‹ La science des ingénieurs dans la conduite des travaux de fortification et d'architecture civile. Par BelidorChapitre 158 sur 207 · LIVRE V. DE LA DÉCORATION · texte numérisé non relu

LIVRE V. DE LA DÉCORATION

))ort à leur largeur. Or, si le module demeurait le même pour les supérieurs comme pour les iufcrieurs, il s'ensuivrait que les ordres et les étages augmenteraient en hauteur à mesure qu'ils s’élèveraient les uns sur les autres ; ce qui ne conviendrait point , surtout aux façades qui n’ont point une grande élévation, et dont le point de vue n’est pas fort éloigné des parties qui composent l'ordonnance.

La seconde est que s’il y avait des colonnes avec des pilastres, comme cela arrive souvent, le diamètre des pilastres supérieurs se trouverait plus fort que celui du haut de la colonne inférieure, ce qui causerait encore un autre défaut contraire à la bonne architecture.

Supposant donc qu’on veuille mettre plusieurs ordres de pilastres les uns sur les autres, je crois que la meilleure manière est de commencer d'abord par régler la hauteur de chaque ordonnance selon les maximes de Vitruve; c’est-à-dire que l’étage supérieur soit toujours les trois quarts de celui qui est immédiatement dessous. Ensuite on suivra ce qui est enseigné dans le second chapitre, page 436 , comme s’il était question de colonnes, et alors le diamètre des colonnes déterminera la largeur et la hauteur des pilastres, par conséquent la moitié de cette largeur, ou le demi-diamètre , deviendra le module , qu’on n’aura plus qu’à diviser en autant de parties égales que le prescrit Vignole pour l'ordre dont il sera rjuestion. Ainsi il sera aisé de régler toutes les parties de chaque ordonnance.

Lorsque les pilastres servent d'arrière-corps à des colonnes isolées, il faut prendre garde que ces pilastres soient assez éloignés des colonnes pour empêcher que les chapiteaux ne se confondent, comme au portail de la Sorbonne.

Quand on veut décorer un édifice , et qu’on a des raisons pour lui donner un air de solidité , il faut faire le premier étage d'un goût rustique, sur lequel on pourra élever un ordre de colonnes ou de pilastres (car j'entends ici par premier étage celui du re/,-<le-chaussée) ; sur quoi il est à remarquer qu’on peut faire le second étage plus élevé que le premier, parc-e qu’alors le premier n’est regardé que comme le soubassement du second. Mais s’il s'agissait d'un curps-de-logis qu’on voulût faire plus élevé que les ailes qui doivent l'accompagner, alors il ne faut pas que l'ordre du rez-de-chaussée soit plus élevé que celui des ailes ; mais il doit partout régner également , et ce sera par le moyen d'un

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.second ordre qu’on donnera àu corps-de-logis du commandement sur les ailes.

Quand il y a des appartements qui tirent du jour sous des portiques par des croisées qui ont un appui , alors les pilastres doivent avoir des piédestaux de la hauteur même des appuis, ou pour mieux dire, les piédestaux doivent être continués et servir d'appuis aux croisées; mais si ces croisées n'avaient point d’appuis, et quelles descendissent jusqu’au niveau du parquet des appartements, alors il vaudrait beaucoup mieux ne point donner de piédestaux aux pilastres.

On doit aus.si remarquer que des colonnes de dilTérentes grandeurs ne doivent jamais se rencontrer à côté l’une de l’autre, ne pouvant faire que des dispositions très-désagréables. De même, quand l’on veut ajou. ter quelques pièces à un batiment déjà fait, il faut bien se garder de le faire d’un autre ordre : au contraire, il faut bien que la pièce ajoutée paraisse avoir été ordonnée par le même architecte qui a conduit le reste du batiment, et, pour tout dire enlin, il faut que les parties se rapportent au tout autant qu’il est possible. C’est ce qui ne se rencontre pas bien exactement au palais des Tuileries du côté du jardin : la façade, toute magnifique quelle parait, est remplie de défauts insupportables i parce qu’elle n’est composée que de pièces ajoutées, dont le tout ne réu.‘’sit pas des mieux. Au lieu que ce qui a été fait anciennement était un morceau achevé dans son espèce, avant qu’on l’eùt accompagné de ce <pii devait contribuer au dessin général du Louvre.

Pour dire aussi quelque chose de l’ordre Attique, qui est un petit ordre toujours élevé au-dessus d'un plus grand , parce qu’il sert de dernier étage pour terminer le haut d'une façade , il est bon qu’on sache qu’on ne lui donne ordinairement pour hauteur que le tiers de rordonnance du dessous lorsqu’il n’y en a qu’une seule; mais s’il s’en trouve plusieurs, il peut avoir jusqu’à la moitié et même les deux tiers de celle •sur laquelle il est immédiatement assis.

L'ornement le plus ordinaire des attiques se fait avec des pilastres raccourcis, que l’on nomme ainsi, parce que ces pilastres n’ayant pas moins de grosseur qu’en ont par le haut les colonnes ou pilastres qui sont à l’ordonnance de de.ssous, leur hauteur ne peut être assez grande |X)ur se trouver conforme aux règles ; puisque le plus souvent ils n ont ' tout au plus que cinq ou six fois leur grosseur, compris la laasc et le

MV. V. DK I-A DKCOUATION.

