LA DERNIERE VISION
Au-dessus des formes matérielles et de Tatmosphère terrestre, il est une région où les âmes «'élancent affranchies de leurs chaînes.
C'est là que les arômes éthérés, obéissant à la pensée, la revêtent successivement de toutes les splendeurs de la forme idéale et peuplent de
merveilleuses beautés le monde spirituel de la poésie et des visions.
C'est dans cette région que nous emportent les plus beaux rêves pendant notre sommeil, et c'est là que, pendant leurs veilles laborieuses, l'inspiration élevait le génie des grands poètes à qui le sentiment de l'harmonie a fait pressentir dans tous les temps les grandes destinées humaines.
C'est là que vivent les images et que régnent les analogies. Car la poésie est dans les images ; et Tharmonie des images est essentiellement analogique.
C'est dans cette région idéale qu'Eschyle voyait souffrir Prométhée, et que Moïse écoutait parler Jéhova.
C'est là que le plus grand poète de l'Orient, Taigle de Pathmos, le chantre de l'Apocalypse, voyait l'Église chrétienne sous la forme d'une femme en travail qui enfantait péniblement l'homme de l'avenir.
C'est dans ce monde merveilleux de la poésie et des visions que Dieu lui apparut voilé de lumière et tenant à la main l'Évangile éternel qui s'ouvrait lentement, tandis que les. fléaux travaillaient le monde et que les anges exterminateurs
défrichaient la terre pour faire place à la cité de l'unité sainte et de l'harmonie, la nouvelle Jérusalem qui descendait du ciel toute bâtie , parce que l'idée de l'harmonie existe en Dieu et se réalisera d'elle-même sur la terre quand les hommes la comprendront.
La figure glorieuse du Christ, apiès avoir pai*couru la terre, remonta dans cette région éthérée, et là, le Rédempteui' fit voir h l'ange autrefois rebelle et désormais régénéré la grande assemblée des martyrs.
\A, se trouvaient toutes les victimes du despotisme humain, tous ceux qui avaient mieux aimé mourir que de mentir à leur conscience ;
Les victimes d'Antiochus, las martyrs de l'ancienne Rome et les supphciés de la Rome nouvelle.
Les uns pour des croyances légitimes, d'autres pour des illusions et des rê\es, ils avaient courageusement affronté la tyrannie des hommes , et tous étaient pui-s devant Dieu, car ils avaient souffert pour conserver le plus noble et le plus beau de ses dons : la liberté !
Longtemps leui's âmes vêtues de robes blanches tachées de sang avaient gémî sous l'autel et avaient
demandé justice : mais enfîn, le jour était venu "éi tous ensemble, tenant des palmes à la main, ils s avançaient au devant du Rédempteur.
Le Christ parut au milieu d'eux, entre sa mère et Fange du repentir, et leur demanda quelle vengeance ils voulaient tirer de leurs persécuteurs.
— Seigneur, que leurs âmes nous soient données, afin que nous disposions d*eux pour l'éternité, comme ils ont disposé de nous dans le temps.
Le Christ, alors, leur remit les clefs du ciel et de Tenfer et leur dit : — Les âmes de vos persécuteurs sont à vous.
Alors un cri de joie et de triomphe retentit des hauteurs du ciel jusque dans les profondeurs de l'abîme, les âmes des martyrs ouvrent les portes de l'enfer et tendent la main à leurs bourreaux.
Chaque réprouvé trouve un élu pour protecteur : le ciel agrandit son enceinte et la viergemère pleure de joie en voyant se presser autour d'elle tant d'enfants qu'elle croyait perdus à jamais.
Tandis que le ciel souriait tout entier à ce magnifique spectacle, on voyait sur la terre se lever
an nouveau soleil et la nuit replier ses voiles vers rOccident.
Les nuages sombres du passé s'enfuyaient chargés de fantômes, c'étaient les ombres des grandes monarchies éteintes et des vieux cultes évanouis.
Entre la nuit et l'aurore naissante le crépuscule blanchissait la tête d'un vieillard qui était assis le visage tourné vers l'Orient. C'était le voyageur des siècles chrétiens, le maudit de la civilisation barbare , le type des parias , le vieil Ahasvérus qui se reposait. Le peuple avait enfin une patrie, et le juif errant avait obtenu son pardon.
La terre était devenue le temple de Dieu. L'association universelle avait réalisé la charité chrétienne. Tous vivaient et travaillaient pour chacun et chacun pour tous.
Chacun jouissait en paix du fruit de ses œuvres, et aucun des enfants de Dieu ne périssait de faim près de la table de son père, car le travail équitablement réparti facilitait la vie à tous.
L'association avait centuplé les richesses de la terre, et l'union de tous les intérêts avait donné aux travaux de l'homme une direction si divine et une force si merveilleuse, que les saisons elle^
mêmes avaient changé, et qu'il y avait, selon la promesse de 1 apôtre, un ciel nouveau et une terre nouvelle, et Jésus dit à Tange de la liberté et du génie : — Voilà Tœuvre que tu dois accomplir. Voilà la cité nouvelle de Tintelligence et de Farmour.
: La terre est prête, elle tressaille d'espérance. Les hommes la voient maintenant comme la vit autrefois le prophète, couverte de cendres et d'os» sements; mais une vie nouvelle fermente déjà dans cette cendre, et un frémissement divin pai^ court ces ossements desséchés.
Bientôt ils se lèveront à l'appel du nouvel esprit, et un peuple nouveau couvrira les campagnes de la terre. L'humanité alors sortira d'un long sommeil, et il lui semblera qu'elle voit le jour pour la première fois !
Ayant dit ces paroles, le Christ se prosterna devant le trône de son père, en disant : — Seigneur, que votre volonté soit faite sur la- terre comme au ciel !
Et la Vierge, qui est le type de la femme régénérée, et l'ange de la liberté devenu le génie de Tordre et de l'harmonie, et tous les martyrs consolés, et tous les réprouvés pénitents et délivi^s
de leurs peines, répondirent tous ensemble la parole mystérieuse qui unit la volonté des créatures à celle du Créateur, et toutes les forces humaines à la puissance divine : Amen !