de son pays, et ses efforts ont été couronnés d'un heureux succès.

(1) Né â Lyon le 7 août 1 S 1 8, Gabriel Charavay avait vaillamment lutté sous Louis-Philippe et sous la présidence de Louis Bonaparte pour la propagation des idées républicaines. Retenu plusieurs années en prison, il acquit un véritable talent d'écrivain et une solide érudition pour tout ce qui touchait à la Révolution française. Il est mort à Paris le 22 mai 187g.

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