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c hapitcaa. Leur base se fait comme à l'ordinaire : mais les chapiteaux sont presque toujours carres, je veux dire aussi haut que le pilastre est large. On prend un septième de cette hauteur pour l'abaqne, et le reste est occupé par un vase renversé d'un seul rang de feuillage, pareil à ceux du chapiteau corinthien. A l'égard de l’entablement, il doit être proportionné à la hauteur de ces sortes de pilastres : mais le plus souvent il n’est composé que d'une corniche sans frise ni architrave.

Il y en a qui mettent un attique entre deux étages, à l’exemple de Vitruve, qui, dans la description de sa basilique, semble placer une manière d'attique entre deux ordonnances de colonnes. Mais, à vrai flirt, un attique qui se trouve ailleurs qu'au haut d'une façade, me parait faire un méchant effet.

L’assemblage des ordres a fait naître une question qui a fait beaucoup de bruit il y a quarante à cinquante ans ; savoir dans (|uel goût ou pourrait faire une ordonnance qui pût être élevée au-dessus de l’ordre Composite, c’est-à-dire inventer un sixième ordre qui eût au-dessus du cinquième les mûmes avantages en délicatesse et en grâce que le Composite peut avoir sur les quatre autres. Cet ordre, qu’on devait nommer \’ordrc Français, fut proposé de la part du roi à tous les savants architectes de l’Europe, avec un prix considérable pour ceux qui produiraient (|uelquc nouveau dessin qui mériterait de porter un noin si glorieux. .Aussitôt les habiles gens de toute nation et de tout pays firent tous leurs efforts pour donner des productions de leur génie. Mais, par une fatalité qui ne parait presque pas croyable, il est arrivé que d’un million de différents dessins qui ont été proposés il ne s’en est pas trouvé un .seul qui ait mérité le moindre applaudissement. M. DIondcl dit <{uc la plupart n’étaient remplis que d'ex Ira vaganetîs, de chimères gothiques et de fades allusions. J'ai vu aussi plusieurs morceau.x qui n'avaient rien de recommandable, quoi(|ue fort vantés par des gens d’un certain rang, qui avaient apparemment intérêt de les faire valoir. Je conviendrai pourtant qu’il y a quelques profils de l’invention de Sébastien le Clerc, qui ne doivent point être confondus avec ceux dont je parle ; le goût exquis de cet auteur s'est assez fait admirer des gens les plus délicats, pour avoir un sentiment avantageux de ce qui vient de lui.

Quoique les peines que l’on a prises pour inventer un nouvel ordre

n’aient pas fait beaucoup d’honneur au dernier siècle (1), on aurait pourtant tort d’en demeurer là. Il se rencontre quelquefois des génies heureux qui produisent sans effort ce que leurs prédécesseurs ont cherché en vain : car ce que la nature refuse dans un temps, elle le donne quelquefois avec usure dans un autre. Nous admirons aujourd'hui les anciens architectes : il en viendra peut-être par la suite pour lesquels on aura les memes sentiments. Mais en attendant l’on peut sur un ordre composé placer un ordre composé, à l’exemple des anciens, qui n’ont pas fait difficulté de mettre un Corinthien sur un autre. Il ne serait pas non plus mal-à-propos d’y mettre des cariatides ou des persiques, parce que ne faisant point d’ordre particulier, il semble qu’ils peuvent cons'enir l'un et l'autre à tous les ordres. Il ne faut pas avoir la délicatesse de ceux qui ne veulent rien souffrir dans l’architecture dont on n’ait des exemples antiques : car, au sujet de l'ordre compo.sé , nous avons autant de droit de changer les pensées des Romains, que ceux-ci en ont eu d’altérer celles des Grecs. Mais on ne le doit faire qu’avec beaucoup de sagesse, sans sortir de certaines règles générales dans lesquelles on remarque que ces memes Romains ont toujours renfermé leurs inventions ; car la plupart des choses qu’ils ont changées ou ajoutées ne sont point essentielles à la beauté de l’architecture, s’étant toujours conformés aux règles légitimes.

Quelques architectes de nos jours ont été bien plus hardis, ayant entièrement abandonné les anciennes règles pour ne suivre que celles d’une folle imagination : et s’ils avaient eu beaucoup d’imitateurs, l’architecture gothique, malgré son ndicule, aurait peut-être régné une seconde fois. I/église des Théatins à Paris nous en offre un exemple qu’on ne devait pas attendre d’un siècle aussi éclairé que le nôtre. Car il semble que celui qui l’a bâtie ait voulu épuiser tout ce que l’esprit humain peut inspirer de plus extravagant, non seulement dans l’ordonnance, dont

(i). L'exemple de pliuicun rlupiteaux romains antiqnet, et celui tlex cliapiteaux égyptiens, qui offrent une si grande variété, pronvent .suffisamment qu'on peut en composer d aussi agréables que le chapiteau corinthien, et qui, en offiant plus de convenance et de solidité, ne laisseraient point regretter la grâce de convention quon lui attribue communément (A'}.

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